‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 23 sur 150 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le travail du fer caractérise une nouvelle époque qui présente des degrés de développement très divers et embrasse des siècles nombreux. Pour classer les produits de cette industrie, il faut nécessairement établir des subdivisions, mais encore celles-ci ne peuvent-elles pas être les mêmes pour tous les pays.

Les antiquaires danois distinguent le premier et le second âge du fer l , qui , d'après leurs appréciations, comprennent à peu près les dix premiers siècles de notre ère. La limite de ces deux âges répond ainsi à l'introduction du christianisme dans les pays du Nord.

En Suisse, le premier âge du fer, déterminé par les tumulus helvétiens et par les antiquités lacustres , est anté-

1 Afbildninger fra det Kongelige Muséum for Nordiske Oldsager i Kjbbenhavn, ordnede og forklarede af J.-.I.-A. Worsaae, 1854.

rieur à notre ère. Les quatre siècles de la domination romaine constituent une nouvelle période , pendant laquelle on voit, a côté des restes remarquables de l'art du Midi , les traces non équivoques d'une industrie nationale qui reproduit les principaux types de l'âge précédent. Plusieurs de ces types reparaissent dans la période helvéto-burgonde ou helvéto-allémanique, qui s'étend de la chute de Rome à Charlemagne, et s'associent aux divers éléments qu'on trouve à la base des origines du monde moderne. Les antiquités de cette dernière époque présentent une grande analogie dans la plupart des pays qui ont fait partie de l'empire romain1, et, malgré l'influence incontestable du christianisme s , elles ne sont pas sans quelque rapport avec celles des derniers temps païens chez les Scandinaves5.

Les habitations lacustres se retrouvent dans plusieurs pays de l'Europe, pendant le premier âge du fer ; toutefois elles sont loin d'avoir été d'un usage aussi général que précédemment, à en juger, du moins, parce qui s'est passé dans

• Les agrafes en fer, damasquinées d'argent, particulièrement riches dans l'ancienne Bourgogne, se retrouvent en Italie. On peut comparer à ce sujet les découvertes de Bel-Air sur Lausanne; d'Augst près de Bàle, par M. Schmidt; de Nordendorf, près d'Augsbourg, par M. de Raiser; de Selzen, près Mayence, par MM. W. et L. Lindcnschmidt ; de Xanten, par M. Houben ; de Dijon, par M. H. Baudot; de la Normandie, par M. l'abbé Cochet, et de l'Angleterre, par MM. Akerman, Wright, Wvlie, Néville, Fausset, Roach-Smith, etc.

* Voir ma description des Bracelets et agrafes antiques du canton de Vaud. Zurich, 1842.

3 Le Musée britannique possède une fort belle fibule, trouvée en Toscane, étrangère à l'art romain et d'un genre identique à celles des Anglo-Saxons et des Scandinaves. — Remains of pagan saxondom, by J.-Y. Akerman, pi. XXXVII, 185$. — Fairford graves, bj W.-M. Wylie, pi. 111,2, 1852.— Afbildninger fra det Kongelige .Muséum, af J.-J.-A. Worsaae, Jernaldcren II, N" 325, 1854. — Ces fibules se retrouvent aussi en France et en Allemagne, quoique en moins grand nombre que dans le Nord.

PREMIER AGE Dl FER. 181

l'ancienne Helvétie. Durant làge de la pierre, elles étaient répandues sur tout le pays. Dans celui du bronze, elles ne s'élevaient guère que sur les bassins de la Suisse occidentale; mais, après l'introduction du fer, ces constructions paraissent n'avoir subsisté qu'en fort petit nombre sur les lacs de Bienne et de Neuchàtel seulement, car c'est à peine si l'on peut rattacher aux découvertes qui nous occupent quelques objets en fer provenant de l'îlot du petit lac d'Inkwyl l.

A moins de connaître tout ce que la vase recouvre sur chacun des emplacements de pilotis, on ne saurait indiquer rigoureusement la durée de leur occupation et distinguer avec certitude ceux qui ont été abandonnés dans le second âge de transition ou plus tard seulement ; cependant on peut envisager comme ayant cessé d'exister avant l'emploi général du nouveau métal, les habitations dont les débris ne renferment que peu d'objets en fer, surtout quand ils sont accompagnés d*un plus grand nombre d'instruments de la période précédente.

