‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 15 sur 140 · De sa laryngite · texte numérisé non relu

De sa laryngite

publications de botanique, passe les nuits, est décoré, et voilà seulement un an qu*il a une clientèle suffisante. Réussir ici est une difficulté énorme.

Planât se rétablit par le repos ; décidément, c'est ce dont nous avions tous besoin....

J'ai corrigé mon La Fontaine et signé un petit traité avec l'éditeur. 11 Ta pris à ses frais, se rembourse sur les premiers bénéfices, et nous partageons le surplus par moitié. Tout en tisonnant mon feu, j'esquisse le plan de cette psychologie* pour laquelle je suis à Paris; je rassemble mes notes, je mets en ordre tout ce qu'il y a dans les cases de mon cerveau ; c'est une nouvelle maison où je vais vivre pendant deux ou trois ans, j'en regarde tous les coins, j*essaie de m'habituer aux êtres du logis. Peu à peu je m'y oriente, et je commence à voir se dessiner dans un lointain obscur un volume de cinq ou six cents pages, avec une certaine mine que je tâcherai de rendre le moins désagréable possible. Pour la première fois, je vais parler librement, avec la forme qui me conviendra, sans les entraves de la Sorbonne ou de l'Académie. Là est mon avenir. Si l'ouvrage est bon et se lit, tout est sauvé. — Probablement dans l'intervalle, je ferai quelques articles de revue et je lâcherai de les faire insérer. 11 faut absolument qu'au moment où le livre sera fini, j'aie assez de relations pour pouvoir le faire trompeter. Sans grosse caisse, le public ne vient pas, il se trouve qu'on a écrit pour les étoiles,

i- Le Traité de la connaissaiice.

auditoire poétique, mais insuffisant. — Mon ami Edmond About veut travailler pour le théâtre ; je doute qu'il ait ce genre de talent ; en même temps, il me paraît qu'il ne songe pas assez au positif et ne se demande pas : comment paierai-je mon tailleur? — Savez-vous que votre philosophe rêveur n'est pas si incapable en affaires que vous voulez bien le dire : la preuve est que je gagne de l'argent jusqu'à faire des économies....

Depuis un mois je n'ai pas prononcé six phrases à voix haute.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, 29 novembre 1853 Cher ami, je t'envie ton beau cUmat, et j'espère ijue la santé de Madame de Witt est plutôt une occasion qu'une raison de passer l'hiver à Hyères. Je suis resté dans ce sale Paris toutes les vacances, sauf dix jours, et je le regrette d'autant plus qu'en ce moment j'ai la sottise d'être malade. Mes misères, comme dit Pascal, me prennent à la gorge, c'est-à-dire au larynx. Depuis un mois, je suis muet ; je garde la chambre, je bois toutes sortes de choses, on me brûle l'intérieur de la gorge, et

J'imite de Conrart le silence prudent.

Il faut être obligeant comme M. Guillaume Guizot pour venir voir un être aussi peu amusant que moi, et

ANNÉES 1853-1854 îl

je te charge de l'en remercier à distance. Cependant j'enrage à part moi. heureux chiffonniers, vendeurs d'habits, marcharids de légumes qui criez avec une si belle voix le matin par le brouillard ! Le temps où je parlais me semble un mythe. Le pis est que le médecin m'ordonne de ne rien faire sous prétexte que cette inflammation vient d'un échauffement. Je passe le jour à regarder brûler mes bûches, et à ne pas bénir Tenchaînement des causes secondes.

Tu comprends que dans un pareil état mes coursiers, non, mes élèves oisifs ont oublié ma voix. Voici un nouveau malheur qui me tombe sur la tête. C'est toujours l'Université, notre bonne mère, qui me poursuit. Ordre est venu d'opter entre l'emploi de maître de conférence dans les institutions libres, et le titre démembre de l'Université. Mon choix serait vite fait, car je ne tiens guère à conserver le haillon qui me reste de ma triste robe. Mais il faudrait, si je donne ma démission, payer les trois ans de pension à l'École normale. J'essaie de négocier en ce moment, leur représentant que je ne suis titulaire d'aucune chaire, que je ne touche aucun traitement, que je suis en congé sur des attestations de médecin, qu'il faut bien que je gagne ma vie si je veux vivre, etc. Je désespère de gagner ma cause. 11 paraît qu'on veut faire rentrer dans le giron inhospitalier tous ceux qui s'y sont trouvés mal, et ont préféré la liberté sur la montagne (Sainte-Geneviève). Mais, quoi qu'il arrive, j'en jure par les dieux immortels, je ne rentrerai pas.

