‹ H. Taine: sa vie et sa correspondanceChapitre 96 sur 104 · Voir la fm ^es Mémoires de Mallet du Pan · texte numérisé non relu

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APl'ENDICE m

conséquences de la dissolution de FÉtat» bien autremont forte et profonde en 1789, qu'en Angleterre en 1640. Cette dissolution est unique dans Th* toire moderne, sans analogue comparable qui puisse guider l'historien ; car non seulement elle a renversé toute la hiérarchie politique, mais elle a chassé ou proscrit la classe supérieure tout entière, et confisqué les propriétés.

L'essence de la Révolution française étant donc la dissolution entière de l'ordre social, la ruine pendant dix ans de tout gouvernement (sauf le paroxysme de la Terreur), Tabolition foncière dans tout individu de la confiance et de l'obéissance, bref V anarchie; c'est à cette idée centrale qu'il faut tout rapporter : i*' livre, les causes sociales, intellectuelles, morales de l'anarchie ; 2* livre, l'histoire de Tanarchie elle-même ; 3* livre, la reconstitution d'un gouvernement et le sens de cette reconstitution.

Cette anarchie reçoit elle-même un tour spécial et original de la théorie qui la provoque : 1* de la théorie que l'homme est une raison abstraite; 2* de la théorie que l'homme primitif, inculte, populaire, est bon. — Pareillement cette reconstitution de l'État reçoit un tour spécial et original par deux circonstances: l*" parce qu'elle est militaire, empruntée aux idées et pratiques delà casenie; 2<» parce que la théorie posant que l'homme est une raison abstraite, règne toujours.

Note.

Dans cette étude de la France de 1789 à 1870, deux points sont à remarquer :

l. Il y a pendant cette époque une transformation gêné-

3t4 CORRESPONDANCE

raie de TEurope, dont celle de la France n'est qu'une portion, et définissable par un trait essentiel qui est : l'accroissement et rétablissement de la science par les méthodes expérimentales, la science ayant un avenir indéfini, et prenant de plus en plus l'autorité de la religion au détriment de celle-ci, s' étendant sur des territoires nouveaux, notamment sur tout le monde moral (histoire, philologie). — Les applications de la science sont les machines, et par suite le bienêtre, par suite encore l'élévation du niveau de la foule. — Les sciences et la démocratie. — Cela est visible en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Amérique et même en Russie comme chez nous. La direction de l'avenir est dans ce sens. — (L'Angleterre est tout à fait lancée dans ce mouvement depuis quarante ans.)

IL Cette transformation s'opère en France en rencontrant des caractères spéciaux, d'abord une race d'un tempérament et d'une tournure d'esprit spéciaux (manifestés par toute son histoire et toutes ses œuvres), ensuite une situation spéciale (Aristocratie et Monarchie mauvaises en 89, Révolution, théories politiques régnantes et tranchées, état violent).

Voilà les éléments constitutifs du présent et de l'avenir.

Comme puissance modificatrice de la courbe ainsi préparée, il y a une force nouvelle visible dans la guerre d'Indépendance de l'Amérique, dans celle de la Sécession, dans la formation de l'Allemagne et de l'Itahe contemporaines : c'est la force des idées scientifiques ou demi-scientifiques ayant pour objet le monde politique et moral; ces idées préchées, propagées, devenant populaires, deviennent une force active capable d'accroissement illimité. — A l'état cru et non scientifique, elles font des horreurs et stupidités (Juin 4848, Mai 1871). C'est l'enfant qui demande la lune à sa bonne et lui jette sur la robe un paquet d'allumettes enflammées parce qu'elle ne la lui décroche pas.

Deux points sont à étudier dans le caractère français : l"Le côté intellectuel (Voir La Fontaine et le i" volume de V Histoire de la Littérature anglaise); 2"* le côté moral, passions et volonté (je n'en ai pas encore cherché les caractères et les éléments).

Le trait universel et marquant qui me frappe dans nos politiques (députés, journalistes) est toujours celui que marquait Burke en 1791 : Gens dont l'éducation est insuffisante et trop peu spéciale, avocats, écrivains, commerçants, n'ayant que des idées trop étroites ou trop générales, arrivant aux affaires avec un principe abstrait, de la bonne volonté, parfois du courage et du dévouement, mais point du tout hommes d'État et ne soupçonnant même pas ce qu'il faut savoir pour en être un (Assemblées de 1848, de 1871).

