CLASSIFICATION GÉNÉALOGIQUE DES ÊTRES VIVANTS
trouve renfermée une aulre masse encore plus petile de la même matière, le nucleus. La cellule grandit, se multiplie par segmentation et de cette multiplication proviennent des agglomérations qui, au moyen de la division du travail et de la localisation des fonctions, produisent les formes diverses d'animaux et de végétaux. Quand les adversaires du transformisme trouvent incompréhensible qu'après des millions de siècles les organismes les plus compliqués soient issus des organismes les plus simples, on peut leur répondre que ce miracle s'accomplit à chaque instant sous nos yeux et dans un laps de temps infiniment plus court. Car le développement embryologique n'est que la récapitulation sommaire du développement paléontologique.
Puisque tous les êtres monocellulaires et polycellulaires proviennent également de cellules, il reste à déterminer d'où ces cellules elles-mêmes peuvent prendre naissance. Haeckel les fait venir des monères, corpuscules de la plus grande simplicité qui se puisse concevoir, déstructure indéterminée, dont la composition est aussi homogène que celle d'un cristal inorganique, et qui cependant offrent déjà les phénomènes de nutrition et de reproduction. Il se demande ensuite si toutes les cellules et monères dont sont sorties toutes les grandes classes d'animaux et de plantes descendent ellesmêmes d'une seule forme primordiale, ou bien s'il y a eu dès l'origine plusieurs formes dont les autres espèces sont sorties suivant plusieurs lignes parallèles d'évolution. Y a-t-il eu un seul ancèlre pour tous les animaux et végétaux? ou bien y en a-t-il eu un pour chacun de ces deux règnes? Les embranchements des animaux, les vertébrés, les articulés, les mollusques et les rayonnes descendent-ils d'une souche commune, ou bien correspondent-ils chacun à une espèce primitive de monère? Parmi les articulés, les arthropodes et les vers ont-ils des origines distinctes ou ne sont-ils que des branches cruneseuleetmâmesouche?Parmi les rayonnes, on peut faire la même question pour les échinodermesetles zoophytes. De môme parmi les végétaux, les phanérogames, les
in
il H
filirinées, les muscinées, les lichens, les champignons et les algues proviennent-ils d'autant d'espèces demonères ou bien d'une seule et même espèce ?
Tous les faits tendent à faire supposer que tous les végétaux ont une seule origine de même que tous les animaux. Haeckel va encore plus loin et soutient, avec Darwin, que les différents règnes descendent d'un même organisme primitif. Il ajoute toutefois que la différence entre le système monophylétiquc (de l'origine unique) et le système polyphylétique (des origines multiples) lui parait n'avoir que fort peu d'importance. Il peut se faire que des différences purement chimiques dans la composition des monôres aient servi de points de départ à des évolutions distinctes ; mais ces différences sont probablement trop légères pour être saisies par les moyens d'observation dont l'homme peut disposer. Il parait du moins probable qu'il n'y a qu'une seule origine pour tous les embranchements du règne animal, et une seule pour toutes les grandes classes de végétaux. Entre le règne végétal et le règne animal, Haeckel en admet un troisième qu'il appelle règne des protistes ou organismes neutres.
LE REGNE DES PROTISTES
Les organismes auxquels notre auteur a donné le nom de protistes présentent dans leur construction et dans leurs phémènes vitaux un tel mélange de propriétés animales et végétales que, depuis plus de vingt ans, on dispute sans résultat pour déterminer à quel règne ils appartiennent réellement. Comme la plupart sont à peine visibles à l'œil nu, on ne commence à les connaître complètement que depuis les derniers progrès apportés au microscope. Les botanistes et les zoologues se les disputent et leurs divergences d'opinion tiennent beaucoup moins à l'imperfection de nos connaissances qu'à la nature même de ces organismes. Ilaeckel, pour échapper à l'inconvénient de ranger parmi les plantes ou les animaux des êtres aussi douteux, a préféré en faire un règne à part.
