‹ HaendelChapitre 16 sur 64 · a3 avril 1707. Voir Edward Dent : Alessandro Scarlatti · texte numérisé non relu

a3 avril 1707. Voir Edward Dent : Alessandro Scarlatti

pendant ce premier séjour. Lui-même devait être désorienté dans ce monde nouveau : il lui fallait le temps de se ressaisir. Sans doute écrivit-il seulement quelques cantates, dont Tune, d'un caractère dramatique, Lucrezia, fut plus tard populaire en Italie et en Allemagne ^ Le style en est encore presque tout germanique.

De Florence, il alla à Rome, pour les fêtes de Pâques, en avril 1707. Là non plus, le moment n'était pas très favorable pour lui. Le grand théâtre d'opéra, le Tor di Nona, avait été détruit comme immoral, dix ans avant, par le pape Innocent XII. Depuis 1700, les choses s'étaient un peu améliorées pour les musiciens ; mais en 1703, un terrible tremblement de terre avait désolé l'Italie et réveillé les inquiétudes religieuses^-. Jusqu'en 1709, c'est-à-dire pendant tout le séjour de Haendel en Italie, il n'y eut pas,

I. T, LI des œuvres complètes. On a prétendu que cette Lucrezia avait été écrite pour une Lucrezia, chanteuse de la cour de Toscane, qui révéla la première à Hsendel la beauté du chant italien, — et des Italiennes.

1. Dans toute l'Europe du commencement du xviii" siècle a passé comme une vague de piétisme. Les historiens n'ont guère fait attention qu'aux influences locales. C'est ainsi que l'on a attribué uniquement à l'influence de Louis XIV vieillissaût et de son entourage la recrudescence du sentiment religieux en France. Mais des phénomènes analogues se produisaient dans 1 Italie, dans l'Allemagne, dans l'Angleterre du même temps. Il y a de ces grands courants moraux, qui, sans que l'on puisse dire exactement pourquoi, parcourent brusquement tout le monde civilisé, comme un frisson de fièvre.

H.ï:ndel. a

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à Rome, de représentations d'opéra. En revanche, la musique religieuse et la musique de chambre étaient dans tout leur éclat, Haendel, pendant ces premiers mois, écouta, étudia la musique religieuse de Rome et tâcha d'en écrire de semblable. De cette époque datent ses Psaumes latins^. Il avait été aussi introduit dans les salons romains, grâce aux lettres de recommandation qu'il avait des Médicis. 11 s'y rendit fameux, par son talent de virtuose plus encore que par celui de compositeur. Il resta à Rome jusqu'à l'automne de 1707-.

Sans doute, il repassa par Florence, au mois d'octobre ; et c'est alors que parait se placer la première représentation de Rodrigo. 11 y avait presque un an que Haendel était en Italie. Il entreprit d'écrire un opéra en italien. Son audace fut récompensée. Rodrigo réussit. Hasndel y gagna la faveur du grand-duc et l'amour de la première chanteuse, Vittoria Tarquini^ Fort de cette

1. Un Dixit Dominus est date- du 4 avril 1707. Un Laudate pueri, du 8 juillet 1707.

2. Une lettre d Annibale Merlini à Ferdinand de Médicis, récemment publiée par M. Streatfeild, montre que le 24 septembre 1707, « le Saxon fameux » (« t7 Sassone famoso »), comme on appelait déjà Hajudel, se faisait encore entendre dans les soirées musicales de Rome.

3. C'est M. AdemoUo, dans un article de la Niiova A/itologia (16 juillet 1889), et M. Streatfeild, qui ont rétabli le véritable nom de la chanteuse de Rodrigo. Ainsi, a été détruite la légende romanesque, accréditée depuis Chrysauder, de

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première victoire, il s'en alla tenter la chance à Venise.

