‹ H. Taine: sa vie et sa correspondanceChapitre 58 sur 104 · A M. F. CHARMES · texte numérisé non relu

A M. F. CHARMES

Paris, 19 janvier 1872

Mon cher Monsieur,

Je vous dirai comme la semaine dernière : vous êtes trop aimable. Ayant toujours été discuté et contredit, je ne suis pas habitué aux douceurs, surtout aux dou-

1 . Écrit à la suite d'articles de H. Charmes à propos des Noies sur V Angleterre,

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en remercie très vivement

crois, qui ne m'ayez pas l'acier tranchante et impascroire qu'en Angleterre je ons. Mais il y a un grand principe de Gautier et de Stendhal que je crois vrai : ne pas faire étalage de ses sentiments sur le papier; de même un homme qui parle dans un salon ou en public évite ou réprime les sanglots et les cris quand ils lui viennent; il est indécent de donner son cœur en spectacle ; il vaut mieux être accusé de n'en avoir pas. Mon torta toujours été de trop marquer ma méthode; c'était parce que, de toutes mes idées, elle était à mes ycux'la plus utile. Mais le lecteur n'aime pas qu'on lui montre les engrenages, il veut être transporté par la machine, et ne pas être rappelé sans cesse à l'observation des roues et des pistons. Cette faute est moins sensible dans les liâtes; à cause de cela elles ont mieus réussi. Je ferai mes efforts pour profiler de cette expérience. — Et cependant remarquez qu'un cliapitre que vous approuvez, tei lyiies, est l'application toute scientifique et la plus complète de la théorie des aptitudes ou dispositions maîtresses. Mais je ne l'ai pas dit, la théorie n'est visible qu'à ceux qui veulent la voir. — Cela me fait souvenir d'un mol de M. de Bonald sur lui-même et sur Chateaubriand : h 11 a bien réussi, et moi mal ; c'est qu'il a donné sa drogue en pilules, et moi la mienne en nature. »

Encore merci pour votre approbation de la drogue en pilules. — Croyez-moi votre tout obligé et dévoué collègue.

A M. ALEXANDRE DENUELLE

24 janvier 1872

Mon cher père, j'ai bien peu de nouvelles intéressantes à vous donner. Les journaux doivent vous tenir au courant de nos affaires publiques. Dimanche dernier, après la réconciliation de M. Thiers et de l'Assemblée, M. de Girardin a passé deux heures avec M. Thiers, et s'est efforcé de lui prouver qu'il ne devait plus s'engager personnellement sur telle ou telle question, paraître souvent à la tribune, qu'il devait se réserver uniquement pour l'évacuation du territoire et le paiement de l'indemnité, laisser le reste à la Chambre et aux Ministres. — M. Thiers a accepté ce parti. Tiendra-t-il dans cette réserve, et notamment à propos du recrutement de l'armée? Bref, nous avons eu une querelle conjugale, et M. Thiers, qui se croit le mari, n'est pas content d'avoir cédé à sa femme.

Je fais demain ma sixième leçon. — L'École des sciences politiques va bien ; nous avons une soixantaine d'élèves inscrits et payants, et 125000 francs souscrits. — Nous sommes approuvés par toute la presse, sauf par les journaux très rouges ou très blancs. Je vais m'occu-

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les amis, Renan, Bersot, Bréal. Paul t sur la Réforme de l'Enseigaeinent ou six universités en lout dans les es villes de France, autonomie presque

universités, mode spécial d'élection , presque tous les cours seraient

lettre sur le prêt des journaux lus va Temps,

rous avez un temps passable. Le ciel iel en Italie. Je ne m'étonne pas que

pas plu, surtout par le mauvais temps, uillant. Pourtant il y a de belles choses rignole. Quand vous serez sur le point •lorence, je vous enveriai une lettre id ' : je crois qu'il y est professeur ; il a I est très instruit.

songer pendant quelques semaines art. Je m'étonne bien si les Raphaël et vous ont repris aussi vivement qu'il y C'est comme si, tout d'un coup, on relomëre pour la première fois depuis le

content que tous ayez tant aimé la chapelle des Médicis, c'est la plus forte aie rapportée d'Italie; Mîcbel-Ange est

le; vous verrez les photographies divous de la Sixtine auï BeauK-Ârts.

