‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 63 sur 150 · ALIMENTS · texte numérisé non relu

ALIMENTS

antiquité, ce qui explique pourquoi le blé rôti joue un si grand rôle dans les sacrifices des dieux chez les peuples anciens.

» Outre la récolte du blé on faisait aussi des provisions de fruits. Les pommes et les poires conservées par la carbonisation avaient été coupées en deux et plus rarement en quatre, afin d'en faire des provisions pour l'hiver. Les poires, qu'on n'a encore retrouvées qu'à Wangen, appartiennent à l'espèce décrite sous le nom de achras. Elles sont petites et se rétrécissent vers la queue. Les pommes se rencontrent bien plus fréquemment, non-seulement à Wangen, mais aussi à Robenhausen et à Concise. Toutes se ressemblent par leur forme ronde et leur grandeur, qui est à peine celle d'une noix ; le cœur du fruit, contenant les pépins, est volumineux, et la queue s'épaissit vers l'extrémité. Ces queues n'étaient plus attenantes aux pommes, mais, comme on les a trouvées tout auprès, elles leur appartiennent certainement. Il existe dans nos forêts plusieurs espèces de pommes sauvages, et l'on s'accorde à envisager la plus petite comme provenant des Lacustres. Il est difficile de dire si ces arbres étaient cultivés ou si l'on en recueillait les fruits dans la forêt ; la première de ces suppositions est la plus probable. Quelquesuns des pilotis ayant été faits avec des troncs de pommier, il en résulte que ces arbres croissaient dans le voisinage des demeures, vu qu'à une époque ou le bois était abondant, on n'allait pas le chercher très loin. Le blé avait été importé de l'Orient, et il en a sans doute été de même de ces arbres fruitiers qui se trouvent encore à l'étal sauvage dans plusieurs contrées de l'Asie. On peut donc envisager les pommiers et les poiriers sauvages de notre pays comme ayant été introduites par la population lacustre, à laquelle remonte

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en particulier l'espèce ronde et petite qui vient d'être mentionnée.

» On n'a encore découvert aucune trace de la vigne, ni des cerises et des prunes, mais bien des noyaux de prunelles et des cerises à grappes (prunus padus). On a sorti du limon une grande quantité de graines de framboises et de mûres sauvages, de faines et de coquilles de noisettes.

» Le blé, les poires, les pommes et les fruits de la forêt étaient donc employés comme aliments, ainsi que les poissons, les produits de la chasse, la chair des animaux domestiques et le laitage. Le lait préparé en séret était sans doute conservé dans des vases exposés à la fumée. Il n'est pas rare de trouver des poteries percées de trous, disposés en rangées sur les flancs jusqu'à la base, dans lesquelles on ne pouvait mettre de liquide, mais qui étaient très propres à conserver le séret en permettant au petit-lait de s'écouler. Dans les contrées montagneuses, on l'enveloppe souvent d'une toile suspendue à la cheminée pour le faire essuyer et le préserver des vers; à la place de toile, on se servait vraisemblablement de ces vases à jours. »

La châtaigne d'eau (trapa natans) qui ne croit plus sur les lacs de la Suisse, a été découverte dans ceux de Zurich, de Moosseedorf , de Neuchâtel et dans le lac Léman1. Le fruit de cette plante, mêlé sur plus d'un point aux débris de l'industrie, était certainement aussi employé comme aliment.

Les os d'animaux contenant la moelle, ont été ordinairement brisés, et quelques-uns portent les marques de dents canines qui doivent être celles du chien , observation déjà

1 Communication de M. Alyih. de Candolle dans la séance générale de la Société vaudoise des sciences naturelles, à Nyon, en 1859.

faite en Danemark par M. le professeur Steenstrup. Jusques à présent, on n'a pas été aussi heureux que le savant danois pour constater les traces du sel employé dans l'assaisonnement.

Les débris de la cuisine sont assez nombreux pour se faire une idée des ressources alimentaires de la première population de l'Helvétie. Quant à la manière de prendre les repas, elle était assurément très primitive. Le sol ou le plancher tenaient peut-être lieu de siège et de table comme chez quelques sauvages. La poterie, d'après la forme des vases, parait avoir été réservée pour les mets liquides. On ne retrouve ni cuillers, ni fourchettes, et l'on peut supposer que chacun saisissait à deux mains un membre entier d'animal et le mangeait en mordant de même, ainsi que le faisaient les Gaulois dont parle Posidonius.

Industrie.

