LB VÉNÉRABLE JEAN DE HECQUE
Paris, fut plantée sur un piquet en place de Grève'.
Le nom de Jean de Hecque * est inscrit dans les martyrologes de Tordre de Prémontré. Aucun culte ne lui fut jamais rendu. Le titre de vénérable lui est donné par le P. Ignace; celui de martyr par Van der Sterre, Ferréol de Locres et Arn. de Baysse.
BIBLIOGRAPHIE
Arn. DE Raysse, Actuarium ad natales sanctorum Belgiiy 27 juin.— Chronique manuscrite de Saint'André'aU'Bois.^^ Van der Sterre, Natales sanctorum ord. Prxmonst, au 27 juin. — Du Saussay, Martyr, gallic. au 26 sept. — Ferreol DE LocRES, Chron, beig, p. 647. — Ignace, Bist. ecclés. dAbbeville^ p. 479. — Devérité, Hist. du Ponthieu^ II, 63. — Parenty, Notice sur l'abbaye de Dommartin^ dans le Puits artésien, i841, p. 123. — L'abbé Van Drival, Ha* giologie du diocèse d'Arras, p. 60.
^ CTest là sans doute ce qui a fait dire à quelques historiens qu'il avait été décapité à Paris.
* Nous avons conservé cette orthographe accréditée par les martyrologes. Toutefois, nous devons dire, d'après les renseignements que nous donne M. le baron Albéric de Galonné, que la Chronique dé Lédé et celle de Boubers écrivent Jean deHesghes,
s. JOSSE
i3 Décembre. — f 669.
Juthaël ' régnait sur la Donnonée, contrée de la Basse-Bretagne qui comprenait les évêchés de Cornouailles, de Tréguier, de Léon et une partie de celui de Saint-Brieuc, tandis que le reste de la Bretagne armoricaine était sous la domination de Hoël III. Juthaël eut de son mariage avec Pritelle un grand nombre d'enfants dont les deux aînés portèrent le nom de Judicaël ^ et de Judoc ^. C'est de ce dernier, connu dans nos contrées sous le nom
^ Allas Judhaël, Judaël, Jathai, Juthail, Juel, Rethaël.
* Vulgairement Giguel. H est honoré du culte des saints, le 16 décembre.
' Nous avons adopté la généalo^e admise par d*Argentré et M. de Eoujoux dans leurs Histoires de Bretagne. Beaucoup d'autres historiens, entre autres Dom Morice et M. Daru, nous semblent avoir accumulé beaucoup d'erreurs et d'impossibilités en faisant un seul personnage de Hoël III et de Juthaël, en ne distinguant pas le duché de Donnonée d'avec le royaume de Bretagne, en donnant vingt- quatre enfants à Juthaël, et en faisant de Winoc, d'Arnoc et de Salomou II des frères de Judicaël.
84 s. JOSSE, ERMITE EN PONTHŒU.
de s. Josse ', que nous allons raconter la vie, en combinant les récits des trois biographes qui ont vécu, le premier au Vlir siècle, le second au X* et le dernier au XIP.
Judicaël, qui avait embrassé la profession monastique à l'abbaye de Saint-Jean-de-6aël, succéda à son père vers Tan 630 ^. Après quelques années d'un règne agité, vers l'an 636 ', il éprouva des remords en songeant au cloître qu'il avait quitté et résolut d'y rentrer; encouragé dans ce projet par Caroth, abbé de Lan-Maelmon, il ne crut pas pouvoir mieux assurer le bonheur de son peuple qu'en offrant la couronne à son frère Josse, qui portait le titre de juveigneur de Bretagne *. Celui-ci, loin de se laisser éblouir par cette proposition inattendue, demanda huit jours pour réfléchir et, ne voulant puiser ses inspirations que dans la prière, il se retira dans l'asile où s'était écoulée sa studieuse jeunesse, au monastère de Lan-Maelmon, que S. Maelmon avait fondé à Talredan, dans son diocèse d'Aleth. Le jeune prince y passait ses nuits et ses jours à cher-
* Judoeus, Jodocus^ — Judoc^ Jodoc, Judocq^ Jodec^ Jouven, Judgocnoc, Judganoc, Judoce^ Jodoce, Joce, Jost. — S. Antonin l'appelle Videbot; Ingmar, Indganoc; Tabbé Gallet, Judas. — D. Lobineau pense que c'est à S. Josse que Loc-Judet (anc. dioc* de Tréguier) doit son nom. Judoc est un mot d'origine celtique : c'est donc à tort que M. l'abbé Petin (Dict, hagiogr,, ii) le dérive du grec \oSoxo;, carquois,
* Cest la date de Dom Lobineau. Ce serait en 632 selon M. Daru. D. Morice, par suite de la confusion qu'il fait de Juthaël avec Hoël III, le fait mourir en 612.