Le principe de guérison est le même que le principe de maladie. 11 s'agit de perfectionner la science, et de répandre cette science perfectionnée. — Le perfectionnement nouveau consiste à laisser là Va priori, la philosophie pure et déductive, les méthodes mathématiques de reconstruction sociale (Polytechniciens). Un signe de ce perfectionnement est la tendance nouvelle de la jeunesse à différer ses idées de Tensemble, sa philosophie, à apprendre à fond la philologie ou la physiologie, à s'installer dans une science spéciale pour arriver plus tard aux conclusions générales, et à estimer celte science surtout comme spécimen, méthode, discipline d'esprit. — C'est ce qui fait la littérature depuis Balzac et les observateurs du détail significatif; c'est la théorie du petit fait (Stendhal). (Voir mon La Fontaine, mon Saint-Simon, Vlntroduction de l'Histoire de la littérature anglaise). Tout cela par opposition aux généralités classiques

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du XVII* et du xtoi* siècle, Rousseau et les discours de la Révolution). — Autre perfectionnement : c'est l'histoire qui conduit à la politique; ne pas partir des mathématiques, de la physique, ni même de l'économie politique a priori. Les sciences historiques et non logiques font un groupe à part» ayant leur méthode, engendrant certaines habitudes d'esprit indispensables, entre autres Vinsight psychologique. Le problème politique est une de leurs applications, comme la médecine est une application des sciences naturelles. Les moyens de solution, la puissance et la certitude d'application sont limités.

Réponse générale : on ne peut guère plus influer sur la constitution sociale d'un État que sur la constitution physiologique d'un individu ; l'hygiène est l'essentiel ; il n'y a pas de panacée universelle, le Raspail médecin vaut Raspail pc litique.

Notes pour le fond.

Il me semble que je commence à me figurer assez nettement l'état des esprits pendant la Révolution française.

11 est clair pour moi qu'à partir de Thermidor et du Directoire, on a eu horreur des Jacobins, Conventionnels, Terroristes, pour le mal qu'ils avaient fait, et les violences, coups d'État, déportations, qu'ils faisaient encore. D'où le 18 Brumaire. On avait horreur du régime qui, sous le nom de liberté, était la dictatuie anarchique avec chance fréquente de révolution. On sentait que le régime sous lequel on vivait était la dictature instable. — De là, Bonaparte avec ce qui a suivi.

La cause en est donc la tyrannie de la Convention» et la

4te tyrannie est l'idée que la CotiTention avait

toute autorité pour modeler la vie humaine en-

it sa conception du bien absolu. Coupons le cou

résistent, même en pensée, à la moindre chose.

ez que telle est aussi l'essence de la Constituante,

69-91 . — Elle ausâi est partie de ce principe qu'elle était la

nation, la volonté générale, qu'elle avait droit de tout faire

(abolition des droits féodaux sans rachat, constitution

civile du clergé, confiscation de tous les biens du clergé). —

Ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'elle a cru qu'il sufiisait

de décréter pour faire.

De même dans toutes les insurrections (14 Juillet, 20 Juin, 10 Août, 31 Mai, et plus tard les insurrections sous Louis-Philippe, 21 février, 15 mai, juin 1848, 4 septembre 1870,31 octobre 1870, Commune de 71). — De même aussi les coups d'État militaires et autres. Le principe admis par k'S insurgés révolutionnaires ou autoritaires est celui-ci : « Je suis le représentant du droit, de la volonté générale, de la nation dans sa volonté à elle connue ou inconnue, partant j'ai tout droit, même de tuer qui me résiste, a — (Uême principe chei les assassins de princes, Louvel, Fiescbi, elc.)

L'origine est dans Rousseau. Voyez, dans Arlhur Young, cet abbé qui parlait sans cesse de la régénération de la France, entendant par là la perfection théorique ; voyez aussi la Constitution de Sismondi au collège : a Tous les Français seront vertueux, tous les Français seront heureux ». Les théoriciens et les insurrections partent du même principe; la souveraineté du but.

D'une manière générale : o Telle idée est vraie, juste, a droit d'être appliquée; je l'applique envers et contre autrui. »

La conséquence en est l'individu, ou la minorité, ou la majorité, despote au nom de son idée personnelle. Napoléon disait ù une députation de commerçants : • Mon petit

doigt en sait plus' sur les affaires commerciales que toutes vos têtes réunies. » Tous ont plus ou moins pensé comme lui : voyez encore aujourd'hui nos républicains de droit divin.

Quelles sont les racines psychologiques d'une pareille idée?

L'orgueil, Tamour-propre, le désir fondé ou non, de s'admirer, de se croire du génie, de se croire en possession de la vérité et en cela supérieur aux autres hommes, d'être un révélateur, un sauveur du genre humain, un fondateur du bonheur universel. Ce sentiment-là a été beaucoup dans les auteurs de la Révolution, surtout dans les armées, où tous se croyaient les libérateurs du genre humain. — Encore aujourd'hui, dans son club ou sa mansarde, un faiseur de projets politiques est heureux de se croire en possession d'une si belle vérité. Par une conviction politique ou sociale, on acquiert à ses propres yeux une importance de prophète et de Messie.

Le manque de critique : nul sentiment de la méthode propre aux sciences politiques, difficulté ou impossibilité de se mettre au point de vue d'autiiii, esprit étroit, éducation insuffisante et purement théoiique.

Aptitudes aux idées générales et aux méthodes déductives. Ceci est tout français.

