LES DERNIÈRES ANNÉES
Sur la fin de l'année 1743, au début de laquelle les Londoniens avaient vu apparaître le splendide et très « biblique » Samson, et fait connaissance avec les beautés du Messie, Hsendel fut amené par les circonstances à composer de nouveau un grand Te Deum. La guerre de la succession d'Autriche, qui se continuait depuis près de trois ans sur le continent, avec la participation de l'Angleterre, n'avait, dit M. Streatfeild, aucunement touché l'imagination populaire, jusqu'au jour où la présence du roi George II sur le champ de bataille de Dettingen réveilla tout à coup en sa faveur les sympathies de son peuple. Des actions de grâces furent décidées pour la victoire dont il avait été le témoin, et en sa qualité de «compositeur delà Chapelle royale », Haendel reçut mission d'écrire la musique nécessaire. Ce fut le brillant et célèbre Te Deum de Dettingen, pour la composition duquel il acheva d'exploiter le Te Deum d'Urio, et qui fut solennellement chanté le 27 novembre 1743.
Comme s'il eût voulu se reposer de tant de créations grandioses, Hamdel prépara pour le carême suivant un petit ouvrage du genre à'Acis and Galathea : cantate, sérénade, opéra de concert, « oratorio profane », bref, l'une de ces œuvres de forme libre pour lesquelles n'existait pas alors et n'existe pas aujourd'hui de déno-
mination précise : Hsendel L'intitulait simplement the Stori/ of Semele, et l'avait composée sur un livret, ancien déjà, et inutilisé, de Congrève. Sémélé fut suivie, le 2 mars 1744, d'un véritable « oratorio », Joseph and his brelhren, qui ne réussit point, peut-être à cause de la prépondérance inaccoutumée des airs sur les chœurs, et de la monotonie qui en résultait. Le livret de F. Miller était partiellement emprunté à Métastase, dont le Giuseppe riconosciuto avait servi, peu d'années auparavant, pour l'une des meilleures compositions de liasse. Pour les auditions de 1745, Haêndel put se transporter dans la salle du King's théâtre, Haymarket. vacante par la fermeture de l'opéra italien que patronnaient ses adversaires. Ce fut dans ce local, où jadis avaient paru tant de ses œuvres dramatiques, qu il donna, le o janvier 1745. Hercules^ et le 27 mars, Belshazzar. Comme Sémélé, Hercules était une sorte de cantate dramatique, « a musical draina ». dont le livret, de Thomas Boughton, s'inspirait des Trachéennes de Sophocle, et dans laquelle étincelaient quelques morceaux d'une très grande beauté. Le poème de Belshazzar avait été écrit pour Hœndel par son ami Jennens. avec un luxe de littérature qui exigea la suppression de près de deux cents vers: or, Jennens croyait très fermement à la supériorité de sa poésie sur la musique de Haendel, et l'on ne peut s'empêcher de sourire en lisant les compliments dont le musicien se croyait obligé d'envelopper l'aveu de ses coupures : « Votre excellent oratorio m'a procuré un grand plaisir à le mettre en musique ; il m'a inspiré
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chaleureusement. C'est un noble ouvrage, vraiment grand, et pas commun. Il m'a donné l'occasion d'exprimer quelques idées très particulières, surtout beaucoup de grands chœurs... Je trouve votre oratorio très beau et sublime, mais il est réellement trop long ; si je devais tout mettre en musique, cela durerait quatre heures et davantage. J'ai retranché une quantité de musique, et j'ai préservé la poésie autant qu'il m'a été possible, mais il faut tout de même l'abréger... » Somme toute, Jennens n'avait point mal servi Hœndel en lui préparant le sujet de quelques descriptions musicales, dont la plus impressionnante, la scène du festin, se range parmi ses chefs-d'œuvre.
Tant de travaux d'un prix inestimable ne désarmaient pas cependant cette puissante part de la haute société anglaise qui s'était juré de perdre Hœndel. et qui, pour v parvenir, s'appliquait à faire le vide dans les salles où s'exécutait sa musique. Faute de souscripteurs, le maître ne put donner en 1744 que seize concerts au lieu de vingt-quatre, annoncés pour la saison, et, le 23 avril, toutes les économies résultant de ses gains précédents et de son voyage en Irlande se trouvant épuisées, il se vit acculé à la faillite. Sous le poids de cette nouvelle infortune, sa santé, de nouveau, s'altéra; les symptômes alarmants qui avaient précédé sa grave maladie de 1737 reparurent, et ses ennemis se réjouirent d'annoncer qu'il avait « quelque chose de dérangé dans le cerveau ».
Mais encore une fois, sa vigueur physique et morale devaient avoir raison de la fatigue et du décourage-
ment. Les événements politiques vinrent donner un « coup de fouet » à son génie, qui se réveilla plus fort, et surtout plus anglais que jamais. Dans la guerre civile qui déchirait les Iles britanniques et que venait de porter à son paroxysme le débarquement du prétendant Charles- Edouard en Ecosse, Hœndel prit hautement parti pour la dynastie hanovrienne contre les Stuarts. Il écrivit d'abord un chant guerrier « pour les gentlemen volontaires de la cité de Londres », puis, sous le titre de Occasional Oratorio, une sorte d'hymne patriotique, sur des paroles en partie détachées des psaumes de Millon et en partie de la Bible elle-même. Bon nombre de pages tirées d'Israël en Egypte figuraient dans la partition, où Hœndel n'avait pas omis d'introduire un élément direct de couleur locale, — et de succès, — par un morceau imité des airs de « bagpipes » écossais. La première audition eut lieu le 14 février 1746. La victoire de Culloden, remportée quelques semaines plus tard par le duc de Cumberland sur les partisans de Charles- Edouard, suscita dans Londres un enthousiasme dont Hœndel eut hâte de se faire l'interprète en composant Judeùs Macchabée. Le livret, de Thomas JMorell, était ouvertement destiné à « complimenter » le fils de Georges II, qui le comprit ainsi, et fit à l'auteur « un joli présent » ; la musique écrite, comme tant d'autres œuvres de lï.endel, dans un fougueux élan de productivité, frappa les auditeurs, dès la première exécution (1er avril 1747), par son caractère martial et sa puissance d'effet, à laquelle contribuait une instrumen-
LE M 0 M' U E.XT DE H .E N D E L , A W ESTMINSTER [D'après une gravure de Henné.)