r.!on Tite-Live est fini depuis un mois. Je n'aî pas encore osé le relire. M. Guillaume me promet son Ménandre, j'y trouverai les meilleurs conseils possibles, c'est-à-dire un modèle heureux. Tout ce que je puis te dire, c'est que j'ai mis six mois à faire mon bouquin, et tu sais que je travaille un bon nombre d'heures par jour. Je suis toujours des cours d'histoire naturelle et, en tisonnant mon feu, je fais le plan de cette psychologie dont je t'ai tant parlé et à laquelle je travaille depuis trois ans.

Car que faire en un gîte à moins que Ton ne songe?

Tu as le soleil , la famille Autour de moi les choses sont noires ou grises. C'est pourquoi j'essaie de vivre en dedans. Cela est plus vrai que tu ne penses. Je travaille plus pour occuper le présent que pour préparer l'avenir. Mon travail vaut-il quelque chose? J'en doute. Mais je sais bien qu'il m'est un remède contre mon ennui.

J'ai lu Macaulay que j'admire infiniment. Merci de cette idée. J'espère que tu me répondras plus longuement que tu n'as fait ; et sur ce je te serre la main, te souhaitant pour tout l'hiver « ton rosier fleuri » .

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 3 décembre 1853

Cher Ed, j'attendais pour te répondre une décision;

je suis allé chez M. Baroche fils, mon ancien camarade,

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qui fait demander pour moi une audience au ministre par son père. Peut-être obliendrai-je quelque chose. Sinon, je renonce à M. Jaufîret, car j'ai acquis la certitude qu'on me ferait payer les 3000 francs de TÉcole normale. C'est une affaire d'arithmétique et rien de plus. Mieux vaut perdre 1200 francs que 3000

M. Guéneau de Mussy me cautérise le dedans de la gorge depuis quinze jours, je n'obtiens ainsi qu'un soulagement assez faible. J'ai cessé le travail, je passe la journée à tisonner, et à rêver à l'unité de composition de Geoffroy-Saint-Hilaire. Je suis pourtant le cours de Milne-Edwards, qui est intéressant pour la physiologie rfîomparée des classes inférieures. C'estj m vrai cho DS quela s cience de la vie. Ici M. Serres, ici M. Longet, etc. Les médecins de Paris ne sont que des médecins. J'en sais assez pour voir que ni Cuvier, ni Geoiïroy- Saint-Hilaire n'ont raison. — Si lu connais des faits quo je ne sache pas sur les organes rudimentaires et inutiles, surtout chez les invertébrés, envoie-les-moi. Je dresse des tableaux, pour me débrouiller l'esprit et trouver des lois.

Aboiit demeure dans mon hôtel et donne ma leçon chez M. Jaufîret. Il fait un ouvrage pour Hachette, sur la Grèce, à cent francs la feuille. — Prévost imprime le sien.

Cher Ed, je t'admire, tu travailles comme plusieurs hommes; je te blâme pourtant. Garde ta santé, tu vois où en est Libert. Pourquoi mener tout de front, classes, doctorat, licence es sciences naturelles, droit? Tu feras

une maladie à la fin de Tannée, et quand tu seras dans ton lit ou dans ta chambre, tu feras des réflexions sur les exigences du moi étendu. Je ne sais d'ailleurs si Ton peut vraiment profiter en se dispersant partout à la fois.

Te voilà enfin sorti des bas-fonds universitaires, et parmi des gens pensants, dans une ville habitable. Ta carrière sera aisée, tu arriveras vite, les titres dont tu vas te charger t'ouvriront avant trois ans une faculté, et j'irai suivre un jour ton cours de psychologie à Paris. Je dis à Paris, parce que je suis décidé à ne pas quitter. J'ai appris de nouveau et de source très certaine que M. Lesieur a contre moi une malveillance particulière. II voulait cette année me nommer quelque part, et me forcer à partir ou à donner ma démission. Tucom^nds que, les bureaux étant souverains en France, avec un pareil chef de bureau ce que je puis faire de mieux, c'est de rester dans ma chambre, rue Mazarine.

