‹ Haeckel et la théorie de l'évolution en Allemagne (volume 2)Chapitre 17 sur 74 · L. DimONT · texte numérisé non relu

L. DimONT

trouve en relations. C'est un fait qui s'observe même dans les sociétés humaines.

Ces conséquences de la lutte servent à expliquer la formation d'espèces nouvelles. Quand plusieurs variétés d'une forme se sont produites, les variétés extrêmes sont celles qui ont le plus de facilité à exister, parce qu'elles se font une concurrence moins forte, tandis que les variétés intermédiaires succombent pour la raison contraire ; cette disparition des variétés intermédiaires est la véritable origine des espèces qui ne sont, à proprement parler, que des formes suffisanmient éloignées les uns des autres pour que la transition soit difficile à retrouver. On a quelquefois cherché un autre principe de distinction entre les espèces : on les a définies des formes qui ne peuvent se reproduire ensemble, ou dont les produits communs ne peuvent eux-mêmes^ se propager. Mais ces définitions sont en contradiction avec un grand nombre de faits : on s'appuie toujours sur les métis de l'âne et du cheval qui ne se reproduisent à la vérité que rarement. Mais c'est un fait exceptionnel, et en général les produits bâtards de deux espèces peuvent reproduire soit ensemble, soit avec l'une des espèces dont ils proviennent. Tels sont par exemple les leporides, issus du lièvre et du lapin, les métis du bouc et de la brebis {capr ovina), différents hybrides de chardon, de groseiller, etc.

Le fait du progrès ou du perfectionnement des espèces est prouvé par la paléontologie. Plus l'on pénètre profondément dans les couches terrestres, plus les formes qu'on y découvre sont simples et imparfaites. De môme que la divergence des caractères, le progrès résulte de la sélection naturelle et de la lutte pour l'existence. On en trouve la preuve jusque dans l'histoire de l'espèce humaine, où nous voyons chaque progrès dans la division du travail amener un progrès dans l'humanité elle-même et provoquer de nouvelles découvertes et améliorations dans chaque branche de l'activité humaine. L'histoire de l'humanité n'est que l'histoire de son développement progressif. Il est vrai qu'à chaque époque on voit des

races, des groupes d'individus reculer ou se jeter dans la voie d'un perfectionnement exclusif et partiel qui les éloigne, au lieu de les rapprocher, d'un progrès réel et complet ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en masse les hommes progressent et deviennent de plus en plus différents des singes anthropoïdes dont ils sont sortis.

Certains naturalistes, et notamment Baer, ont soutenu que le progrès et la division du travail étaient deux faits identiques. Cela est vrai en général, mais il y a plusieurs exceptions à cette identité. Ainsi la diminution du nombre des parties est quelquefois un progrès dans la conformation : la diminution des paires de pattes est un progrès dans l'organisation des articulés, et cependant il n'y a point là de division du travail. Il en est de môme de la diminution du nombre de vertèbres chez les oiseaux et les mammifères, du nombre des étamines dans les plantes. La centralisation produit aussi un progrès sans qu'une plus grande division du travail en soit la condition : un organisme est d'autant plus parfait que ses différentes parties sont plus complètement subordonnées à l'ensemble ; un cœur centralisateur est par exemple un immense progrès dans le système de la circulation du sang ; la condensation des masses nerveuses qui constituent la moelle épinière des vertébrés ou le cordon abdominal des articulés supérieurs est plus parfaite que la chaîne de ganglions des articulés inférieurs ou les ganglions disséminés des mollusques. Quelquefois les individus gagnent à perdre certains organes qui, par suite d'un changement dans leurs conditions d'existence, leur sont devenus inutiles ou même nuisibles : c'est ce qui explique comment des animaux supérieurs peuvent offrir des traces d'organes développés dans leurs ancêtres, et restant chez eux à l'état rudimentaire, sans qu'ils en soient moins parfaits ; un individu qui passe de la vie libre à la vie parasite n'a plus besoin d'yeux, et lorsque ces organes disparaissent il en résulte une quantité de matériaux alimentaires disponibles qui peuvent être employés à en fortifier d'autres ; dans la lutte pour l'existence les parasites chez

lesquels la vue se sera éteinte auront donc un avantage sur ceux qui la conservent et finiront par les supplanter. Il en est de môme des ailes de l'autruche et du casoar, devenues inutiles par suite de TaUongement des jambes. L'anatomie comparée prouve que tous les insectes actuellement vivants descendent d'une seule espèce munie de deux paires d'ailes et de trois paires de pattes ; or parmi les insectes actuellement vivants il en est un grand nombre chez lesquels une de ces paires d'ailes, quelquefois toutes les deux ont passé à Tétat rudimentaire ou même ont complètement disparu. Notons en passant que les organes rudimentaires sont une des plus fortes preuves en faveur de la théorie de l'évolution ; car cette théorie seule peut en fournir l'explication.

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