' En 642, selon D. Morice ; en 643, d'après M. Daru ; en 636, selon D. Lobineau et Mabillon.
* De Roujoux, HisU de Bretagne, i.
s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU. 85
cher le moyen de se dérober à la royauté qui s'offrait inopinément à lui, quand une circonstance fortuite vint Tarracher à ses anxiétés, en lui faisant interpréter la volonté du ciel. Un jour qu'il se trouvait à la porte du monastère, il vit arriver onze inconnus revêtus de l'habit de pèlerin. Ayant appris qu'ils se rendaient à Rome, il s'offrit aussitôt de les y accompagner et s'empressa de suivre la pieuse caravane, en ne prenant avec lui qu'un bâton de voyage et ses tablettes à écrire.
Judicaël fut fort attristé de ce départ, mais il n'en donna pas moins suite à la résolution qu'il avait prise de rentrer dans le monastère de Saint- Gaël. C'est alors que le duché de Donnonée fit retour au royaume de Bretagne, que gouvernait Salomon II, fils aîné de Hoël III.
' Devérité *, qui cherche à tout propos et hors de propos l'occasion de déverser le blâme sur les choses religieuses, fait les réflexions suivantes au sujet du départ de S. Josse :
« Cette retraite était une fuite et la fin de ses divisions avec le roi Dagobert. Sans doute un prince, qui ne sait pas d'autre moyen de rétablir le calme dans ses états que de les abandonner, était peu propre à les gouverner. Cette conduite suppose au moins de la faiblesse dans le caractère, et rend moins étonnante sa solitude dans la cabane d'une forêt. y> L'historien du Ponthieu confond ici S. Josse avec son frère S. Judicaël, dont il ignore également la vie : car les querelles du roi breton avec Dago-
^ HisL du comté de Ponthieuj i, 26.
bert étaient complètement apaisées , quand il se décida, par devoir de conscience, à déposer la couronne.
Lorsque les pèlerins eurent franchi la rivière de Couesnon (Cosmun), qui sépare la Normandie de la Bretagne, ils donnèrent la tonsure cléricale à Josse, et se rendirent ensuite à Avranches où ils séjournèrent quelque temps. Cette particularité de la tonsure donnée par des inconnus, dont on ne mentionne pas même le caractère sacerdotal, a paru si singulière à quelques écrivains modernes qu'ils ont supposé que le prince fugitif s'était fait couper les cheveux par l'évêque d' Avranches. Cette version, consignée dans le Propre de Dol, n'est nullement conforme au texte précis des trois anciennes biographies, lequel, ajouterons-nous, n'a rien de choquant pour la vraisemblance historique. On connaît en effet d'autres exemples, à la même époque, d'une tonsure cléricale donnée par de simples laïques et non renouvelée par la main d'un évêque ou d'un prêtre avant la promotion aux ordres sacrés ' .
Les douze pèlerins, après s'être arrêtés à Avranches et à Chartres, se rendirent à Paris; aucun indice ne nous fait deviner le motif de ce détour, ni de l'excursion que firent ensuite dans le Ponthieu les voyageurs qui devaient se rendre à Eome. Une tradition, consignée dans le bréviaire actuel de Paris, prétend qu'ils logèrent dans un hôpital, sur l'emplacement duquel s'éleva plus tard l'église dédiée à S. Josse.
' Mabillon, Act. bened, III saec, prsefat. ix, nP 19.
s, J08SE, ERMITE EN PONTHIEU* 87
Le fils du roi de Donnonée, qui ne parait pas avoir eu jusqu'ici de dessein bien arrêté, se détermina sans doute alors à embrasser la vie érémitique, et décida probablement ses compagnons à ne pas l'abandonner, avant qu'il eût trouvé un asile dans les contrées maritimes du nord de la France, couvertes alors de vastes forêts favorables à la soli* tude ' .