Les premières migrations d'Orient en Occident eurent pour résultat, comme je l'ai fait observer plus haut, de rendre impossible l'exploitation des métaux, en supposant que les émigrants les aient connus avant leur départ. Des connaissances inappliquées étant bientôt perdues, il fallut avoir recours aux matières qui pouvaient suppléer quelque peu à l'absence du métal ; dès lors la pierre joua le premier rôle dans l'industrie. Les familles qui s'avançaient, à travers mille obstacles, vers des régions inexplorées et dans des directions diverses, perdaient non-seulement toute communication avec la mère patrie, mais, dans leurs marches aventureuses et opposées, elles ne pouvaient pas même entretenir des rapports entre elles. Il en résultait que chacune

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(levait fabriquer ses instruments et pourvoir à tout ce qui lui ôtait indispensable. La nécessité des premiers moments devint plus tard un usage général ; de là, ces nombreux lieux de fabrique qu'on retrouve dans la plupart des pays de l'Europe. Il n'est guère d'emplacement lacustre du premier âge, en Suisse, qui ait eu quelque imporlance, sans qu'on y rencontre les traces de la fabrication, et quand on parcourt les musées d'antiquités nationales, il est facile de se convaincre que celles de l'âge de la pierre répondent en général à la minéralogie du pays où on les découvre1, ce qui ne veut point dire que des roches étrangères n'aient pu être importées par le commerce. Cette fabrication étant ainsi propre à chaque pays, on est cependant bien plus frappé de l'analogie des formes reproduites dans les contrées les plus éloignées que des variétés inhérentes â chaque peuple ; mais ces rapports sont encore plus surprenants quand on les observe entre les produits de la plus ancienne population de l'Europe et ceux des tribus contemporaines de sauvages ; alors, il devient évident qu'ils sont l'expression d'une loi naturelle découlant de l'unité de l'esprit humain, d'après laquelle l'homme satisfait de la même manière à ses besoins les plus pressants, indépendamment des temps et des lieux.

Les instruments du premier âge se retrouvent en très grand nombre avec les habitations lacustres de la Suisse. Celui dont l'usage a été le plus général est la hache qui présente ordinairement de fort petites dimensions. Le tranchant de ces pièces ne mesure que 15 lignes à 2 pouces. Leur longueur moyenne est de 5 à 4 pouces au plus. Les

1 Cette observation est surtout frappante quand on examine avec attention les musées du nord de l'Europe et lorsqu'on rapproche les roches employées de celles qui ont été utilisées dans d'autres contrées.

haches longues de 7 à 8 pouces sont rares, landis que dans le Nord, on en trouve de dimensions plus considérables. La manière de les emmancher offre d'assez grandes variétés, les unes se fixaient avec des ligatures à l'extrémité d'une branche coudée naturellement, d'autres entraient dans l'entaille du manche, laite en forme de mortaise, et plusieurs étaient assujetties à une emmanchure en bois de cerf qui s'adaptait au manche (PI. III). Diverses lames de silex étaient aussi consolidées dans la rainure du bois à l'aide de résine ou d'une espèce de mastic, comme le font encore quelques indigènes de la Nouvelle-Hollande. Les haches percées, en général un peu moins anciennes, demandaient certaines précautions pour consolider le manche sans faire sauter la pierre. Peut-être employait-on déjà le procédé qui s'est conservé jusqu'à nos jours dans la Bretagne française. Quand un agriculteur découvre une de ces pièces percées, il a l'habitude de passer dans le trou une branche d'arbre, qu'il ne coupe ordinairement qu'une année plus tard, en sorte que par son développement lent et naturel le manche se trouve solidement fixé à l'instrument. Les pièces comprises sous la dénomination de haches et de coins, présentent un tranchant plus ou moins arqué et quelquefois oblique.

La pierre a été employée pour des instruments de chasse et de guerre, pour des marteaux, des ciseaux, des tranchets, des scies, des couteaux, des racloirs, des espèces de poinçons et même pour des burins (PI. IV et V).

L'os était utilisé pour des armes de jet, des pointes en forme de stylet, des épingles à cheveux, des anneaux, des poinçons, des aiguillettes, des polissoirs, des ciseaux, et pour des espèces de tranchets qui ne pouvaient couper que des matières peu dures. Plusieurs de ces pièces servaient au

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travail des peaux et de la poterie. Des dents plantées dans l'extrémité d'andouillers faisaient l'office de polissoirs, d'autres ont été aiguisées en tranchets et en poinçons. Les bois de cerf étaient surtout employés pour des emmanchures et des poignées, mais aussi pour des marteaux, des pointes de lance, des poinçons et parfois pour de petits vases (PI. III à VII, 25 à 28).

