‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 3)Chapitre 98 sur 140 · Voir la lettre précédente · texte numérisé non relu

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M. Berryer et M. Dupin ont parlé contre moi. Trois d'entre eux ont avoué qu'ils n'avaient pas lu le livre. Cela est fâcheux pour l'argent ; quant à la réputation, ou quant à la vente du livre, cela n'est pas très regrettable; les journaux ont parlé de Taflaire et cela fait une réclame. — Hachette et Genner Baillière sont fort contents de leur vente. M. Templier offre d'imprimer tout de suite le quatrième volume.

Mon pauvre Marcelin est épuisé, il travaille à l'excès, il a des douleurs de tête, il veille trop; je suis cruellement inquiet, il s'use; sa mère est très tourmentée. Pourtant leur affaire va très bien; les abonnés viennent, et aussi les annonces, l'estime, le succès. Pourvu que, comme Wœpke, il ne tombe pas au moment d'arriver. Je n'y sais que faire; il est excédé de visites d'affaires pendant la journée; il faut qu'il soit commerçant et directeur de journal; ce n'est que vers minuit, en rentrant, qu'il se retrouve artiste; alors il ne peut pas résister au besoin de noter ou dessiner ses idées. Et les veilles fout tant de mal !

A SAINTE-BEUVE

Paris, Lundi soir, 30 mai 1804

J'étais au théâtre ce soir, on m'a annoncé votre

article*, je viens de le lire avant de rentrer, et je veux

1. Le premier article de Sainte-Beuve sur la Littérature anglaise avait seul paru; voir p. 275, note 2.

^ iitf ^!i T^TTM.r^rjtr tiat Lf suire. sazis atî.^ndre demain.

P inr Jfî^ :«-^e!ti«:cis^ Irt-roir'?^. j«* cr^is que vous avez riJs-c, -^ je Li«:ii»^nl- ;•? ticne d'appivrdre et de nie

P:«Lr L' >^f-^!t:::c de toc«i?.je erois qu'il y a un malentr:iij. J- :i"iî ^j-iLii> eu rLiitectî>Q de déduire Vinditrii. .ie .i-z:»:o^^r qnun StLikespeare, un Swift •i-'*i:-e!it âzp.inltr»? eu tei temp<, eu tel pays. Cela est i>:2 >:-tr es grcs q:il aduiettecl une providence ingêci'Tîife. t^j-rlpe srrni-rar céleste qui, par bonté et calcul, d-:o-^ une ^nice dms uq trou qu'il a fait exprès. Je îupp-irse «lu'il y a à f-eu pn-s dans chaque époque le m-îme noriibre d'onfauls supérieurement doués, comme le rnérne nômlire de bossus ou de phtisiques. Cela d>nné. le hasard travaille; probablement, il est mort deux ou trois Shakespeare et deux ou trois Swift de la petite vérole ou du gros ventre Deux ou trois autres ont été enrôlés sur la lîolte et ont eu la tète cassée dans la guerre, etc. Un hasard de plus aurait fort bien pu supprimer le Swift et le Shakespeare qui ont vécu.

31a thèse est simplement que la température ambiante varie. Ainsi, à telle époque, 4a température étant mauvaise, vingt-cinq phtisiques sur trente arriveront au complet développement de la maladie. A telle autre époque, l'air étant plus doux, il n*y en a que quinze chez qui les tubercules se développeront.

De même pour la race. Telle race renferme 2 pour iOO de phtisiques; telle autre en renferme 8 pour 100.

De même enfin pour le moment. Tel moment d'une époque est comparable à tel âge climatérique de la vie humaine. Par exemple, vers dix-huit ans, les tubercules se développeront plus que vers cinquante.

Au lieu de tubercules, mettez grands hommes, grands esprits, de telle ou telle espèce, et je ne vois plus de difficulté!

Maintenant, qu'est-ce que le tubercule, c'est-à-dire le grand homme? et faut-il dire que l'analyse est impuissante à le décomposer? Là-dessus, j'ai essayé de répondre dans la préface des Essais de critique et d'histoire. Oui, l'analyse est impuissante, si l'on veut représenter complètement et dans toutes les nuances l'empreinte absolument spéciale, personnelle, infiniment multiple et ondoyante qui constitue le caractère humain. Mais remarquez que cette difficulté se rencontre partout, pour un animal, une plante, une coquille. L'art lui-même, la peinture la plus minutieuse, un portrait de [Glouet?] ne donne qu'un résumé, un à peu près. Non, l'analyse n'est pas impuissanle si l'on cherche simplement à noter les grands caractères qui rangent l'individu dans son genre et dans son espèce, si l'on marque les forces génératrices et régulatrices de son action, et si l'on indique les degrés de ces forces.

J'ai essayé de peindre des individus dans mon livre, Bunyan, Shakespeare, Byron, Fielding. Ils n'en sont pas moins individuels, quoiqu'ils soient d'une classe, et cela parce qu'une classe se compose d'individus. Ils

n'en sont pas moins spontanés, quoiqu'ils soient régis par des lois générales, et cela parce que ces lois ne s'exercent qu a traTers les individus.

Tous voyez que je vous discute, c'est que je puis vous renvoyer votre « courage » ; vous supportez, vous acceptez et vous approuvez la discussion.

