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H. TAIKB. — COaRËSPONDANCE II. 3
gens faisant des choses infiniment peu utiles. — J'enrage d'être un atome et, si je n'étais pas dégoûté d'être les autres j je serais dégoûté d'être moi.
Je n'ai pas remplacé la leçon Jauffret, parce que je suis muet et que je veux gagner juste ce qu'il me faut pour vivre.
Je n'ai encore riek. du Ministère. Prévost va faire ses thèses, et rentrera peut-être dans l'Université l'an prochain. — Edmond achève sa comédie. — Adieu, et écris.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 14 mars 1854
Mon cher Edouard, comment vas-tu ? Tu ne m'as pas répondu, et il y a un mois que j'ai reçu ta dernière lettre. Je suis comme toi, mon ami, c'est-à-dire bien patraque. Mon gosier ne se guérit pas, je serai probablement obligé d'aller prendre les eaux et passer l'hiver dans le Midi ; chose peu amusante au moment où ma mère vient s'établir à Paris ; de plus c'est perdre mon gagne-pain, et me mettre dans la nécessité de me refaire une position. Voilà la deuxième fois que mon métier me crève entre les mains. Pour comble d'agrément, j'ai la tête si malade que je ne puis m'appliquer une heure, et en outre des accès de fièvre. Par-dessus tout, le spleen; tu vois que nous pouvons nous donner
la main, et chanter toi à Dijon, moi ici, un chœur d'Eschyle :
TW TO) TW TCi) T(i) TCi) TCi)
OTO TO TO TO TO TO TO TOI TOI Ôa !
J*ai conservé juste assez de leçons pour payer mon dîner et ma chambre; le reste du temps j'essaie d'occuper ma cervelle qui, malgré toute ma bonne volonté, s'amuse à me peindre l'avenir couleur de suie. Le cours de M. Milne-Edwards m'a distrait quelque temps. Je ne le suis plus que par vertu, heureusement il va finir. Il a bien décrit la circulation et la respiration. Le reste était au-dessous d'un mauvais manuel. Je me raccroche à M. Bêrard, qui dit de temps en temps quelques choses intéressantes. Mais le manque de conversation et de travail me ronge.
J'ai voulu lire ton ami Lyell. Naturellement, il n'est pas dans la bibliothèque de l'École de médecine, ni dans les autres. 11 y a longtemps que j'ai reconnu la vérilé de l'axiome : Voulez-vous ne pas trouver un livre? Demandez-le aux bibliothèques.
Edmond a remis sa pièce de vers à l'Académie et sa comédie aux Français. Il a toujours l'air heureux comme plusieurs hommes heureux ; je lui porte envie ; il paraît que c'est dans le tempérament. A l'École, j'avais tout ce qui convenait à mes goûts, et de plus l'espérance ; et pourtant, tu t'en souviens, nous faisions des élégies ensemble, et je m'ennuyais comme une collection d'hippopotames empaillés. Hélas! Pauvres bêtes ! Je suis allé
les voir dernièrement. Ils sont au bout des madrépores et des helminthes, dans une galerie glaciale; ils ont Tairsi morne! Et dire qu'ils nageaient en Abyssinie» dans l'eau tiède, et dormaient à plaisir sur l'herbe et dans la vase! Le destin s'est trompé. Je devais naître huître au fond de la mer Rouge; tu sais que c'est 1** sort où aspiraient tous mes rêves. Je serais presque tenté de croire l'âme immortelle, pour espérer qu'un jour cela sera....
J'imaginç que tu vas voir la campagne. L'air bleu est d'une beauté extraordinaire ; si je n'avais pas celte fièvre sourde et celte tète si souffrante, je passerais la journée au soleil.
A EDOUARD DE SUCKAU
Paris, 8 mai 1854
Cher Ed, De profundis, clamavi ad te. Domine.
Comment te portes-tu mon ami? Tu t'ennuies, je m'ennuie, on s'ennuie, nous pouvons conjuguer le verbe. Voici l'état des choses, circonstances et situations généralement quelconques à mon égard.
Ma gorge va mieux, l'homéopathe me fait prendre du phosphore qui me guérira peut-être; j'ai entendu le son de ma voix, elle commence à s'éclaircir, cependant on dirait encore un rhinocéros enroué. L'emménagement est à peu près aciievé.
Voici le mal : mon pauvre Tite-Live est bien malade.
Notre Edmond toujours forward avait vu en beau les nouvelles qu'on m'en donnait. M. Guizot le trouve bon Mais M. de Salvandy, etc., etc.... — J'intrigue, j'essaie de me faire recommander à droite, à gauche. Là, comme en tout, c'est une question de voix et de bon vouloir. Les mérites ou défauts de mon bouquin ne signifient rien en §oi, ce ne sont que des arguments que les membres de la commission se jetteront à la tête. On saura la décision à la fm du mois.
About a fait, avec le jeune de Varennes*, le scénario d'une grande pièce de circonstance en sept tableaux, Schamyl. C'est tragique et terrible. Il y a un traître, un sous-traître ; une jeune héroïne tue le traître d'un coup de pistolet. Le fils de Schamyl, élevé en Russie, passe au parti de la patrie et de son père. La couleur est des plus locales possible, le knout, les dilapidations des intendants russes, les montagnes blanches; à la fin, les Français et les Anglais arrivent et délivrent Schamyl, pris entre deux corps russes. Il y a de quoi fourrer trois cents uniformes sur la scène, chatouiller l'amourpropre national, offrir un morceau de cosaque à tous les appétits français. — Sérieusement, je ne sais ce que sera la pièce une fois écrite. Mais elle ne me semble ni très bien tissée, ni très originale. J'en reviens toujours à ma marotte. Voltaire n'était pas un poète dramatique. Edmond l'est-il ?
Je lis, pour user le temps, toutes sortes de livres