Je vois dans ta lettre que tu suis un cours d'anatomie comparée. Aie l'obligeance de m'envoyer tous les faits philosophiques. Vous explique-t-on seulement l'ostéologie? L'homme est-il généralisateur?

Le plan de ton Marc-Aurèle me paraît fort bien suivi. Mets-y deux mois de plus, ne le finis qu'à Pâques et fais-le littéraire. Au fond, il n'y a délivres que les livres amusants; les autres sont des planches de bibliothèque; et il faut du temps pour faire un livre amusant. J'ai relu une partie de mon Tite-Live, qui ne l'est guère. Ce sera bien ennuyeux d'avoir travaillé six mois pour rien.

Trouves-tu bien nécessaire de mettre celte conclusion : «De quelle utilité peut être l'exemple de Marc-Aurèle? » J'éviterais de faire comme nos illustres qui, professant l'histoire de la philosophie, se croient obHgés à la fin de chaque système de dire : « Ceci est vrai, la philosophie doit en profiter, » etc.

M. 1\ est un homme aimable et savant ; mais il n'a pas l'esprit scientifique. Use disperse, et je n'ose pas lui dire qu'il est incapable de bien traiter la question du sommeil. Il n'a pas môme idée de la méthode. Il faudrait qu'il sût la psychologie. Je lui ai donné tous les renseignements que j'ai pu.

Mon cher bonhomme, je t'en prie, n'use pas ta machine : depuis un mois et demi je me repens d'avoir malmené la mienne. Je suis peu gai d'ailleurs; écris-moi et parlons de science. Si c'est un hochet, c'est le plus innocent.

A MADEMOISELLE SOPHIE TAÏNE

Paris, 21 décembre 1853 ... Mon remède c'est de me taire, par conséquent d'être seul. Il me faut donc mes livres, les bibliothèques pour distraction, et si mon mal dure encore plusieurs mois, j'ai besoin de gagner ma vie. Mes leçons ne me fatiguent pas. C'est un métier de machine; je fais lire et expliquer devant moi. Le mardi et le vendredi, dans l'intervalle de deux leçons, je vais au cabinet des

Estampes ; le mardi et le samedi, je suis un cours cie physiologie comparée. Du reste, je ne sors pas et ne vais voir personne.

D'où diable as-lu pensé, ma chère Sophie, que je critiquais fort ton dernier travail? Il y a un défaut, mais beaucoup de mérites, et des endroits tout à fait bons ; je voudrais que mes élèves en fissent de pareils, et c'est un plaisir de faire le cuistre avec toi.

Voici mes critiques* :

Tes observations sur le rythme sont excellentes, d'une vraie musicienne.... Je suis de ton avis. Seulement il fallait ajouter plusieurs choses sur le genre de talent de Malherbe. La familiarité d'abord : « Pue encore de la foudre.... — Pour te rendre content.... — Font plus d'impiétés.... » etc. — La simplicité comme Corneille. Compare cela aux stances de Polyeucte. 11 y a des strophes qui sont de la prose pure, où la force de la pensée fait seule la poésie : « Que pourvu qu'il soit cru, nous n'avons maladie qu'il ne sache guérir. » — La brièveté brusque : (( Syrtes et Cyanées seront havres pour toi. » — Vinvention et la création d'expressions nouvelles et vives : « Mais est-il rien de clos dont ne t'ouvre la porte, ton heur et ta vertu. » — « Et le met de la barque à la table des dieux. ))

Tout cela fait revoir le vieux soldat des guerres de la Ligue, qui écrit sans modèles français, obligé de tout

i. Il s'a^t d'un devoir sur ÏOde au roi Louis Xlll de Malherbe. Voir p. 13, lettre du 4 octobre 18J3.

