‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 40 sur 150 · OCÉANIE · texte numérisé non relu

OCÉANIE

On retrouve, dans les îles de l'Océanie, la plupart des divers genres de constructions sur pilotis qui existaient autrefois en Europe. Bien des bourgades s'élèvent au-dessus des eaux, des marécages et même de la terre ferme, afin, dit-on, d'éviter le contact immédiat du sol brûlant et pour se mettre à l'abri des bêtes fauves, des reptiles et des insectes. M. Guterloh, du canton de Thurgovie, après un séjour de vingt- quatre ans à Batavia, rapporte que toutes les maisons de l'île de Sumatra sont construites sur pilotis, et qu'elles sont souvent situées dans des marais, les indigènes ayant précisément pour but celui qui vient d'être indiqué 4.

« C'est un fait constant et habituel, m'écrit M. Alfred Maury, membre de l'Institut, que les Malais et les Chinois établis dans l'Archipel indien élèvent leurs maisons sur des pieux qu'ils enfoncent sur le rivage, et qui atteignent, audessus du sol, une hauteur de 3 à h mètres. Une échelle ou escalier extérieur permet de monter dans la maison, qui n'a généralement qu'un étage, et qui est construite en bois, comme vos chalets suisses. Ce mode de construction a pour objet de mettre à couvert les habitations de l'attaque des pirates si communs dans ces parages, et aussi des fortes marées qui pourraient submerger ces frêles demeures. Enfin il semble que les besoins de la pêche ou l'utilité d'avoir sous sa demeure les animaux domestiques aient maintenu cet

* Communication de M. Zeerleder de Steinegg.

usage. J'ai feuilleté à votre intention divers voyages sans rien trouver de bien précis, seulement, ces jours-ci, je suis tombé sur des documents publiés en hollandais par l'Institut des Indes orientales, à la Haye, et j'ai vu , dans le volume qui traite de Bornéo, beaucoup de représentations de maisons de ce genre. Il est aussi vraisemblable que les Malais se trouvent plus à l'abri, dans des maisons ainsi exhaussées, de l'attaque des animaux féroces. Toutefois ce système adopté par les Chinois émigrés, vient des Malais et caractérise en général la race Malayo-Tongale. »

Dumont d'Urville donne, dans ses voyages, divers détails sur les habitations de plusieurs îles de l'Océanie4. Il décrit une case de Bornéo, bâtie sur des pieux plantés au milieu de l'eau. « Cette case, solidement construite en planches et en bambous, me rappela, dit-il, la maison du lac Ontario de Cooper. Elle en était la reproduction exacte et avait sans doute été élevée dans le même but, c'est- à-dire pour se mettre à l'abri des ennemis et des bêtes féroces. »

Sur l'île Solo, le célèbre voyageur vit des cases perchées sur de forts pilotis de 10 à 12 pieds de hauteur, séparées entre elles par une lagune assez large, et formant un groupe à part, joint à la ville par un pont. Toutes les maisons de la ville de Solo, située à l'embouchure d'une rivière, sont bàties au-dessus de l'eau et reposent sur des pilotis. Elles communiquent entre elles par des ponts en planches souvent étroites et flexibles. Telle maison de l'île, de forme carrée, est supportée par h poteaux de t> pieds de hauteur, et l'on y pénètre à l'aide d'un escalier mobile. Des cases, édifiées sur

' Les détails suivants sont extraits du Voyage de découvertes autour du monde, par M. J. Dumont d'Urville, et de l'Univers, Histoire et description de tous les peuples, ûcéanie, loin. I à 111, 1836.

45 ou 20 gros pilotis, ont des claies pour plancher et pour parois ; ces dernières sont en joncs ou roseaux bien serrés, tandis que le plancher, construit avec des branches d'arbre entrelacées, laisse des jours. Les groupes d'habitations sont parfois entourés d'une plate-forme.

Les maisons de l'île Mindinao, à l'exception d'un petit nombre construites à l'européenne, sont d'assez misérables cases, élevées sur des pieux, à quelques pieds au-dessus du sol, fabriquées avec des bambous et couvertes en chaume ; la partie inférieure sert de parc aux bestiaux et aux volailles.

Celles des Iles Carolines sont toutes construites en planches sur des poteaux élevés de plusieurs pieds au-dessus du sol, et les grandes cages en bambous des Macassars, dans l'île de Célèbes, présentent la même particularité.

Toutes les habitations de l'île Céram sont érigées sur des pilotis, souvent au-dessus d'un marais, auprès du rivage de la mer ou sur du sable. On y voit un groupe d'une soixantaine de maisons, toutes à deux étages, bâties à la mode malaise. L'étage supérieur est destiné aux femmes, et le plancher du premier ou du rez-de-chaussée se trouve à un mètre environ au-dessus du sol.