Encore une rectiGcation, celle-ci de fait : vous me faites trop savant. J'ai à peine touché les mathêroatiques, je n'ai fait qu'effleurer l'analyse, j'en entends l'idée et la marche, voilà tout. Mes études se sont presque toutes concentrées autour de la psychologie, en dessus et en dessous.

A demain, je vous serre les deux mains, mon cher maître.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, 27 juin 1864 Mon cher Cornélis,

Je suis allé quatre ou cinq fois au Journal, sans rencontrer John Lemoinne. On dit qu'il n'y paraît pas trois fois par an. C'est à toi de lui écrire directement.

Je te proposerais bien de le remplacer. Mais j'entre dans mes examens, et j'y suis tenu assis de huit heures du matin à six heures du soir. — De plus ce serait traiter un sujet que j'ai déjà rebattu. Mon troisième volume est sur le même sujet que le tien.

J'ai lu ton livre*, et plusieurs choses m'ont fait un vif plaisir, par exemple l'ironie grave avec laquelle tu décris d'Argenson. Pour le fond, tu sais nos différences ; ce n'est pas seulement au gouvernement libre que jattribue l'amélioration des mœurs anglaises au xvni<^ siècle, c'est à tout un ensemble de causes, notamment au caractère national, et à la religion. De même en France, la dégradation des mœurs. Je pourrais m'appuyer à cet égard sur l'exemple de l'ancienne Rome; ce n'est pas seulement la ruine de la liberté qui l'a gâtée; c'est un ensemble de causes, en premier lieu la conquête, et la destruction de la classe moyenne; la ruine de la liberté et la corruption des mœurs sont deux effets d'une même cause, et non la cause l'une de l'autre.

On pourrait aussi te discuter sur Voltaire; il a des méchancetés, des imprudences, des gamineries, toutes les violences et tous les excès du tempérament nerveux, c'est souvent un singe. Mais il n'a pas été bon seulement en paroles; vois ses établissements à Ferney : c'est la conduite d'un grand seigneur anglais humanitaire qui fait du bien autour de lui et gratuitement. — De même la vie de Diderot, il a fait beaucoup d'actions généreuses; ce sont des polissons et des enthousiastes, mais est-ce que la générosité pratique a maïi que en 89? Pour la forme, il me semble que tu l'acquières chaque jour davantage. Gela est tout à fait solide et

1. La Société française et la Société anglaise uu xviii" siècle^

serré. Regarde cependant si, en vertu du principe qui ordonne de grouper par masses, il n aurait pas mieux valu mettre d'un côté toute la France en bloc et de Faulre toute l'Angleterre en bloc. L'impression est alors plus nette.

Voici un service que je te prie de me rendre. Quel est le nom de l'éditeur de Londres qui fait traduire les livres de M. Guizot? Quel est le nom du traducleur ? — Il 8*agit de faire traduire mon gros livre; je n'ai pas le temps en ce moment d'aller en Angleterre; je n'y ai qu'une relation très légère avec M. Murray; je serai obligé d'écrire. D'après mon traité avec Hachette, c'est moi seul qui dois me charger de ce soin.

Du reste les choses ont bien marché en France; l'édition est presque vendue; il y a eu beaucoup d'articles partout. Le Westminster Review a publié une longue analyse avec les conclusions les plus aimables. Le quatrième volume (Les Contemporains) va s'imprimer.

J'ai rapporté quantité de notes d'Italie; je pense écrire un voyage, demi-descriptif, demi-historique.

A M. CORNELIS DE WITT

Paris, juillet 1864 Mon cher Cornélis,

Je te remercie beaucoup de ton intervention présente et future auprès de M. Reeves. A défaut de traduction, un article sera très utile.

Emile Boutmy fera dans la Presse un article sur le livre de M. Guizot*. Je pense que lu n*as pas oublié M. Levallois, de l'Opinion nationale.

Je viens d'achever le livre; tu ne t'étonneras pas, je pense, si je garde l'opinion que j'avais auparavant. Le raisonnement fondamental qui se trouvait déjà dans r Église et F État ne me paraît pas suffisant. Dire, comme M. Guizot, que l'homme a élé créé tout d'un coup complet, à la vérité par miracle, c'est, à mon sens, contredire toutes les analogies, et dans les sciences positives on ne procède que par analogie. Le corps du premier homme se composait, j'imagine, comme le nôtre, de carbone, d'oxygène, d'azote, d'hydrogène, de phosphates, elc. 11 faut bien admettre que les éléments se trouvaient dans le milieu ambiant, à moins de prétendre qu'ils ont été tout d'un coup s.urajoutés à la matière ou descendus d'en haut dans une cloche. Représentonsnous alors l'événement, tel qu'il a dû se passer. Il a donc fallu que tout d'un coup, comme par un coup de baguette magique, ces divers éléments se soient rapprochés, combinés, proportionnés, que les tissus, les organes se soient construits, disposés, balancés, etc. Se figurer un monde comme le nôtre, ou analogue au nôtre, avec des plantes, des animaux et le reste de ce qu'il faut pour la nourriture de l'homme, avec des rivières, une atmosphère, un soleil et le reste, et croire que tout d'un coup une pareille transformation et pro-

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