SUISSE

Lac de Bienne.

L'emplacement deMœringen, riche en objets de la seconde période, a subsisté quelque temps encore après l'introduc-

1 Ces objets, dont je n'ai vu ni les originaux ni les dessins, sont attribués, par M. le Dr Kerd. Relier, à l'époque romaine. L'ilot d'Inkwyl a dû être visité dans tous les âges, en sorte qu'on peut y avoir laissé des débris épars, desquels on ne saurait conclure à une occupation permanente.

tion du fer. M. le notaire Muller y a découvert une fourche en fer, de 8 '/» pouces de longueur (PL XIV, 23), avec une épêe du même métal, longue de 3 pieds 2 pouces, d'une conservation admirable. (PL XV, 5, a, b.) La lame, à deux tranchants, large, fort peu épaisse et arrondie à son extrémité inférieure, porte les restes d'un fourreau en fer. La soie de la poignée, autrefois revêtue de bois ou de quelque autre matière décomposable, est surmontée d'un petit pommeau circulaire. Ce genre d'épée, tout à fait distinct par sa forme de Lépée de bronze, ayant été découvert sur divers points, fera plus tard l'objet d'une étude spéciale. Une autre pièce en fer des pilotis de Môringen (PL XIV, 19) est une lame longue de 7 à 8 pouces, large de 12 lignes, dentelée comme une étrille et munie, sur le milieu de sa longueur, d'une pointe recourbée à angle droit, qui devait entrer dans une poignée *.

M. Muller a aussi recueilli, avec les objets en bronze de Sutz, diverses pièces en fer. Une espèce de crochet, long de 6 pouces, est armé de 3 dents, comme quelques clefs antiques. (PL XV, 10.) Un poignard et un petit coutelas sont peut-être d'une époque postérieure. Deux pointes de pique sans ailerons, de forme conique et d'un travail fort primitif, ressemblent à celles trouvées vers le Bied, dans le lac de Neuchâtel. (PL XV, 14, 18.)

Au milieu des pilotis de Graseren , découverts récemment par M. le colonel Schwab, à environ 220 pieds du rivage, se trouvaient des meules de moulin, des broyons, des pierres discoïdes avec rainure, un poignard, un couteau, des faucilles et d'autres instruments en fer.

1 Une étrille du même genre, conservée dans ma collection, provient de la colline de sacrifices de Chavannes-sur-le-Veyron.

Dl PREMIER V.K DO FER. 18.")

Le Steinberg, près Nidau, dont l'importance a déjà été constatée, possède plusieurs objets de la troisième période, parmi lesquels on peut citer une fourche, pareille à celle de Moringen, et des fers de pique, comme les pointes coniques de Sutz. Des pierres brutes ont été entourées d'une tige de fer, munie d'un anneau, de manière à pouvoir être suspendues ; elles ont peut-être servi à ancrer les canots, toutefois leur destination est encore problématique.

Des grains de collier, en verre coloré, cylindriques, elliptiques, cannelés ou torses (PI. XIV, 13, 14), rappellent la fabrication du verre, dans laquelle, d'après Pline l'Ancien ', les Gaulois avait acquis une certaine habileté. Ces grains sont les mêmes que ceux qu'on trouve dans les tumulus helvétiens, dans quelques ruines romaines et dans les tombeaux liclvéto-burgondes. Un fragment d'anneau en verre a fait partie de l'un de ces bracelets fragiles, découverts plus d'une fois en Suisse avec des monnaies gauloises*. D'autres grains de collier, en jais, sont d'une matière qui a souvent été utilisée à l'époque helvétienne pour des bracelets de grandes dimensions.

C'est au premier âge du fer qu'il faut attribuer des vases d'argile de la forme de grands plats, ornés à l'intérieur de

1 Pline. Lib. XXXIV, C. 12.

* Voir ma description de quelques Bracelets et agrafes antiques du canton de Vaud, PI. 11, fig. 7 et 8, Zurich, 184-2. — Beschreibung <ler Iwlvetisclien Heidengraber und Todtenhiïgel, von D' Ferd. Keller, Taf. I, fig. A, B, H. Zurich. 1845. — Der Kanlon Bern,\on Alb. Jahn. Berne, 1850. — Ces bracelets en verre se retrouvent parfois, en France et en Angleterre dans des ruines romaines. M. l'abbé Cochet m'écrit qu'on en découvre eu Normandie, avec les antiquités mérovingiennes. Us sont encore en usage, de nos jouis, dans l'île de Pathmos, sur quelques points des bords de la mer Noire et en Palestine, surtout a Jéricho. Il est assez remarquable de voir ces anneaux modernes reproduire les principaux types de ceux de l'antiquité.

