CHAPITRE Vn
Projet d*un livre sur rAlleinagne contemporaine. — Études préalables. — Voyage à Francfort sur le Mein et en Saxe. — La déclaration de guerre. — Notes sur T Allemagne.
Pendant Thiver de 1870, M. Taine, tout en corrigeant les épreuves de Vlnielligetice, avait ébauché le projet d'un nouveau livre. — U avail^songé tout d*abord à une Théorie de la Volonté qui eût été la suite et le complément de son œuvre philosophique, telle qu'il Tavait conçue dans sa jeunesse*; mais i! avait le cerveau un peu fatigué de ces trois années d'abstractions auxquelles il venait de le soumettre, et il décida d'ajourner à une époque ultérieure la seconde partie de sa psychologie. Il résolut alors d'entreprendre sur rAUemagne contemporaine un travail analogue à celui qu'il avait fait sur la littérature anglaise : mais son enquête, plus restreinte, devait porter surtout sur le xii* siècle et il ne voulait étudier la littérature allemande qu'à partir de la seconde moitié du xvm* siècle. — 11 savait, comme tous les esprits attentifs, quel formidable voisin veillait à notre frontière de l'Est et, sans prévoir l'imminence ni surtout l'étendue de la catastrophe qui menaçait notre pays, il pen-
i. Voir tome I et p. 377, appendice n* 1.
sait accomplir un devoir de bon Français en éclairant ses concitoyens sur la culture intellectuelle, les forces matérielles et les tendances nationales de nos futurs adversaires.
Il projetait pour Tété de 1870 un voyage de plusieurs mois en Allemagne ; il s*y prépara pendant Thiver par des conversations et par de nombreuses lectures de littérature et d'histoire dont on trouvera plus loin quelques extraits. — Au mois de juin, il se dirigea vers Francfort sur le Moin, sa première étape, et de là, il partit pour Weimar et pour Dresde.
« J'ai quantité de lettres de recommandation et l'espoir de faire un voyage fructueux», écrivait-il à sa mère au moment de se mettre en route. « Je m*en vais donc refaire un voyage comme celui d'Italie ou d'Angleterre. Aurai-je encore la fraîcheur et la vivacité d'impression? Je suis fatigué de mon gros bouquin et ces trois mois de lectures allemandes ont achevé de me lasser. Je vais me remettre au vert en voyant du vivant; mais l'âge mûr est venu, et quantité de chocs, de sursauts que me donnaient les choses dans leur nouveauté, me manqueront peut-être maintenant... »
Quelques jours plus tard, il écrivait de Weimar: «J'ai toujours trouvé des gens charmants en voyage et ce sont eux qui me remercient de ma visite; nous nous sommes mis en perce comme des tonneaux, réciproquement. Cela m'a fait du bien, j'ai besoin de penser comme mon estomac a besoin de manger; il me semble en ce moment que je suis en pleine chasse » En dehors du monde politique, on ne pressentait pas encore en Allemagne l'orage si prochain ; le 9 juillet, le voyageur écrivait à Mme H. Taine : « Croyez-moi, vous vous faites des chimères : j'étais en Angleterre en 1800, au plus fort de l'enrôlement des volontaires et des menaces de guerre par la Franco. Les Anglais médisaient tous: i L'Empereur nous pousse à bout. » — Et
rien que d'amical dans leur accueil ; partout on sépare le particulier de Thom me public. Ce sont les journaux qui noircissent tout ; les Allemands que je vois sont tous plus polis
que leurs gazettes; de même chez nous M. Curtius
viendra à Paris en septembre. »
Après un court séjour en Saxe, M. Taine se disposait à aller à Berlin où il comptait passer au moins un mois, lorsqu'un malheur de famille* le rappela brusquement en France le 12 juillet. — Les événements politiques se précipitèrent comme l'on sait dans la semaine qui suivit son retour; toutes les pensées se tournèrent vers la frontière; ce n'était plus l'heure des prévisions lointaines et ceux qui les avaient eues renfermèrent dans leurs cœurs attristés la prescience des prochains malheurs. — M. Taine renonça à tout jamais à son travail sur TAllemagne : « Nous ne pouvons plus être impartiaux )), disait-il, et sa haute probité intellectuelle ne lui permettait pas de porter un jugement dicté par un esprit prévenu, Les préoccupations patriotiques étaient trop vives pour qu'il pût concentrer sa pensée sur un travail nouveau, abstrait et difficile; il se contenta donc de reprendre ses cahiers d'Angleterre * et de rédiger sous une forme plus châtiée les notes hâtivement prises au cou- i
rant de la plume ; les Notes sur V Angleterre ne parurent |
qu'en 1871-1872. |
Dans le prochain volume, nous suivrons M. Taine pendant |
la douloureuse période de la Guerre et de la Commune .