DES MODES FUNÉRAIRES
d'immenses blocs qu'on recouvrait ensuite de cailloux ou de terre, et dans lesquelles le corps replié était placé contre les parois. Cependant on retrouve aussi dans le Nord la tombe à peu près cubique, construite sous le sol de même qu'en Suisse, d'où il résulte que le mode funéraire du premier âge consiste bien plutôt dans l'attitude donnée au défunt que dans la grandeur du monument élevé sur ses restes. Cette attitude caractérise les sépultures de la population primitive de l'Europe, tout comme l'embaumement est le trait saillant de l'inhumation chez les Egyptiens. Le cairn ou monceau de pierres et le tumulus gigantesque des Barbares sont réservés aux chefs ou aux puissants, de même que les pyramides aux anciens Pharaons, tandis que le peuple inhumait le plus souvent sous la surface du sol. Ces tombeaux fort nombreux en Europe, ne renferment d'une manière générale que les instruments de l'industrie primitive, et deviennent relativement rares après l'introduction du bronze.
Il est intéressant de retrouver les mêmes sépultures, avec l'altitude repliée, sous les plus anciennes substructions de Babylone1, et c'est évidemment du centre de l'Asie que ce mode s'est répandu en Europe et en Amérique, où il est encore employé par plusieurs Indiens et par les Patagons, après avoir été général dans l'ancien Pérou. L'Afrique conserve des usages identiques qui existent pareillement chez les Bassoutos et chez quelques Hottentots. L'attitude repliée apparaît ainsi comme le plus ancien mode funéraire qui ait passé de l'Asie dans les autres parties du globe.
Une simple statistique des sépultures primitives permet de reconstruire les premières voies de migrations, et cela d'autant mieux que ce mode a cessé fort anciennement d'ê-
1 Revue des Deux-Mondes , 15 octobre 1854.
tre général dans beaucoup de contrées. En Europe, où il est essentiellement propre à l'âge de la pierre, on le trouve surtout le long du littoral des bassins et des grands cours d'eau. C'est en recueillant tous ces vestiges du premier âge qu'on rétablit deux voies qui se détachent du Caucase d'où l'une parcourt les côtes de la Mer Noire et de la Méditerrannée, tandis que l'autre se dirige vers le golfe de Finlande et suit les rives des mers du Nord. Les premiers pionniers de continents inexplorés remontent ensuite les cours d'eau : le Rhône, pour arriver sur les bords du Léman; l'Elbe, pour s'établir jusque dans la Thuringe ', et ainsi d'autres fleuves.
Invasion des Celtes.
Dès que le bronze se répand en Europe, l'incinération devient d'un usage général. L'apparition d'un nouveau peuple répond évidemment à celle de ce métal. L'urne cinéraire, de même que la tombe cubique, se retrouve sous la surface du sol ou dans le tumulus, mais celui-ci, généralement moins élevé que dans l'âge primitif, ne recouvre plus guère de salle funéraire*. Quand on voit combien il est rare que le bronze
1 Les mémoires de la société des antiquaires de la Thuringe donnent la description d'un grand nombre de tombeaux du premier âge dans cette contrée. On voit encore, à trois lieues de Kœthen, vers le village de Grimschleben, de nombreux tumulus dont plusieurs ont été dégarnis de la terre qui recouvrait les salles sépulcrales. Ces salles, d'un aspect cyclopéen, ont été construites avec d'immenses dalles dont quelques-unes mesurent 15 pieds de longueur, 11 de largeur et 2 d'épaisseur.
* Les antiquaires du Danemark ont découvert plus d'une fois l'urne cinéraire à peu de profondeur sous la surface des grands tumulus du premier âge. On a là de véritables couches historiques dans lesquelles l'incinération
accompagne le premier mode d'inhumation, on doit reconnaître que l'envahisseur est resté maître du sol ; du reste il ne pouvait en être autrement de la part d'un peuple possédant des armes en métal, or ces armes sont celles des anciens Celtes qui n'inhumaient point leurs morts, mais les livraient aux flammes du bûcher. L'incinération étant une partie intégrante de leurs pratiques religieuses, et l'urne cinéraire devenant d'un usage général avec le bronze, il en résulte que le Celte n'est pas le premier habitant de l'Europe dans laquelle il a introduit les arts métallurgiques.