180 CORRESPOÎSDANCE

Pourquoi, si M. Desjardins ^ est si affamé, si dévorant, ne le laissez-vous pas à table après Tavoir installé, et pourquoi ne dégustez-vous pas à votre aise votre plat favori, en le laissant engloutir tous les autres? 11 est bien plus agréable de courir chacun de son côté, et de causer le soir ensemble de ce qu*on a vu le jour chacun à part. Pour moi, je n*ai jamais eu de vraie sensation dans un musée, que seul.

Dans la Commission de FAssemblée pour la réforme de la loi électorale, on a voulu m*appeler comme auteur de la brochure que vous savez ; mais les membres de la Droite s'y sont opposés, parce que, philosophiquement, je sens trop le fagot.

ïncore deux leçons, et j'aurai fini aux Beaux-Arts, je reprendrai alors ma France contemporaine.

AU DIRECTEUR DU JOURNAL Le Temps

Lundi, 5 février 1872

Monsieur le Directeur,

Permettez-moi de soumettre à vos lecteurs une idée très simple, et, je crois, utile. Plusieurs personnes à qui j'en ai parlé la trouvent opportune et pratique; entre autres avantages, elle a ce mérite qu'elle peut êlre

1. M. Tony Desjardins, architecte en chef de la Ville d Lyon, ami de M. Denuelle et son compagnon de voyage en Italie,

mise à exécution par chacun de nous dans son petit cercle, et sans qu'il lui en coûte rien.

Il y a quelques mois, dans une petite ville du centre, après avoir vu de vieilles architectures, 'j'entre dans un café, et je demande un journal ; on m'en apporte un radical; j*en demande un autre; on m'en donne un second encore plus révolutionnaire. — « N'avez-vous ici que des journaux rouges? — Monsieur, on nous envoie ceux-là gratis, et cela nous évite de prendre un ahonnement aux autres. » 11 est possible que l'envoi n'ait pas continué. Néanmoins ce petit fait et beaucoup d'autres analogues que chacun peut observer, sont très instructifs; car ils montrent la force de propagande qui est propre aux opinions radicales. Étant violentes, elles sont contagieuses. L'utopiste, le sectaire, les hommes à principes abstraits, les déclassés qui sont aigris contre la société, les rêveurs qui ont découvert une recette certaine pour étabhr sur la terre la justice et le bonheur parfaits, ont besoin de communiquer leurs idées ; ils colportent leurs petits livres, ils prêtent ou donnent leurs gazettes, et, à la fin, la balance penche de leur côté, parce que de l'autre côté il n'y a point de contrepoids....

Il ne tient qu'à nous de fournir un meilleur pain quotidien, celui que nous mangeons nous-mêmes, et pour cela il suffit de donner nos journaux après que nous les avons vus. Chacun de nous reçoit le sien, celui qu'il juge le plus sensé, le plus instructif et le plus honnête; rien ne l'empêche, après en avoir profilé, d'en faire pro-

fiter autrui. Vous tenez à vos opinions, vous souhaitez qu'elles recrutent le plus de sympathies qu'il se pourra ; par conséquent, faites de la propagande autour de vous, et d'ahord dans le cercle le plus étroit et le plus intime, parmi ceux qui vivent de votre table et sous votre toit. Ce qui se pense à Fanti chambre importe au salon; votre domestique est un liomme, un citoyen actif; son vote au scrutin compte autant que le vôtre. Il n'est ni humain, ni même prudent de le traiter en étranger, en mercenaire ; par delà son respect officiel, sa bienveillance intime a du prix. Elle n'est pas difficile à gagner; de petites attentions y suffisent, et c'en est une que de lui donner régulièrement tous les jours votre journal lu. Non seulement il sera sensible à cette marque d'intérêt, mais il y trouvera une des satisfactions d'amour-propre si chères à tout Français : il sentira vaguement qu'on attribue quelque importance à son opinion politique, qu'on veut être en communauté de lectures avec lui. Au bout de six mois, ces lectures auront laissé en lui quelques traces, et, à la ville, surtout à la campagne, par les conversations qu'il a journellement avec les fournisseurs, avec le jardinier, avec les gens du village, ces traces s'imprimeront à leur tour dans d'autres esprits.