Les villages des Papous de la# Nouvelle Guinée reproduisent d'une manière frappante les constructions du lac Prasias, décrites par Hérodote, et permettent de se faire une idée exacte de ce qu'étaient les habitations lacustres de la Suisse. Des pieux très nombreux, plantés verticalement dans les eaux à une certaine distance de la rive et parallèlement à celle-ci, supportent, à 8 ou 10 pieds au-dessus du niveau de la mer, un plancher formé de pièces de bois rondes. C'est sur ce plancher que s'élèvent les cabanes circulaires ou car-

rées, recouvertes d'un toit conique ou à deux pans. Les parois sont formées de pieux rapprochés et de joncs entrelacés. Un ou plusieurs ponts étroits conduisent à la rive, ainsi que des canots taillés sur un tronc d'arbre.

« Les habitants de Doréï sont distribués en quatre villages situés au bord de l'eau ; deux sont sur la rive septentrionale du havre, et les deux autres sur les îles Mana-Souari et Masmapi. Chaque village renferme huit à quinze maisons établies sur des pieux ; mais chaque maison se compose d'une

rangée de cellules distinctes, et reçoit plusieurs familles

Toute la population de Doreï ne doit pas monter à plus de 1500 âmes. »

« J'entrai dans une de ces cases, dit Dumont d'Urville. C'était un vrai château branlant, percé à jours de tous côtés; un couloir long et étroit, pratiqué dans le milieu, séparait une double rangée de cellules, chacune habitée par un ménage. Ces cellules n'avaient pour tout meuble qu'une natte ou deux, un pot de terre, un vase ou deux en faïence, et des sacs de farine de sagou. Les appartements des chefs, mieux montés que les autres, avaient aussi de plus quelques caisses ou corbeilles en feuilles de bananier ou de pandanus, où ils déposent leurs marchandises et leurs richesses. Dans une autre cabane qui semblait une sorte de harem ou de gynécée, je vis plusieurs femmes rassemblées dans une salle commune, et travaillant à divers ouvrages. Les unes lissaient des nattes, les autres pétrissaient de l'argile et en fabriquaient des vases de diverses grandeurs. Une d'elles chantait, tandis que les autres semblaient prendre plaisir à cette mélodie.

« Au milieu de toutes ces maisons alignées le long de la plage, il en est une qui frappa le plus vivement ma curiosité.

Elle se composait d'une seule pièce avec un toit triangulaire, ayant pour plancher six grosses poutres transversales, soutenues chacune sur quatre pieux solides ; il en résultait une sorte de colonnade de quatre rangs, dont chacun se composait de six poteaux. Tous ces pieux étaient sculptés en figures humaines, d'un travail grossier, si l'on veut, mais fort reconnaissantes. Dans ces figures toutes nues, la moitié, celles du rang extérieur, étaient du sexe masculin ; les autres, du rang inférieur, étaient du sexe féminin. Elles étaient toutes surmontées d'un turban ou d'un shako formant chapiteau; de sorte que leur assemblage avec les poutres supérieures présentait un ensemble d'architecture régulière. Tout ce que nous pûmes savoir de nos guides au sujet de cet édifice, c'est qu'il avait une destination religieuse. Du reste, aucune perche entaillée ne semblait y donner accès1.»

Le dessin qui accompagne celte description , (PI, II, 5), montre que ce curieux édifice, consacré au culte, est isolé des habitations, et que le plancher supporté par les pieux sculptés en cariatides est assez élevé au-dessus des eaux. Le toit repose sur le plancher, dont il n'est point séparé par

1 « Ces naturels ont une religion dont les hommages aux restes des morts semblent faire essentiellement partie. Ils prennent le plus grand soin de l'entretien des tombeaux, et déposent sur le tertre des offrandes et des statuettes bizarres. Quelques-uns de ces tombeaux, construits de roche dure de corail, ont des formes compliquées et symétriques. Ils ont des coussinets en bois, ornés d'espèces de têtes de sphinx, et présentent une analogie extraordinaire avec ceux qu'on trouve sous la tète des momies dans les nécropoles de l'Egypte. Les naturels ont aussi des fêtes funèbres, à la lueur des torches, sur la plate-forme de leurs cabanes. Là, après avoir présenté aux conviés des fétiches disposés autour d'une table à manger, et auxquels chacun d'eux adresse une harangue, les membres de la famille du défunt témoignent leur douleur en savourant des cochons grillés, des bananes, des ignames et des taros rangés sur des plats. »

des parois. Un trou pratiqué sur l'un des côtés de la couverture en chaume paraît être l'entrée de cette espèce de sanctuaire. Les Papous ont donc, ainsi que les anciens Gaulois, des maisons lacustres, consacrées à leurs dieux.