peintures rouges et noires, disposées avec assez de goût, en triangles, en carrés et en bandes horizontales. (PI. XVI, 1, 5, 5a)1. Les cannelures prennent une plus grande place que précédemment, et l'ensemble des figures géométriques offre un caractère sensiblement différent. Les triangles, les carrés et les losanges présentent de nouvelles combinaisons (PL XVI, 4, 6, 7, 9, 10), que reproduisent les lamelles en bronze, bosselées ou à jours, découvertes dans plusieurs tombeaux de la même époque. La collection de la Société des antiquaires de Zurich renferme des poteries du même genre, trouvées avec divers objets en fer dans les tumulus de Dorflingen et de Treilikon 2. L'apparition de ces nouveaux éléments de l'art est importante à constater ; mais, d'autre part, on ne doit pas oublier qu'un grand nombre de vases, identiquement les mêmes que ceux de la période précédente, sont encore d'un usage fréquent.

La pierre ollaire, employée pour de petits ornements, a aussi été utilisée pour des vases qu'on fabriquait à l'aide du tour. Leur forme est généralement celle d'un cône tronqué. Il n'est pas rare de les trouver dans les ruines romaines de la Suisse et dans les tombeaux helvéto-burgondes ou allémaniqucs.

M. le colonel Schwab a découvert, sur le Steinberg, plus d'une vingtaine de croissants en argile grossière, pétrie avec

1 On peut se faire une idée exacte de la distribution de ces couleurs, sur les figures 1, 5 et 5 a, en plaçant la couleur rouge sur les parties laissées en blanc.

1 Mittheilungen der antiquarischen Geseîlschafi m Zurich, 111er Band, Ie» Heft, Taf. I, g, h, Taf. Il, i. — Hes Heft. Taf. IV, V, VI. La planche VI présente, sur des feuilles de bronze, des dessins repoussés de ce nouveau style. — V's lltit. Taf. IV, V. — M. Alb. Jalin a aussi découvert, dans le canton de Berne, des vases du premier âge du 1er, ornés de carrés disposés en damier.

des grains quartzeux, à l'exception d'un seul, qui est en pierre. Les cornes sont peu déliées. Le côté convexe du croissant est applati dans le bas ou muni d'un pied. Ces pièces (PI. XVI, 2, 3, 8), larges de 8 à 12 pouces d'une pointe à l'autre, sur une hauteur de G à 8 pouces de la base au sommet, présentent deux surfaces planes et ne portent que d'un côté des ornements en lignes disposées comme dans les gravures de l'âge du bronze. La figure 8 se rapproche cependant davantage du genre de dessin qui caractérise la poterie de la troisième période.

Cette dernière circonstance serait insuffisante pour classer ces croissants dans le premier âge du fer, et cela d'autant plus que la bourgade du Steinberg, ayant été occupée dès les temps les plus reculés, il n'est pas toujours facile de distinguer à quelle période appartiennent les objets tombés à l'eau. Toutefois, si ce symbole religieux avait été d'un usage général chez les peuplades lacustres de la Suisse, antérieurement à l'introduction du fer, on devrait le retrouver quelque part sur les nombreux emplacements où sont accumulés les débris de l'industrie de la pierre et du bronze, ce qui n'a pas été le cas jusqu'à présent, du moins à ma connaissance.

Il est vrai qu'on peut appliquer la même observation aux emplacements du troisième âge, puisque le Steinberg est le -seul sur lequel on ait observé le croissant ; mais le nombre des établissements de celte dernière époque, qui ont laisse les traces d'une occupation de quelque durée, ne s'élève guère au delà de deux ou trois; tandis que, durant l'âge du bronze, on peut en compter plus de soixante dans la Suisse occidentale. 11 semble donc que si le croissant avait été l'objet d'un culte général chez les Lacustres, on aurait dû le retrouver sur d'autres points.

