CHAPITRE IV
UANCIEN RÉGIME
I. Premier séjour en Savoie; achat de la propriété de Menthon-Saint-Bernard. — lï. Première candidature à l'Académie française. — III. Rédaction de VAncien régime, — lY. Articles. — V. Lectures à Genève. — VI. Publication de r Ancien régime, — VU. Correspondance.
Pendant Tété de 1873, M. Taine fit, au bord du lac d'Annecy, un séjour qui devait aboutir Tannée suivante à un établissement définitif. Il passa quelques semaines avec sa famille dans cette charmante propriété du Thoron, que M. André Theuriet a illustrée par son roman d'Amour d'automne^. Il y était arrivé très fatigué et la courte trêve qu'il s'accorda était indispensable pour qu'il pût commencer la rédaction de VAncien régime.
Au printemps suivant, son oncle, M. A. Bezanson, ayant exprimé l'intention de se défaire de sa maison de Boringe, à Menthon-Saint-Bernard, M. ïaine en fit l'acquisition et s'y installa avec une vive satisfaction. Il avait toujours souhailê avoir à la campagne une maison de famille qui fût un centre pour tous les siens; il avait, sur ce sujet, des idées très anglaises : il considérait qu'une grande ville comme Paris
i. Le Thoron appartient aujourd'hui à M. Gustave Noblemairc.
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OU Londres ne devait pas être une demeure permanente; les hommes d'alîaires pouvaient y avoir leurs comptoirs, les ambitieux leur cbamp d'action, les hommes de plaisir leurs divertissements; mais, pour un travailleur de la pensée, mieux valait n'y venir qu'en passant, pour y chercher les documents el y échanger avec une élite intellectuelle les informations et les idées générales qui son! indispensables à l'accomplissement de son œuvre. Les événements de 1870- 1871 l'avaient confirmé dans ses mes; il fut donc heureus d'avoir une inslallalion déOnitive, où il pût poursuivre son travail sans craindre les agitations de la politique ou les intrusions des indilTcrents. Il transporta en Savoie loute sa bibliothèque, les gravures qu'il aimait et qui avaient orne sonmodeste cabinet d'étudiant; il installa une maison selon SCS goûts, très simple, mais assez large pour pouvoir y offrir riiospitalilê â ses amis et a ses proches, surtout à cette mère si respectée qui avait été pendant quarante ans sa fidèle compagne et à laquelle il voulait rendj-e un peu de ce qu'il en avait reçu, — Il s'attacha de tout cœur aui sites délicteui du lac d'Annecy et, pendant dix-neuf ans, il y passa la plus grande partie de son temps. Là, à l'abri des dérangements imprévus qui sont à Paris la grande épreuve des laborieux comme lui, il put régler sa vie selon ses désirs : le matin, il travaillait dans son cabinet jusqu'à midi, ne quittant sa table à écrire que pour faire de courtes promenades dans le jardin, pendant qu'il cherchait une idée ou la meilleure façon de l'ciprimer; il arrivait souvent dans la salle à manger presque aulomatiquemenl el comme perdu . dans un rôve; on respectait le travail de sa pensée et l'on attendait en silence qu'il donnât le signal de la causerie : cela ne tardait jamais el II était bientôt tout à tous, avec celle bonne grâce et celle indulgence qui frappaient tant ceux qui l'ont connu dans l'intimilé. Sa conversation était aussi nourrie, aussi inléressanle quand il était seul avec les siens que lorsqu'un hûle étranger s'asseyait à salable; il se
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plaisait à développer derant eux les idées que lui sti^rail -son travail et ils avaient la joie d'être ainsi initiés à ta première éclosion de ses œuvres. — Après le repas, il faisait une sieste, puis se remettait à écrire ou à lire jusqu'à 4 ou 5 tieures. A ce moment, il sortait dans la campagne, marchait pendant près de deui heures, s'arrétant parfois pour causer amicalement avec un cultivateur de l'élat des recolles, des hesoins de la commune, de quelque événement récent. Dans les jours chauds, il allait nager dans le lac d'Annecy et remplaçait parfois la marche par l'aviron. Le soir, fatigué d'une journée si bien remplie, il écartait toute pensée absorbante et se délassait en faisant une partie de cartes ou en prenant part aun jeuï des enfants; il se reti' rait de bonne heure pour reprendre le lendemain son travail matinal.
