‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 112 sur 150 · DERNIERS VESTIGES · texte numérisé non relu

DERNIERS VESTIGES

là, de grandes pièces de bois couchées sur la vase, derniers vestiges d'antiques bourgades. Des poteries, des débris de formes insolites, de grands bois de cerf et des ossements épars révèlent une industrie et une faune étrangères à notre époque. C'est là tout ce qui apparaît d'un ancien monde oublié. Quelques vieillards racontent cependant qu'ils ont appris de leurs pères que ces lieux furent occupés autrefois par des familles qui cherchaient à se mettre à l'abri des animaux sauvages, mais ils n'en sont pas moins surpris quand ils voient de près les instruments qu'ils n'avaient pas songé à retirer de l'eau. En parcourant ainsi la surface des lacs, où la plus légère brise rend vacillantes ces images du passé ou les dérobe à nos regards, ce n'est pas sans quelque émotion que l'imagination fait sortir du sein des eaux les cités submergées, avec la population pleine de vie, de jeunesse et de confiance en l'avenir, jadis maîtresse de ces rives. Ce n'est pas sans émotion qu'on se demande, après ce retour sur le passé, s'il ne viendra pas aussi un jour où les riches habitations du rivage et les produits merveilleux de notre industrie ne laisseront que des vestiges mutilés de leur existence. Les peuples se succèdent de même que les générations. Les monuments ne sont pas moins périssables. Le sol semble tout engloutir, et cependant tout ne meurt pas. « Le corps retourne dans la poudre d'où il a été tiré, et l'esprit retourne à Dieu qui l'adonné. »

Les premières données écrites , relatives à l'histoire de l'Helvétie , ne remontent guère au delà d'un siècle avant l'ère chrétienne, et l'auteur le plus ancien qui ait mentionné l'existence des Pays Scandinaves, n'avait visité ces contrées que deux siècles et demi avant la naissance de César. Toutefois des générations nombreuses s'étaient déjà succédé, soit sur les rives de la mer Baltique, soit au pied du Jura et des Alpes. Cette absence d'écrits sur les siècles les plus reculés, quelque regrettable qu'elle soit, n'est cependant pas irréparable. Il existe d'autres documents dont le témoignage n'est pas moins digne de foi que celui des manuscrits : ce sont les restes de l'industrie antique, enfouis dans le sol ou baignés par les eaux.

Les débris des nombreuses bourgades découvertes en Suisse, depuis six ans seulement , fournissent déjà des renseignements abondants que l'histoire devra enregistrer. Bien des questions sont encore obscures et pendantes, mais on nesau-

rait plus méconnaître, ni la haute antiquité des premiers habitants de l'Occident, ni les périodes successives delà pierre, du bronze et du fer que les sépultures indiquaient nettement dès longtemps.

C'est surtout par les emplacements lacustres qu'on peut se faire une idée de l'accroissement rapide des plus anciennes populations, ainsi que de leur genre de vie. L'agriculture était connue. La plupart des animaux domestiques avaient accompagné les premiers émigrants de l'Asie établis sur les lacs de la Suisse. Tout commerce n'était pas étranger à ces peuplades. Chaque tribu, en participant au développement général, savait fabriquer les instruments dont elle avait besoin, et l'industrie, quelque primitive qu'elle fût, n'était pas stationnaire. 11 y a loin de là à l'état sauvage de plusieurs peuples modernes, et à ces descriptions de l'Helvétie, couverte d'épaisses forêts, qu'auraient parcourues tardivement quelques familles nomades, vêtues de peaux de bêtes fauves et n'ayant pour armes que des pierres brutes ou des épieux durcis au feu.

La marche progressive de la civilisation, à travers les périodes suivantes, est nettement constatée par les produits de l'industrie. Il suffit de jeter un coup d'œil sur la série historique des antiquités antérieures à notre ère pour en apprécier le développement continu. L'âge du bronze se distingue cependant par le goût qui a présidé à la forme de la plupart des objets. Le sentiment artistique a peut-être été moins général dans la période suivante, mais l'ornementation a l'ait des progrès comme dessin. Le champ des connaissances s'est étendu; les rapports se sont multipliés; et des éléments nouveaux, importés de l'Asie, ont donné une nouvelle direction à l'activité des peuples de l'Europe, qui, après

avoir reçu leurs prototypes de l'Orient, leur impriment sur divers points le sceau de leur originalité. C'est le moment pendant lequel les individualités commencent à se dessiner le plus fortement. Toutefois ce n'est pas à dire qu'il n'y ait jamais arrêt, ni marche rétrograde, dans l'histoire de la civilisation; mais l'humanité, prise dans son ensemble, progresse d'une manière incessante.