L'arbre généalogique des protistes est enveloppé de la plus profonde obscurité. La combinaison de propriétés animales et végétales, le caractère indéterminé de la conformation et des phénomènes vitaux, un grand nombre de signes particuliers qui distinguent la plupart de ces êtres de tous les autres, empêchent de définir avec précision les rapports de
h. DUMONI. 6
parenté qui les unissent, soit entre eux, soit avec les autres règnes. Il peut se faire que les protistes ci-dessus désignés et beaucoup d'autres que nous ne connaissons pas représentent des tiges indépendantes qui proviennent par évolution d'autant d'espèces de monères engendrées spontanément. Mais la vérité est que nous ne savons rien de leur origine.
Dans sa monographie des monères, il a distingué huit groupes de protistes : 1° les monères ; 2° les protoplastes ou amœboïdes ; 3" les flagellâtes ; 4° les catallactes ; 5° les labyrinthules ; 6° les diatomées ; 7° les myxomycètes et 8° les rhizopodes. Comme la plupart de ces êtres ne sont guère connus que depuis peu de temps, il est à supposer que les découvertes de l'avenir en grossiront le nombre. Il est probable aussi que beaucoup d'espèces se sont éteintes sans laisser aucune trace fossile. On pourrait encore compter parmi les protistes, soit les phykochromacées, soit les fungus, soit les nocliluques; mais llaeckcl préfère ranger les deux premiers groupes parmi les végétaux, et le dernier parmi les animaux.
I. Les monères actuellement vivantes (protamœbes, protogènes, protomyxes, Ratlujbius Hacchelii, etc.), sont peut-être plus près des êtres inorganiques que des êtres organiques. Toute leur masse albumineuse est parfaitement homogène, et il est impossible d'y distinguer des organes différents. Elles paraissent être la forme primordiale des plastides végétales et animales ; c'est pourquoi il n'y a pas plus de motifs pour les ranger parmi les plantes que parmi les animaux. C'est encore pour la même raison que l'on pourrait les considérer comme une classe à part, aussi distincte des protistes que des deux autres règnes :
LE RÈGNE DES PROTISTES 103
Plantes primordiales Organismes neutres Animaux primitifs (Protophytes) (Protistes) (Protozoaires)
Montres végétales Montres neutres Montres animales
Monères primordiales
(Petites masses de protoplasma, produites
par génération spontanée)
II. — Les amœboïdes, qui comprennent les familles des amœbes proprement dites et des arcellides, n'offrent pas moins de difficultés. On les classe généralement parmi les animaux, sans savoir pourquoi. Les amcebes proprement dites sont, en effet, de simples cellules nues, et l'on retrouve des cellules nues aussi bien dans le règne végétal (cellules reproductives des algues, spores) que dans le régne animal (œufs des méduses siphonopbores). Les amœboïdes se distinguent des monères en ce qu'elles ont un nucléus ou noyau. La conlractilité du plasma qui les compose est une propriété de tout plasma organique, aussi bien dans le règne végétal que dans le règne animal. Quand une amœbe passe du mouvement à l'état de repos, il se forme autour d'elle une membrane, et dès lors elle ressemble aussi bien ;'t un œuf animal qu'à la cellule sphérique d'un végétal. Quand elle rencontre un corpuscule qui peut lui servir d'aliment, ce corpuscule détermine à sa surface une irritation, et le plasma s'écoule de manière à entourer le corpuscule, qui ne tarde pas à se dissoudre dans sa masse. Il est évident que les amœbes sont de simples monères, dans lesquelles une partie du protoplasma s'est condensée de manière à former un noyau. Indépendamment des amœbes nues (gymnamœbes), il y a aussi des amœbes à enveloppe (lépamœbes), entourées d'une membrane (nrcella) ou d'une coque pierreuse (difflugia).