Les armes destinées à la chasse ou à la guerre sont les poignards , les lances et les flèches, en pierre , en os ou en bois de cerf. On retrouve la massue en bois. La hache d'usage domestique devenait au besoin une arme. Il est vraisemblable que la fronde était connue. Les pierres brutes servaient aussi de projectiles. Le nombre considérable de cailloux répandus sur des emplacements auxquels ils n'appartiennent pas naturellement , permet de supposer qu'on les réunissait sur l'esplanade comme un moyen de défense; plusieurs d'entre eux, aux angles vifs, brisés par la main de l'homme, étaient tout à fait impropres à la fabrication d'instruments, mais, lancés par une main sûre, le coup porté était d'autant plus redoutable que le projectile pouvait faire incision * . Cette accumulation de pierres sur les esplanades contribuait en outre à la solidité de celles-ci qui avaient d'autant moins à redouter les coups de vent qu'elles étaient plus chargées.

La poterie consiste en une pâte argileuse peu compacte, pétrie avec de nombreux grains siliceux qui permettaient à l'argile de cuire sur le feu. Bien que les vases intacts de

1 M. R. Rikli pense que ces cailloux ont été brisés et rendus anguleux pour les employer à la défense des bourgades lacustres. — Die Pfahlbau- Alterthumer von Moosseedorf , im Kanton Bern. Von Alb. Jahn und Joh. Uhlmann. S. 43,

l'âge de la pierre soient fort peu nombreux, on possède assez de fragments pour reconstituer les formes principales qui sont entre autres celles du cylindre, du cône tronqué et de l'urne. Quelques-uns sont munis d'oreillettes percées d'un ou deux trous dans lesquels on ne pouvait passer qu'un petit cordon destiné à les porter ou à les suspendre (PI. VII, 30 à 33, 3b et 36). On trouve plus rarement le couvercle d'argile dont les bords, dépassant le col du vase, sont aussi percés de deux trous de chaque côté par lesquels passait également le cordon. D'autres, arrondis à leur base, manquaient de pied, mais on n'employait guère dans le premier âge ces nombreux supports circulaires, essentiellement propres à la période suivante. En revanche, on a recueilli sur quelques points des balles sphériques, pétries d'argile et de charbon, qu'on suppose avoir été des projectiles incendiaires. Ces fragments de poterie, ayant résisté à l'action des eaux pendant des siècles nombreux, ont été évidemment cuits au four, et chaque emplacement, de quelque importance conserve les restes de pièces déformées, indice certain d'ateliers voisins. L'art du potier était encore dans l'enfance, l'empreinte des doigts de l'ouvrier est restée sur bien des pièces. Le tour ne paraît pas avoir été fort répandu, il n'a pas du moins été employé généralement . Quelques ornements, faits sans doute avec les poinçons en os, consistent essentiellement en lignes parallèles et en zigzags; un vase deWangen (PI. VII, 35), le plus remarquable qui ait été découvert jusqu'à présent, porte un autre genre de dessin, imitant des tiges ou les nervures d'une feuille d'arbre.

On envisage comme des pesons de fuseau de petits disques ou des grains en argile percés d'un trou, ainsi que quelques pierres de même forme. Plusieurs de ces pièces ont pu servir

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d'ornements, de poids de filet ou être employées à d'autres usages, mais il n'en est pas moins probable que le fuseau était connu, si l'on tient compte des aiguillettes en os munies parfois d'un œil trop petit pour y passer une lanière ; le fil employé devait être tordu, et il est vraisemblable qu'il l'était à l'aide du fuseau. On a en outre trouvé à Robenhausen des cordons, selon toute apparance de cbanvre, d'une ligne d'épaisseur, formés de deux fils enroulés l'un autour de l'autre en torsade, et des restes de cordes, d'un pouce d'épaisseur, faites avec plusieurs bouts très fins de fibres d'arbre tordus ensemble.

La découverte de nattes ou grossiers tissus en chanvre ou en lin, qui a eu lieu à Wangen (PI. VII, 24), ajoute un nouvel élément à l'industrie du premier âge. Quoique ces débris révèlent un art encore très rudimentaire, on voit que l'homme n'était pas réduit à se couvrir uniquement des peaux d'animaux , mais il y a loin de ces vêtements à la saie aux couleurs éclatantes que portaient les Gaulois d'après le rapport de Diodore de Sicile.

