ANNEES DE JEUNESSE: HALLE ET HAMBOURG
Saxon par le lieu de sa naissance, H®ndel descendait d'une famille d'artisans ou de petits bout^eois silésiens. Son grand-père, Valentin Hœndel, maître chaudronnier, était venu en 1609 de Breslau se ûxer à Halle, où il avait acquis le droit de bourgeoisie. Georges Htendel, le dernier de ses fils, qui fut le përe de l'illustre musicien, était né en 1622 et, de la profession de barbier, s'était élevé à celle de chirurgien, qu'il avait exercée au service des armées saxonne, suédoise et impériale. Quelques opérations heureuses, entre autres la guérison d'un homme qui avait avalé un couteau, mirent son habileté en évidence, si bien qu'en 1688 il fut nommé K valet de chambre et chirurgien du corps a de Jean- Adolphe, duc de Saxe, ClÈves et Berg. L'acte qui lui confère ce titre énumère ses obhgatlons, qui consistent il veiller sur la santé du prince et de ses enfants, dans tous les cas chirurgicaux, à se munir à cet eQet de bons et propres instruments et des substances que la nécessité exige, de fabriquer lui-même les drogues, emplâtres
et autres choses semblables, et de s'entendre avec les Il médecins du corps » pour le traitement à appliquer: en échange de quoi le duc promet de récompenser ses peines par « un certain hÔTiorariitm » dont le chifire n'est pas indiqué, et par le paiement ajuste priTC de ses médicaments. Etant donnée la pénurie fréquente des petits princes de ce temps, oh est enclin à supposer que l'emploi était surtout honorifique. Mais le titre sonnait bien et Georges Hfendel ne manqua peint de le faire inscrire sur la banderole enroulée autour de la lourde couronne de lauriers qui sert d'encadrement à son portrait gravé. L'effigie est celle d'un homme âgé, beaucoup plutôt laid que beau, aux traits accentués, à l'expression sévère. Des rapports écrits dépeignent le personnage comme obstiné dans ses desseins, rigoureux dans sa conduite, servlable à ses amis et bienfaisant aux pauvres. Il semble avoir été fier de la situation aisée et honorable qu'il occupait à Halle et qu'il ne devait qu'à lui-même. Depuis 1665 il était propriétaire de la maison à l'enseigne du Cerf jaune, où naquit, le 23 février 1683, son fils Georges-Frédéric, le futur musicien. C'était un enfant de son second mariage avec la fille d'un pasteur luthérien, Dorothée Taust, femme de « trempe solide » au physique et au moral, et dont l'oraison funèbre vante la piété et les vertus domestiques. Georges Hœndel, qui Evait soixante-trois ans au moment de la naissance de son illustre fils, mourut le li février 1697. Dorothée parvint à l'âge de quatre-vingts ans, et mourut aveugle en 1730.
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L'inflexible sévérité que l'on croit lire sur les traits du chirurgien de Halle se traduisit, dit-on, par une opposition formelle aux premières velléités de la vocation du compositeur. Bien décidé à ne donner à son fils qu'une profession de bon renom, il en voulait faire un juriste: aussi retrouvons-nous à l'entrée de la biographie de Hœndel les mêmes anecdotes qui embellissent l'histoire de maint artiste célèbre, et nous faut-il admirer le petit Georges-Frédéric s'exerçant la nuit, dans un grenier, sur un clavecin aphone. On doit supposer cependant que l'interdiction des études musicales ne fut pas absolue, puisque les mêmes auteurs rapportent qu'à sept ans le petit garçon joua de l'orgue en présence du duc de Saxe, lequel conseilla ou enjoignit au père de ne pas laisser se perdre de si belles dispositions. - Un maître fut donc donné à l'enfant, et le choix de ses parents se porta fort heureusement sur Frédéric- Guillaume Zachow, organiste d'une des principales églises de Halle, Âgé d'une trentaine d'années, regardé comme o très fort dans son art », et doué, en effet, tout ensemble, d'un grand talent de compositeur et d'une intelligence très vive d'artiste et de professeur. Mattheson nous apprend qu'aussitôt après avoir enseigné à son élève « les fondements de l'harmonie », Zachow lui fit lire et comparer les œuvres' des maîtres italiens et allemands dont il possédait une riche collection. Une telle méthode d'éducation critique était merveilleusement adaptée aux facultés d'assimilation de Hœndel et devait l'accoutumer de bonne heure à observer, à s'approprier
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et à fondre les parUcularités propres à chaque école. Zachow, en même temps, prëcliatt d'exemple, et celles de ses compositions que la curiosité des lùstoriens modernes a recherchées et dont un large choix a été publié par M. Max Seiffert, ont montré en lui le véritable instigateur du génie de son élève. Zachow mourut à quarante-neuf ans, en 1712, sans avoir eu la joie d'assister aux victoires définitives du jeune musicien dont il avait dirigé l'essor avec autant de clairvoyance et de sûreté que d'affection et de sollicitude.