Une découverte faite, en 18d1, sur l'Ebersberg, non loin de Berg, dans le canton de Zurich, paraît, au premier abord, renverser les observations qui précèdent. M. G. von Escher a en effet constaté sur ce mont les traces de constructions primitives, dont il a retiré de nombreux fragments de poterie, des coins en pierre, des instruments en bronze, une pierre de jeu et les fragments de 3 croissants en pierre, semblables à ceux du Steinberg ' . D'après l'ensemble des objets découverts sur l'Ebersberg, le culte de cette image est ainsi plus ancien, en Suisse, que la troisième période ; mais on verra plus tard que la population de l'âge du bronze, groupée dans les bourgades lacustres de l'Helvétie occidentale, était autre que celle qui, à la même époque, construisait ses habitations sur terre ferme, à l'orient du même pays ; on verra en outre que l'une et l'autre sont antérieures à l'invasion des Helvétiens. Le culte du croissant a donc pu exister, dans la Suisse orientale, avant de se répandre chez les Lacustres du pied du Jura, c'est du moins ce qui me paraît résulter de l'examen des découvertes faites jusqu'à ce jour.

M. le Dr Ferd. Keller donne, dans son rapport de 1858, les explications suivantes sur ce symbole religieux : « Si nous recherchons la destination de ces croissants, on voit qu'ils n'ont eu aucun emploi pratique, mais qu'ils ont dû être placés, comme ornement ou comme objet de culte, soit à l'intérieur , soit au dehors des demeures. On se demande si les anciens ont parlé du culte de la lune chez les Celtes, auxquels nous attribuons les constructions sur pilotis. Il n'existe rien de positif à ce sujet en fait de témoignage écrit. Bien que le culte de la lune chez les Germains soit

1 Kellische Ansiedlung am Ebersberge, murât Berg am Irchel. — Miith der nnt. Ces. in Zurich. VII" Band, L853.

nettement exprimé, César ne le mentionne point en parlant de la religion des Celtes. Quant aux monuments représentant les druides avec le croissant, on a depuis longtemps prouvé leur fausseté, et les inscriptions des temps galloromains ne fournissent pas de données auxquelles on puisse se fier. 11 existe cependant des preuves suffisantes du grand rôle qu'a joué la lune dans les mystères des druides, qui l'envisageaient comme sacrée et lui rendaient un culte. Le croissant apparaît distinctement à côté d'autres symboles sur les monnaies gauloises et surtout sur celle que nous regardons comme helvétienne '. Le passage de Pline, XVI, 9S, décrivant les fêtes religieuses dans le nombre desquelles le gui de chêne était cueilli, est le plus significatif. Voici ce passage rétabli par Sillig : Est autem id (viscum) ranim admodum inventu et repertum magna religione petitur et- ante omnia sexta luna, quœ principia mensvm annorwn que lus facit, et sœculi post tricesintuui annum, quia jam viriuui ab u nde habeat nec sit sui dimidia, omnia sanantem appelantes suo vocabulo. — Le gui se trouve très rarement, mais, quand on le découvre, l'action de le cueillir est une grande fête religieuse, qui a lieu, avant tout, le sixième jour de la lune, époque à laquelle commencent chez eux les mois, les années et les divisions du temps en 50 ans, parce qu'alors a elle déjà assez de force et n'est cependant pas encore au milieu de son cours; ils nomment la lune celle qui guérit lout. — Cetle indication, d'après laquelle les Gaulois attribuaient à la lune des vertus médicinales mystérieuses el lui rendaient un culte sous le nom de celle qui guérit (mit, explique bien clairement la signification des images du croissant, découvertes

' Mitth. der Ant. Ges. in Zurich. Band III, Heft. 4.

sur le Steinberg et l'Ebersberg. Ce sont des symboles sacrés, au moyen desquels cette nation, particulièrement adonnée aux choses religieuses, gens admodum religionibus addita, croyait pouvoir, comme avec la branche de gui, détourner et guérir les maladies. On plaçait cette panacée en un lieu découvert, peut-être au-dessus des portes des maisons, de manière à ce que le côté orné s'offrît aux regards. Nous pouvons conclure de la circonstance qu'on en a trouvé trois sur le petit espace de l'Ebersberg, et un si grand nombre sur le Steinberg, qu'on en découvrira sur les villages gaulois, et qu'aucune maison n'était privée de cette amulette importante. »