On ne saurait admettre que la population primitive, malgré la supériorité des Celtes, ait complètement disparu. Le vaincu a sans doute subi de grandes pertes, mais bien des familles n'en ont pas moins subsisté. Celles-ci ne tardèrent pas à être au bénéfice de l'industrie du conquérant, d'autre part leur individualité dut se perdre peu à peu, et leur religion finir par se confondre avec celle des Celtes, qui ont peut-être admis plus d'un élément de l'ancien culte1. Sur bien des points, les tribus primitives furent refoulées dans
est évidemment postérieure à l'inhumation. On a pu quelquefois introduire l'urne cinéraire dans les salles sépulcrales, mais ces dépôts exceptionnels, faciles à comprendre , ne sauraient infirmer la règle générale, tout comme il ne serait point surprenant qu'on découvrît parfois avec l'urne cinéraire des traces de l'industrie primitive qui ne disparut pas en un jour. Il n'est d'ailleurs point impossible que plus d'une famille celtique , nouvellement établie, ait dû emprunter les instruments du premier âge avant qu'on ait pu exploiter les mines de l'Occident sur une échelle suffisante pour approvisionner toute la population. Il ne faut pas non plus oublier que la pierre était devenue , chez plusieurs peuples , une matière sacrée pour les instruments du culte, et qu'elle a été placée comme amulette dans les tombeaux jusques dans les siècles chrétiens. Si quelque chose a lieu de surprendre , c'est que ces faits exceptionnels ne soient pas plus nombreux.
* C'est surtout par l'étude des monuments du culte qu'on peut se faire une idée de cette transmission.
des contrées inoccupées, et conservèrent plus longtemps leur genre de vie; c'est ainsi qu'on croit retrouver leurs descendants chez les Lapons rejetés à l'extrême Nord ; sur tel autre point, elles sont restées pendant un certain temps dans les lieux qu'elles occupaient, car le conquérant n'a pu envahir l'Occident en un jour, ni s'établir partout à la fois.
La Suisse occidentale est précisément l'une des contrées qui a échappé pendant plusieurs siècles à la domination du Celte, à en juger d'après les sépultures. On retrouve à Sion, à Verschiez, près d'Aigle, et à Chardonne, non loin de Vevey, des tombes du mode primitif, ornées d'objets en bronze. Celles de Verschiez étaient au nombre de plusieurs centaines ; les deux autres points sont loin d'être entièrement fouillés. Dans le canton de Vaud, que j'ai tout particulièrement exploré, les instruments de l'âge du bronze n'ont jamais été découverts jusqu'à présent avec l'urne cinéraire, ni dans des tumulus, mais je dois ajouter que plusieurs tombes s'éloignent quelque peu du mode primitif, en ce que les corps, au lieu d'être repliés sont étendus et couchés sur le dos ; toutefois, il est probable que la population de l'âge de la pierre abandonna peu à peu cette attitude étrange, car on a retrouvé dans une salle sépulcrale de la Suède un squelette étendu sur le dos au milieu des sarcophages cubiques. Dans tous les cas, l'absence de l'incinération pendant l'âge du bronze montre que les Celtes n'ont pas occupé la Suisse occidentale avant l'introduction du fer, avec lequel apparaît l'urne cinéraire.
Il n'existe pas, jusqu'à présent, de statistique assez complète des sépultures de la Suisse de langue allemande pour pouvoir indiquer avec précision les divers genres de tombeaux propres aux trois premiers âges, et cela de manière à
présenter un ensemble suffisant qui permette de juger du mode prédominant à chaque époque. J'ignore même si le sarcophage de forme cubique y a jamais été nettement observé, ce qui s'explique par le fait que les objets de l'âge de la pierre, provenant des sépultures, y sont d'une extrême rareté, malgré le grand nombre de ces pièces découvertes récemment dans les lacs l. Le bronze se trouve parfois à côté du squelette inhumé ; il doit en être ainsi vu la nombreuse population qui occupait les rives des lacs pendant le premier âge, mais je ne puis dire jusques à quel point l'incinération a été usitée avant l'ège du fer. Quoi qu'il en soit, les découvertes d'antiquités, au point où elles en sont actuellement, montrent que les habitations sur pilotis ont cessé d'exister avant l'introduction générale du bronze. Cet abandon, qui ne peut provenir uniquement de sinistres accidentels, s'explique tout naturellement par l'invasion d'une tribu celtique , devant laquelle auraient succombé les bourgades lacustres. Il est probable qu'à la suite de cette lutte, l'envahisseur s'est établi dans l'Helvétie orientale, et que l'indigène n'a pas pu relever les cités détruites, qui ent généralement disparu, à l'exception toutefois de celle du lac de Sempach et vraisemblablement de tel autre point dont on n'a pas encore retrouvé les traces.
