‹ H. Taine; sa vie et sa correspondance (volume 4)Chapitre 36 sur 162 · Ibid, sui* Victor Cousin · texte numérisé non relu

Ibid, sui* Victor Cousin

oppositions. Toute opposition impliquant deux termes, poser les deux termes.

Or, de ces deux termes, tu n'as que celui qui se rapporte au naturalisme, au système de la nécessité, au matérialisme, à la doctrine du plaisir. Cherche donc l'autre, et diffère la lecture de Spinoza.

Prenons par exemple ton fluide. Comme il n'est ni pesant, ni tangible, tu crois en faire un intermédiaire entre la matière et l'esprit. Tu crois trouver là le nœud des choses ; mais c'est que tu n'as qu'une idée incomplète de ce qui est matériel et immatériel. Réfléchis et tu verras, comme les physiciens, que tu le conçois comme étendu, composé de parties, de molécules élastiques et sans cesse en mouvement. Oseras-tu dire alors que le fluide ou le mouvement du fluide est ta pensée? Vois donc au moins les différences et les oppositions avant de chercher l'unité et les solutions.

Si tu dis que ton fluide n'est pas un assemblage ou une continuité de parties, mais une force, c'est-à-dire une substance une, agissante, comment comprendre qu'un être inétendu puisse donner ce mouvement à la matière qui ne peut être mue que par contact?

Mon cher ami, tu sautes par-dessus la science, faute de vouloir entrer dedans; tu dis : « je sais », afin d'être dispensé de chercher; et tu vois avec compassion mes études, parce que tu n'en sens pas la nécessité.

La philosophie est une science, comme la géométrie; et c'est la science la plus haute et la plus lumineuse de toutes ; mais elle n'est pas une courtisane ; elle sait de

quel prix sont ses faveurs ; elle ne les donne pas à tous, tout de suite ; il faut une longue assiduité, et un sincère amour, pour les mériter et les obtenir.

Cest pour cela que je ne cesserai de t 'exhorter à te tourner vers «lie, et à te faire son fidèle serviteur. Je ne connais pas de joie humaine, ni de bien au monde qui vaille ce qu'elle donne, c'est-à-dire l'absolue, l'indubitable, l'éternelle, l'universelle vérité.

2<* Il faut maintenant que je me justifie*. Tu me reproches de poursuivre une chimère, et de négliger ce qui est important, l'action, l'action politique, le travail utile à l'humanité.

La vérité ne me fuit pas, j'en tiens le principe; je n'ai pas l'explication universelle, mais j'ai le principe de pette explication et sans plus douter, ni flotter, j'avance tous les jours dans la connaissance de la vérité. Je vois, je crois, je sais. Je crois de toute la puissance de mon être ; je ne puis pas ne pas croire, puisque toutes les

1. Gréard, ilrid,, p. 149 : « Si tu étais un autre homme je dirais que tu préfères les régions tranquilles d'une philosophie oisive.... Mais tu n'es ni d'un âge ni d'un caractère à sacrifier ainsi tes croyances à ton repos; et ce qui t'éloigne invinciblement d'un pareil accommodement, c'est cet amour ardent et sincère pour la vérité philosophique qui te transporte et éclate à chaque ligne de tes lettres. Don Juan avait en lui cet amour pour la femme idéale.... Il est mort épuisé de fatigue, consumé de son insatiable amour. Qui sait... si la doctrine que tu serres en ce moment dans tes bras n*est pas une de ces imparfaites images qui ont abusé l'Âme avide de Don Juan.... Ta vie serait alors noblement perdue dans une pure recherche et dans une grande illusion. Mais ce temps de loisir, où les Don Juan pouvaient sans remords brûler ainsi leur vie, est passé.... Dans la grande lice qui est ouverte, chacun doit a son heure entrer, combattre et tenir ferme jusqu'au bout. »

certitudes logiques, psychologiques, métaphysiques âé réunissent pour m'affermir dans l'absolue certitude où j'ai trouvé le parfait repos. Je ne puis pas croire que ma certitude me trompe, parce que sachant maintenant le principe et la cause de Terreur, la méthode que j*ai suivie a été calculée nécessairement de manière à éviter d'elle-même Terreur ; je ne puis pas être chassé de mes croyances par quelque contradiction avec un autre principe, puisque le mien est le seul que j'admette et dont je dérive tous les autres, puisque sa nature propre est la conciliation des contraires, puisque enfm toutes mes nouvelles recherches sur des sujets différents apportent de nouveaux soutiens à mes premières preuves.