Ceci n'est que le premier pas, il reste une autre propagande plus utile encore. Nombre de gens riches ou aisés habitent la campagne pendant toute l'année ou pendant plusieurs mois de l'année, et le grand défaut de notre état social, c'est que d'ordinaire ils vivent entre eux ou à part comme des plantes exotiques en serre ou sous

APRÈS LA CUERHE 18.-

lUDJquer avec leurs humbles voisins ' une souscriplton au bureau de bieniclques phrases échangées avec leur s personnes reçoivent un journal de [ ou trois ; avant de se coucher, elles 'courus : désonnais ce ne sont plus de rebut avec lesquels on allume Qpêche de les donner le lendemain, lin ils vous sont inutili^s.Un'ya gui^re naître d'école puisse, sur son mince er les cinquante francs nécessaires journal ; souvent le curé ne lit le sien i main ou de loin en loin; l'un et

contents d'avoir gratis une gazette bien faite. Je suis môme sûr que dans i vie rurale, le curé ne sera pas fâché ure intermittente de i'Univers ou du lillc d'un accent sinon contraire, du lais il y a d'autres moyens de faire ement encore votre journal préféré.

la petite auberge, au cabaret, au café llageois viennent passer une heure; nal y manque, et le vôtre y régnera rouge, vous lui ferez concurrence ; il sussions, et les bonnes têtes auront arguments qu'elles pourront opposer lu lieu.

droits, il vaut mieux faire son cadeau la est aisé. Tous les matins, le bou-

iU GOURESPONDANCE

langer apporte chez vous le pain do 1$^ maison ; donnezlui le journal pour lui , à charge de le transmettre le lendemain à l'épicier, pour être remis le surlendemain au boucher, de là au perruquier, puis au menuisier, au charron; avertissez ceux-ci du jour où ils pourront le réclamer à leur tour. Peu inaporte aux villageois que les nouvelles ne soient pas de la première fraîcheur, ils liront votre gazette le troisième et le sixième jour avec autant d'intérêt que le premier; plusieurs d'entre eux la liront jusqu'au bout, et tous en comprendront quelque chose. — C'est à vous d'inscrire sur votre liste les gens les plus sensés et les plus écoutés de la paroisse, ceux dont l'opinion à la longue entraîne l'opinion des autres, et je ne doute pas qu'au bout de deux ou trois années vous ne retrouviez dans les votes plus nombreux et plus sensés de votre commune, l'action lente, l'infiltration sûre de votre journal.

Par les mêmes motifs chaque manufacturier, chaque industriel, surtout en province, doit donner son journal à ses contremaîtres, à ses chefs d'atelier. Presque tout homme qui en emploie d'autres, depuis le propriétaire et le négociant jusqu'au notaire et au banquier, peuvent, avec du tact, trouver l'emploi utile de leur gazette lue auprès de leurs fermiers, de leurs clercs, de leurs commis. Dans les bourgs et dans les petites villes, il faudrait procéder un peu autrement. Sept ou huit personnes pourraient s'entendre pour faire cette distribution à bon escient, et pour éviter les doubles emplois. Dans une petite ville on sait très bien les tenants, les

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ce d'un chacun ; les sept ou huit is que j'indiquais n'auraient pas auberges ou caTésoù ils devraient B s'adjoignaient certains hommes plus rapprochés de la classe ignomètre, le vérificateur des poids et e, ils pourraient encore agir avec toute association, toute réunion it ensemble une même chose, est , Ils apprennent à se connaître les islmiseht mutuellement, ils conîmaraderie que produit toujours wmmun ; ils s'adoucissent les uns ieu de s'aigrir par la défiance et et Utile Tiartout et serait plus que «", «ni'éh seulement les classes, ont réparés, oii, sauf la proche mis anciens, personne ne tient à imcs ne se touchent que par les et de la politesse banale. — Peutle temps, des associations volonqu'on vient de nommer devienon y trouverait des gens disposés ;nt leur journal, mais même un avec quelques francs par an, on irnal hors de la ville par la poste une hste dressée; nous deman-