A première vue, l'on serait presque tenté de remarquer les analogies qui rapprochent, à leurs débuts, Hœndel et Berlioz. Tous deux eurent pour père un médecin ou un chirurgien et pour maître un musicien ardent, hardi, épris de vastes descriptions sonores : Zachow est le précurseur de Hiendel, à peu près dans la mesure où Lesueur le fut de Berlioz. Mais l'éducation technique du musicien saxon fui autrement précoce et autrement complète que celle du grrand romantique français, et & l'âge où Berlioz s'essayait encore maladroiteinent à chercher des accords sur une guitare, Haindel avait déjà donné des preuves brillantes d'une virtuosité juvénile. Son premier voyage artistique s'accomplit vers 1696 et eut pour but Berlin, où le Grand Électeur i'écoula jouer de l'orgue et se montra tellement charmé de son exécution qu'il fil proposer au père de prendre l'enfant à son service et de l'envoyer h. ses frais en Italie, pour y l'erminer ses études musicales. Le vieux chirurgien efusa, par ûerté, dit-on, ne voulant pas que son fils
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revêtît de si bonne heure la livrée d'un prince, mais peut-être simplement par la continuation de son hostilité envers la carrifere d'artiste, ou parce qu'il sentait le poids de l'âge et qu'il lui en coûtait de voir s'éloigner son enfant. Il mourut & peu de semaines de là, avant même que Georges- Frédéric fût de retour de Berlin. A douze ans, le jeune musicien se trouvait libre de suivre sa vocation : libre autant qu'il pouvait l'être sous l'autorité de sa mbre et sous la pression d'une conscience droite et respectueuse des volontés paternelles. Iln'essaya point de quitter la voie où il se trouvait engagé, et, après avoir terminé ses classes au gymnase, il se fit inscrire, le 10 février 1702, comme étudiant, à la Faculté de droit, dans l'Université nouvellement inaugurée de sa ville natale.
Ce n'est jamais du temps perdu, pour un artiste, que celui où il apprend à regarder le monde par des fenêtres ouvertes sur différents points de vue. En continuant ses études littéraires, en fréquentant les cours d'une Faculté où professaient alors des maîtres renommés, Hiendel acquérait ia culture générale indispensable à la formation et à l'émancipation de son intelligence, que l'enseignement exclusif de la teclinique musicale et l'exploitation hâtive d'un talent de virtuose n'eussent pas suffi à largement développer. On ne dit pas cependant que le jeune étudiant se soit intéressé autrement que par devoir aux leçons qu'il suivait. Déjà la musique avait pris le meilleur de son âme, et les preuves qu'il donnait de ses extraordinaires dons de compositeur et d'exécutant
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étaient telles qu'à dix-sept ans, au dire de son ami Telemann, il passait pour un homme « important a dans son art.
A ce moment, la place d'organiste à l'église réformée de Halle, la Domktrcke, vint à vaquer. Le titulaire de l'emploi, plusieurs fois réprimandé, avait déserté son poste et emporté les recueils de psaumes notés, nécessaires au service. Il y avait urgence à son remplacement, urgence telle que, faute de rencontrer un musicien appartenant à la même confession, les Réformés annoncèrent à côntre-cœur que, par intérim, ils consentiraient à engager un i< sujet » luthérien. Hœndel se présenta et fut reçu « à l'essai, pour un an, » Sa nomination, datée du 13 mars 1702, n'est postérieure que d'un mois à son incription à la Faculté de droit.