III. — La nature des flagellâtes n'est pas moins douteuse. Ce sont des cellules munies d'un prolongement, en forme de fouet, au moyen duquel elles s'agitent dans l'eau. Dans leur
lOZi
jeunesse, elles ressemblent à des spores de fuous, c'est-à-dire à des éléments végétaux, tandis que plus tard elles se rapprochent des infusoires ciliés, c'est-à-dire des animaux.
IV. — Les catallactes ou magosphères sont une espèce de protistes, découverte par Haeckel lui-même, en septembre 1869, prés des côtes de Norvège, aux environs de Bergen. Ce sont des cellules ciliées, de la forme d'une poire, af°l mérées de manière à former une masse sphérique. A un certain moment, elles se séparent, descendent vers le fond de la mer, font rentrer leurs cils dans leur plasma, et deviennent semblables à des amœbes. C'est alors qu'elles se segmentent ; les nouvelles cellules ainsi produites s'agglomèrent à leur tour.
V. — Les labyrinthiiles, découvertes par Cienkowski sur des pilotis enfoncés dans la mer, ne sont pas moins intéressantes. Végétales par la forme, animales par le mouvement, elles ne sont, en fait, ni des plantes ni des animaux. Ce sont des cellules fusiformes, le plus souvent de la couleur du jaune d'œuf, agglomérées de manière à constituer un réseau irrégulier dans les mailles duquel elles tournent sur ellesmêmes.
VI. — Les diatomées sont des cellules microscopiques de formes élégantes et variées, habitant également dans la mer et les eaux douces, tantôt réunies et tantôt isolées, tantôt fixées et tantôt se mouvant circulairement, soit en glissant, soit en nageant, soit en rampant. Elles sont enveloppées d'une petite coque siliceuse, qui, par deux fentes, les laisse communiquer avec l'extérieur.
VII. — Les myxomycètes avaient été considérées comme des plantes et classées parmi les champignons, jusqu'au jour où de Bary prouva que par leur Mbde de développement elles se rapprochent plutôt des animaux inférieurs. Elles offrent, il est vrai, une sorte de poche arrondie, remplie de spores : mais de ces spores ne naissent point les cellules filamenteuses des véritables champignons ; ils produisent, au contraire, des cellules nues qui ressemblent d'abord à des flagellâtes, ram-
LE RÈGNE DES PROTISTES
peut ensuite à la façon des ameebes, et se réunissent enfin pour former des masses mucilagineuses, qui reproduisent une nouvelle poche remplie de spores.
VIII. — Les rhizopodes, dont la plupart vivent dans la mer, et quelques-uns seulement (Gromia, Acliniisphœrium) dans l'eau douce, sont enveloppés de petites coquilles, que l'on retrouve souvent à l'état fossile. De la surface de leur corps rayonnent des milliers de filaments mucilagineux, qui servent à la fois au mouvement et à la préhension des aliments. Ils se divisent en trois classes : les acyttariées, les héliozoaires et les radiolaires. Les acyttariées ont leurs coquilles disposées en forme de cloche ; par l'ouverture sort un faisceau de filaments. Les unes n'offrent qu'une seule cavité (Monothalamia), les autres en on( un assez grand nombre formant des compartiments divers (Pohjthatamia) ; ces compartiments communiquent les uns avec les autres par des portes, comme les appartements d'un palais : c'est parmi les Pohjthalamia que se range le plus ancien organisme qui nous soit parvenu à l'état de pétrification, YEozoon canadense.
Les héliozoaires sont dépourvues de coquilles, mais de leur plasma central rayonnent des milliers de filaments, comme dans les acyttariées. La matière cellulaire interne est différente de celle qui constitue l'enveloppe.