« La collection de M. le colonel Schwab renferme un objet en bronze de la forme d'un croissant, muni, sur le côté convexe, d'une large poignée à jours. (PI. X, 8.) L'une des faces est plate, et l'autre porte des nervures de même que les faucilles. Quoique cet instrument ait été coulé , il est très mince et incapable de résister à une pression. Il serait difficile de dire s'il a pu servir comme instrument tranchant, mais il peut, de même que les images du croissant, avoir été employé comme une sorte d'amulette ou comme instrument de guérison. »

Les habitations de Vingelz, voisines de celles du Steinberg, paraissent avoir subsisté dans la troisième période. Bien que cet emplacement soit peu riche, on y a découvert une pierre brute, cerclée sur le milieu de sa longueur avec une tige en fer ménageant un anneau auquel pouvait se fixer une corde.

Lac de Neuchâtel.

L'un des groupes de pilotis qu'on voit près de Chevroux , sur la rive droite du lac, a été occupé postérieurement à l'âge du bronze. Un trident en fer, provenant de cette localité, est muni de fortes barbes sur ses pointes (PI. XV, 4) et peut avoir servi de harpon.

En face de Chevroux, sur l'autre rive du lac, la population lacustre de Cortaillod a laissé , comme débris de l'âge du fer, des pointes de traits, un poignard, une lame de couteau et des faucilles. La faucille de cette époque est sensiblement différente de celle de l'âge précédent ; la lame, quoique moins large, est beaucoup plus grande, la corde de l'arc qu'elle décrit mesure en moyenne un pied de longueur. (PI. XIV, 22.) C'est bien la véritable faucille, telle qu'on la retrouve dans les ruines romaines et même de nos jours. Des pièces pareilles ont le tranchant dentelé comme une scie (PI. XIV, 20); elles reproduisent exactement la forme d'ustensiles du même genre qu'on découvre fréquemment dans les tumulus de la Norvège, et qui sont encore en usage en Islande.

M. le colonel Schwab possède une ancre d'une forme très curieuse, trouvée au milieu des pilotis de Cortaillod, mais dont l'antiquité est difficile à constater. Elle consiste en un bloc de calcaire jurassique, taillé à h pans, avec les angles abattus, ce qui lui donne l'aspect d'un prisme à 8 faces; sa longueur est d'environ II pouces sur h à S de diamètre. Ce bloc était armé, vers le quart de sa hauteur, de h fortes pointes en fer, forgées en feuilles de saule, longues de 7 à 8 pouces et adaptées obliquement au prisme, de manière à former un angle d'environ NO degrés avec la par-

tie supérieure du bloc ; sur son sommet est un trou, dans lequel devait être scellé un anneau. Cette ancre a perdu deux de ses pointes et pèse 30 */s livres dans son état actuel.

Vers le Bied, entre Cortaillod et Colombier, est une double rangée de pilotis, disposés en arc de cercle, dont les extrémités se dirigent sur la rive. Deux pointes de pique en fer (PL XV, 14, 15), fabriquées avec peu de soin, proviennent de cette localité et sont pareilles à celles qu'on a recueillies sur d'autres emplacements. Ce point, peu à peu envahi par les dépôts de la Reuse, a été occupé dès une haute antiquité; des pilotis se trouvent, ainsi qu'on l'a vu, sous les alluvions de la plaine, à une distance assez considérable de la rive actuelle du lac.

L'emplacement d'Auvernier, remarquable par la richesse de la poterie, a du subsister jusqu'à l'introduction du fer, une pointe de lance de ce métal, effilée et d'un caractère antique, ayant été découverte au milieu des pilotis.

Deux pointes de pique en fer et des débris de poterie proviennent de la station située près de Hauterive, au delà de Neuchâtel. Les pieux, sous k à 6 pieds d'eau, recouvrent un espace d'environ 120000 pieds carrés.

La plupart des emplacements précédents, n'ayant conservé qu'un fort petit nombre d'objets en fer, paraissent avoir été abandonnés avant que ce métal ait été d'un usage général. Plusieurs habitations de l'âge de la pierre avaient pareillement cessé d'exister au moment de l'introduction du bronze, mais les bourgades lacustres prirent un grand développement dans la Suisse occidentale pendant le deuxième âge, et leur déclin général n'arriva qu'à la fin de cette période. On peut cependant s'assurer, d'après la découverte faite à la Tène, non loin de Préfargier, que l'antique usage de construire sur

les eaux ne disparut pas tout à fait, et peut-être trouvera-t-ou quelques nouvelles localités qui serviront à caractériser plus complètement le premier âge du fer, dont les sépultures offrent déjà d'importants spécimens.