- jisiralion des postes ces timbres

de circulation qui, en Angleterre, coûtent deux sous et

envoient tour à tour le môme numéro du Times dans huit ou dix auberges de village. Peut-être même enfin, parmi les hommes de bonne volonté, quelques hommes de meilleure volonté auraient l'idée de répandre gratuitement dans toutes les auberges et tous les lieux de réunion populaire, quelque journal du dimanche spécial et renfermant, outre les nouvelles de la semaine, un choix d'articles, et, en outre des renseignements appropriés, des dialogues de Basliat, des biographies comme celles de Franklin et de Stephenson, et autres documents utiles; si ce journal n'existait pas, on pourrait le créer et le composer avec des extraits des meilleures bibliothèques populaires. N'allons pas si loin : en toute chose le commencement est le plus difficile ; mais ce sera déjà un commeuceflaent bien beau et bien gros d'avenir, si quelques milliers 4e personnes en France veulent s'entendre pour donner à leurs voisins plus ignorants et plus pauvres le journal de la veille, dont elles n'ont que faire, et qu'elles jettent au rebut avec les vieux papiers.

AU DIRECTEUR DU Joumol dcs Débais^,

9 février 1872

Monsieur le Directeur, Il faut que d'ici à deux ans nous payions o mil-

1. La direction des Débats a fait précéder cette lettre de quelques lignes de restrictions dont voici la principale : c M. laine

iemi; il le faut, car

I nous avons la baïoDiiette sur la gorge, ei, si nous ne

*i^ sommes pas préis aux échéances, la baionncllc s'enron-

cera. — Pour fournir cette énorme rançon, deui sortes

"■ , de moyens sont proposés, et font appel à des senlî-

ments très diiïérenls :

Le premier est l'emprunt ordinaire. Il se présente sous diverses formes; si on laisse de côté celles qui emploipnt la conirainle, il n'en reste qu'une : l'émission de rentes par souscription publique, comme on l'a fait au mois de juillet de l'an dernier. C'est aux financiers, aux hommes d'État, au gouvernement, d'en examiner le taux probable et les détails. Il est certain qu'elle sera efficace, car, l'an dernier, au lieu de 2 milliards qu'on lui demandait, elle a oiïert 4 milliards 800 millions. Il n'est pas moins certain qu'elle sera seule efficace, et que les offrandes volontaires ne fourniront' jamais une somme qui puisse dispenser d'y avoir recours. Sur ce point, il ne faut pas nous faire d'illusions; la taxe volontaire peut procurer des millions, mais jamais des milliards ; en Italie, dans un cas semblable, elle a donné 7 mil-

conscille l'afTicIjage des listes, autrement dit l'emploi d'une pressiuQ morale, qui rende en quelque sorte la souscription oblïgalûire. On pourrait souieiiir que la souscription, telle que H. Taine voudrait l'organiser, ne serait autre chose qu'un impftt sur le revenu, déguisé et moins acceptable peut-Cli'e qu'un incomc-tax francliemctit établi. En elTel, s'il est équitable que tout le monde s'impose des sacriflces pour la libération du territoire, pourquoi les contribuables les moins dignes d'intc'i'r?!, — nousvoulons parler de ceux sur lesquels la pression morale demeurerait sans inllueuce — en seraient-ils exempts?... i

188 COURESPONDAKCE

lions de francs; aux Étals-Unis, où l'esprit public est si fort, 5 ou 6 millions de dollars. Quand même la nécessité plus urgente et le caractère plus enthousiaste rendraient chez nous Télan plus fort, la distance entre la somme offerte et la somme qu*il faut payer resterait déplorable. Ceux qui ont beaucoup d'espérance espèrent 500 millions; supposons que la contribution spontanée les promette et même les verse, nous aurons encore près de 5 milliards à payer. A cet égard les chiffres sont inexorables ; nos hommes d'Etat le savent, et très certainement, pendant qu'ils laissent s'étabUr la contribution volontaire, ils songent à l'emprunt, au procédé pratique, seul capable de fournir les milUards

exiges.