Les radiolaires ont leur partie centrale composée de plusieurs cellules et enveloppée d'une membrane dure : entre les filaments qui en sortent sont disséminées des cellules d'une signification énigmatique, contenant des granulations amylacées. Leur scfuelette, de nature siliceuse, est le plus souvent très-compliqué : tantôt il consiste en un treillis globulaire, soit simple, soit de plusieurs couches concentriques; tantôt il est en forme d'étoile et composé d'une vingtaine d'épines réunies au centre ; tantôt enfin il présente une multitude de compartiments, comme dans les polythalamiées. Tandis que les acyttariées habitent généralement le fond de la mer, rampant sur le sable, les pierres ou les plantes à l'aide de leurs appendices, les radiolaires nagent à la surface
de l'eau. Quelques-unes qui vivent en société forment de petites agglomérations de quelques lignes de diamètre ; celles qui vivent isolément ne sont point visibles à l'œil nu : leurs coquilles pétrifiées sont cependant réunies en certains lieux en telle quantité qu'elles forment de véritables montagnes, par exemple dans les îles Nicobar (golfe du Bengale), et dans la Barbade (Antilles).
La plupart des protistes ont, en somme, la faculté de se mouvoir ; mais on ne peut en tirer aucun signe caractéristique relativement au règne auquel ils appartiennent, car il y a des animaux qui manquent de cette faculté, tandis que de véritables plantes en sont douées. Haeckel attribue une âme aux protistes, aussi bien qu'aux animaux et aux plantes ; mais par ce mot âme, il n'entend pas autre chose que l'irritabilité de leur protoplasma contractile sous l'influence d'excitations mécaniques, chimiques, électriques, etc. Il leur refuse avec raison la pensée et la volonté ; mais nous ne voyons pas sur quoi il se fonde pour les considérer comme inconscients. Le caractère physiologique le plus important des protistes est que tous, sans exception, ne présentent que des phénomènes de génération asexuelle, tandis que chez les animaux et les végétaux, même de l'ordre le plus bas, la génération sexuelle alterne le plus souvent, suivant certaines règles, avec les procédés de segmentation, de gemmation et de sporogonie, etc. Par leur composition chimique, les protistes tiennent, pendant toute leur vie, le milieu entre les animaux et les plantes ; chez les végétaux, le squelette consiste ordinairement en cellulose sans azote, qui est une sécrétion du protoplasma azoté ; chez les animaux, au contraire, le squelette consiste ordinairement, soit en combinaisons azotées (chitine, etc.), soit en matière calcaire ; chez les protistes, le squelette est tantôt composé comme chez les végétaux, tantôt comme chez les animaux : chez un grand nombre, il est formé d'une matière siliceuse, qui se retrouve également dans les plantes et les animaux.
Au point de vue de la conformation, les protistes no dépas-
LE RÈGNE DES PROTISTES
sent pas les plus simples degrés d'organisation ; dans la plupart des plantes et des animaux, la forme fondamentale est pyramidale, ce qui est très-rare chez les protistes : les uns sont amorphes ou de forme irrégulière ; ceux qui sont géométriquement réguliers n'offrent que les formes les plus simples (promorphologiques) : cylindriques, ellipsoïdes, sphéroïdes, quadrangulaires, coniques, etc.
Revenons maintenant aux: deux hypothèses paléontologiques: si l'on admet l'hypothèse de l'évolution monophylétique, c'est-à-dire d'une origine commune de tous les organismes, Haeckel ne croit pas que même dans ce cas, les protistes puissent être intimement confondus, soit avec la série du développement végétal, soit avec la série de l'évolution animale ; il préfère les considérer comme des drageons, qui auraient immédiatement poussé sur les racines de l'arbre généalogique, ou plutôt comme formant un troisième tronc plus faible, issu des mêmes racines que le tronc végétal ou animal. Si l'on adoptait, au contraire, l'hypothèse polyphylétique, on aurait à supposer différentes espèces de monères, dont les unes seraient devenues des animaux ; d'autres, des plantes ; d'autres enfin auraient donné naissance aux différentes formes de protistes. L'état actuel des sciences naturelles ne permet pas de choisir d'une manière sûre entre les deux hypothèses, qui sont d'ailleurs également conciliables avec, la théorie de l'évolution. On reconnaîtra seulement que l'hypothèse d'une seule origine est plus simple et, par conséquent, plus philosophique : entia non sunt creata prœter necessitatem.