Son aménité lui avait rapidement attiré les sympalhies des habitants de Henibon qui, dès les premières élections, l'avaient nommé au Conseil municipal : il y siégea pendant longtemps, tout en refusant les fonctions de maire ; il prenait part aux délibérations et rédigeait lui-même les plus importantes : il était frappé de la complication des écritures, des minuties de l'administration, des étroites lisières dans lesquelles la commune était tenue, du manque d'adaptation de l'instrument municipal avec l'état mental des conseillers dans les communes rurales. Il lui fallut une assez longue élude pour bien comprendre le premier budget qui lui fut soumis et il sentait qu'au Conseil il était seul à le com- ' -e. Cette expérience lui servit grandement plus tard 'il écrivit le Régime moderne.
amis de II. Taine l'engagèrent, dès 1873, à se préà l'Académie française, où trois fauteuils étaient s : couK de HH. Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitel. lizot, Legouvé, de Sacy, Emile Augicr, quelques autres : lui étaient tout acquis. H hésita longtemps : les ches et sollitilaiions de toulcs sortes qu'entrainc une
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campagne académique ne rentraient nullement dans son plan de vie et il avait été assez « échaudé » à propos de V Histoire dt la Littérature anglaise' pour se soucier peu d'affronter de nouveau les m^mes juges. M céda cependant et se présenta aux deux fauteuils de mH. Saint-Marc Glrardln et Vitel, celui de M. Lebrun étant dévolu d'avance à M. Alexandre Dumas. Son désir était de se confiner à la succession de U. Saint-MarcGtrardin, qu'il avait beaucoup connu dans sa famille et aux Débats. Les combiaoxione de ses » patrons académiques en décidèrent autrement, ce qui fut une faule de tactique : ses ainîs divisèrent leurs voix sur les deux fauteuils et le jour de l'élection (29 janvier 1871) un. Caro et Mézîêres l'emportèrent sur lui à une forle majorité'.
M. Taine ne s'était pas attendu au succès et accepta fa défaite de la meilleure gr;kc du monde. Il avait pu commencer la rédaction de l'Ancien régimeeU loul â son travail, il ne songeait guère aux choses extérieures. Durant tes deux années qui suivirent, il s'y consacra complètemeni, ne s'intcrrompant que pour son cours, renonçant aux sorties du soir et aux articles de critique. — Pendant cette période, nous ne trouvons au Journal des Débal» qu'un compte rendu des dernières œuvres philosophiques de MM. Th. Ribol, Bain et Herbert '«pencer* et un aiticlc sur trois toraani,iers dont il faisait le plus grand cas H Alphonse Daudet déjà dans tout l'éclat de son succès, et HU Ferdmand Fabrc et Hector Halo t, alois peu connus du grand public* H consacra
1, Voir tome II p 273
2, U. Caro remplaçai I U Viiet et 91 Skziiies U S^nntUaic Girardin.
3, 4 macs 1874 Recueilli dans les Deimeri Enais de critique et d'hittoire.
i. 10 février 1S75 non recueilli U Daudet venait de publier Fromont Jeune et Rislirr aiiié M F Fnbie Barnabe M TaiiiL avait déjà fait un article sur les piemieis romans de 11 Malot en 18SS. (Vou loue 11 p 278)
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aussi quelques lignes émues à Charles Gleyre*, sur lequel il fit plus tard une étude plus approfondie. L'éminent artiste yaudois était un des plus intimes amis de M. Denuelle et lorsque la mort vint le surprendre à l'exposition des Alsaciens-Lorrains, ce fut à M. Taine qu'échut la triste mission de rechercher son corps et de le faire transporter dans ce pauvre atelier de la rue du Bac, aux murailles si nues, aux meubles si modestes, où pourtant avaient passé tant d'écrivains illustres, d'artistes et d'hommes politiques. M. Taine aimait à comparer Charles Gleyre à Franz Wœpke, pour la haute intelligence, l'amour désintéressé de son art ou de sa science, la modestie et la réserve; et le souvenir d'un homme qu'il avait tant aimé l'avait attaché profondément au grand artiste trop méconnu. M. Taine écrivit encore à la fin de 1875' un court article dans les Débats pour annoncer la fondation de deux Revues nouvelles, la Revue historique et la Revue philosophique ^ fondées par ses amis, MM. Gabriel Monod et Th. Ribot. Il collabora fréquemment à la seconde et c'est là que parurent, dès l'hiver suivant, les notes de psychologie qui devaient être plus tard insérées dans la troisième édition de Y Intelligence,
Cependant le volume de V Ancien régime était presque terminé. M. Taine avait déjà pu en lire le premier et le troisième chapitre aux élèves de l'École des sciences politiques', et le Conseil de l'Université de Genève avait manifesté le désir d'en avoir la primeur par une série de lectures dans l'Aula de l'Université. D'Annecy le voyage était aisé; l'oflrc du Conseil fut donc acceptée et les lectures eurent lieu aux mois d'octobre et de novembre 1875, pendant l'impression du livre. M. Taine, accueilli par son ami Marc Monnier avec
1. Journal des Débats^ 6 mai 1874; non recueilli. Le second article est de 1878.