Les pèlerins, après avoir séjourné peu de temps à Amiens se dirigèrent vers les bords de l'Authie, à l'endroit qu'on nommait Villa sancti Pelri ^, que
^ L'abbé Florent, le biographe du XI« sîëde, nous dit que Josse laissa ses compagnons à Paris. Mais il est contredit sur ce point par l'Anonyme du Ville siècle et par le moine Isembard, qui écrivait au X*.
' L'auteur anonyme du YlIIe siècle, le seul qui donne ce renseignement géographique, s'exprime en ces termes : Veniunt jam ad flumen quoddam cui nomen est Alteîa^ in villa S. Pétri,,, venerunt ad ducem quemdam illic residentem notnine HaymO" nem. Abelly traduit tnWa S: Pétri par Ponches-Estruval, qui est l'ancien Pontiniacum. La résidence du duc Haymon pouvait fort bien s'étendre sur les bords de l'Authie entre Penches et Dompierre : cette dernière locaUté nous semble conserver le nom de villa Sancti Pétri , localité ainsi nommée sans douté parce que c'est là qu'Haymon avait érigé, pour le service de sa maison, une chapelle dédiée à S. Pierre. La tradition du pays d'ailleurs rapporte que le prieuré de Dompierre fut bâti à l'emplacement de la chapelle du duc de Ponthieu.Nous ajouterons, comme confirmation de notre opinion, qu'il existe dans le marsds de Dompierre une fontaine qui porte le nom de S. Josse. Le texte que nous avons cité doit faire rejeter Hesmond, Haymonis villa (canton de Campagne), que propose M. Harbaville, ainsi que Mayoque, près du Grotoy, que désigne M. Louandre : ces deux localité^ ne sont point situées sur l'Authie. Quant à Villers-sur- Authie qui a été proposé, sans doute à cause du premier mot de Villa S. Petri^ conservé dans Villers, il faudrait prouver qu'Haymon y a résidé. Ajoutons que des notes manuscrites de Fr. Jacques Humetz, que possède M. Levrin, curé de Tortefontaine,
nous croyons être Dompierre, dans le canton de Crécy, tout près de Ponches-Estruval où résidait Haymon, duc de Ponthieu ' .
Leur arrivée en Picardie doit dater de Fan 636 ', et non pas de 618, comme le prétend Abelly *. Ce biographe, pour faire coïncider le voyage de S. Josse à Rome avec le pontificat du pape S. Martin, s'est trouvé obligé d'adopter une chronologie qui est complètement démentie par les données générales de l'histoire. En effet, on ne peut hésiter qu'entre l'an 635 et l'an 636 pour la date de la mission que remplit S. Eloi, de la part de Dagobert, auprès de
prétendent qu'il s'agit de MézeroUes ou de Frohen. La situation géographique de ces localités, le séjour qu'y fit assurément le duc de Ponthieu, rendraient sans doute cette opinion très-plausible : mais il faut remarquer que leurs traditions sont muettes sur S. Josse, alors qu'elles ont parfaitement conservé le souvenir de S. Fursy qui, vers la même époque, vécut dans l'intimité du duc Haymon. M. Henneguier, qui place Quentowic, principale résidence d'Haymon, au hameau du Moulinel, près de Saiut- Josse-sur-Mer, se demande pourquoi villa sancti Pétri ne serait point Saint-Josse, dont l'église est sous le vocable de S. Pierre.
* M. J. Desnoyers a fait remarquer avec raison l'importance géographique de ce passage, dans sa Topographie eccl. de la France, « Ce texte, dit-il, fait connaître qu'au Vile siècle le pagus Pontivus avait déjà assez d'importance pour être le séjour d'un fonctionnaire ou gouverneur^ décoré du titre de Dux, C'est sans doute à ces mêmes fonctions, d'origine probablement romaine^ conservées sous les premiers rois francs, que doit se rapporter le titre de Dux Franciœ maritimœ seu Ponticœ donné antérieurement à Alcaire, fils de Ragnacaire, roi de Cambrai. » Annuaire de la Soc, de Vhist. de France, année 1862, p. 549.