LE RÈGNE VÉGÉTAL
Le système de classification adopté par Haeckel pour le règne végétal est à peu près celui qui fut publié par Ad. Brongniart, en 18/|3 et 1850. 11 n'en diffère qu'en ce que Brongniart divise les phanérogrames en monocotylédones et dicotylédones et subdivise les dicotylédones en angiospermes et gymnospermes, tandis que Haeckel divise immédiatement les phanérogames en gymnospermes et angiospermes, et subdivise les angiospermes en monocotylédones et dicotylédones.
Haeckel distinguo dans les végétaux trois grandes divisions: les thallophytes, les prothallophytes et les phanérogames. Les deux premières réunies correspondent aux cryptogames de Linné, tandis que les deux dernières représentent, en opposition avec les thallophytes, les plantes à tige ou cormophytes d'Endlicher.
n , /i- -\{ A. Thallophytes.
Cryptogames (Linné) „ „ ., ,. , , i
V >{ B. Prothallophytes. Cormophytes(Endlicner) .
G. Phanérogames. )
Les thallophytes comprennent tous les végétaux dans lesquels les deux organes fondamentaux de toutes les autres
(LE RÈGNE VÉGÉTAL
plantes, la tige et la feuille ne sont pas séparés. Ce sont les amphigènes de Brongniart ; ils n'ont ni axe ni organes appendiculaires distincts. Leur corps n'est qu'une masse composée de simples cellules et que l'on désigne sous le nom de thallus. Ces végétaux paraissent être les seuls qui aient existé pendant les périodes laurentienne, cambrienne et silurienne dont les formations ont 70 000 pieds d'épaisseur et ont probablement duré, à elles trois, plus longtemps que tous les autres âges géologiques ensemble.
Les thallophytes se divisent en trois grandes classes : les algues, les champignons, les lichens. Les champignons et les lichens peuvent être réunis sous une division commune, celle des inophytes.
Les algues sont, au point de vue de la théorie de l'évolution, de la plus grande importance. Elles comprennent en même temps les plus simples de tous les organismes et des formes très-compliquées, depuis les différentes espèces de protococcus dont on pourrait faire tenir des centaines de milliers dans l'espace d'une tête d'épingle jusqu'aux maerocystes géants qui atteignent une longueur de trois à quatre cents pieds. D'après un géologue de Bonn, Friedrich Mohr, la plus grande partie des couches de houille proviendraient d'immenses quantités d'algues entassées dans la mer. Haeckel distingue cinq classes d'algues : 1° Les algues primordiales ou archéphycées; 2° les algues vertes ou conferves; 3° les algues brunes oufucoïdes; h" les algues rouges ou floridées ; et 5° les algues-mousses ou enaracées. Les archéphycées pourraient aussi être appelées protophytes; car elles sont les plus simples de tous les végétaux et doivent par conséquent avoir donné naissance à tous les autres ; on peut les rapporter à ces monôres végétales qui ont dû être produites par génération spontanée au commencement de la période laurentienne. Aujourd'hui encore vivent plusieurs espèces d'algues, les codiolacées, les protococcacées, les desmidiacées, les palmellacées, les hydrodictyes, etc., qui ne sont guère que de simples cellules : on peut encore compter dans ce groupe les phycochromacées
(chroococcacces et oscillarinées), à moins que l'on n'aime mieux les ranger au nombre des protistes. Les siphonées qui ont l'apparence de plantes d'un ordre plus élevé et dont quelques-unes atteignent une grandeur de plusieurs pieds, ne sont cependant, en dernière analyse, que de simples cytodes ou monéres sans nucléus, énormément développées.