Venise était alors la métropole musicale de l'Italie. Elle était en quelque sorte la patrie de Topera. C'était là qu'un demi-siècle avant, s'était ouvert le premier théâtre public d'opéra, et depuis, quinze autres théâtres d'opéra. Là, pendant le carnaval, jouaient, chaque soir, sept théâtres d'opéra. Chaque soir, se tenait aussi une Académie de musique, c'est-à-dire une réunion musicale, et parfois deux ou trois par soir. Chaque jour, dans les églises, des solennités musicales, des concerts qui duraient plusieurs heures, avec plusieurs orchestres, plusieurs orgues, plusieurs chœurs en écho ^ Et le samedi et le dimanche, les fameuses Vêpres des Hôpitaux, ces Conservatoires de femmes, où l'on élevait pour la musique des orphelines, des enfants trouvées, ou tout simplement les filles qui avaient de belles voix : elles donnaient des concerts d'orchestre et de chant, pour lesquels tout Venise se passionnait. Venise baignait dans la musique ; la vie entière

l'amour de Hacndel poui- la fameuse Vittoria Tesi. Celle-ci n'avait que sept ans en 1707, et elle ne débuta qu'en 1716.

I. Parfois à San Marco, six orchestres : deux grands dans les galeries des deux grandes orgues ; quatre moindres, distribués deux par deux, entre les bas côtés, chacun avec deux petites orgues.

en était tissée. C'était une volupté perpétuelle.

Quand Haendel arriva, le plus grand des musiciens italiens, Alessandro Scarlatti, venait de faire jouer au théâtre San Giovanni Grisostomo son chef-d'œuvre : Mitridate Eiipatore, un des rares opéras italiens, dont la beauté dramatique égale la beauté musicale. Alessandro Scarlatti était-il encore à Venise, lorsque Hœndel s'y trouva ? On ne sait ; mais en tout cas, ils devaient se rencontrer quelques mois plus tard, à Rome ; et il semble que dès cette époque, Haendel se soit lié d'amitié avec le fils d'Alessandro, Mimo (Domenico)\ 11 fit aussi à Venise d'autres rencontres, qui devaient changer sa vie : le prince de Hanovre, Ernest-Auguste, et le duc de Manchester, ambassadeur extraordinaire d'Angleterre à Venise. Tous deux étaient passionnés mélomanes, et s'intéressèrent à Haendel. Les premières invites qui lui furent faites pour venir à Hanovre et à Londres, datent sans doute de là.

Mais si le voyage de Venise ne fut pas inutile pour l'avenir de Haendel, pour le présent il lui rapporta peu de chose. Haendel ne put rien

I. Mainwai'ing a conté que Haendel arriva incognito à Venise, et qu'on le reconnut dans une mascarade, où il joua du clavecin. Domenico Scarlatti se serait écrié que ce ne pouvait être que « le célèbre Saxon, ou le diable ». Cette histoire, qui montre quelle était déjà la célébrité de Haendel comme virtuose, s'accorde assez bien avec le goût des mystifications, qui était dans sou caractère.

faire jouer sur l'un des sept théâtres d'opéra'. Il fut plus heureux à Rome, où il était de retour, au commencement de mars 1708'. La renommée de son Rodrigo l'y avait précédé. Tous les mécènes d'Italie se faisaient maintenant honneur de le recevoir. Il fut l'hôte du marquis Ruspoli, dont les jardins sur l'Esquilin servaient de lieu de réunion à l'Académie de rArcadie\ Haendel se trouva introduit parmi tout ce que l'Italie avait de plus illustre dans les lettres, dans les arts et dans l'aristocratie. L'Arcadie, qui réunissait en une confraternité spirituelle les princes et les artistes ', comptaitparmi ses membres Alessandro Scarlatti, Arcangelo Gorelli, Bernardo Pasquini, et Benedetto Marcello \ La

I. Ce fait, qui paraît établi par les recherches récentes, contredit la thèse de Chrysander, suivant laquelle VAgvippina de Hœndel aurait été jouée, au commencement de 1708, à Venise. Tous les documents du temps s'accordent à placer la première représentation à\4grippina à la fin de 1709, ou au commencement de 17 10.

i. Une cantate autographe de Hœndel, qui se trouve à Londres, est datée de « Rome, 3 mars 1708 ».

3. Cette Académie avait été fondée en 1690 à Pvome, pour la défense et illustration de la poésie populaire et de l'éloquence.

4. Parmi les « bergers » de 1 Arcadie figurent quatre papes : Clément XI, Innocent XIII, Clément XII, Benoît XIII, presque tout le Sacré Collège, les princes de Bavière, de Pologne, de Portugal, la reine de Pologne, la grande-duchesse de Toscane et une foule de grands seigneurs et de grandes dames.