' On ne peut donc pas dire que l'attitude repliée n'existe point dans la Suisse allemande , pendant le premier âge, aussi longtemps qu'on n'a pas constaté les sépultures primitives. On ne tardera pas à les découvrir sur les hauteurs voisines des habitations lacustres. Il est, du reste, à remarquer que les sépultures , à elles seules , donnent une idée fort incomplète de la population d'un pays. Si l'on ne possédait que les tombeaux de l'époque romaine, on ne se ferait pas une idée de la grandeur des établissements de cette époque. C'est en partant de ces considérations que j'ai pu constater, longtemps avant la découverte des habitations lacustres, l'existence de l'âge de la pierre en Suisse, d'après les tombes du canton de Vaud.
MÉM. ET DOCl.M. XVII. 20
ÔOb' INVASION
Peut-être faut-il attribuer à cette invasion la destruction des premiers établissements de Concise, d'Estavayer, de Corbières et du Pont de la Thièle ; dans tous les cas, les trois premiers ont été reconstruits pendant l'âge du bronze, mais à une plus grande dislance de la rive, comme si l'on avait voulu se placer hors de la portée des projectiles incendiaires. Aussi longtemps que l'homme n'avait à redouter que les attaques des bêtes sauvages, il suffisait de laisser, entre la rive et la demeure, un espace que l'animal ne put pas franchir d'un bond, mais lorsqu'on eut à se défendre contre des tribus ennemies, il devint prudent de s'éloigner du bord autant que la profondeur du blanc-fond le permettait. Ces reconstructions furent d'ailleurs facilitées dès qu'on posséda le bronze ; cependant, le soin qu'on mit à rendre l'abord moins facile avait évidemment la défense pour but1. Il est difficile de dire si les bourgades de Chevroux, de Bevaix, de Cortaillod, de Colombier et de Nidau, sur l'emplacement desquelles on retrouve des instruments en pierre, ont été saccagées en même temps que Concise. S'il en fut ainsi, il est certain qu'on les reconstruisit sur les mêmes emplacements, vu qu'ils ont été occupés pendant la deuxième période.
Quand on voit combien d'établissements ont cessé d'exister dans la Suisse orientale avant que le bronze soit devenu d'un usage général, et si l'on tient compte que les deux cités importantes de Concise et de Meilen ont été détruites au moment de l'introduction du métal, on est tout naturellement porté à attribuer ces destructions à l'invasion du peuple qui importa en Occident les arts métallurgiques. L'absence de
1 Indicateur d'histoire et d'antiquités suisses. Zurich 1859, pag. 63, note 1. - Habitations lacustres de la Suisse, par F. T. Lausanne, 1857.
l'urne cinéraire dans le canton de Vaud, avant l'introduction du fer, permet de conclure que l'envahisseur ne s'y est point établi pendant le deuxième âge. S'il en eût été autrement, et que ce fut le Celte qui eût relevé les bourgades lacustres des lacs deBienne, de Neuchâtel et du Léman, on ne comprendrait pas pourquoi il n'aurait pas agi de même dans les autres parties de la Suisse.