* C'est la date adoptée par Mabillon, Le Ceinte et le Gallia christiana, M. Harbaville {Mémorial hist. du Pas-de-Calais) dit en 637.
* Vie de S. Josse, Ire édition, p. 160.
s. JOSSE, ERMITE EN PONTHTEU. 89
Judicaël, lequel n'avait pas encore, à cette époque, offert sa couronne, à son frère Josse. Ce fut donc au plus tôt en 636 que ce prince abandonna sa patrie pour venir édifier nos contrées par ses vertus.
Le duc Haymon accueillit avec courtoisie tous les pèlerins et les retint pendant trois jours auprès de lui. Bientôt il eut remarqué la supériorité de Josse "sur ses compagnons et apprécié sa bonne grâce, sa modestie, sa douceur et son ingénuité. Dès lors il lui voua une affection que le temps devait fortifier, et il le détermina même à rester auprès de lui, tandis qu'il permit aux autres pèlerins d'accomplir leur voyage à Eome.
Le jeune prince breton reçut successivement les ordresinférieurs et le sacerdoce des mains de l'évêque d'Amiens ^ dans la chapelle du château où il devait, pendant sept années, remplir les fonctions d'aumônier. Il fut le parrain d'un fils du gouverneur du Ponthieu auquel il donna le nom d'Ursin, sans doute en mémoire du premier évêque de Bourges '.
Après ces sept années de séjour dans ce château, Josse éprouva le désir de s'adonner entièrement à la méditation, dans lesilence d'une retraite absolue. Haymon favorisa son dessein en lui donnant une
* Dom Grenier {Manuscrits^ t. xcxiv, f* 190) se trompe en disant que « il fut fait prêtre sur letemtoire de Térouanne »; et Malbrancq, en lui faisant recevoir la prêtrise à Paris.
* Simon Martin dit à tort qu'il « succéda depuis aux états de son père. » Haymon eut pour successeurs Walbert et Drochtric — Abelly dit qu'Ursin embrassa la vie monastique. Nous n'avons trouvé nulle part la confirmation de cette allégation.
90 s. J08SE> ERMITE EN PONTHIEU.
terre, nommée Brahic^ enserrée dans deux bras de TAuthie. C'est là qu'en 643 * il construisit sa première cellule érémitique avec une petite chapelle. Brahic, dont le nom subit beaucoup de variantes dans les manuscrits que nous avons pu consulter *, serait Labroye ', selon quelques auteurs *, et Raye *, d'après une opinion qui nous parait plus probable ^. Au reste, ces deux localités sont voisines l'une de l'autre et ont pu toutes deux s'élever sur l'emplacement de la forêt qui portait le nom de Brahic. Un jeune homme, nommé Wurmar ou Wulmar \ vint bientôt se mettre sous la direction du saint ermite, et profiter de ses conseils spirituels.
• Et non pas en 625, comme le dit Abelly, ni en 637, comme le dit M. Harbaville.
• Brahiocum, Braiocum, Brahic, Rahic, Radie, Raiocum, Rayo. Yepez écrit Brahiesic,
' Canton d'Hesdin. Labroye, l'un des cinq doyennés du Ponthieu, s'appelait jadis Arborea : c'est sur son territoire qu'était situé le prieuré de Biencourt.
• Malbrancq^ M. Aug. Le Prévost, dans son édition d'Orderic Vital.
• Canton d'Hesdin.
• D. Lobineau, Arn. de Raysse, M. Louandre. M. Harbaville, à l'exemple de Malbrancq, font deux endroits différents de Brahic (Labroye) et de Radie (Raye) que S. Josse aurait successivement habités. Mais cette interprétation ne peut soutenir l'examen en face des textes des biographes de S. Josse. Ces mêmes textes sont inconciliables avec l'opinion de Poultier, chanoine de Saint- Firmin de Montreuil, qui, dans une dissertation manuscrite, a voulu prouver que Brahic était situé k l'emplacement de la basseville de Montreuil, là où fut érigée l'église de Saint- Josse-au- Val.