5. Scarlatti, sous le nom de Terpandro ; Corelli, sous celui de Arcimelo ; Pasquini, de Protico ; Marcello, de Driante.

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même société d'élite se retrouvait aux soirées du cardinal Ottoboni*. Tous les lundis, au palais Ottoboni, comme aux réunions de TArcadie, on donnait des concerts et des récitations poétiques. Le cardinal-prince, surintendant delà chapelle pontificale, avait à son service le premier orchestre d'Italie" et les chanteurs delà Sixtine. A l'Arcadie se faisaitaussi entendre un orchestre nombreux, sous la direction de Corelli, de Pasquini ou de Scarlatti. On s'y livrait à l'improvisation poétique et musicale : ce qui provoquait des joutes artistiques entre poètes et musiciens ^.

Haendel ne fut pas inscrit à l'Arcadie, parce qu'il n avait pas encore l'âge réglementaire : vingt-quatre ans.

1. Le cardinal Ottoboni était un Vénitien, neveu du pape Alexandre VIII. Bon prêtre, très bienfaisant, mécène fastueux, dont les prodigalités étaient célèbres jusqu'en Angleterre, où Dryden les glorifiait en 1691 dans le prologue de King Arthur de Purccll, il était grand dilettante et avait écrit luimême un opéra : // Colombo overo llhdia scoperta (1691). Alessandro Scarlatti mit en musique son libretto de Statira, et composa pour lui sa Rosaura et son Oratorio de Noël. Il était surtout intime avec Corelli, qui habitait chez lui.

2. Corelli tenait le premier violon, et Francischiello le violoncelle.

3. A une réunion de l'Arcadie, en avril 1706. Alessandro Scarlatti se mit au clavecin, tandis que le poète Zappi improvisait uu poème. A peine Zappi avait-il fini de réciter le dernier vers, que Scarlatti exécutait la musique qu'il venait d'improviser sur ces vers. — De même, chez Ottoboni, Hœndel improvisa plusieurs cantates profanes, taudis que le cardinal Panfili improvisait les vers. On conte qu'un de ces poèmes faisait l'éloge dithyrambique de Hsendel, et que Hœndel, imperturbable, s'amusa à le mettre en musique, et sans doute à le chanter.

Ce fut pour les concerts du palais Ottoboni que Haendel écrivit ses deux oratorios romains : la ResLwrezione et IL Trionfo ciel Tempo e ciel Disinganno ^ qui sont des opéras déguisés. On retrouve aussi le reflet de TArcadie dans les compositions les plus caractéristiques peut-être de cette période de la vie de Haendel : les Ccintates Italiennes^, dont la célébrité s'étendit au loin : car J.-S. Bach fit une copie de l'une d'elles, avant 171 5 ^

Haendel passa trois ou quatre mois à Rome. Il était intime avec Corelli et avec les deux Scarlatti, surtout avec Domenico, qui faisait avec lui assaut de virtuosité \ Peut-être joûta-t-il aussi avec Bernardo Pasquini, qu'il dut entendre, plus d'une fois, à son orgue de Sainte-Marie Majeure. On s'intéressait à lui, dans le monde du Vatican, et on essaya de le convertir au

I. Le manuscrit de la Rcsurrezione porte cette suscription : « II avril 1708, la festa di Pasque dal March° Ruspuli (la fête de Pâques, chez le marquis Ruspoli).

1. Elles tiennent quatre volumes de la grande édition Breitkopf : — deux volumes de cantates soli avec simple basse de clavecin, et deux volumes de cantates con stromenli, dont certaines sont des Screnate à 2 ou 3.

3. h'Armida abbandonata. — La copie, très soigneuse, do la main de J.-S. Bach, appartient à la maison Breitkopf.

4. On conte qu'à une soirée Ottoboni, il y eut un concours sur le clavecin et sur l'orgue entre Domenico Scarlatti el Haendel. Le combat resta indécis sur le clavecin ; mais pour l'orgue, Scarlatti fut le premier à déclarer Hœndel vainqueur. Plus tard, quand il parlait de lui, il faisait le signe de croix.

catholicisme. Mais il refusa; et telle était Taimable tolérance qui régnait alors à la cour de Rome, que, pas plus que la guerre entre le Pape et l'Empereur, ce refus n'altéra les rapports d'amitié entre le jeune luthérien allemand et les cardinaux ses mécènes. Il s'était si bien attaché à Rome qu'il eut peine à en partir, quand la guerre qui s'approchait de la ville l'obligea à prendre, au mois de mai ou de juin 1708, le chemin deNaples. Une de ses cantates italiennes, intitulée Parteiiza, dit son chagrin « d'abandonner du Tibre les belles rives fleuries, les chers niurs, les roche/s aimés ».