Les savants du Nord ont reconnu par l'étude des sépultures que la population de l'âge de la pierre a précédé, dans leurs contrées, l'arrivée des Celtes auxquels ils attribuent l'importation du bronze '.

' J'ai adopté la dénomination générale de Celte pour la population européenne de l'âge du bronze. Je reconnais cependant qu'on pourrait poser la question de savoir si ce peuple n'arrive pas en Occident à l'époque du premier âge du fer. Il caractériserait dans ce cas une troisième invasion générale, et ferait remonter à une antiquité beaucoup plus reculée les deux périodes précédentes, vu que les Celtes paraissent avoir émigré les premiers de la patrie primitive de la race arienne. Il est une considération qui pourrait donner un assez grand poids à cette hypothèse. M. Ad. Pictet, dans son essai de paléontologie linguistique sur les Origines indo-européennes , montre que les Aryas primitifs, qui, d'après ce savant, auraient occupé la Bactriane, connaissaient non-seulement l'or et le cuivre , mais aussi l'argent et le fer, sans qu'on puisse toutefois affirmer qu'ils aient su produire l'acier. Il en résulterait que la population de l'âge du bronze serait antérieure à l'invasion celLique. Cependant n'est-il pas possible que les Celtes, qu'on suppose s'être détachés les premiers des Aryas primitifs, aient quitté la Bactriane avant que le fer y fût connu ? Ou bien «il se pourrait, comme le dit M. Pictet (pag. 170), que les races séparées dans le cours de leurs longues migrations , eussent oublié l'art d'extraire et de travailler le fer, et se fussent attachées au cuivre plus facile à obtenir et à façonner. » L'âge du bronze possède en effet bien des éléments propres à la population indo-européenne. Les contours élégants des armes et des instruments , les bracelets d'un petit diamètre , les poignées courtes ou les mains effilées , les vases sans pied et les anneaux-supports paraissent offrir plus de parenté avec l'Hindoustan que les formes caractéristiques du premier âge du fer. L'incinération propre aux Celtes, mais aussi à d'autres peuples, ne devient générale en Europe qu'avec le bronze. Le Celte n'en

Le même fait se reproduit ailleurs, et peut être envisagé comme général en Europe. C'est cette population primitive qui a introduit l'usage des constructions lacustres répandues en Suisse, en Irlande, en Ecosse, en Allemagne et dans d'autres pays. Quand on les trouve détruites au moment de l'apparition du bronze, importé par les Celtes, il est évident que c'est le peuple envahisseur qui les a renversées, et là où elles ne se relèvent pas , bien que ces contrées aient continué d'être habitées , comme le montrent les tombeaux , c'est que le conquérant ne partageait pas les mêmes usages. La Suisse occidentale, où ces habitations prennent un grand développement pendant le deuxième âge, a conservé le premier mode funéraire, et, quand elles disparaissent généralement à leur tour pour ne plus se relever, c'est alors qu'apparaît l'Helvétien avec le fer et l'incinération.

On doit envisager comme un fait acquis à la science l'origine antéceltique des constructions lacustres.

Des découvertes ultérieures nous apprendront si le Celte a adopté sur quelques points le genre primitif d'habitation ; mais ce qui s'est passé dans l'Helvétie occidentale a pu se reproduire ailleurs, sans qu'on soit autorisé à en inférer que la bourgade lacustre caractérise le peuple qui a importé le bronze. Il faut du reste bien distinguer la bourgade de la

subsiste pas moins dans la troisième période. C'est à cette époque seulement que les auteurs anciens en font mention ; toutefois d'autres peuples d'origine arienne, comme les Kymris, après avoir sans doute subi bien des modifications de divers genres, ont pu contribuer à répandre l'art de travailler le fer, et cela très postérieurement aux premières invasions celtiques. Si le mot qui désigne ce métal dans les laagues eymrique et lithuano-slave offre de grandes analogies avec le sanscrit, il n'en résulte point qu'il remonte en Europe à l'arrivée des premières familles émigrécs de la Bactriane.

simple hutte de pécheur qui ne répond point à une manière d'être générale, et du cranuoge, îlot fortifié ou lieu de refuge, qui a sa raison d'exister aussi longtemps que de petits chefs indépendants ne sont soumis qu'à la loi du plus fort. La généralité des constructions sur pilotis, élevées en Europe après l'âge de la pierre, apparaît donc comme la survivance d'usages provenant de la population primitive; mais encore importe-t-il de reconnaître qu'on ne saurait attribuer à tous les habitants de ces cités une origine exclusivement antéceltique.