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tation brillante et bruyante. L'àme toute remplie de passions guerrières, le publie approuvait ce que naguère il déclarait blessant pour ses oreilles, et sans s'inquiéter de l'anachronisme, trouvait même admirable que Haendel eût introduit dans son orebestration des bruits d'armes à l'eu. Ilsepeutque, comme l'a dit M. Streatfeild, les riches juifs de Londres aient aidé au succès de Judas Macchabée en patronnant une œuvre « dans laquelle était célébrée avec beaucoup de talent et d'éloquence la gloire de leur héros national ». Mais cet appui n'était que d'un jour. Si cet oratorio s'est établi dans la faveur de la nation anglaise, presque sur le même rangque le Messie et que Israël <'n Egypte, c'est dans la beauté et la variété des morceaux qui le composent et dans le caractère en quelque sorte populaire d'un certain nombre d'entre eux qu il faut en chercher la raison. Avec Alexander Bains et avec Joshua, composés tous deux en 1747 et exécutés le 9 et le 23 mars 1748. Hœndel ne retrouva ni l'abondante inspiration ni le succès de Judas Macchabée. 11 essaya, pour la saison suivante, d'une organisation nouvelle de ses concerts, qui en permettait l'accès à une assistance plus nombreuse et plus souvent renouvelée : au lieu de mettre les billets d'entrée en souscription par abonnement, et à des prix très élevés, il prit le parti de louer les places séance par séance, à bureau ouvert. Ce n'était pas ouvrir ses concerts au « peuple », qui n'en aurait eu alors ni le goût ni les moyens; mais c'était y faire pénétrer, auprès de l'aristocratie de naissance et de l'aristocratie de fortune,
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jusque-là sa seule clientèle, quelques représentants de la moyenne bourgeoisie, ou de ce qu'on nomma plus tard, en France, le « tiers état ». Bien lui en prit, car ce public, moins blasé et moins enclin au parti pris, lui fut aussitôt favorable. « Je n'ai jamais vu salle si pleine », écrit un témoin oculaire à propos de la première audition de Susanna; « l'on assure que la recette a été de près de 400 livres sterling'. » L'empressement des amateurs permit à Haendel de donner, dans la seule saison de carême 1749, Susanna, Samson, le Messie, chacun quatre fois, Salomo (nouveauté), trois fois, Hercules, deux fois. Salomo, dont le librettiste était encore une fois Thomas Morell, offrait une succession de trois tableaux variés dont le dernier, la réception de la reine de Saba, se terminait en concert et en fête et prêtait à de brillants déploiements de sonorités vocales et instrumentales.
A la même époque, Hœndel écrivit, pour accompagner le feu d'artifice tiré à l'occasion de la signature du traité de paix d'Aix-la-Chapelle, la suite de pièces pour orchestre d'instruments à vent connue sous le titre de Fire music, dont la seule répétition attira dans les jardins de Vauxhall une foule de plusieurs milliers de curieux. C'est encore de 1749 que date l'Antienne pour le « Foundling Ilospital » à propos de laquelle ses biographes insistent volontiers sur le plus noble trait de son caractère privé, sa grande générosité.
En arguant du prix élevé de ses abonnements de théâtre et de concerts, les ennemis de Ehendel s'appli-
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quaient à le faire passer pour avide et pour avare, — reproche dont ils connaissaient l'action sur l'esprit des classes moyennes. Or, s'il est vrai qu'il fût fort économe, — et c'était fort heureux pour lui, puisqu'il réussit trois fois à établir et rétablir sa fortune, et qu'il essuya ainsi deux faillites sans perdre courage, — il était en même temps très charitable. Il avait été l'un des fondateurs de la « Society of musicians » établie en 1738 par Festing et Greene pour former un fonds de secours aux veuves et orphelins de musiciens, et on le vit donner plusieurs auditions de la Fêle d Alexandre et d'autres ouvrages au bénélice de ce fonds, auquel par testament il légua 1.000 livres sterling-. La première idée de la fondation d'un hospice pour les enfants trouvés remontait également à 1738 et avait été en partie suscitée par l'apparition du célèbre roman intitulé Tom Jones; lorsque, après quelques années, ce projet charitable fut réalisé, la bourse de Haendel y aida grandement. En 1749 il lit don à la chapelle de l'établissement d'un orgue qu'il inaugura lui-même en 1750, et, à partir de ce moment, il donna chaque année dans le même lieu et à la même intention une exécution du Messie, qui procurait au « Foundling Hospital » une recette d'environ oOO livres sterling. En gratifiant l'hospice de la « bonne copie » qui a été mentionnée plus haut, il lui assura le droit, non exclusif mais formel, de continuer les auditions annuelles du chef-d'œuvre.
Theodora, qui fut exécutée pendant le carême de 1750, se distingue, entre les oratorios de Haendel, par son