‹ Habitations lacustres des temps anciens et modernesChapitre 7 sur 150 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Le petit nombre des lacs de la France n'a pas permis aux premiers habitants des Gaules de construire leurs demeures exclusivement sur les eaux, mais on ne sait pas encore jusqu'à quel point les rives des fleuves ont suppléé à celles des lacs, ni quel est le nombre des bassins envahis par la tourbe depuis que l'homme a pénétré en Occident. Il est probable cependant que quelques-unes des découvertes remarquables faites par M. Boucher de Perthes, sur les bords de la Somme, proviennent d'habitations lacustres. Telle est l'opinion de M. Ch. Petersen, professeur à Hambourg, qui m'écrivait le 27 octobre 1858 : « On est sûr de reconnaître les constructions sur pilotis dans les faits énigmatiques des environs d'Amiens , où les bardeaux des toits étaient même conservés, ainsi qu'un fragment de planche.»

M. Boucher de Perthes a trouvé, en effet, près d'Abbeville, ' des débris de l'âge de la pierre, recouverts de couches d'alluvions et de tourbe, formées postérieurement à ces dépôts, enfouis à plusieurs mètres au-dessous du niveau de la Somme. Sur divers points, des madriers de chêne grossièrement équarris et disposés en planchers ou en plateformes à clairevoie, rappellent les esplanades des habitations lacustres de la Suisse. Il manque cependant l'indication de pilotis, mais ils ont pu passer inaperçus, vu la difficulté de

' Antiquités celtiques et antédiluviennes, par M. Boucher de Perthes, 1849, chap. X et XI.

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fouiller dans des tranchées de 8 à 12 mètres de profondeur, envahies par les eaux, qui ne pouvaient être enlevées qu'à l'aide de la pompe. La profondeur à laquelle se trouvent ces débris permet aussi de supposer que les demeures qui s'élevaient sans doute sur ces bassins, comblés plus tard par les alluvions et la tourbe , étaient construites sur des radeaux flottants, d'après l'usage des anciens Mexicains et des Chinois actuels, ce qui expliquerait l'absence de pilotis. Quoi qu'il en soit, les débris de l'industrie, trouvés avec ces planchers, sont fort pareils à ceux de la Suisse. Ce sont des haches en pierre , des gaines ou emmanchures en bois de cerf, parfois armées d'une dent de sanglier, des scies, des couteaux et de nombreux éclats de silex qui paraissent provenir de la fabrication des instruments , faite sur place. M. Boucher de Perthes a aussi découvert sur les mêmes points des poignards, des poinçons et des épinglettes en os ou en bois de cerf, des os calcinés et des charbons, débris du foyer. Les vases sont d'une argile grossière, pétrie avec de petites pierres ; quelques-uns portent à l'extérieur des marques du feu. Des noisettes étaient réunies en provisions abondantes, et les ossements d'animaux, souvent brisés, appartiennent en partie à l'urus, au sanglier, au cheval, au bœuf, au chien et au castor.

D'autres indices d'habitations lacustres, propres à la France, se rapportant à des âges postérieurs, seront mentionnés plus loin.

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IRLANDE

Crannoges ou îlots en bois.

M. Wilde, membre de l'académie royale de Dublin , découvrit en 1856, en Irlande, une île palissadée qui a été le point de départ des recherches que ce savant a publiées en 4857. Les travaux entrepris pour le dessèchement des marécages ont mis au jour beaucoup d'emplacements situés autrefois au milieu des eaux, et qui remontent eh général à la plus haute antiquité. Ces constructions, différentes de la plupart de celles de la Suisse , répondent cependant à des usages pareils, et donnent une idée de ce qu'étaient le? habitations qui s'élevaient sur les îlots d'Inkwyl et de Nussbaumen.

Les Irlandais donnent le nom de crannoge à des îlots rendus habitables par des constructions en bois. Les points le plus souvent utilisés dans ce but sont des bas-fonds de marne ou d'argile, inondés en hiver et à sec en été. Pour les rendre habitables, on les a recouverts soit de tiges de chêne, couchées horizontalement, soit d'une couche plus ou moins forte de pierres brutes , qui sont quelquefois disposées en mur sec le long de la rive, soit enfin de pièces de bois parallèles ou rayonnantes , placées au niveau des plus hautes eaux et consolidées avec des cailloux. Le pourtour de l'îlot, de forme généralement circulaire, sur un diamètre de 00 à 200 pieds, est entouré de pieux de k à 9 pouces de diamètre, plantés dans la vase, et dont la partie qui s'élevait au-des-

sus de l'eau était originairement garnie de branches entrelacées, paraissant avoir formé une espèce d'abri ou de rempart. Dans quelques cas, cette palissade extérieure est le produit d'une industrie plus avancée. On déposait sur le limon des sablières horizontales, sur lesquelles s'emboîtaient des poteaux perpendiculaires, unis à leur sommet par des poutres parallèles aux premières pièces. — Ces crannoges étaient mis en rapport avec la rive au moyen d'une jetée ou d'un pont sur pilotis, ou bien à l'aide d'un canot, qui gît actuellement dans la vase, vers la plupart de ces îlots. (PI. 11,4,3.)

