‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 9 sur 140 · Voir p. 59, lettre du 7 juin · texte numérisé non relu

Voir p. 59, lettre du 7 juin

cerner en 1854 une étude critique sur le génie de Tite-Live. Elle n*a distingué que le mémoire dont l'épigraphe était : In historia orator, auquel il a manqué, pour mériter *le prix, un peu d'enthousiasme chaleureux pour Thistorien dont il s'agissait de faire ressortir la valeur» »

On trouvera retracées dans les lettres qui suivent* les péripéties de cette lutte académique, les hésitations de M. Taine lorsqu'il s'agit de refondre son ouvrage, et enfin le succès final qui, en 1855, couronna son travail.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, 24 juillet 1853 Mon cher de Witt, les lauriers de Miltiade ne me laissent plus dormir. Cet illustre Athénien* est persuadé, j'espère, du plaisir que m*a fait sa victoire, et tu me lavais fait prévoir en me montrant une page de son manuscrit. Pour moi, mon ami, j'ai lu une cinquantaine de volumes, plus les quinze cent soixante-dix-sept pages de Tite-Live, j'ai un paquet de notes, mon plan fait, et demain je commence à pondre mon œuf; cela durera six semaines ou deux mois, j'imagine. Par excès de vertu, j'y emploie mes vacances; ce sera le moyen de ne pas avoir le spleen, et de livrer en octobre à la Faculté de médecine un cœur libre et dégagé de toute

1. Voir p. 56 et suivantes les lettres des 3, 7 et 19 juin 1854.

2. M. Guillaume Guizot, beau-frère de M. de Witt, dont l'étude BUT» Ménandre venait d'être couronnée par l'Académie Française.

préoccupation humaine; car je compte bien habiter encore Tan prochain parmi les plâtres du quartier Latin; mon cher et excellent médecin, à qui j'ai offert ma thèse, me gratifiera en échange d'une petite provision nouvelle de tubercules pulmonaires, dûment certifiés sur papier-ministre, qui donneront à ton vieux camarade le droit et le plaisir de causer avec toi tout l'hiver.

Voici mon Tite-Live en abrégé. Trois parties : 1° biographie de Tite-Live, et son temps (il reste deux phrases et demie sur son compte, et le coquin ne dit pas un mot de lui-même dans ses 1500 pages); 2^ l'histoire considérée comme une science : au point de vue de la vérité des faits (Tite-Live, Beaufort, Niebuhr), au point de vue des généralisations (Tite-Live, Machiavel, Montesquieu); 3° l'histoire considérée comme un art : caractères des nations et des individus — narrations et discours — style et langue. C'est exactement le plan du programme.

La difficulté pour moi, dans une recherche, est de trouver un trait caractéristique et dominant duquel tout peut se déduire géométriquement, en un mot d'avoir la formule de la chose. Il me semble que celle de Tite-Live est la suivante : un orateur qui se fait historien. Tous ses défauts, toutes ses qualités, l'influence qu'a sur lui son éducation, sa vie, le génie de sa nation, de son époque, son caractère, sa famille, tout se rapporte à cela. C'est un orateur fait pour la vie publique qui, au moment où la vie publique est con-

fisquée, se rejette dans le passé et le plaide, à défauf du présent. Précisément parce qu'à ce moment Téloquence cesse et n*est plus pratiquée que dnns les Écoles, elle devient une rhétorique; et l'éloquence de Tile-Live incline à la ihétorique. A titre d'orateur, il manque de cette curiosité philosophique, de ce besoin du vrai absolu et des généralisations vastes; il est plus pratique, d'un esprit plus moyen, mieux équilibré, il va au but, à la morale, il donne des leçons de vertu. Il ne s'occupe pas de connaître les vraies origines, les vieilles mœurs; il prend la plus belle tradition, et la développe avec majesté. A titre d'orateur encore, il n'est pas artiste dans le sens propre du mot. Il ne cherche pas à reconstruire des caractères, à voir le laid et le beau d'une nation ou d'un personnage, à saisir les particularités expressives ou caractéristiques, à peindre pour peindre, à laisser des figures et des traits arrêtés dans l'imagination du lecteur. Il ne songe qu'à plaider, à démontrer le courage de telle armée, la pru* dence de tel général. On le croirait toujours au Tribunal ou au Forum. 11 connaît en habile orateur les grandes passions humaines, et les fait agir d'une grande manière, avec le souffle d'un Romain et le talent d'un Grec ; son histoire est pleine de mouvement et d'intérêt, et il a admirablement raconté les agitations de la place publique et les luttes des orateurs et des partis. Mais il n'a connu ces passions que d'une manière générale; il les représente pareilles dans Romulus et dans Paul- Émile; il connaît l'homme et non les hommes, il est

psychologue plus qu'historien. 11 a la plus grande ressemblance avec nos deux auteurs dramatiques du xvii« siècle; il est noble, régulier, raisonneur, analyste comme eux, mais comme eux il développe et raisonne toujoui^; il n'a pas cette inégalité, cette vivacité de l'imagination vraie. En un mot, c'est un esprit moyen entre la perfection et les grands défauts, mais sérieux, élevé, honnête, éloquent, et souvent grandiose, quand il songe à cette immense Rome qu'il voit autour de lui et à rUnivers conquis. Ce n'est ni Thucydide, ni César, ni Tacite, mais c'est plus que Polybe, Xénophon et Salluste.

Je m'aperçois que je m'oublie et que je t'oublie. C'est mon trop plein qui dégorge, et je n'ai rien dit encore. Sois tranquille, je n'ai plus de papier et je l'épargne. Un dernier service pourtant : on m'a donné diverses versions sur la manière de corriger. Les uns disent que c'est une commission, les autres toute l'Académie. Tu comprends quelle importance cela aurait. M. Guillaume, couronné dans le sérail, en connaît les détours. Peux-tu par lui ou autrement me donner un mot de renseignement là-dessus? Merci de ton aimable et trop flatteuse lettre, quoique tu m'y appelles serpent, et que tu parles de mon fiel. Hélas ! mon cher, on dormirait en France, si on ne médisait pas; et La Fontaine était de dangereuse compagnie. Tite-Live m'ôtera le venin.

La lettre de M. Guizot est bien encourageante, c'était déjà beaucoup d'avoir lu ma bluelte* ; c'est plus encore

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