Un devoir sur la Mort de Socrate de U. de Lamartine
11 fallait étudier davantage le style de M. de Lamartine ; je le trouve long ; les idées sont délayées dans les mots. 11 y a une infinité de vers chapeaux, qui offrent le bras aux autres, les conduisent décemment, mais ne sont là que pour accompagner. On relit souvent pour comprendre, l'idée principale disparaît dans le cortège. On oublie de penser en le lisant; on écoute: c'est la harpe éolienne du style. — De plus il est très monotone. Au fond il est élève de Delille. Toujours le vers descriptif, Tépithète. Deux épithètes, deux substantifs, cela tinte comme des coups de cloche :
« Les rayons transparents de la douce lumière,... « Les reflets nuancés des plus tendres couleurs,... « Les bruits harmonieux de l'amoureux zéphir... » Cela endort presque, d'un très doux sommeil il est vrai. M. de Lamartine me semble moins un homme qu'un sylphe, un nuage, un souffle de vent, un rayon de lumière, quelque chose de vague qui se fondrait volontiers avec la nature, sorte d'eau molle qui reçoit toutes les formes. Il est hindou, il semble une émanation mal formée encore de l'Infini brahme, qui flotte entre le rêve et la vie, qui est tout, qui aime tout et qui, par conséquent, n'est rien de net et de vivant. — Il est même un peu commun, il a une provision de rayons qui tremblent sur les flots, de caps dont l'image ondule dans les eaux, d'abeilles, de fleurs, d'étoiles, etc., qu'il lâche sur le lecteur dès qu'il en trouve l'occasion. Dès qu'on voit paraître le premier, on est sûr que l'essaim va suivre : c'est un débordement et c'est toujours
le même débordement. — On l'a appelé depuis longrtemps le poète monocorde. Regarde la Prière. Les vers que tu m*as envoyés s'y trouvent déjà. — Lis dans DelilZe les Jardins ou même les Géorgiques ; tu verras la ressemblance. La vraie invention, celle d'Alfred de Musset, manque. Si ce n'est pas un orgue de Barbarie, c'est un orgue oriental.
En général, quand tu juges un ouvrage, essaie de trouver dans le style, dans la manière de composer, etc. , le portrait de l'auteur. Fais cela pour Malherbe.
Je déjeune demain avec About, qui reste à Paris et va écrire, d'abord des articles de revue pour vivre, puis son voyage en Grèce. C'est un plaisir et un encouragement d'être avec lui, tant il est gai, confiant, vivant.
A SA MERE
Paris, 12 octobre 1855 .... Il faut que je sois dans la violence du travail, parmi les cours, les leçons, les visites, les lectures, pour ne pas penser trop souvent à vous. Je ne suis pas assez ambitieux pour passer des heures dans des châteaux d'orgueil, ni assez amateur de plaisir pour aller en chercher comme les autres. J'ai mes leçons: six heures par semaine chez M. Jauffret, et rue desCapucines deux fois par semaine. J'attends la rue de Lille qui revient le 45. J'aurai donc trois ou quatre mille francs cette année. *
Mes corrections sur Tite-Live seront achevées ce soir. Je suis un peu las ; je prendrai du bon temps en le recopiant. M. About est ici; j'ai passé deux ou trois après-midi avec lui. Il quitte l'Université; peut-être écrira-t-il ; peut-être, par les relations qu'il s'est faites, il entrera au ministère des Affaires étrangères. Je nous souhaite l'entrain, la gaieté, la force, l'espérance qu'il y a en lui et dans sa famille. 11 ne voit jamais que le beau côté des choses, et est toujours prêt à tout. Nous sommes des instruments plus fragiles, qui rendons parfois un son triste. — Il concourt pour l'Académie sur un autre sujet que moi ; il m'encourage, il me donnerait des espérances si je n'en avais pas. Son entrain est contagieux; d'où vient donc que j'en ai si peu, que je fais tout par volonté, qu'à peine de temps en temps il m'arrive une boutade de passion et une bouffée de force? J'ai pourtant bien plus de sujets de gaieté cette année que l'an dernier: je suis docteur, ma thèse a réussi d'une manière particulière, ma chose d'Académie est toute prête, bonne, j'espère, j'ai de l'argent en abondance assuré.... Je vais à cinq heures donner la deuxième leçon chez M. Jauffret ; 24 rhétoriciens, cela est fatigant; mais le métier de professeur l'est bien plus. Si l'on s'écoutait, on demanderait des élèves faits au tour, exprès à votre goût, sur un patron donné. Les à peu près sont déjà bien bons. Quel sort que celui d'un de mes pauvres camarades que j'ai rencontré ce matin et qui depuis deux ans est en sixième à Pau. — Suckau est plus heureux, on l'envoie à Dijon.
B. TAfNfi. — CORRESPONDANCE. II. 2
18 CORRESPOINDANCE
A SA MERE
Paris, 14 novembre 1855 Je vais beaucoup mieux, il me semble même ce matin que je suis presque guéri* ; le médecin qui viendra ce soir me dira si tout est fini. Depuis quinze jours, je me lève à neuf heures, je flâne devant mon feu, je vais chuchoter ma leçon rue de Lille, je fais du piano, et je lis à droite et à gauche, très disposé à chanter quand j'aurai recouvré la voix: « Ah! qu'il est doux de ne rien faire ». 11 y a vraiment plaisir à s*acoquiner auprès du feu et à rêvasser. — En menant cette vie, je trouve peu de nouvelles à donner. M. de Witt est aux îles d'Hyères pour sa femme et y passera l'hiver. Le fils de M. Guizot est venu me voir, et semble désirer avoir des relations avec moi. Je lui montrerai mon Mémoire pour l'Académie, il vient d'avoir le prix. Je te dirai alors si je peux espérer.
Mon médecin, M. P., est déjà venu ici cinq ou six fois, il me fournit des livres, mémoires, etc., sur le somnambulisme. Je lui donne des renseignements sur le sommeil, pour l'Académie. — Le pauvre homme m'a parlé de ses luttes. 11 est médecin depuis treize ans. 11 a été médecin de la mairie, etc., et a exercé une foule d'offices gratuits ; il est en relation avec toutes sortes de savants, travaille en dehors de ses occupations à des