AMÉRIQUE
Après avoir constaté l'existence d'habitations lacustres en Europe, en Asie, et dans les îles de l'Océanie, il est naturel de se demander si les nombreux bassins du vaste continent américain n'ont pas été utilisés de la même manière. Il serait surprenant qu'il n'en eût jamais été ainsi, mais je manque de renseignements suffisamment précis pour oser affirmer avec certitude que ce genre de construction ait été répandu chez les anciens habitants de l'Amérique. On possède cependant quelques indices qu'il ne sera pas hors de propos de rappeler.
Chacun connaît la description que donne Cooper d'une construction lacustre sur le lac Ontario. Dumont d'Urville vit avec surprise une habitation toute pareille sur l'île Bornéo, mais la question est de savoir si le récit de l'illustre romancier est dû h l'imagination, ou s'il a transporté sur les bords du lac Ontario des usages empruntés aux Malais ou peut-être même à quelques Indiens de l'Amérique. C'est ce que les savants explorateurs du nouveau monde ne tarderont pas à nous apprendre.
L'histoire de la conquête du Mexique offre des données qui, bien qu'insuffisantes, touchent à notre sujet'. A l'époque de Cortez , la moitié de Tezcuco se trouvait dans le lac du même nom, et, à deux lieues de Mexico, environ 2000
* Les détails suivants sont extraits de L'Univers: Mexique et Guatemala, par de Larenaudière, et de l'Histoire de la conquête de Mexico, par Antoine de Solis, traduction française inédite de M. Louis Guebhardt.
maisons étaient fondées dans l'eau. Elles ne reposaient assurément pas sur des pieux, mais cet usage de construire dans l'eau peut remonter à une époque où le bois , n'étant pas remplacé par la pierre, exigeait l'emploi de pilotis.
L'emplacement de Mexico était un groupe d'îles basses et marécageuses que les Aztèques choisirent pour s'y fortifier contre leurs ennemis. Ils commencèrent par enfoncer des pièces de bois sur lesquelles ils élevèrent leurs demeures, qui consistaient en une légère charpente couverte de chaume, et dont les côtés étaient garnis de joncs et de roseaux. Telles furent, d'après les traditions, les origines de cette grande cité, qui commença par revêtir le double aspect du crannoge et de la bourgade lacustre. Dans la suite, les îlots voisins furent réunis par des digues palissadées, et, lorsque la ville eut pris toute son extension , elle était traversée de canaux et ne tenait à la terre ferme que par trois grandes chaussés coupées par des ponts-levis. On prétend même qu'elle avait plusieurs milliers de barques et de bateaux, sans compter les petits canots faits de troncs creusés qui sillonnaient l'intérieur de la cité. Mexico, au milieu des eaux , n'était pas sans rapport avec Venise , et ces villes sont à plus d'un égard , pour les temps modernes, ce que furent les cités lacustres pour les âges primitifs.
La tradition mexicaine ajoute que les Aztèques, après avoir trouvé une retraite sùrc, n'osaient cultiver les contrées voisines occupées par leurs ennemis, et que l'abondance du poisson ne leur suffisant pas, vu qu'ils manquaient de pain et de légumes, ils imaginèrent de construire de grands radeaux qu'ils couvrirent de terre et ensemencèrent. Sans accorder trop de valeur h ces récits populaires, on doit cependant reconnaître qu'ils ont conservé le souvenir de do-
maines artificiels tout pareils à ceux des Chinois, domaines qui, du temps de Cortez, avaient pris l'aspect de jardins. Les chroniqueurs espagnols décrivent en effet les jardins flottants du Mexique, formés de radeaux faits avec des branches d'arbres, des broussailles, des roseaux et des joncs enlacés les uns aux autres. On recouvrait ensuite ces radeaux d'un terreau noirâtre, dans lequel on semait des légumes. Des fleurs brillantes étaient cultivées avec soin, et, du milieu de la plus riche végétation, s'élevaient des cabanes entourées de magnifiques dahlias. Tels étaient les jardins flottants qui excitèrent l'admiration des Espagnols au jour de la conquête. 11 en existe encore de pareils sur le lac Chalco.
Il est difficile de dire si ces radeaux eurent jamais le caractère de bourgades, dans tous les cas ils pouvaient présenter des avantages réels sur des bassins dont l'exhaussement irrégulier des eaux amenait de temps à autre l'inondation de Mexico.