L'exploration des rives à l'aide de radeaux, lors des premières migrations, explique l'origine des bourgades lacustres et des jardins flottants. Bien des familles étrangères les unes aux autres, se trouvant dans des positions analogues, ont pu recourir aux mêmes moyens, et l'on sait quelle est la puissance de l'habitude qui, dans l'isolement, finit par produire l'état stationnaire et souvent aussi la dégradation. C'est ainsi qu'on retrouve les cités aquatiques dans l'intérieur de l'Afrique et entre autres sur les îles de l'Océanie, où ces constructions sont identiques à ce qu'elles étaient en Europe longtemps avant l'ère chrétienne. Elles existaient déjà sur les rives de l'Euphrate, alors que Ninive gravait ses exploits sur le marbre. Elles servaient encore de retraite aux chrétiens de la Syrie, dans le XIVe siècle. De nos jours, le jardin flottant subsiste en Chine de même que dans le Mexique, et l'on est loin de connaître tous les points sur lesquels ont survécu ces usages. L'habitation lacustre, à l'état de radeau ou fixée sur pilotis, se retrouvant ainsi dans les diverses parties du globe, où elle est propre à la plus ancienne population de de l'Europe, de même qu'au Mongole et au Nègre, il en résulte qu'elle ne caractérise pas une race particulière de

l'humanité, bien qu'elle n'ait pas été adoptée par tous les peuples.

La perte de l'indépendance et le développement de la civilisation sont les causes principales de l'abandon de la bourgade construite comme un îlot sur les eaux.

L'ensemble des débris de l'antiquité montre combien l'appropriation des matières, des éléments et des forces de la nature réagit profondément sur le développement de la civilisation. C'est le feu qui permet à l'homme de vivre dans les régions les plus opposées ; sans le feu, les métaux n'auraient été d'aucun secours; sans les métaux, l'industrie et les arts n'auraient jamais pris leur essor. Le bronze caractérise un nouvel âge, mais, de tous les métaux, le fer est de beaucoup le plus précieux, dès qu'on arrive à produire l'acier. D'une manière générale, un peuple ne connaît la monnaie et l'écriture ' que lorsqu'il est capable d'extraire le minerai du fer et de le mettre en œuvre ; aussi l'histoire n'apparaît-elle guère avant l'introduction de ce métal. Comment ne pas mentionner l'imprimerie, le verre appliqué à l'optique, la vapeur et l'électricité, qui ouvrent à l'humanité une ère nouvelle de développement !

On peut ainsi apprécier le degré de civilisation d'un peuple d'après le nombre des matières qu'il s'est appropriées. Plus ces ressources sont limitées, moins les individualités se dessinent. L'âge de la pierre des sauvages modernes reproduit encore les mêmes formes que celui des temps les plus anciens. Plusieurs peuplades de l'intérieur de l'Afrique manifestent , de même que le Celte . une prédilection mar-

1 Voir mon rapport «lu 27 décembre 1858, sur la collection cantonale d'antiquités, à Lausanne, inséré dans le Journal de la Société vaudoise d'utilité publique, n° 3, 1859.

quée pour les anneaux passés à lous les membres. L'homme placé dans des circonstances analogues agit d'une manière analogue, indépendamment des temps et des lieux. Ses premiers essais d'ornementation sont partout les mêmes, ainsi que ses premiers pas dans la civilisation ; aussi peuton dire que les divers degrés de développement de l'humanité actuelle caractérisent, à bien des égards, les degrés successifs de son développement dans la série des âges. Malgré les évolutions diverses des peuples, une étude attentive de la manière dont ils satisfont à leurs besoins les plus divers conduit à reconnaître l'unité de l'esprit humain, qui ne saurait être séparée de l'unité de l'espèce.