Les pilotis de La Tène, au milieu desquels on voit de grandes traverses en bois, restes des constructions, occupent une surface d'environ 80000 pieds carrés, sur un sol incliné, recouvert d'un à ih pieds d'eau. Les objets en fer recueillis sur cet emplacement sont très nombreux * et diffèrent en général des antiquités de l'âge précédent, ainsi que de celles qu'on trouve dans les ruines romaines, tandis qu'ils présentent des rapports frappants avec les pièces qui proviennent d'un certain nombre de tumulus de la Suisse.

Quelques haches en fer reproduisent les contours et les dimensions du celt en bronze muni d'une douille (PI. XIV, 18); d'autres, dont le tranchant mesure de 3 à h pouces, onl une ouverture carrée et longitudinale qui exigeait l'emploi d'un manche coudé. Deux de ces dernières pièces sont unies l'une à l'autre par l'oxydation. (PI. XIV, 11, 12.) Bien que ce genre de celt ne soit pas commun, on le retrouve quelquefois dans les pays du Nord 2. Une hache, de forme moderne, pourrait être envisagée comme ayant été perdue récemment dans les eaux, si l'on n'en découvrait pas de pareilles dans les ruines romaines. La forme réputée moderne existait déjà dans l'âge du bronze, au nord et au midi de l'Italie, ainsi qu'en Suède et en Sibérie.

Les couteaux se distinguent de ceux de la période précé-

1 Ces objets se trouvent dans les collections de MM. Schwab et Desor, chez lesquels j'ai pu les examiner en détail.

* Afbildninger fra dei kongeliije Muséum for Nordiste Oldsaijer î Kjubenhavn, at'J.-J.-A. Worsaae. Fur. 260. 1854.

dente par leur lame droite. (PI. XV, 8.) — Les ciseaux à tiges élastiques (PL XV, 15), conservés jusqu'à nos jours pour la tonsure des moutons, étaient déjà connus. Cette forme, qui n'est point étrangère à l'époque romaine, appartient aussi aux anciennes populations du Nord, chez lesquelles ces ciseaux sont parfois en bronze.

Les faucilles, à tranchant uni ou dentelé comme une scie, sont semblables à celles de Cortaillod , mentionnées plus haut. — Entre les instruments aratoires, la pièce la plus remarquable est une faulx en fer , légèrement arquée. (PI. XIV, 15.) Le talon, de h pouces de longueur, n'est point disposé comme dans nos faulx modernes. Plat et muni d'un crochet sur sa partie inférieure, évidemment pour le fixer à un manche en bois, il forme un angle très obtus avec le tranchant. Celui-ci, mesuré en ligne droite, a 14 pouces de longueur, et la largeur moyenne de la faulx est d'environ 13 lignes. Pour lui donner de la consistance, elle a été fortifiée par une nervure sur le bord opposé au tranchant. Une seconde nervure, qui rappelle la faucille de bronze, part du talon et s'arrête sur le milieu de la longueur de la lame. On pourra, sans doute, constater un jour à quelle époque cet instrument a reçu le degré de perfection qui le caractérise maintenant; j'ajouterai seulement que la faulx du XVIe siècle était déjà, en Suisse, ce qu'elle est de nos jours1. Quelque faibles que puissent paraître les dimensions de celle de La Tène, il ne faut pas oublier qu'elle est 5 à h fois plus grande que les faucilles du deuxième âge, qui devaient suppléer à ce genre d'instrument.

* Je possède une de ces faulx avec divers instruments domestiques et aratoires, découverts dans les ruines d'une maison de Corbeyrier, prise sous les débris de l'éboulement qui détruisit, en 1584, une partie du village d'Y vorne.

La moitié d'un mors de cheval en fer reproduit nettement la forme de ceux qui ont été découverts sur le champ de bataille hclvétien de la Tiefenau ', près de Berne, avec de nombreuses armes et une faulx semblable à celle du lac de Neuchâtel.