On retrouve toujours au centre des crannoges les traces d'un foyer formé de plusieurs pierres plates ; sur les emplacements les plus considérables, il existe 2 ou 3 foyers distincts. Quelques-uns de ces établissements présentent des parties séparées par des rangées de pieux contre lesquels on a fixé des plateaux ou des planches. Ces espèces de chambres contiennent souvent une couche d'ossements qui mesure jusqu'à un pied d'épaisseur. D'autres fois ceux-ci remplissent des creux pratiqués dans le sol primitif, et sont recouverts par le lit de cailloux destiné à exhausser l'îlot naturel. Le nombre des ossements est souvent si considérable qu'on en a sorti jusqu'à mille quintaux d'un seul crannoge. Les espèces dont on retrouve les débris sont essentiellement le bœuf, le cochon, la chèvre , le mouton, le chien, le chevreuil, le renard et aussi le cheval et l'âne. Le grand élan irlandais et le bœuf aux cornes courtes, dont les races sont éteintes, ont été découverts sur quelques points.

La surface des crannoges offre de nombreux instruments des espèces les plus diverses, en pierre, en os, en bois, en bronze et en fer ; des vases d'argile, des pierres à aiguiser,

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des meules de moulin, des haches, des ciseaux, des couteaux, des pointes de lance et de trait, des poignards, des épées, des chaînes, des déhris de harnais de cheval et des ornements parmi lesquels se retrouvent aussi des coraux. Les canots en chêne , qui gisent dans le limon, sont pareils à ceux des emplacements lacustres de la Suisse.

On voit que l'occupation descrannoges a été de plus longue durée que celle des habitations décrites dans les pages précédentes. Des pilotis recouvrent souvent d'autres pilotis plus anciens. Des foyers sont étages à des hauteurs diverses, soit par affaissement, soit par le dépôt de nouvelles couches. Les débris de l'industrie furent engloutis successivement par l'action de l'eau et la formation delà tourbe. Tout montre que ces emplacements ont été occupés pendant des siècles nombreux. Leur origine remonte à l'âge de la pierre, époque pendant laquelle vivaient des animaux d'espèces actuellement éteintes. Les crannoges ont traversé l'époque du bronze, et longtemps après ils étaient encore en usage. Les annales irlandaises les mentionnent même très fréquemment, à partir du Vme siècle de notre ère jusqu'à l'an 1G10. D'après ces divers rapports, les crannoges étaient de véritables forts qui ont été parfois saccagés et brûlés, et que les coups de vent jetaient aussi à l'eau. Dans le comté de Monaghan, chaque chef avait son crannoge. La chronique les mentionne comme les défenses du nord de l'Irlande et comme des lieux de refuge où les chefs mettaient en sûreté leurs gens, leurs troupeaux et leurs trésors. M. Wilde pense que ces places isolées ont souvent été les retraites fortifiées de brigands qui s'y retiraient avec le bétail et le butin enlevés à l'ennemi *.

' Les détails précédents sur les crannoges sont tirés du 2e rapport sur les

Les crannoges paraissent ainsi avoir eu la même destination que les châteaux forts et les tours de refuge du moyen âge. Ils sont le fait d'un état social qui portait chaque chef à veiller à sa sûreté et qui favorisait le droit du plus fort. Dès que l'Irlande reçut ses premiers habitants, on éprouva sans doute le besoin d'avoir des retraites sûres contre les animaux sauvages, mais la destination primitive de ces îlots artificiels a pu recevoir plusieurs modifications dans le cours des siècles, suivant les diverses organisations sociales qui se sont succédé.

Si l'on rapproche à ce point de vue les habitations lacustres de la Suisse des crannoges de l'Irlande, on ne peut douter que ces constructions de l'ancienne Helvétie n'aient eu aussi pour but de faciliter la défense à une époque où il n'existait certainement pas une autorité assez fortement constituée pour protéger l'ensemble de la nation. Cependant les habitations lacustres de la Suisse se distinguent à plus d'un égard des îlots artificiels de l'Irlande. Ceux-ci ressemblent à des chàteaux-forts par leurs petites dimensions, tandis que les autres ont plutôt le caractère de bourgades ; le crannoge était surtout un fort réservé au chef ou une place de refuge occupée temporairement. Les habitations lacustres étaient de véritables établissements habités par la population riveraine, qui y construisait ses cabanes, y déposait ses approvisionnements et y exerçait son industrie. Les îlots artificiels, surtout propres à la défense, ont subsisté jusqu'au XVIIme siècle. Les bourgades lacustres n'ont pu. avoir une

emplacements à pilotis, publié par M. le Dr Ferrt. Keller, qui les a extraits de l'ouvrage de M. Wilde. — Voir aussi, On lake-dwellings of the early perwds, by W. M. Wylie.— The Ulster Journal of Archeology, july 1859, N°27, pag. 179.

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aussi longue durée, vu qu'elles répondent aux mœurs générales d'une population dont les usages primitifs devaient disparaître beaucoup plus anciennement.

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