Il est possible que les observations auxquelles viennent de donner lieu les antiquités de la Suisse trouvent leur application et leur justification dans d'autres pays. On arrivera, par des recherches ultérieures, à constater que les cités lacustres ont été essentiellement propres à la population primitive, dont on découvrira sans doute les sépultures là où ces habitations ont subsisté dans les âges postérieurs. Quel que soit, du reste, le résultat des travaux qu'on est en droit d'attendre , il n'en est pas moins remarquable qu'un pays d'aussi peu d'étendue que la Suisse, dans lequel on retrouve, de Genève à Constance, les antiquités des trois périodes qui ont précédé la domination romaine, présente, dans l'âge du bronze, l'abandon général des constructions lacustres à l'orient et leur conservation à l'occident, de telle sorte que les démarcations fixées de nos jours par les langues allemande et française soient les mêmes que celles du deuxième âge; le bronze est abondant du Léman au lac deBienne; Inkwyl ' et Moosseedorf appartiennent à l'âge de la pierre. Cet abandon dans la Suisse de langue allemande est d'autant plus significatif que les usages de la première période ont été les mêmes dans
• D'après une tradition de pécheur, on aurait sorti du lac d'Inkwyl un vase en bronze. Quelques objets en fer, peut-être romains, ont été trouvés sur l'îlot. Quoi qu'il en soit, ce crannoge n'a laissé de traces positives de son occupation que celles de l'âge de la pierre.
tout le pays jusqu'à l'introduction du bronze. Pour qu'une révolution de ce genre se soit opérée dans la partie orientale, il faut qu'un nouveau peuple y ait imposé d'autres usages et que les riverains des lacs de l'occident aient échappé à sa domination. Il viendra du reste un moment où l'invasion d'un autre peuple se répandra sur tous les points du pays connu plus tard sous le nom d'Helvétie.
Industrie.
L'industrie de l'âge du bronze présente de tels rapports dans toute l'Europe, qu'on en a plus d'une fois cherché la raison dans le commerce que la Grèce et l'Italie auraient entretenu avec les autres pays, mais, à l'époque où le bronze a été introduit dans le Nord, le développement industriel du Midi n'était pas suffisant pour approvisionner l'Europe entière, et depuis qu'on a découvert, sur des points nombreux, des restes de fonderies en Suisse, en France, en Angleterre, en Allemagne, en Danemark et en Suède, on est obligé d'abandonner cette explication et de reconnaître que chaque pays avait ses ateliers de fabrication. L'analogie des produits de l'âge de la pierre est moins surprenante à bien des égards, parce qu'il est des formes naturelles qui,* avec les moyens limités dont on disposait, étaient nécessairement les mômes partout. Cette loi cesse d'être aussi absolue dès qu'on arrive à travailler le métal qui se prête à une beaucoup plus grande variété de formes et d'objets. Le tranchant ondulé des épées, les petites poignées, les nombreux anneaux, les grandes épingles à cheveux, les instruments en général et les motifs d'ornementation qu'on retrouve partout, portent un cachet de pa-
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rente qu'on ne saurait méconnaître. Dès l'apparition du bronze, les formes élégantes et les dessins striés sont les mêmes qu'à la fin de cette période. Le couteau de Concise et le celt de Meilen ont déjà atteint la perfection du genre. C'est donc en Asie qu'il faut chercher l'origine et les prototypes de cette industrie, qui se répandit de là sur toute l'Europe. Le peuple qui l'importa exploita les mines de l'Occident, et les débris de la première population ne restèrent pas étrangers à ces nouvelles connaissances.
Bien que les tribus de la Suisse occidentale fussent isolées entre le Jura et les Alpes, ces remparts naturels n'avaient point été un obstacle au commerce primitif, ils n'empêchèrent pas davantage d'établir des rapports avec le nouvel arrivant, pour obtenir par des échanges les produits de son industrie. Ces tribus s'approprièrent même ce genre d'art, et elles eurent aussi leurs fonderies dont il subsiste des restes, mais, subissant l'influence d'un peuple plus civilisé, elles reproduisirent, avec habileté cependant, les formes et '.es ornements celtiques sans leur imprimer de caractère particulier.
De même que la hache en pierre, de petites dimensions, avait été le principal instrument dans la première période, la hachette en bronze, connue sous le nom de celt, devint d'un usage très général. Elle présente, dans chaque pays, plusieurs variétés de forme ; celle qui prédominait chez les habitants de la Suisse occidentale exigeait un manche fendu pris dans les espèces d'ailerons du celt qui se recourbaient sur le bois.