Crois que j'estime assez ma vie et mon bonheur, pour ne pas les confier à quelque chose de fragile. J'ai voulu plus que de la géométrie et je Tai.

Je ne veux pas me jeter dès à présent dans la vie politique; je m'abstiens, et tu sais pourquoi; je ne veux pas faire une action importante sans savoir au juste si elle est bonne ; je ne veux me jeter dans aucun parti sans savoir s'il a raison ; je ne veux défendre par mes écrits aucune doctrine, sans être convaincu qu'elle est rationnelle. Je dois donc avant tout étudier la nature de Thorame, les devoirs, les droits, la société, l'avenir de la race humaine, et ce vers quoi elle marche en ce moment. Quiconque est aveugle doit s'asseoir. En faisant ainsi, il est sûr du moins de ne nuire à personne.

Pour toi, homme étrange! tu es si fort pressé de combattre, que tu veux t'enrôler avant de savoir quel

Vicoll NORMALE W

est le hoh parti; tu es si désireux de sortir de l'iiiutilité et de l'oisiveté philosophiques, que tu veux courir la chance de faire du mal. Est-ce là de la raison, et ne sens-tu pas que plus tu as de force et de séduction dans l'éloquence, plus tu peux être nuisible et funeste? Que seras-tu donc? un esclave; car j'appelle esclave quiconque agit par préjugé, passion, esprit de parti, et n'obéit pas aux seules démonstrations du raisonnement. Eh ! mon ami ! Si tu étais un homme vulgaire, un esprit faible ou petit, un homme sans courage ou sans amour de la vérité, je te dirais de suivre le torrent, de te livrer à la chance, de faire comme cette foule d'aventuriers et de niais où se recrutent tous les partis. Mais tu n'es pas fait pour rester dans la foule. Tu en sortiras, et puisque tu peux conunander et conduire, il faut que tu apprennes ce qui est le bien et le but. Veux-tu n'être qu'une machine de guerre ? Et ne sens-tu pas de quelle amère douleur peut-être un jour tu seras saisi, lorsqu'après une bataille, vainqueur ou vaincu, parmi tous les débris que les luttes politiques vont jeter à terre, tu douteras de toi et tu te demanderas si tu as bien servi la bonne cause, ou si tous tes efforts n'ont abouti qu'au mal de ton pays. Voilà un doute horrible, et plutôt que de m'y exposer, j'aimerais mieux m'abstenir pour toujours de toute action. Ne m'objecte pas qu'à ce compte personne n'agirait jamais. Les masses ignorantes et brutales ont l'aveugle instinct qui les conduit et qui sauve les États à travers toutes les révolutions. Il n'y a point de milieu entre l'ignorance du paysan qui

vote selon Fintérêt de son champ et le bruit de son village, et la science du philosophe qui vote selon ses doctrines métaphysiques et ses opinions d*histoire. Entre ces deux limites extrêmes roule cette foule méprisable de demi-savants dogmatiques, qui ont Tignorance du paysan et la confiance du philosophe; c*est de leurs rangs que sortent tous les ambitieux et tous les hommes dangereux; ce sont eux qui font tout le mal, parce que privés de Tinstinct qui est aveugle, mais sûr, et de la science qui est infaillible, ils manquent de ce qui soutient les sociétés et guide les révolutions.