Peu de temps après son arrivée à Naples, Alessandro Scarlatti revint s'y fixer, après sept ans d'absence*. Grâce à cette amitié et à son affiliation avec TArcadie, Hsendel reçut le meilleur accueil de l'aristocratie napolitaine. Il resta à Naples près d'un an, de juin 1708 au printemps de 1709, jouissant d'une hospitalité princière, qui mettait à sa disposition, dit Mainwaring, palais, table et voiture. Si enivrante que dût être pour lui la douceur de la vie italienne, il ne perdit pas son temps. Non seulement, à

I. ScarlaUi fut rattaché à la chapelle royale do Naples, comme premier organiste, on dcccnibre 1708 ; puis il fut réintégré dans sa maîtrise de la chapelle royale, en janvier 1709 ; et, au cours de la même aimée, il fut nommé maitre du Conservatoire des Poveri di GesU Cristo.

Texeiuple de son ami Gorelli, il prit en Italie le goût passionné de la peinture ', mais il s'essaya, avec un dilettantisme attentif, dans les genres les plus opposés, dont la société cosmopolite de Naples amusait sa nonchalante curiosité. L'influence espagnole et l'influence française se disputaient la ville. Hœndel, aussi indifterent que Scarlatti à la victoire de l'un ou l'autre des deux peuples, s'essaya à écrire dans leur style à tous deux'. Il s'intéressait aussi aux chants populaires italiens, et notait les rustiques mélodies des Pi^e/'«7'j calabrais ^ Pour les Arcadiens de Naples, il écrivait sa belle Serenata: Aci, Galatca e Polifemo'\ Enfin, il avait le bon-

I. Toute sa vie, une de ses distractions préférées, — comme de celles de Corelli et de Hasse, — fut de visiter des expositions de tableaux. Il faut noter cette intelligence visuelle chez les grands musiciens allemands et italiens de cette époque. On ne la trouverait plus chez ceux de la fin du xviii" siècle.

■1. On a conservé de lui une cantata spagnuola a voce sola a chitarra (publiée dans le second volume des Cantates italiennes con stroinenti), — et sept chansons françaises dans le style de Lully, avec accompagnement de la basse de clavecin. Une copie de ces chansons se trouve à la Bibliothèque du Conservatoire de Paris (fonds Schœlcher).

3. Une d'elles a fourni l'inspiration de la Sinfonia pastorale du Messie. — Hsendel rapporta aussi d'Italie son goût pour la Sicilienne, qui faisait fureur à Naples, et qu'il employa, depuis Agrippina, dans presque tous ses opéras, et même dans ses oratorios.

4. h' Aci, Galatea e Polifemo de 1708 n'a aucun rapport avec VAcis and Galatea de 1720. Mais, à la reprise de cette dernière œuvre, en i-ja, Haendel Ht un remaniement de sa Sérénade italienne, et la donna à Londres en y mêlant des chants anglais de 1 autre Acis.

heur de plaire au vice-roi de Naples, le cardinal Grimani. C'était un Vénitien ; et sa famille possédait le théâtre San Giovanni Grisostomo de Venise. Grimani écrivit pour Haendel le libretto de Topera : Agrippina , dont Haendel composa probablement une partie de la musique à Naples*. Une telle collaboration l'assurait d'être joué sans peine, à Venise.

Il quitta Naples au printemps, et repassa par Rome, où il dut rencontrer chez le cardinal Ottoboni l'évêque Agostino StefFani, qui, par un mélange singulier d'attributions, était en même temps Kapellmeister à la cour de Hanovre, et chargé de missions secrètespar divers princes allemands^. Steffani était un des plus parfaits musiciens du temps; il se lia d'amitié avec Haendel. Peut-être firent-ils route ensemblejusqu'à Venise, où VAgrippina de Haendel fut jouée, dès l'ouverture de la saison de carnaval 1709-1710, au théâtre San Giovanni Grisostomo ^

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