Les fonctions qu'il assumait, aux appointements annuels de cinquante rheinthalers, allaient lui prendre la majeure partie de son temps et décider de sa carrière : car il ne s'agissaii pas seulement de tenir l'orgue le dimanche ; il fallait enseigner le chant et la musique aux élèves du gymnase des Réformés, composer et faire exécuter par eux, à la Domkirche et en d'autres églises où ils se transportaient, tout un répertoire de psaumes, de chorals, de cantates, spécialement appropriés à l'ordre de l'année liturgique. Chrysander estime qu'en douïc ou quatorze mois Haindel écrivit « certainement plusieurs centaines de cantates », ce qui eût été renchérir encore sur les exigences déjà fort grandes du service- Toujours est- il que ce fut pour le jeune musicien une période
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d'activité fébrile. Il composait « comme un dîahlo », dit-il plus tard, ce qui signifie vraisemblablement a à la diable »• Lorsque Mattheson le connut, à peu de temps de là, il le jugea très fort exécutant sur l'orgue, plus fort même que Kuhnau en fait de fugues et de contrepoint, et improvisateur merveilleux, mais médiocre « mélodiste », c'est-à-dire probablement peu difficile sur le choix ou la nouveauté des thèmes qu'il modelait à la hâte en des formes connues. Rien n'a été conservé de son abondante production religieuse de Halle ; rien du moins d'entier et de reconnaissable, car, selon sa constante habitude, Hsendel dut plus tard faire place, dans d'autres compositions, à des fragments ou à des souvenirs de ses premières partitions.
 l'expiration de son engagement, au printemps de 1103, soit de son propre mouvement, soit parce que les Réformés s'étaient procuré un organiste de leur secte, Heendel quitta la Domkircke, et, abandonnant du même coup l'étude du droit, s'en fut chercher à Hambourg un champ plus vaste d'action musicale.
La route alors généralement suivie pour aller de Halle à Hambourg passait par Halberstadt, WolfenbUttel, Brunswick, Hanovre. Il faut admettre avec Thayer que Haendel, influencé parle tableau que d'autres musiciens avaient pu lui faire de la culture delà musique à Brunswick et à Hanovre, ne manqua point de s'arrêter en ces deux villes et fit, dans la dernière, la connaissance de Steffani, Cette supposition s'accorde pleinement avec une conversation rapportée par Hawkins,
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auquel, bien des années plus tard, Hœndel avait raconté quelques souvenirs de jeunesse : a Lorsque je vins pour la première fois à Hanovre, lui dit-il, j'étais un jeune homme de moins de vingt ans. Je connaissais les mérites de Steffani et il avait entendu parler de moi. J'entendais quelque chose à la musique et je jouais assez bien de l'orgue. II me reçut avec beaucoup de bonté et saisit bientôt l'occasion de m'introduire chez la princesse Sophie et chez le fils de l'Électeur, en leur faisant entendre que j'étais ce qu'il aimait appeler un virtuose musicien... »
Du printemps de 1703 commencent donc les relations de Hœndel avec la maison de Hanovre et son maître de chapelle. Parti de Halle vers la fin de mars, il arriva, selon Matlheson, à Hambourg en juin ou en juillet au plus tard.
L'opulente cité des bords de l'Elbe n'était pas loin de paraître à quelques jeunes musiciens une Terre promise. Nulle part aux alentours ils ne pouvaient se croire plus à même d'ériger leur fortune par leurs mérites propres, l'organisation politique exceptionnelle de la « Ville libre impériale a et sa puissante aristocratie financière ne les mettant en face ni d'un prince à servir, ni d'une Cour à ménager, mais, chose partout inconnue, d'un public. Depuis un quart de siècle, l'on y voyait fonctionner un théâtre d'opéra allemand, créé jadis en vue d'une propagande religieuse et destiné à faire l'édification des foules par des spectacles bibliques, mais assez viL^ détourné de ce but moralisateur et abandonné, comme
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tes autres scënes lyriques de l'Europe, à l'art profane, à l'opéra diabolica. En même temps que se transformait le répertoire, le personnel et les habitudes d înterprélation s'étaient renouvelés, grâce surtout au séjour bref, mais fécond, d'un élève de LuUy, Jean-Sigismond Cousser. Tandis qu'auparavant des amateurs, des étudiants, des gens de métier, pour la plupart dénués d'instruction musicale, constituaient une troupe analogue à celle des Mystères du moyen âge, c'était maintenant à des chanteurs et à des instrumentistes expérimentés que se trouvait conGée l'exécution d'ouvrages d'une importance croissante.