■^ Vurmants, Vuulmarus, Wurmar^ Warmar, Oulmare, Vulmar, Vulmer^ Warmer^ etc. Quelques hagiographes modernes lui donnent à tort le titre de saint qui n'est justifié par
s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU. 91
Grâce à la ferveur de ses oraisons et à la rigueur de ses jeûnes, S. Josse parvenait à paralyser les efforts que faisait le démon pour perdre son âme. Sa vie était si pure que les privilèges du paradis terrestre semblaient revivre pour lui. Les animaux ne fuyaient point sa présence : tout au contraire, les oiseaux et les poissons venaient familièrement manger dans sa main.
Si le pieux solitaire se montrait plein de douceur envers les animaux, à plus forte raison était-il animé d'une tendre charité envers ses semblables. Sa bienfaisance dépassait même souvent les limites de la prudence humaine. Un jour qu'il ne lui restait plus qu'un seul pain pour toute provision, un pauvre vint frapper à sa porte. Le Saint interrompit aussitôt son oraison et ordonna à son disciple Wurmar de donner au mendiant le quart du pain. Un autre survint bientôt après et reçut autant que le premier. Une heure plus tard il partageait ce qui lui restait avec un troisième indigent, et calmait les craintes de Wurmar en lui disant : « Mon fils, ne soyez donc pas inquiet de ce qui concerne le manger et le boire, et rappelez-vous les promesses de celui qui a dit : Borniez et il vovs sera donné (S. Luc, vi, 38). Mais voici que, pour éprouver la foi du pieux ermite, un quatrième solliciteur survint et reçut le reste du pain * . Pour cette fois, Wurmar ne put
aucun ancien document, ni par aucune tradition, et se trompent également en disant qu'il fut l'un des douze pèleiins partis de la Bretagne armoricaine.
» L'abbé Florent ajoute que c'est Notre-Seigneur qui lui apparut sous la physionomie de quatre pauvres différents.
92 s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU.
comprimer sa mauvaise humeur. « Mon père, s'é cria-t-il, vous voulez sans doute que nous mourrions de faim tous les deux !
— Ce que je veux, répondit Josse, c'est que la contrariété n'aigrisse pas votre esprit. Soyez donc sans inquiétude; le souverain dispensateur de toutes choses est assez puissant pour nous rendre, aujourd'hui même, autant que nous avons donné. ^
Comme il achevait ces mots, voici que quatre barques, chargées de vivres et de poissons, apparurent sur l'Authie, guidées par la Providence rémunératrice ' . Les deux ermites purent faire ample provision et distribuer le reste aux pauvres des environs ^, C'est en mémoire de cet événement miraculeux que l'abbaye de Saint- Josse-au-Bois devait un jour mettre trois barques d'or dans ses armoiries.
Après avoir passé huit ans dans cet ermitage, S. Josse voulant échapper aux embûches que lui tendait l'éternel ennemi du genre humain, supplia le duc Haymon de vouloir lui assigner une résidence encore plus solitaire. Son bienfaiteur, à l'exemple de tant de leudes qui avaient concédé à des anachorètes une partie de leurs propriétés forestières, le conduisit dans un endroit nommé Euniac ou
^ « Comme s'il eût voulu récompenser chaque quartier de pain, d'un vaisseau tout garny », dit Simon Martin.
* On trouve des récits analogues de multiplication de vivres dans les Vies de S. Apollon, S. Benoît, S. Colombnn, Ste Colette, Ste Claire, S. Druon, S. François Régis, S. Jean T Aumônier, S. Maclou, Ste Radegonde, et<;.
s. JOSSÉ, ERMITE EN PONTHIEU. 93
Rimac * , qui lui parut convenable à ses desseins. Il 7 construisit en 651 * une cellule et un oratoire qu'il dédia à S. Martin.