M. Forel a retrouvé à Morges un moule de hache (PI. X, 45), d'après lequel on voit que les habitants de cette cité lacustre fabriquaient eux-mêmes ces instruments. Une fonderie, dont les restes sont conservés dans le musée de Ge-
310 INDUSTItlE
nève, existait aussi à Do vaine, près de Thonon l, sur la rive opposée du Léman, et je possède les culots en cuivre avec plusieurs celts d'un atelier découvert à Echallens. Ces derniers objets ne sont pas sans intérêt au point de vue de l'industrie, parce qu'ils montrent que le fondeur faisait sur place l'alliage du cuivre et de l'étain. Les culots sont en effet de cuivre rouge, tandis que le métal des celts est un bronze jaune. Je dois cependant ajouter que le cuivre rouge contient quelques atomes d'étain, ce qui provient des débris d'objets en bronze qu'on fondait de nouveau. C'est ainsi qu'un fragment de bracelet est pris dans l'un de ces culots, ayant été jeté dans le creuset au moment où la fonte commençait à se refroidir. Plusieurs celts portent encore les bavures du moule; d'autres sont des échantillons manques à la suite de soufflures qui ont endommagé le tranchant ou quelque autre partie de l'instrument. On voit donc que le cuivre et l'étain étaient importés séparément, et l'on aurait sans doute retrouvé les lingots de ce dernier métal si la découverte avait été faite avec plus de soin. La petite barre d'étain que MM. Rey et de Vevey ont sortie du milieu des pilotis d'Estavayer, ne laisse du reste aucun doute sur l'importation de ce métal sans être allié au cuivre.
L'art du mouleur a joué un grand rôle dans l'industrie du bronze, tandis que le fer réclame surtout le travail au marteau. Ce dernier instrument est cependant de première nécessité dans tous les âges. La pierre en a le plus souvent fait l'office à l'époque du bronze, et la pierre servait aussi d'enclume, comme c'est encore le cas chez les Papous et chez d'autres peuples modernes. Si la hache se coulait dans un moule et acquérait sa dureté, à l'inverse du fer, par un
* Voir plus haut la note 2 de la page 112.
de l'âge dl bronze. 311
refroidissement lent, on ajoutait encore au mordant du tranchant en le martelant, ce qu'il est facile de reconnaître sur plusieurs pièces qui portent nettement l'empreinte des coups de marteau. Cet instrument était parfois en bronze, mais ceux que M. le colonel Schwab a retrouvés sur le Steinberg sont de petites dimensions (PI. X, 4); le manche, entrant dans une douille longitudinale, devait être coudé comme celui du celt.
Plusieurs pièces ont servi de ciseau. Les couteaux étaient de forme élégante. Des pièces cannelées, en bronze coulé, paraissent avoir fait l'office de limes. Des tranchets et des poinçons nombreux servaient, entre autres, au travail des cuirs. Les aiguillettes, les aiguilles, les navettes à filet et les nombreux pesons de fuseau en argile témoignent que l'art de tisser, de coudre et d'employer le fil à des usages divers a fait de grands progrès depuis le premier âge. L'hameçon reproduit déjà les formes modernes. Le fil de bronze, souvent d'une grande ténuité, employé pour différents objets, n'a pu être obtenu que par la tréfilerie. La faucille était destinée à l'agriculture4, déjà connue précédemment, et les meules servaient à broyer le grain, de même que d'autres pierres, sur lesquelles on avait creusé un petit bassin, faisaient l'office de mortier.
L'habitant des cités lacustres de l'âge du bronze partageait le goût général des ornements personnels. Les anneaux destinés à la parure étaient nombreux et variés. On les retrouve,
i On en a fait souvent la faucille du druide ; mais, s'il faut en croire Pline, celle-ci était en or. Dans tous les cas la faucille en bronze est trop commune pour avoir été exclusivement un instrument du culte. On a retrouvé en Allemagne des enfouissements de 51 et de 90 faucilles sur le même point. Elles ont partout les mêmes formes et les mêmes dimensions.
dans les sépultures, passés aux jambes du défunt, aux poignets, au-dessus du coude, autour du cou et même sur la tête comme des diadèmes ' . Les épingles à cheveux sont aussi fort nombreuses ; quelques-unes ont des dimensions surprenantes et plusieurs portent des gravures exécutées avec beaucoup de goût. Les fibules sont assez rares. Des boutons simples ou doubles, en bronze, faisaient sans doute partie du vêtement. Des débris de petites chaînettes et des pendeloques, qui deviendront beaucoup plus communes dans l'âge du fer, se retrouvent sur quelques points, mais le principal ornement de la toilette consistait dans l'anneau et dans l'épingle à cheveux.