Ce n'est pas à dire qu'il faille renoncer à la contribution volontaire. Tout au rebours, elle doit être maintenue, surtout à présent qu'elle est lancée, et la raison en est qu'elle a deux grands avantages : l'un moral et l'autre financier. — L'avantage moral est le bon effet qu'elle aura sur l'opinion. Si nous donnons beaucoup, l'Europe en conclura que les Français aiment la France, qu'ils peuvent et veulent faire des sacrifices pour elle, qu'il y a chez nous non seulement de l'argent, mais du patriotisme. Qu'il y ait de l'argent, et même de la confiance, le dernier emprunt l'a prouvé; mais il n'a pas prouvé autre chose; ceux qui ont acheté de la rente à 82 francs songeaient à faire un bon placement, et non à racheter leur pays. Cent francs versés gratuitement à la caisse du Comilc central pour la contribu-

lion patriotique indiquent plus do cœur et d'esprit public qu'un million déposé chez l'agent do change pour aciieter les rentes du prochain emprunt. Or, l'essentiel en ce ntoiuent, c'est de montrer aux étrangers que les Français tiennent à la France ; il n'y a pas do meilleur moyen poiir être ménagé et respecté. Un journal allemand disait dernièrement que cette taxe spontanée, si elle est ODiverselio ot grande, sera « une défaite morale » pour la Prusse. Cela est vrai ; car alors il sera admis de tous, même de la Prusse, que les trente-sii miUions de Français ne sont pas un troupeau qui marche au hasard sous un pâtre de rencontre, et que les pillards de grand cliemin peuvent à volonté tondre ou se partager ; on verra qu'ait besoin le troupeau sait de lui-même se ranger en ligne, présenter les cornes. Ce n'est pas I l'égoîsme », comme disent les Allemands, qui nous rend faibles; c'est l'habilude de nous laisser conduire par autrui, d'attendre le signal et la voix du chef. Sitôt que nous voudrons nous entendre, agir de concert et par notre propre initiative, nous serons forts. — Voilà encore un des avantages moraux de la contribution volontaire : elle est une action personnelle et concertée, un premier pas vers le gouvernement do soi par soimême; elle propose un but commun à des milliers d'individus; elle les rapproche par des comités et des correspondances; elle leur fait traverser les divers tâtonnemenis par lesquels on s'exerce dans l'art de a'associer ; elle leur enseigne cet art et les prépare ainsi & ta vie publique. Aujourd'hui, en France, toute œuvre

qui groupe ensemble plusieurs hommes est une bonne œuvre, d*autant meilleure qu'elle les groupe par un motif plus désintéressé.

H faut donc laisser distinctes et faire marcher de front les deux entreprises : l'une qui est l'emprunt par l'État, l'autre qui est la contribution volontaire; l'une publique, officielle, fondée sur l'intérêt privé, sur l'appât du gain, sur le désir de bien placer son argent ; l'autre individuelle, libre, fondée sur le patriotisme et sur la volonté de délivrer le pays. Aucune d'elles ne fera tort à l'autre; au contraire, la seconde, si on remploie bien, sera singulièrement utile à la première ; et c'est ici qu'à côté de l'avantage moral apparaît l'avantage financier. L'emploi de notre offrande est tout indiqué; insuffisante pour payer les Allemands, elle suffit pour sauver nos finances, et c'est sur ce point que je sollicite avec déférence toute l'attention du Comité central. — A mon sens, la contribution volontaire doit servir, au fur et à mesure qu'elle sera versée, à amortir la dette contractée envers les Prussiens, Voilà un but précis; si on l'accepte, qu'on le dise tout haut; chacun alors saura exactement l'emploi de son offrande. 11 ne la considérera plus comme un simple appoint destiné à parfaire, peut-être inutilement, la masse des millions qu'il va falloir demander à l'emprunt. Au contraire, pour peu qu'il réfléchisse, il comprendra que cette contribution, maigre et de médiocre effet si elle n'est qu'un appoint, pourra rendre au pays le plus sûr et le plus grand service, si elle est affectée

expressément et uniquement à raraorlisseraent dont nous parlons.