A la classe des'fucoïdes appartiennent des espèces véritablement colossales; le Sargassum baceiferum qui produit, dans l'océan Atlantique, des bancs immenses ou prairies flottantes, est composé de millions de cellules, et cependant il n'est, au commencement de son existence, qu'une simple cellule, un œuf. Nous possédons quelques fucoïdes fossiles de la période silurienne, mais ces restes ne nous donnent qu'une très-faible idée du développement que devaient avoir pris les végétaux de cette espèce à ces époques primitives. On a aussi de la même époque des exemplaires d'algues rouges.
En somme, quelques-unes des monères nues qui s'étaient produites spontanément au commencement de la période laurentienne ont dû se transformer en cytodes membraneuses par suite d'un épaisissement du protoplasma à leur surface; de ces cytodes membraneuses se formèrent probablement des cellules végétales par la condensation de la portion centrale du protoplasma et la formation d'un nucléus ; ces cellules diversement modifiées, sont les arcbépbycées ; les autres espèces d'algues en sont dérivées. Les algues brunes et rouges paraissent n'avoir donné naissance à aucune autre forme du règne végétal ; mais des algues vertes sont sorties les mousses par l'intermédiaire des algues-mousses ou characées.
Les inophytes, qui forment la seconde classe des thallophytes paraissent être directement dérivés d'une autre espèce de monères que les algues, et n'avoir donné naissance à aucune autre forme végétale. Ils se distinguent des autres thallophytes et en même temps de toutes les plantes d'un ordre supérieur en ce que leur corps est composé d'un réseau de cellules filamenteuses, très-allongées et diversement en-
LE RÈGNE VÉGÉTAL
Irelacées ; la nature molle de leur corps les a empêchés d'être conservés à l'état fossile, ce qui ne doit être en aucune façon un argument pour contester leur existence aux époques les plus reculées. Les inophytes se divisent en champignons et lichens.
Les champignons (Fungi) ont une manière de se nourrir qui semblerait devoir les faire classer parmi les animaux plutôt que parmi les végétaux. Tandis que toutes les autres plantes produisent leur protoplasma par la synthèse de l'eau, de l'acide carbonique et de l'ammoniaque, les champignons vivent au contraire comme les animaux, d'une nourriture organique, de combinaisons de carbone qu'ils reçoivent toutes faites des autres organismes. Tandis que, dans la respiration, les autres plantes absorbent l'acide carbonique et exhalent de l'oxygène, les champignons, comme les animaux, absorbent de l'oxygène et exhalent de l'acide carbonique ; ils ne possèdent point la chlorophylle ou matière colorante verte qui est si caractéristique pour la plupart des autres plantes; ils ne sécrètent pas non plus des matières amylacées. Aussi un grand nombre de naturalistes les ont-ils considérés comme des animaux et notamment comme des éponges. Pourquoi Bâeckel ne les a-l-il pas mis au nombre de ses protistes ? Il n'en donne qu'une seule raison, qui nous paraît bien insuflisanle, c'est que les champignons se reproduisent par voie sexuelle. Haeckel se montre aussi très-indécis sur l'origine de ses organismes : tantôt il les présente comme dérivés ainsi que les autres inophytes des monères primordiales, tantôt comme des algues qui se seraient graduellement adaptées à une vie parasite. 11 nous est difficile d'admettre, comme il a l'air de le supposer, que certains champignons viennent des algues, et que les autres n'en viennent pas. 11 est contraire à la théorie de l'évolution de rapporter une seule espèce à deux origines distinctes.