La destination de plusieurs objets est difficile à déterminer. Les uns paraissent avoir servi au jeu, comme les pierres discoïdes ; d'autres étaient peut-être des amulettes; plusieurs ont pu répondre à des usages qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous.
Les armes en bronze, découvertes dans les lacs, sont essentiellement l'épée, le poignard, la lance et la flèche. Cette dernière est assez rare. Il n'en est pas de même de la lance et du javelot. La lame du poignard, qu'on trouve plus fréquemment dans les tombeaux, est ordinairement très large vers la poignée à laquelle elle se fixait par des clous rivés disposés en arcs de cercle. L'épée, peu commune, était sans doute l'arme du chef. Elle se distingue toujours par sa petite poignée, caractère général en Europe, en sorte que la popu-
1 Cet emploi des anneaux pour la parure est propre à un grand nombre de peuples. M. le Dr Livingstone rapporte que, dans les parties de l'Afrique qu'il a parcourues, on rencontre des guerriers qui se couvrent les jambes de ces anneaux. La Kunst-Kammer, à Berlin , renferme divers bracelets modernes des Ethyopicns et des Cafres; plusieurs de ces ornements sont fort pareils à ceux qu'on trouve dans les anciens tombeaux de l'Europe.
lation de l'âge du bronze devait avoir une main plus effilée que celle des peuples qui ont envahi postérieurement l'Occident. Cette particularité est propre aux Hindous, aux anciens Mexicains et à d'autres peuples. Elle explique le peu d'ouverture des bracelets destinés au poignet, et probablement aussi les petites dimensions des instruments des deux premiers âges. Ces pièces indiquent plus de dextérité que de force physique de la part de ceux qui les maniaient. L'épée, propre à frapper de taille, mais surtout d'estoc, demandait une certaine connaissance de l'escrime. On a pas encore découvert dans les lacs de la Suisse des boucliers en bronze, ni les grands cors de guerre des tourbières Scandinaves, mais ces contrées, de même que l'Irlande, ont eu un développement tout particulier pendant l'âge du bronze, et bien que la plupart des objets rentrent dans le type général, certaines pièces ne se retrouvent guère que dans ces pays. Il en est du reste de même dans la Suisse occidentale, où la bourgade lacustre du Steinberg, près Nidau, offre une richesse et une variété d'antiquités qu'on n'a pas encore constatées au même degré sur d'autres emplacements. — Les moyens de défense ou d'attaque n'étaient certainement pas limités aux armes qui viennent d'être énumérées. La hache domestique devenait bache-d'armes. La massue, la fronde et des projectiles divers jouaient aussi leur rôle dans le combat.
L'or, employé avec une véritable prodigalité dans le nord de l'Europe, est très rare en Suisse à la même époque. Les objets de ce métal, trouvés sur le Steinberg, consistent en petites tiges enroulées en tire-bouchon pour l'ornement d'un collier, et en une fine lamelle cannelée, qui indique l'emploi du laminoir, connu à une haute antiquité, comme on peut s'en convaincre en examinant les riches dépouilles des tom-
beaux de la Crimée, réunies dans le palais de l'Hermitage, à Saint-Pétersbourg \
On envisage en général l'argent comme étant tout «à fait étranger à l'âge du bronze, on comprend qu'il ait été rare à cause des difficultés que présente l'affinage du minerai. Mais quand on le trouvait à l'état natif, ce qui n'était pas fréquent, il est vrai, il suffisait d'une simple fusion pour l'employer à des ornements. Telle est sans doute l'origine des deux bracelets en argent, découverts sur le mont de Charpigny près d'Aigle, avec des celts, des poignards et divers ornements tous en bronze. Quant au plomb et au zinc, on paraît avoir renoncé à les employer, soit parce que le premier était trop mou, soit parce que le second, se sublimant aisément, ne pouvait être allié au cuivre par les procédés connus à cette époque.