créer, franc, hardi, libre et familier de langage comme un homme d'action qui écrit avec la pointe de son épée. Son style est net et nerveux, comme le corps maigre et robuste d*un vieux capitaine coureur d'aventures guerrières. La vanterie convient au métier et au siècle. L'imagination est rare, mais ce sol sec et âpre la fait exquise quand il la produit. Vois cette strophe : « Que sa façon est brave, » etc. Le second vers est digne de Rubens. Cela est chatoyant et resplendissant. Toutes les teintes se sont adoucies et effacées sous Boileau. Ici il y a encore la verdeur et le soleil du xvi® siècle. — Ce sont des hommes, non des courtisans. Vois sa lettre sur la mort de son fils; quel ton, et c'est au roi! Rien n'est plus beau que cette indépendance, cette franchise, lis parlent haut et ferme et n'ont point peur d'être inconvenants, quand les salles du Louvre retentissent de leurs voix et sous leurs éperons.

A SA MERE

Paris, 25 janvier 1854 La gorge est bien longue à guérir; je reste auprès du tèu et je ne suis guère gai. Impossible de travailler avec un peu d'application, j'ai tout de suite des maux de tête. Je perds misérablement mon hiver; espérons dans le printemps, le beau, le doux printemps qui sera notre médecin.

Je suis depuis deux mois une affaire d'université qui vient de se terminer d'une façon supportable. — Par un arrêté général, le Ministre a défendu aux menqbres de l'Université de donner des leçons dans les pensions. J'ai vu M. Baroche fils, mon ancien camarade de collège, et j'ai fini par obtenir du Ministre une audience. Je lui ai dit ma situation, que je n'avais ni titre, ni place dans l'Université, que j'étais malade, que c'était me supprimer mon gagne-pain. 11 a répondu que sa mesure ne souffrait pas d'exception, de sorte que je suis obligé de renoncer à M. Jauffret. Mais en même temps il m*a promis un traitement de disponibilité, et m'a dit de lui en adresser la demande. Le malheur n'est donc pas fort grand, puisque je ne pourrai pas encore de sitôt recommencer mon cours chez M. Jauffret. Je toucherai de l'argent sans travail.

Je vais tout à l'heure prendre une voiture pour aller à l'Institution annoncer que je suis obligé de quitter. Probablement je repasserai par le Jardin des Plantes. Comme un badaud que je suis, j'irai voiries collections. Que la vie est bête, et quelle misère d'êlre obligé de l'user ainsi! et cela est un bonheur, si l'on se compare à ceux qui sont obligés de travailler tout le jour pour payer leur dîner.

Je suis paresseux, j'ai des boutades de piano, puis je / reste sans y toucher, je n'ai pas le courage de faire des ^ exercices. On devrait tout savoir en naissant. Que de peine on prend pour écorcher un morceau 1

AîiNÉES 1855-1854 29

A EDOUARD DE SUCKAU

Paris, 30 janvier 1854

Cher Ed, le stoïcien t'enlève à mon amour ! Hein ! quelle force poétique tu as à distance ! Dieu me pardonne, tu me fais parler en vers. Sérieusement, où en estMarc-Aurèle? Tu y es bien plongé, puisque je n'ai pas un mot de toi depuis un mois. Écris, écris vite, et console-moi d'Edmond * qui est parti. Le voilà ruç de Fleurus, i, avec sa famille, dans un petit logement splendide que je n'ai pas vu, et que j'irai voir sitôt que je serai guéri. Car je me guéris, mon cher, je n'en suis pas encore quitte, mais j'entrevois la santé dans le lointain. Je vais recommencer à travailler; mes facultés sont engourdies, la machine joue mal, les pièces ne glissent plus les unes sur les autres, je me sens lourd et paresseux, je vais tâcher de me réveiller; j'essaie de taire un petit article sur les Jeunes Gem de Platon * : affaire de style et de traduction ; nous verrons ensuite si une Revue veut l'accepter.

Vas-tu dans le monde ? Peu, j'imagine. Edmond y va pour nous. Son beau-frère me disait hier qu'en une nuit il allait souvent à trois soirées. Sera-ce un Rastignac? Quel papillon! Et quelles tranquilles chenilles nous faisons, souterraines et rongeant les livres. Un sa-

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