Lorsque Hdendel arriva, l'Opéra de Hambourg avait pour chef un très grand musicien, Beinhard Keiser, qui le fournissait abondamment de partitions nouvelles. Le jeune organiste saxon s'engagea dans son orchestre comme second violon. C'est là qu'il connut Jean Mattheson, chanteur, claveciniste, compositeur, son aîné de quatre ans, qui se prit aussitôt pour lui d'une amitié très chaude et le patronna notamment chez l'ambassadeur d'Angleterre. Ensemble les deux camarades firent le voyage de Lubeck, où Buxtehude, devenu vieux, cherchait un successeur doublé d'un gendre : l'orgue leur plut, mais non la fille, et tous deux revinrent gaiement à leur point de départ. On ne vit s'écouler, d'ailleurs, guère de temps, avant que leur intimité fût troublée. Mattheson indisposa Hœndel par des critiques trop franches au sujet d'une Passion selon saint Jean, exécutée pendant le carême de 1704. Graduellement
i' amour-propre et l'irascibilité de chacun s'exaltèrent, 3i bien qu'un soir de décembre, une dispute'éclata entre eux, en plein théâtre, et se termina sur l'heure par un duel où Hiendel eût perdu la vie si l'épée de Matlheson ne s'étail brisée sur un bouton de son habit. II3 se réconcilièrent, el Maltheson chanta le rôle principal dans le Nero que son ami donna le 25 février 1705 : mais leur affection subissait- l'action dissolvante d'une rivalité professionnelle sans cesse ravivée par les succès de Hajndel.
La partition de Nero est perdue. On possède celle A^Almira, que Hœndel avait fait représenter dans la même saison, le 8 janvier 1705. C'est un document précieux pour la connaissance du talent de Htendel à vingt ans, et du style bizarre que Keiser avait mis en vogue à l'Opéra de Hambourg. Rien, certes, n'est plus contraire à nos idées modernes sur la musique dramatique que l'absurde mélange d'idiomes auquel se livrait Keiser, sans nul souci de la raison ni de l'effet, et uniquement pour faire parade de sa souplesse d'invention et de son habileté \ traiter les textes les plus divers. Hiendel emboîta le pas. Sous une étiquette allemande, au milieu de nombreux morceaux allemands, il plaça dains son Almtra quatorze airs en langue italienne. On ne s'occupait guère alors, & Hambourg, de créer un art national ; obtenir de beaux succès en écrivant de belle musique, tel était le but visé par Keiser; tel fut celui dont, à vrai dire, Hœndel ne devait pas, jusqu'au bout, se détourner. Il l'atteignit avec Almira, si pleinement,
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que Keiser en fut jaloux, et d'autant plus que le livret de cet opéra lui avait d'abord appartenu; trop occupé, et ne croyant trouver dans l'un dea jeunes musiciens de Bon orchestre qu'un rival inoiïensif, Keiser s'était, sans regret, défait de ce poème en faveur de Haendel ; la verve qui le surprenait, dans la musique i'Almira, et que le puldic applaudissait le détrompèrent. Par un mouvement d'orgueil froissé, il résolut de reprendre, sous de nouveaux titres, les livrets traités par Haendel, et de les remettre à la scène. Son échec fut notoire et précipita la ruine qui déjà menaçait son entreprise.
Bientôt Keiser n'eût pas d'autre parti à prendre que d'échapper par la fuite aux poursuites de ses créanciers. L'entrepreneur qui reprit en de mauvaises conditions le théâtre de Hambourg s'empressa de commander à Hœndel un opéra nouveau, Florindo und Daphné ; mais la façon dont il prétendait en assurer le succès par des mélanges burlesques découragea le musicien, qui n'attendit pas la représentation pour s'éloigner de la ville et de l'AUemagae.