En effet, supposez qu'elle monte à 500 millions de francs par an pendant trois ans, échelonnés par versements mensuels. Cela fait 25 millions par mois employés à l'amortissement, à peu près la somme que les Américains emploient chaque mois au rachat de leur dette. Or, grâce à ce rachat mensuel, la dette américaine est maintenant au pair; par conséquent, il y a lieu de croire que, grâce à un amortissement égal, la rente française monterait pareillement au pair.

D'où il arriverait qu'au lieu d'emprunter à 90 francs, ou même à 88 francs, les 5 milliards que nous devons payer à l'Allemagne, nous pourrions les emprunter à 100 francs. A ce taux, la quantité de rentes émises serait diminuée de plus de 500 millions. Ce serait donc 500 raillions de moins dans notre dette future, 500 millions d'épargne, 500 millions de bénéfice net. Ainsi, quiconque donnerait 100 francs ferait gagner à la France 100 autres francs par delà son offrande; de fait cette offrande serait doublée par son emploi. Cela vaut la peine qu'on le dise et le répète; car les gens ne consentent à donner que lorsqu'ils voient d'avance avec certitude l'effet et l'efficacité de leurs dons.

Suivons maintenant le détail de l'opération et de ses chances. Il me semble d'abord que les comités devraient fixer un chiffre précis, un minimum, d'après lequel chacun se taxerait lui-même. Sinon l'offrande sera tout arbitraire et dans ce cas les suggestions de l'intérêt

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personnel sont toujours plus fortes. Au contraire, le chiffre une fois admis, bien des gens, par conscience, honneur ou respect humain, se feront un scrupule de rester au-dessous. Prenons celui qui a été adopté déjà par plusieurs administrations, par divers ateliers, par quelques écoles et qui est à la portée de toutes les bourses, même des plus minces, c'est-à-dire un jour par mois de salaire, revenus ou bénéfices, en d'autres termes, un trentième du revenu annuel, quelle qu'en soit la source. Un journalier, un domestique peut, sans trop d'efforts, faire ce sacrifice aussi bien que le plus riche capitaliste, et le plus grand industriel.

M. Thiers évaluait à 15 ou 16 milliards par an le revenu total de la France, et plusieurs économistes que j'ai consultés jugent que ce chiffre n'est pas très loin de la vérité. Le trentième de ce revenu fait 500 millions; réduisons-les à 300 ; avec de la bonne volonté on peut les avoir, et c'est là justement la somme qui, échelonnée en versements mensuels, fournirait chaque mois 25 millions à l'amortissement dont on a parlé. Quant aux moyens, divisons, à l'exemple de Nancy, la souscription en deux étapes : la première dans laquelle les souscripteurs ne s'engageront que si la souscription atteint tel chiffre; la seconde dans laquelle ils s'engageront tout à fait. A chacune de ces deux étapes procédons par paroisses et par communes, par quartiers et môme par rues ; presque toutes les sociétés et associations de France, beaucoup de conseils municipaux, beaucoup de curés, avec la permission déjà donnée de

;ÈS U (iLERIlE 193

aideroni; en outre, tout partid'aulres, négociants, industriels, ropriétaires de campagne, pourleur nom et de leur oFTrande, subordonnés et par là provoquer Ici r amour-propre et le respect les auxiliaires du patriotisme; il une sache le chilTre des engagunuels de sa voisine, que chaque liifre de l'engagement annuel ou qu'il puisse l'estimer, l'honorer, le tenir en mince estime. — A cet t nécessaires : l'une est que dans haque église, la liste de tous les , et en regard de chaque nom, le tion, grande, petite ou nulle; la ue journal de province publie liste des communes de son arronird de chacune le chiffre de sa letite ou nulle. Soyez sûrs que le la ville, les gens de la commune les yeux devant ceux des autres , au cabaret, le paysan qui aura sera honteux devant son voisin, ' par mois de salaire ; que le prorouvera mal à l'aise devant son iques, s'il a tenu sa bourse close petits gains ils faisaient œuvre de bons Français. — Encore un mot : que dans chaque