Les lichens seraient, d'après les dernières découvertes, un mélange d'algues et de champignons. Leurs cellules vertes seraient des algues ; leurs filaments incolores seraient
des champignons. Ces divers organismes élémentaires seraient tellement unis et combinés, que les lichens résultant de ces mélanges se présentent à tous les yeux comme des individualités. Mais, si telle est l'origine des lichens, si les champignons eux-mêmes sont des algues transformées par le parasitisme, que reste-t-il pour servir de base à l'assertion de Haeckel que les inophytes (dénomination générique des lichens et des champignons) viennent directement de simples monères. Huxley a aussi fait observer combien les vues de Haeckel manquaient ici de précision : « M. Haeckel, dit-il, se demande lui-même s'il ne devrait pas ranger les fungus parmi les protistes. S'il ne le fait pas, les myxomycètes rendent impossibles de tracer une ligne de démarcation quelconque entre les protistes et les plantes. Mais, s'il le fait, comment séparer les champignons des algues ? Et cependant les herbes marines sont assurément des plantes sous tous les rapports. »
Sous le nom de prothallophyles, Haeckel réunit les plantes qui ont un axe et des feuilles sans avoir de fleurs. Elles sont caractérisées par un mode particulier de génération alternante : dans la première génération le végétal est semblable aux thallophytes et n'offre ni tige ni feuilles ; dans la seconde génération, au contraire, ces organes deviennent distincts. Toutefois les espèces les moins parfaites de mousses n'ont que la première forme de génération ; aussi pourrions-nous reprocher à Haeckel d'avoir pris pour caractère spécifique un fait qui n'est pas vrai de tous les individus de la classe ; pour être conséquent avec sa définition et la dénomination qu'il a choisie, il aurait dû ranger les formes inférieures de mousses dans les thallophytes.
Les prothallophytes se divisent en mousses et fougères.
Les mousses proviennent directement des characées ou algues-mousses. Les hépatiques, qui n'offrent qu'un simple thallus dans leurs deux générations, paraissent avoir dû immédiatement leur origine à des thallophytes. Les mousses foliacées ont probablement joué un rôle important dans l'his-
LE RÈGNE VÉGÉTAL 113
toire du sol en y maintenant l'humidité et par conséquent en le fertilisant. Les sphagnacées paraissent être dérivées d'une espèce de mousse foliacée.
Les fougères (filicinées) paraissent avoir été les végétaux dominants pendant toute la durée de l'âge primaire ; elles formaient alors d'immenses forêts. Tandis que dans les thallophytes et les mousses le corps entier est composé de cellules à peu près semblables les unes aux autres, on rencontre déjà dans les fougères ces cordons de cellules modifiées d'une manière particulière que l'on appelle vaisseaux ; c'est à l'époque devonienne que ce grand progrès dans l'évolution végétale se produisit pour la première fois. Haeckel fait descendre les fougères des formes inférieures des mousses hépatiques. Plusieurs familles , telles que les calamitées et les astérophyllitées, sont depuis longtemps éteintes. Aujourd'hui encore, les fougères atteignent quelquefois les proportions de grands arbres : dans les forêts chaudes et humides des tropiques on voit des fougères semblables à des palmiers qui nous donnent une faible idée des espèces dont nous retrouvons les traces fossiles dans les couches des formations houillères. Les sélaginées sont les plus complètement développées et marquent la transition des fougères aux phanérogames : celles qui subsistent encore aujourd'hui appartiennent à l'ordre des lycopodiacées dont quelques-unes ont jusqu'à vingt-cinq pieds de hauteur. Les formes fossiles sont encore plus grandes ; on en connaît qui ont de 40 à 60 pieds de longueur et de 12 à 15 pieds de diamètre au col des racines (lépidodendrées). Parmi les sélaginées, celles qui se rapprochent le plus complètement des gymnospermes, sont les sigillariées qui, en beaucoup d'endroits, forment la plus grande partie des couches carbonifères.
Laissons les forêts de fougères de l'âge primaire pour pénétrer dans les forêts d'arbres à feuilles aciculaires de l'âge secondaire, et passons des végétaux sans fleurs et sans graines aux végétaux phanérogames. Cet embranchement si riche, qui forme aujourd'hui la plus grande masse des végé-