Des chaînes étaient composées de gros anneaux circulaires en fer, de 5 pouces de diamètre, reliés par d'autres anneaux plats, cannelés, longs et larges d'un pouce. (PI. XV, 3.) Ce genre de chaîne se retrouve déjà sur quelques emplacements de l'âge du bronze, bien qu'avec des dimensions beaucoup moins fortes, et dans les sépultures non moins anciennes de Charpigny , près d'Aigle2. Quelques anneaux épars, de forme ovale ou resserrés sur le milieu de leur longueur (PI. XV, 7), ont aussi du faire partie de chaînes, et être réunis par des liens, au lieu d'avoir été passés les uns dans les autres, avant d'être fermés et soudés. Un anneau granulé en fer, de 2 pouces de diamètre à peine, orné sur l'une des faces seulement et non point sur le bord extérieur, était sans doute une boucle fixée sur une courroie de cuir. (PL XV, 12.)

Le fer a aussi été employé pour des fibules formées d'un lil dont une extrémité est disposée en aiguille, au-dessus de laquelle il s'enroule en spirale et trace ensuite un arc de cercle terminé par un tenon, qui reçoit la pointe de l'épingle. (PI. XV, 9.) Ce type, susceptible d'une grande va-

1 Notice sur des armes et chariots de guerre découverts à Tiefenau, près de Berne, en 1851, par G. de Bonstctten. — Der Kanlun Bern, von Alb. Jahn. — Abhandlunqen des Itist. Ver. des liant. Bern, II Hcft, 2, S. 350-356.

* La chaîne de Charpigny a été trouvée avec de nombreux bracelets, des celts et des poignards en bronze. Elle se compose de six anneaux circulaires de 8 à 9 ligues de diamètre, réunis par 5 liens plats, striés, de i lignes de longueur sur 2 à 3 de largeur.

UÉM. Eï DOCUM. XVII. 13

riété de formes par l'ornementation de l'are de cercle, est reproduit fort imparfaitement dans nos imperdables modernes. Il a été très répandu dès le premier âge du fer et pendant la période romaine, mais le plus souvent ce genre de broche est en bronze ; cependant les fibules de la Tiefenau sont du même métal et de la même forme que celles de La ïène.

Des fragments de vases, présentant les caractères de la poterie de l'âge précédent, appartiennent, sans doute, en partie du moins, à la période qui nous occupe. Un couvercle en argile rappelle la forme des vases ovoïdes, employés dans le Nord pendant l'âge de la pierre. J'ignore si l'on a trouvé des poteries comme celles du Sleinberg.

Les armes, toutes en fer, consistent essentiellement en armes de jet et en épées. Dès que le fer commence à se répandre, il remplace le bronze pour les instruments tranchants, et plusieurs ustensiles reçoivent des dimensions plus grandes. Il en est généralement de même pour les armes. On retrouve à La Tène les pointes de pique, lourdes et coniques, mentionnées précédemment, des pointes de trait et de pique, à 4 pans, de 3 pouces à 1 pied et plus, de longueur (PI. XV, 2, 41), et des fers de lance, longs de 8 à 15 pouces. (PI. XV, 1, 5, G, 13, 16, 17.) Ceux-ci diffèrent des lances de l'âge du bronze, non-seulement par leurs dimensions, mais aussi par leurs formes variées. Parfois la douille, qui ne mesure guère à son ouverture que G à 7 lignes de diamètre, est très allongée, comme celle de la ligure 5. Sur quelques pièces, les ailerons sont tellement développés qu'ils n'ont pas moins de 25 lignes de largeur sur une épaisseur d'une ligne environ. (Fig. 15 et 16.) Plusieurs se distinguent par les arêtes vives du prolongement de la douille, qui, au lieu de

conserver sa forme conique entre les ailerons, présente, dans sa coupe, celle d'un losange dont les côtes seraient concaves. (Fig. la, 16 et 17.) On peut observer les mêmes particularités sur les pointes de lance du premier âge du fer, découvertes dans les pays Scandinaves, entre autres dans les tourbières du Danemark1.