L'histoire de l'homme nest pas seule intéressée aux recherches des antiquités. Les sciences naturelles y ont aussi leur part. Le savant professeur de Zurich, M. Heer, a montré le parti qu'on peut tirer des graines et des fruits perdus dans la tourbe ou le limon. M. le Dr Rùlimeyer reconstruit la faune de l'ancienne Helvétie, de même que M. Steenstrup a rétabli celle du Danemark à l'aide des débris tombés des habitations. L'élude des crânes humains des divers âges aura son importance historique \ L'analyse chimique n'indiquera pas seulement les diverses proportions d'alliage naturel ou artificiel des métaux, mais elle arrivera dans plus d'un cas

* Coup d'œil sur l'état actuel de l'ethnologie au point de vue de la forme du crâne osseux, par Anders Retzius. Traduit du suédois par E. Claparède. Archives des sciences de la Bibliothèque universelle. Février et mars 1860.

C'est surtout dans les tombeaux qu'on peut espérer de retrouver les crânes , quoiqu'ils y soient rarement intacts. Jusques à présent , ils sont très rares sur les emplacements lacustres , ce qui s'explique par le fait que la sépulture n'avait certainement pas lieu sous les habitations. Quant aux corps tombés à l'eau, à la suite d'accidents ou de luttes à main armée, on comprend qu'il était facile de repêcher ceux que les vagues n'avaient pas rejetés sur la rive.

à découvrir les localités d'où l'on a extrait le minerai *. Une détermination plus complète des roches permettra aussi de connaître les contrées avec lesquelles les peuplades du premier âge entretenaient des rapports de commerce.

La statistique des découvertes d'antiquités classées avec soin , fournira les données nécessaires pour compléter ou plutôt pour reconstruire la géographie des temps les plus anciens 8 , de même qu'elle retracera une partie des voies suivies par les peuples qui se sont répandus sur la surface du globe. Les débris du premier âge sont déjà comme les jalons de deux routes qui, après s'être détachées du Caucase, parcourent le littoral découpé du sud et du nord de l'Europe, et pénètrent sur plus d'un point dans l'intérieur des terres, en remontant le cours des fleuves.

De nouvelles découvertes apporteront des éléments nouveaux à ces diverses recherches. Quelques-uns des résultats que j'ai déduits de mes propres explorations et des faits nombreux recueillis par d'autres pourront être modifiés, mais ce qui importe avant tout , c'est que le champ des connaissances s'étende et que l'amour du vrai préside toujours à ces travaux.

1 L'analyse d'objets en or des côtes de la mer Baltique fournit les traces de l'alliage naturel des mines d'or des monts Ourals, près de Cathérinebourg. Chemisette Analysen antiker Metalle ans heidnischen Gràbern Mecklenburgs, von H. L. von Santen und Dr Lisch. Schwerin 1814.

! J'ai présenté à la Société d'histoire de la Suisse romande, dans sa séance du 19 mai 1857, les cartes de l'Helvétie occidentale, représentant chaque période de l'antiquité , y compris l'époque de la domination romaine. Ce travail , que j'ai commencé en 1840 , se complète chaque année. La réunion de ces cartes locales, déjà entreprises dans plusieurs pays, permettra d'arriver à un ensemble satisfaisant.

Depuis que les pages précédentes ont été écrites, M. le Dr Keller a fait paraître un troisième rapport !, riche en notices d'explorateurs divers, dont il ne sera pas sans intérêt de reproduire les principaux renseignements. Des découvertes nouvelles, provoquées en Italie par M. le professeur Desor, confirment les prévisions des archéologues suisses sur l'extension que les constructions lacustres ont dû avoir dans l'antiquité. Les fouilles se poursuivent avec succès, et plusieurs savants prêtent leur concours pour la détermination des débris nombreux et variés accumulés dans les lacs et les tourbières: M. le professeur Heer, pour la botanique-, M. le Dr Rùtimeyer, pour la zoologie3, et M. le professeur de Fellenberg, pour l'analyse chimique des métaux 4.

« Pfaklbauten. Dritter Bericht. Zurich 1860.

* Voir plus haut la note 1 de la pag. 270.

3 Untersuchung der Tltierresle aus den Pfuhlbauten der Schweiz. Zurich

* Anahjsen von antiken Bromen. Bern 1860.

J'extrairai d'abord du travail de M. le Dr Relier les données qui peuvent servir à compléter celles que renferme déjà cet ouvrage.

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