Rassure-toi sur mon compte ; mais aussi rassure-moi sur le tien ; cette ardeur d*action que je te connais fait effort en ce moment pour s'échapper. Tu n'as qu'un moyen de l'occuper et de la contenir, c'est de la tourner vers les choses de la pensée. La spéculation pure que tu crois si stérile est le principe de toutes choses. La pensée est la condition du développement de toutes les facultés humaines, et hors d'elles, point de salut. Comptes-tu pour rien le calme ? Je sais ce que tu souffres; cette activité impétueuse, cette fièvre de désirs ambitieux, sensuels, politiques, ces agitations sceptiques te rendent-elles heureux? Peux-tu vivre avec de pareils hôtes? Et quand il s'agit de leur partager la place et de leur fixer à chacun leur domaine, ne vois-tu pas qu'il faut avant tout, dans ton âme, allumer un flambeau?

Je reviens toujours sur le même sujet, mon cher Prévost, pardonne-moi et dis-moi sincèrement si je ne te lasse pas. Avec mon adoration pour les vérités de raison

et la confiance absolue que j'ai dans le pouvoir de FintcUigence, je ressemble à un catholique qui ne sait parler que de l'Église et de la foi. Mais, du moins, je puis prouver ce que j'avance, et pour se mettre hors des prises de la doctrine qui me possède, il faut s'être mis en dehors de la raison.

Si tu savais quelle joie et quel repos c'est que de savoir combien l'âme s'étend et se met au-dessus des événements, combien alors elle participe de la nature absolue de l'Être I Au moins, par amour de tes opinions politiques, écoute-moi : tous les raisonnements que tu vas faire sur le droit de propriété, d'association, la nature du gouvernement, l'avenir de la France, tout cela sera faible et sans valeur si tu ne remontes pas plus haut. Veux-tu traiter les choses politiques comme des questions d'amplification ou d'éloquence française ? Mais tu n'es ni un sceptique, ni un rhéteur ; au contraire, tu es un croyant, et tu crois même à la façon des catholiques, sans voir véritablement, ni savoir.

Un de mes anciens amis* vient de revenir d'Angleterre, oix il a vécu deux mois dans l'intimité de M. Guizot, qu'il connaissait auparavant. Il en a rapporté des conseils par écrit sur les études préparatoires à la vie politique. Il faudrait que tu voies combien ces études sont nombreuses et approfondies !

Si tu persistes à lire Spinoza, lis-le lentement et prudemment. Il n'est mon maître qu'à moitié. Je crois qu'il a tort sur plusieurs questions fondamentales.

i. H. ComeUs de YiiiU

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À MADEMOISELLE VIRGINIE TAlKÊ

Paris, 10 avril 1849

Je viens d'avoir cinq jours de congé à Pâques ; le directeur* m'a fait appeler et de lui-môme m'a offert la permission de découcher. Cela est très gracieux, n'est-ce pas? 11 paraît que l'on m'a fait à l'École une réputation de travailleur et de philosophe et l' Administration m'en escompte d'avance les profits. J'ai donc passé ces cinq jours à la campagne chez mon oncle Alexandre, mais admire mon malheur: le choléra* ou plutôt une petite espèce de choléra bénin m'a pris et couché au lit pendant ces cinq jours.... Tu conçois combien j'ai dû m'ennuyer, je sortais de la vie la plus active, la plus travailleuse, la plus fertile d'idées qu'il soit possible d'imaginer, la vie d'école; il me semblait être descendu dans un caveau. Et ces projets que j'avais faits de concerts et de spectacle I tous tombés dans l'eau. Enfin aujourd'hui je vais mieux et je t'écris de l'École, où je suis rentré à peu près guéri. Presque tout le monde à Paris est indisposé de la même façon, de sorte que je ne me suis pas inquiété; ne t'inquiète pas non plus; je suis sain et intact en ce moment et j'ai payé mon impôt : le choléra ne m'enverra plus son huissier.

Ne montre pas ton goût pour les arts, la littérature, la science; garde ces choses en toi-même; là où tu es',

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