diocèse l'évoque autorise ou même invile ses curés à prêcher sur ce sujet le dimanche. La plus grande partie de leur auditoire consiste en femmes; ce sont elles qui, dans chaque petit ménage, tiennent la bourse, et la chaire dans chaque village est le seul endroit d'où descend la parole publique. — Après avoir regardé longtemps et de près l'histoire et les mœurs de la France, je crois que parmi les nations, il n'y en a point qui aient plus de cœur; seulement, par l'effet ancien des institutions politiques, cette générosité native ne sait pas s'employer dans les affaires publiques, et, par un trait particulier du tempérament national, elle n'est jamais accompagnée de sang-froid; il faut au Français de l'excitation, un élan, la contagion des émotions environnantes, l'émulation, l'idée des regards fixés sur lui. La France ressemble à un soldat qui, à l'ordinaire, s'amuse, paresse, plaisante et gronde contre son officier, mais qui, au feu et sous les yeux de ses camarades, est capable de dévouements subits, imprévus et sans limites. Personne ne sait ce qu'il adviendra de cette contribution volontaire; mais il n'est pas impossible qu'à un moment donné, la France y aille tout entière et d'un clan, comme au feu.

APRÈS LA GUERRE i05

A M. ALEXANDRE DENUELLE

2i février 1872

Mon cher pore,

.... L'avenir politique est très noir; j'ai diné hier avec mes amis chez Brébant*, on s'attend à un complot bonapat'tiste ; c'est pour cela que la Droite et le Centre essayent de s'unir par un manifeste précis. Dans ces conditions, le danger d'ici à deux mois est la guerre civile entre deux fractions de l'armée, ce qui nous mettrait dans l'état de l'Espagne ou du Mexique. PeutjL»tre essaiera-t-on de nommer le duc d'Aumale viceprésident sous M. Thiers, pour avoir un chef titré .qui monte à cheval en cas d'un nouveau Boulogne ou Strasbourg bonapartiste. — C'est désolant ; le statu quo, s'il pouvait durer, ferait l'éducation libérale et parlementaire du pays. Mais en ce moment personne ne peut rien prévoir. — C'est en partie pour cela que je voudrais voir ces propriétés qu'on m'offre en Savoie. D'ailleurs mon cours est fini; avant de me jeter à plein corps dans mon futur livre, je voudrais faire ce voyage; le temps est doux et charmant. Si M. Desjardins est pressé, ne pouvez-vous le laisser partir, rester à Venise, et dessiner là tout à loisir? C'est la ville du repos et de la liberté intellectuelle; vous auriez plaisir à travailler

4. L'ancien dîner Sainte-Beuve s'était transporté du restaurant Magny au restaurant Brébant*

seul et d'arrache-pied. Je me sauve à la bibliothèque, où je recommence mes lectures.

A MADAME H. TAINE

Châtenay, 24 mars 1872

M. Thiers a fait ajourner indéfiniment les interpellalions de Mgr Dupanloup, vous en sentirez le contre-coup dans les journaux italiens *.

Je suis accablé de lettres à écrire, de demandes d'articles, etc. Quand pourrai-je avoir enfin la tête libre H me livrer à mon ouvrage? Je travaille la plus grande partie de la journée, la mise en train est pénible. Les idées ne poussent plus précises et ordonnées comme des gerbes. Mon esprit a vagabondé, il n'a plus la discipline rigide qui lui permettait tout de suite de trouver l'ordre et l'architecture des idées. Cependant, plus j'y pense, plus mon petit plan provisoire me paraît devoir être définitif.

Article sur un Séjour en France dans la revue littéraire de Germer Baillière, par un nommé Loiret, qui croit à la Révolution comme les catholiques à l'église, et trouve que j'ai fait presque une mauvaise action. 11 affirme que ce livre ne peut être l'ouvrage d'une femme, que c'est une grande calomnie commandée et payée par

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