Voir p. 18, la lettre du 15 octobre
3. L'archevêque y donnait l'hospitalité à M. Ci^émieux, délégué de la Défense nationale.
6 COnitESPONDANCE
à ses amis séparés de îeurs familles. Les dépèches par pigeons,
si incompliHes qu'elles fussent, étaient un bien itiexprlmaLle
après lanl de jours de silence, et M. Taine pul en faire passer
quelques-unes.
Le plus dur de l'exil allait venir; l'ennemi avançait et Tours était menacé à son Itiur de l'envahissement; il était iiiutilu d'y exposer des (emmes et des enfants étrangers à la ville. M. Taine songea d'abord à se rendie à Nantes ou à Bordeauîi ; des amis le décidèrent i, aller jusqu'à Pau, dont le climat paraissait plus favorable aux vieillards et aux malades dont il avait la chaire. Mais là, l'absence de nouvelles éiaJt une terrible épreuve; on ne pouvait se fier à aucune information de source française : tous les journaux meniaienl consciemment ou inconsciemment et les télégrammes officiels n'étaient guère plus sincères. A Tours, H, Taine avait eu communication des feuilles anghuscs, griice à la complaisance de MM. Sorel et Delaroche-Vcrncl ; dés que la Délégation fut installée à Bordeaux, ces messieurs lui envoyèrent ft-équemment des numéros du Times et du Daili/ New*, il put donc suivre par la pensée, grâce à ces témoins sévères, mais véridiques, la lutte suprême où la France agonisait.
Il avait été encore asseî gravement malade .'i son arrivée à Pau; malgré tout, il continuait le travail qu'il avait entrepris lorsqu'il avait renoncé à ses études sur l'Allemagne, c'est-à-dire la rédaction des Noie» tur V Angleterre. Il s'agissait de donner une forme défmilivc aux petits cahiers dans lesquels il avait recueilli jour par jour toutes les impressions ressenties pendant ses différents voyages en Angleterre; M, Templier, son éditeur et son ami, avait été si charmé de ce premier jet qu'il proposait de les imprimer tels quels ; mais M. Taine était plus sévère pour lui-même, il voulut leur donner une forme plus châtiée et aussi les mettre au poini, car les premiers caliiers avaient déjà douze années do date. Les bibliothèques de Pau contenaient heureusement
beaucoup de livres anglais : histoire, littérature classique, romans; dans les heures trop douloureuses où la plume lui tombait des doigts, M. Taine eut donc la ressource de quelques lectures.
L'armistice, la reddition de Paris, les élections à TAssemblée nationale, en posant les graves questions de la paix et du régime sous lequel la France allait tâcher de reprendre la vie normale, firent sortir M. Taine de la réserve qu'il s*était toujours imposée sur les questions politiques. Déjà pendant les dernières semaines, il avait entretenu quelques relations courtoises avec M. Anatole de la Forge*, le préfet de la Défense nationale ; mais celui-ci était un chaud partisan de Gambetta, et dans le conflit qui s'éleva bientôt entre Jules Simon et l'illustre tribun, à propos du décret d'inéligibilité, M. Taine prit énergiquement parti pour son ancien maîlre et ami. il rédigea une protestation * contre le décret de Gambetta
1. M. Anatole de la Forge (1820-4892), publiciste et homme poli< tique, préfet de l'Aisne après le 4 septembre, blessé en défendant la ville de Saint-Quentin, venait d'èlre iiommé préfet des Basses- Pyrénées.
2. Ce décret de Gambetta frappait d'inéligibilité les fonctionnaires et les candidats officiels sous l'Empire. Vbici le texte de la protestation : « Les électeurs soussignés du déparlement des Basses-Pyrénées, à propos du dissentiment qui s'est élevé, au sujet du décret électoral, entre le Gouvernement de la Défense nationale siégeant ù Paris et la Délégation de Bordeaux ;
Considérant que la Délégation de Bordeaux n'a de pouvoirs que ceux qu'elle a reçus du Gouvernement de la Défense nationale ;
Que dans le cas en question le Gouvernement de la Défense nationale s'est prononcé expressément par l'organe d'un de ses membres, M. Jules Simon, chargé à cet effet de pleins pouvoirs;
Que le décret électoral, tel que l'a rendu le Gouvernement de la Défense nationale, est le seul libéral et dénioci ati(iue, puisqu'il est le seul qui respecte complètement l'initiative et la liberté des électeurs ;
Déclarent adhérer à ce décret, protestent contre le décret conliairc, et voteront selon leur conscience, sans s'arrêter aux prétendues incompatibilités édictées parla Dclégalion de Bordeaux. »
et la fit circuler à Pau où elle recueillit de nombreuses signatures; le retrait du décret la rendit du reste superflue. M. Taine se mit également d'accord avec un groupe de ses amis et voisins sur le vote* au scrutin de liste pour les députés de Paris; ils eurent la satisfaction de voir passer un certain nombre de leurs candidats.