Les pièces les plus importantes de La Tène sont les épées qui diffèrent entièrement de celles en bronze par leur forme et leur fabrication. Elles sont le produit d'un genre d'art tout à fait nouveau, et l'état de conservation de plusieurs d'entre elles, encore revêtues de leur fourreau en fer, permet d'apprécier le degré d'habileté des forgerons de cette époque. M. le colonel Schwab en a recueilli huit (PI. XIV, 4, h, 8, 9, 40), et M. le professeur Desor, une. (PI. XIV, 0.) L'épée découverte précédemment par M. Muller, àMôringen, est identiquement du même genre. (PI. XIV, 5,) Il ne sera pas sans intérêt de reproduire les principaux détails de l'excellente description que M. le docteur Keller a donnée de ces pièces. « La longueur des épées varie de 28 à 55 pouces. Il ne reste de la poignée que la soie, d'une longueur moyenne de 45 lignes, passablement large à sa naissance et terminée par un bouton rond, spbérique ou plat. La lame, plate et d'une ligne d'épaisseur seulement, mesure de 15 à 25 lignes de largeur vers la poignée; ses deux tranchants sont en ligne droite et sa largeur va en diminuant jusqu'à la pointe arrondie de l'épée. La lame de Moringen fait seule exception, étant évidée de chaque côté de l'arête, qui court sur toute sa longueur, et pointillée en creux dans les deux rainures. Ces épées n'ont pas de croisière, mais la poignée est séparée de

1 AfltiMnitiger, af J.-J.-A. Worsaae, Fig. 269.

la lame par une petite tige en fer, arquée de manière à imiter la coupe d'une cloche, figure reproduite par la partie supérieure du fourreau. Celui-ci s'adapteétroitement à la forme de la lame et consiste en deux feuilles de fer, dont l'une dépasse l'autre d'une demi-ligne et se replie sur le bord. Les bords de la partie inférieure sont protégés par deux étroites bandes de fer, reliées à leur naissance au moyen d'une traverse ornée et fortifiée vers la pointe par de petits renflements et un bourrelet. La partie supérieure du fourreau est aussi consolidée, soit par des bandes sur les bords, soit par des brides ou bracelets. Le côté tourné contre le guerrier porte une boucle ou espèce de tenon fixé par deux clous et destiné à suspendre l'épée au ceinturon. Le plus souvent des agrafes ou des brides fortifient cette partie du fourreau. La face opposée a été ornée avec un art et un soin surprenants. Des traits en creux ou en relief, gravés ou ciselés, tracent sur la partie supérieure des lignes ondulées tout à fait étrangères à la période précédente. Au-dessus, la surface entière du fourreau présente un autre genre d'ornementation qui varie presque avec chaque pièce : ce sont de petits cercles parsemés ou frappés, ou bien le fer a tout h fait l'aspeet d'une peau de chagrin ; parfois il est surchargé d'une myriade de fort petits anneaux en relief, ou finement granulé en lignes obliques, ou bien enfin orné de lignes entrelacées imitant quelque peu les arabesques. D'après l'opinion de plusieurs personnes de la partie, les ornements des figures 8 et 10 ont été faits a la main, à l'aide d'un corrosif, tandis que ceux de la figure h ont été obtenus par la pression. On ne peut cependant pas déterminer avec certitude les moyens employés sur une partie de ces pièces; toutefois plusieurs des ornements en relief ont été faits avec le ciseau. »

01 PREMIER AGF. Dl FBR. -1 97

M. le docteur Keller, tout en suspendant son jugement sur l'origine de ces épées, fait observer avec justesse que leur ornementation n'est pas moins étrangère cà l'art celtique qu'à celui des Romains, et il les rapproche des nombreuses épées découvertes sur le champ de bataille de la Tiefenau (PI. XIV, \7) et de 3 autres épées : Tune, trouvée à Ingelheim , portant les lettres romaines C. S. et publiée par M. Lindenschmidt, l'autre provenant du pied de l'Alp souabe, et la dernière, de la forêt de Basadingen, en Thurgovie. Il ajoute que des parcelles de charbon étant prises dans la rouille d'une paire des épées de La Tène, elles doivent être tombées à l'eau à la suite de l'incendie des habitations. Il est vraisemblable que c'est à cette circonstance qu'il faut attribuer le grand nombre des objets découverts sur ce point.

Je ne puis dire si les lames sont aciérées, mais, dans tous les cas, la ciselure du fourreau permet de supposer l'emploi de quelque instrument en acier. J'aurai à. revenir plus tard sur ces épées et sur celles du canton de Vaud (PI. XIV, 1C, 24), en recherchant les divers éléments qui constituent ce premier âge du fer.

Page 1