La poterie présente, dans sa composition, les mêmes caractères que celle du premier âge, les grains siliceux sont toujours mélangés à l'argile, ainsi que dans l'âge suivant3; mais les vases, de formes et de dimensions plus variées, trahissent le développement de l'art du potier. Le tour était connu. Le graphite recouvrait la poterie d'un vernis noir que l'action de l'eau, pendant des siècles nombreux, n'a pas toujours fait disparaître. Les ornements sont les mêmes que
1 M. Piccard, de Payerne , me faisait observer un jour dans ces collections une large lamelle en or assez longue pour avoir recouvert une ceinture, sur laquelle se reproduisaient, à intervalles parfaitement égaux , un défaut qui ne pouvait provenir que d'une paille à l'un des cylindres du laminoir, cylindre dont on peut ainsi mesurer la circonférence.
* Ce mélange qui donnait à ces vases, à ce que l'on croit, la propriété de cuire sur le feu se retrouve partout. On a utilisé, dans ce but , des roches concassées de diverses natures, suivant la minéralogie du sol. En Amérique, la poterie des Indiens est souvent pétrie avec des parcelles de coquillages.
de l'âge du bronze. 34a
ceux des instruments en bronze. Des vases de 2 à 3 pieds de de diamètre ont servi aux provisions de lait et d'eau potable, car on ne pouvait boire celle des lacs à cause de toutes les immondices qui tombaient des habitations. D'autres ont fait l'office de pot à feu, comme il est facile de s'en convaincre par la couche de suie qui recouvre encore les parois extérieures. Des poteries sont parfois tombées à l'eau avec les provisions de noisettes et de fruits à pépin qu'elles renfermaient. On y déposait même des instruments et des ornements, comme c'était le cas à Cortaillod où un vase contenait plusieurs faucilles avec des bracelets. On retrouve la gamelle, la tasse, la soucoupe et le gobelet. Quelques pièces sont de vrais joujoux d'enfant. La forme de l'urne n'est point rare, mais l'un des traits caractéristiques de cette poterie est le grand nombre de vases de grandeur moyenne, dont le fond arrondi ou terminé en pointe exigeait un support. Telle était la destination de ces nombreux anneaux d'argile, qui ne commencent à être d'un usage général que dans l'âge du bronze. Quelques supports reproduisent en creux la forme inférieure du vase, mais ils ont été beaucoup moins usités que les anneaux. Ceux-ci portent parfois les traces du feu, et servaient ainsi à cuire ou à maintenir chaud l'aliment qui y était contenu. La destination de ces anneaux ne peut être douteuse quand on les voit employés pour le même usage dans quelques contrées de l'Espagne et chez les Indiens des environs de Madras ', qui les placent sur le foyer ou sur la table pour y déposer celles de leurs poteries, dont le fond est arrondi ou sans pied. L'argile cuite était aussi utilisée pour des grains de colliers, des pesons de fuseau, des poids de
« Communication de M. Charles Verdan et de M. le général Elliott.
filet et, plus tard, pour des objets du culte comme les croissants du Steinberg.
La plupart des bourgades lacustres avaient leur fabrique de poterie, ce qui ressort des pièces déformées par la cuite, qu'on retrouve souvent sur les emplacements de pilotis, et que le commerce ne peut avoir mises en circulation. Quant au four ou foyer destiné à cuire les vases, il devait être sur la rive, ainsi que les fonderies, usage conservé chez les Papous de la Nouvelle Guinée, parce qu'un feu intense aurait présenté trop de dangers sur l'esplanade , au milieu de constructions en bois.
L'industrie prit un grand développement, grâces à l'introduction du bronze qui présente une supériorité incontestable sur les matières employées précédemment. La division du travail, en faisant de nouveaux progrès, contribua à perfectionner la fabrication. Chaque famille ne pouvait exploiter le minerai, le fondre , l'affiner et mettre le métal en œuvre, mais, dans chaque pays, il existait des ateliers dont on retrouve des traces.
Bien que la hache ait conservé ses petites dimensions, la coupe du bois devint plus facile. Quand on rapproche les entailles faites sur les pilotis des deux premiers âges, on voit combien la hache de bronze portait un coup plus sûr et plus net que celle de pierre. Les canots se creusaient plus rapidement. Le ciseau en métal facilitait la taille des mortaises, et , partant, l'assemblage des pièces de bois pour les constructions. Les habitations étaient sans doute plus solides, mais rien ne montre qu'elles aient changé d'aspect général. On ne peut dire si le bronze fut employé, en Suisse, pour labourer la terre, toutefois la fabrication des instruments aratoires put être améliorée, et la faucille fut un progrès réel pour