Plus précisément : L'idée en question a été une idée générale abstraite, un principe s'appliquant à tous les hommes, fondé sur la conception pure de la nature humaine. C'est ce qu'on a rédigé sous le nom des Droits de Vhomme. De là son caractère de propagande religieuse au delà des frontières. De là le fanatisme avec lequel elle a été défendue et attaquée. De là l'enthousiasme qu'elle excite encore. — Elle est une sorte de dogme religieux. — (« Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! »)

i ce titre elle est un produit de l'esprit classjq herbe à Delille) lequel a été surtout éclatant et i en France, et qui consiste dans la raison oratoi considère non l'individu concret, mais l'homme en soi, et déduit toutes les conséquences de ce tion. On peut considérer la Révolution française point culminant, l'application complète et fmale classique (Robespierre, tous les législateurs de le style de la Révolution est classique). — Sais générale abstraite très vite, nettement, forte écourtement et suppression de tous ses enlour puis construire par voie déductive toutes les co de ce principe, voilà bien en elfet la marche ins l'esprit français, aveugle aui entours supprimés

Par exemple : la conception abstraite de l'bom code, la croyance que la Conetitution, exprei volonté générale, étant faite, tout marchera biei de la raison, de la loi naturelle, comme devan veraine, et par déduction, application, faire Constitution.

Autre racine psychologique ; Le manque d'é Français, sa facilité irlandaise à s'exalter, à dev< rieui. Pleurer d'attendrissement, hurler, danse puis tuer, voilà l'état habituel de la Révolution.— ressemble à un cerveau humain ; les individus : d'idées; même quand il y en a quelques-unes < elles sont annulées, la masse prédomine, fait (Voir Psychologie). La nation française a une prt à la folie enlhousiasle, tendre, fiévreuse avec que fixes dangereuses. La Révolution à été l'époqut accès.

Ul freneticus cum fil pugil et medicina urgel.

1. Tocqueville, 211. t Les cahiers réclament l'abo malique et simultanée de toutes las lois et usages

— Toutes les grandes révolutions sont l'œuvre d*une forme d'esprit spéciale excessive et maladive. L'esprit classique est dans son genre analogue à la foi des quatre premiers siècles; c'est une croyance irrésistible, systématique, un état psychologique nouveau, original, complet. De même les Puritains à la Révolution d'Angleterre.

Deuxième idée sur le fond.

La Révolution française est finie à l'Empire et par l'Empire. La Société est faite et assise ; les conséquences sont les suivantes :

1<* L'installation de l'égalité; suppression des primes à la grande ambition (sauf un instant sous Napoléon pour les militaires qui deviennent maréchaux et rois); plus de grandes vies, à un certain degré toutes les hautes facultés et les désirs à longue portée s'étiolent. Plus d'universités indépendantes, de noblesse héréditaire acquise ou possible, avec place aux affaires politiques, plus de grandes associations à fonder, de grande influence locale à établir. — La forme de la société fait des bourgeois et des fonctionnaires, pour qui tout est petit et viager. — 11 n'y a qu'une place vraiment digne d'une ambition, celle d'évêque.

2** La centralisation qui achève et produit, même dans les petits et les médiocres, notamment chez le provincial, l'immensité du vide et de l'ennui. — A Paris l'excitation et le plaisir, l'égoïsme épicurien ou dilettante.

Le type heureux que cette forme sociale développe complètement, c'est : 1" le paysan ayant ou acquérant de trois à dix mille francs en terre, collé à la terre, bien pro-

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tégé par les gendarmes, ayant de bonnes routes ; 2* l'homme de cinquième ou sixième ordre, petit commis ou fonctionnaire borné par nature et végétant dans un bureau comme plumitif, mécaniquement; 5** le bourgeois paresseux, dînant bien et se promenant le soir; 4' l'artiste, l'écrivain, l'intrigant de Paris. — Toutes les aulres grandes vies, celle d'un country-genlleman anglais, d'un grand marchand et industriel américain, d'un fondateur et créateur dévoué de choses utiles au public, sont barrées.

Note.

Le public, encore plus que le gouvernement, a eu des idées fausses depuis 89. — Le journaliste les écrit, et le gros ou petit bourgeois les approuve ou les tolère; voici quelquesunes de ces idées :

Il faut que nous jouions un grand rôle en Europe, que nous ne soyons pas traités légèrement par la Russie ou l'An ^ glelerre.

Il faut que nous délivrions les peuples opprimes, la Grèce, la Belgique, la Turquie, la Pologne, l'Italie.

Il faut que nous aidions les libéraux partout où ils essaient de s'emparer du gouvernement, en Italie, en Espagne.

11 est beau de faire des expéditions brillantes, lointaines, pour conquérir, coloniser, ou faire des actions d'éclat, en Algérie, en Cochinchine, en Chine, au Mexique*.

Aulres idées encore pires :

Il faut que le gouvernement donne à tous l'éducation, les

1. Le paysan qui me dit à propos de la guerre d'Italie : « On a montré que les Français étaient encore des hommes. »

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