L'usage de sculpter les pilotis ne se rapporte pas exclusivement aux constructions religieuses; on le retrouve sur l'île de Célèbes, employé dans les habitations particulières. « Quelquefois les pieux qui soutiennent les maisons sont ornés de sculptures fort curieuses, représentant diverses effigies d'hommes, d'animaux ou de reptiles. A Tondano, j'en remarquai quelques-unes qui portaient des figures européennes, coiffées les unes d'un bonnet, les autres d'un chapeau monté. Quelques-unes de ces sculptures accusaient dans leurs contours un certain degré de goût et d'habileté déjà bien supérieur à celui des nations polynésiennes, où cet art ne se montre que dans son enfance. »

« Jadis toute la ville de Tondano était construite sur le lac, et l'on ne communiquait d'une maison à une autre qu'en bateau. Forts de cette position, en 1810, les habitants eurent des démêlés avec les Hollandais et voulurent secouer leur joug ; ils s'armèrent et furent battus. Ce ne fut pas sans peine qu'on en vint à bout; il fallut y porter de l'artillerie et construire des bateaux canonniers. Depuis ce temps, et pour éviter cet inconvénient, on a défendu aux indigènes de construire leurs habitations sur le lac. En effet, la ville s'agrandit sur la terre ferme, et, dans une promenade sur l'eau, je vis les ruines de leurs anciennes demeures. J'en vis aussi d'habitées, tellement vieillies qu'elles croulaient de toutes parts et menaçaient de tomber dans l'eau. M. Pieterman m'apprit qu'ils tiennent singulièrement à ces vieux édifices pourris, et qu'on a beaucoup de peine à les leur faire

abandonner pour en construire de plus solides : il se rattache à ce goût quelques idées religieuses. — Le nom de Tondano est un mot composé qui signifie hommes de Veau ou qui habitent l'eau. »

« Rien ne ressemble plus aux habitations pahidiennes du pays dans lequel je suis né, que traverse et que forme la Sèvre niorlaise avant de se jeter dans la mer ; et, sur une montagne placée presque sous l'équateur, je retrouvai, pour ainsi dire, les huttes, les roseaux et les eaux marécageuses du département de la Vendée. »

Dumont d'Urville dit aussi, en parlant des Arfakis, voisins des Papous de la plage du Hâvre-Doréï, que leur tribu tout entière, composée d'environ loO personnes, habitait deux immenses cabanes en bois, perchées sur des pieux de 50 ou 40 pieds de hauteur, dans lesquelles on montait par une pièce de bois entaillée. Cette pièce de bois se retirait durant la nuit et aux approches de l'ennemi. Chaque famille avait une cellule particulière, et chacune des cabanes ou

hangars contenait une vingtaine de cellules Plus tard, les

Arfakis se sont logés dans S ou 6 édifices plus petits, construits dans le même genre, mais moins élevés.

Les Papous, d'après le même auteur, ont pour parure des anneaux, des pendants en coquillages, en écaille ou en argent, et des peignes en bois à 3, 5 ou 7 dents. Leurs armes sont des arcs, des flèches et des frondes avec des boucliers étroits et longs pour la défensive. Leurs lignes, faites de chanvre, sont artistement tressées. Ils fabriquent des ustensiles, de la poterie, des nattes et divers petits coffrets, avec art et solidité. Ils ont un couperet d'acier employé à différents usages domestiques, et ils allument promptement le feu par le frottement d'un morceau de bois sur du bambou.

Leur forge se compose d'une pierre qui sert d'enclume et d'un soufflet consistant en deux cylindres de gros bambous disposés verticalement et munis chacun d'un piston pour refouler l'air. Ils ont des idoles en bois reproduisant l'attitude assise , dont la tête est parfois remplacée par un crâne humain.

On a prétendu que l'habitude de construire sur la mer ou dans les marécages répond à la nonchalence des indigènes, qui n'ont qu'une planche à lever pour se débarrasser des immondices ou des débris du ménage. Cette raison, à elle seule, serait insuffisante pour expliquer le choix de ces emplacements et ce genre de bâtiments d'un accès peu facile. Leur construction, loin de favoriser la paresse, demande bien plus de travail que celle d'une simple hutte sur terre ferme. D'autre part, il est évident que des cabanes perchées jusqu'à 30 et 40 pieds au-dessus du sol, et dont on retire après soi l'escalier mobile, a pour but de pourvoir à la sûreté de ses habitants. Ces huttes, malgré leur légèreté, rappellent les tours de refuge du moyen âge, dont l'entrée n'était accessible qu'à l'aide d'une échelle. La défense des habitants de Tondano contre les Hollandais , qui ne les soumirent pas sans peine, montre assez que les bourgades lacustres pouvaient résister avec avantage contre des peuples peu habiles dans l'art de la guerre. Toutefois, si le besoin de pourvoir à la sûreté personnelle parait avoir été le but dominant, on ne saurait méconnaître d'autres raisons tenant au climat et à la force de l'usage, qui fait encore préférer ces huttes délabrées à des habitations plus confortables. On a même vu que les idées religieuses ne sont pas étrangères à cette prédilection pour les demeures sur les eaux.

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