‹ H. Taine: sa vie et sa correspondanceChapitre 15 sur 104 · A M. ALBERT SOREL · texte numérisé non relu

A M. ALBERT SOREL

Pau, 29 novembre 1870 Mon cher Monsieur Sorel,

Vous avez été bien aimable et bien obligeant; j'espérais tout au plus un journal anglais, et vous m'en avez envoyé quatre. Ma fièvre est passée, tout mon monde va assez bien, nous commençons à nous promener : je vous remercie de l'intérêt que vous voulez bien prendre a tout ce qui nous concerne.

Écrire un voyage aux Pyrénées en hiver! Cela pourrait être tentant; mais la verve est passée et d'ailleurs on ne fait jamais bien les duplicata. Soyez sûr d'une chose : un homme n'a dans la tête qu'un certain nombre de formes et d'idées; quand il les a tirées, le meilleur pour lui est de passer la plume à d'aulres. — J'avais un certain sentiment personnel en décrivant ces paysages; celui qui les décrira maintenant doit avoir un autre sentiment personnel. De même dans le reste; j*ai fait une histoire de la littérature

Anglaise ; donc c'est à un autre d'écrire l'histoire de Ja littérature Française, ou Italienne, ou Grecque. Jamais un moule ne doit servir deux fois. Si j'ai la santé et le loisir, j'écrirai sur la Volonté pour compléter ce que j'ai fait sur l'Intelligence. Mon désir et mes aptitudes s'arrêtent là.

Je vais avoir l'air de faire une phrase ; pourtant ça n'est pas une phrase; à mon âge, et après vingt ans d'écriture, c'est vers la génération nouvelle, vers les hommes comme vous, qu'on aime à tourner les regards. — Nous voyons d'avance ce que nous pouvons faire encore; nous avons conscience de nos limites; mais nous ignorons les vôtres, et nous comptons sur les formes et les idées que vous pouvez mettre au jour. Il y a là un monde jeune, indéfini, que nous attendons et dont l'éclosion nous fera plaisir. Prenez ce que nous avons fait de bon, repensez-le avec votre originalité propre. Vous n'imaginez pas avec quelle sympathie nous saluerons l'enfant nouveau-né.

Nous attendons tous les jours avec anxiété les nouvelles d'Orléans et du Mans. On parle ce soir d'un succès, de la reprise de Montargis*; mais aussi d'un revers ; de la perte d'Amiens et de la Fère '. Combien ne donnerais-je pas pour avoir ici comme ami un officier d'État-Major intelligent! Les espérances de M. B... sur Trochu et ses 1 500 canons semblent ajournées I Amitiés

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