Après les premiers actes de TAssemblée nationale et la conclusion de la paix, M. Taine n'attendit plus que le rétablissement des communications pour rentrer à Paris. Il avait hâte de reprendre ses cours de TÉcole des Beaux-Arts, d'aulant plus qu'il désirait les terminer avant le 15 mai. Il avait accepté, en effet, une invitation du Taylor-Institule* d'Oxford, transmise par le professeur Max MûUer, pour y faire une série de conférences sur un sujet littéraire. Ces conférences devaient commencer à la fin de mai. Il rentra donc à Paris le 12 mars et de là se rendit à Châtenay oîi il put constater les ravages de l'invasion ; la maison de son beau-père, qu'il habitait, avait cependant été relativement épargnée; les Bavarrois y avaient établi leur état-major et il semble que quelques-uns des officiers aient eu connaissance du nom de M. Taine, car les livres en particulier furent respectés; la population y était revenue en masse, chacun s'efforçait de réparer les dégâts de la guerre, lorsque, le 18 mars, l'insurrection de la Commune vint de nouveau troubler profondément l'ordre renaissant et exposer la France au plus extrême péril.
1 . Le vole avait été autorisé au lieu de la résidence provisoire, beaucoup d'électeurs se trouvant, par le fait de la guerre, éloignés de leur circonscription électorale.
2. La fondation Taylor, destinée à l'étude des langues et littératures européennes modernes, comprend en outre une bibliotlièque; elle est gérée par des curateurs.
k SA MERE
Chàtenay, 9 août 1870
Tu sais les tristes nouvelles de l*armée ; elle est mal commandée, le courage des soldats ne suffit pas, nous n'avons pas de tacticien, ni de tête supérieure dirigeante. L'impression de tous les gens que j*ai vus est mauvaise, il est possible que les Prussiens viennent jusqu'à Paris. — En ce cas il est probable que nous quitterons la campagne pour revenir rue Vaneau et rue Barbct-de-Jouy. S'il y a une bataille perdue près de Metz, nous partirons tout de suite, nous ne voulons pas laisser nos femmes à la merci d'une occupation militaire. Plusieurs personnes ici et aux environs feront de même.
Je suis allé hier à Paris pour me munir d'argent ; il faut en avoir chez soi pour un cas semblable, si Paris est assiégé, si les affaires sont trop troublées. — X. et Y. sont pris pour la garde mobile ; la mère du premier est dans les larmes, celle du second, au contraire, est très brave et très patriote.
Bien des gens pensent que si les revers continuent, il y aura des troubles à Paris, peut-être une révolution ; on parle de demander l'abdication de l'Empereur ; mais, à mon sens, il n'y a pas d'homme qui puisse rallier l'opinion, être chef; nous n'avons devant nous que du noir absolu ; personne ne sait ce que vont devenir les affaires; en tout cas, la passion nationale exaspérée commence à s'en prendre à l'E^npereur et à tout son
gouvernement de la mauvaise conduite de la guerre. No ivelle raison pour que tu ne reviennes pas à Paris* ; si nous n'y revenons pas tout de suite, si nous hésitons encore, c'est pour ce motif.
Cri grand malheur public et le désarroi général nous occupent sans cesse; on attend des nouvelles toute la joumée, il est bien difficile de travailler, tout le monde est désolé et morne. Du deuil et des malheurs partout.
A SA MEHE
Tours, 28 août 1870
.... Nous venons d'arriver à Tours, hôtel de Bordeaux; M. Denuelle nous y rejoindra probablement lundi. Vous savez que le prince royal marche sur Paris*, ses courriers pourront être dans la banlieue dans deux ou trois jours, lui-même sous les forts dans six jours.
Ainsi pas de délai, partez'. Remarquez que la loi militaire affichée ces jours-ci permet d'exclure de Paris les bouches inutiles, notamment les femmes. Ainsi, venez nous rejoindre à Tours. Prévenez-moi par un télégramme pour que j'aie des chambres. Le train venant de Paris était énorme aujourd'hui; on sent que le danger est imminent.
1. Madame Taine était à Rrest chez sa fille, Madame ChevTillon. '2. On sait que ce mouvement fut an^êlé par suite de la retraite de l'Empereur sur Sedan.