Lors même que la tourbe et le limon des lacs ont conservé bien des débris qu'on aurait pu croire perdus pour toujours, il n'en est pas moins probable qu'un grand nombre d'objets ont disparu. On peut cependant conclure des cloisons en claie de leurs habitations que l'art de la vannerie n'était point ignoré. Les fragments de corbeille, trouvés à Wangen (PI. VII, 22), en sont une preuve suffisante. Les osiers ronds ou fendus, tressés avec le chaume, montrent déjà une certaine habileté dans ce genre de travail, dans lequel les Gaulois excellèrent plus tard au point d'exciter l'admiration des Romains.

Les objets de l'industrie primitive prosentent une certaine

variété dans une collection d'antiquités , mais quand on les rapproche des instruments innombrables produits par l'industrie moderne , dans toutes les branches de son activité, on est obligé de reconnaître leur extrême indigence et combien tout travail devait être difficile. Pas de fabrication sans une patience excessive. Les procédés employés étaient sans doute fort ingénieux, car l'homme en dehors delà civilisation n'est pointdépourvu d'intelligence. Toutefois la pierre ne pouvait être taillée qu'avec la pierre. Pour fabriquer une simple hache, on commençait par pratiquer, à l'aide d'une scie ou d'une lamelle en silex, des rainures dessinant la forme de l'instrument, puis la pierre, après avoir été dégrossie avec le marteau, n'obtenait son tranchant et son fini qu'en l'aiguisant et en la polissant sur une meule dormante. Les mêmes procédés ne pouvaient être employés pour toutes les roches. La taille du silex exigeait qu'on sût utiliser sa cassure conchoïdale, et l'on a peine à comprendre comment on détachait d'une pointe de flèche les derniers petits éclats qui en étaient enlevés. Souvent un coup malheureux brisait la pièce près d'être achevée, tout alors était à recommencer. D'autre part l'imperfection et les petites dimensions de ces instruments divers, obtenus par tant de labeur, excitent Tâtonnement à la pensée que c'était avec ces pièces qu'il fallait couper d'innombrables pilotis, ajuster les sommiers des esplanades, élever les cabanes et pourvoir à tous les besoins de l'existence, ainsi qu'à la sûreté personnelle. Abattre un arbre était tout un travail. Creuser un canot sur des troncs de chêne de 20 pieds de longueur et parfois même de 40 à 50 pieds demandait une peine exeessive. On utilisait, il est vrai, l'action dévorante du feu, en dirigeant la llamme sur le point entaillé avec des tubes ou des roseaux faisant l'of-

fice de chalumeau, ainsi que le font quelques sauvages, mais encore ce secours était-il bien lent.

Le feu a été dans tous les âges d'une utilité dont on méconnaît trop souvent la portée. Les traditions en font remonter l'origine à l'apparition de l'homme sur la terre '. D'après M. le docteur Flourens, l'homme appartient aux frugivores par sa constitution physique, mais c'est à l'aide du feu, qu'il devient omnivore 2. Le feu dissipe les ténèbres et les rigueurs du froid, il permet à l'homme d'habiter jusqu'aux régions glaciales. Il est d'un puissant secours dans les défrichements, et, sans le feu, l'industrie serait à peu près nulle. L'homme, une fois en possession de ce précieux élément, a dû le conserver avec le plus grand soin, mais il n'a pas tardé non plus à en connaître les terribles effets.

On comprend que le feu soit devenu l'objet d'un culte et qu'il ait eu ses prêtres et ses prêtresses pour veiller à sa conservation. Le feu sacré n'étant pas le seul à s'éteindre, il fallait pouvoir le reproduire. Comment l'homme arriva-t-il à connaître que le frottement de deux morceaux de bois de dureté différente donne l'étincelle, c'est ce qu'il est difficile de dire, mais ce procédé employé par les Mexicains et par de nombreuses peuplades modernes remonte à une haute antiquité. Il était déjà connu des anciens habitants de l'Europe, ce qui résulte du culte que les Germains vouaient à l'étincelle jaillissant de deux morceaux de bois, et il est infiniment probable que la population de l'âge de la pierre usait du même procédé.

1 Prométhée, qui passait pour avoir formé l'homme du limon de la terre, ravit le feu céleste pour en donner l'usage à l'être qu'il venait de créer. Dans la Genèse, la première mention du feu ressort indirectement de ce qui est dit de Tubal-Caïn, comme forgeron.

* De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe, par P. Flourens, Paris, 1855; pag. 127.

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