Divers écrivains se sont trompés en plaçant Eumiac soit à Mouriez ', soit à Villiersprès de Saint- Josse-sur-Mer ^ . Ce second ermitage était situé dans la commune actuelle de Tortefontaine, canton d'Hesdin, à l'endroit connu encore aujourd'hui sous le nom de Saint- Josse. C'est là que fut construit plus tard le monastère de Saint- Josse-au-Bois que le B. Adam transféra à trois kilomètres plus loin, sur un fond voisin de l'AutMe, qui portait déjà le nom de Dommartin et dépendait de l'abbaye de Marmoustiers ^
Les treize années • que l'ermite breton passa dans cette solitude furent sanctifiées par la prière, la psalmodie et les plus rudes austérités. Ces ma-
' Ailleurs Rumacus, Rimacus^ Rimiacus, Ces Tariations d*un même nom ont suffi à Malbrancq pour voir là deux localités différentes, Runiac (Saint-Josse-au-Bois) et Rimac (Saint-Josse-sur- Mer). De cette façon il arrive à dire qu'il y a sept sanctuaires dans le Poiithieu, de même qu'il y a sept basiliques majeures à Rome : i« Radie (Raye) ; 2» Brahic (Labroye) ; S» Rimac (Dommartin) ; 4« Rumac (Villiers-Saint-Josse) ; 5» la Fontaine des Chasseurs et celle des Chiens ; 6° la Fontaine des Bretons et celle du Gard ; 7» et enfin Reka (Recques, dans le canton d'Étaples) où le Saint allait souvent s'agenouiller de longues heures et où il aurait laissé l'empreinte de ses genoux sur une pierre.
^ £t non pas en 633, comme le dit Abelly.
* M. Harbaville, Memor, hist,^ art. Mouriez,
* Baillet, Godescard', Binet, M. Le Prévost, M. Pétin, etc.
* Charte citée dans Humetz , f> 17.
* Et non pas quatorze, comme le disent Yepez et quelques autres.
94 s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU.
cératîons n^altéraient ni sa santé ni la beauté de ses traits, ce qui fait dire au P. Ignace * :
On voit sar son visage et sur ses traits polis
Paroistre un sang vermeil plus beau qu'on ne peut croire.
Tel que du vermillon couché sur de Tyvoire,
Ou tel que quelque rose en un amas de lys.
C'est à Kuniac qu'advint le miracle de l'aigle et du coq, qui gagnera à être raconté par Jehan Mielot, aumônier du duc de Bourgogne, dont la légende manuscrite, calquée sur celle du moine Isembard, est conservée à la bibliothèque de Lille ^.
« Un aigle emporta le coq (de S. Josse) qui menoit onze faisans qui sont gelines sauvages ', lesquelles Urmaire, varlet du dit saint confès, avoit nourry, ou pour faire et monstrer aucun prouffit en l'ostel ou pour en avoir quelque douceur et courtoisie en la maison. Doucques, ledit varlet du saint homme avoit nourry en ung croppel une couvée de faisans qui sont guelines sauvages, comme dit est, auxquelles yl accompaigna le xii* ung cocq guelinier, castré comme ung chapon, menant lesdis XI poucins, ou pour servir en usaige naturel, admengier les dictz poucins, ou pour chanter les
* Hist. eccl. d*Ahheville, p. 418.
• Sous le n* 16. — M. le B»» de la Fons de Melicocq en a donné des extraits dans la Picardie^ m, 204 et vu, 381. C'est à cette source que nous emprunterons les quelques citations que nous ferons de Jehan Mielot.
' Le texte latin que Mielot amplifie beaucoup se borne à parler de poules et non de faisans. Ce passage est curieux, par là même qu'il prouve la présence de l'aigle, à cette époque, dans les forêts du Ponthieu.
s. JOSSE, ERMITE EN ï>ONTHIEU. 95
heures du jour, et en exhortant par son mauvais chant lez niches (paresseux) à louer Dieu, yl repregne ceux qui ne le voeulent faire. Mais un aigle ravissant présuma satisfaire à sa gloutonnie, ravir les dittes gelines, que ce varlet avoit nourry au prouffit du mesnaige. Et quant cette chose vint à la congnossence de nostre père saint Josse, par le report de son varlet, yl n'en tynt compte, pour ce que le dommaige estoit familier. Ledit empenné aigle ravisseur, et pour luy riche viandier de chose d'autrui adjoustoit, chascun jour, ung dommaige à l'autre, et rassaisia son ventre familleux de ce sacrilège, en tant que toutes les guelines furent ravies> l'une après l'autre. Et le cocq marie, qui est demouré tout seul, fu emporté hault en l'air et ravy tout à coup sans pourveoir, par les cruelz ongles dudit aigle. Quant nostre père saint Josse oy ceci, yl se porta un petit mal en gré, non mie pour la despense, dommaige ou perte, d'autant qu'il povoit valoir, mais pour le convenable service de luy, qui resveilloit les niches, comme dit est. jEt que devoit doncques faire le dommagabe aigle? Elle s'en vola bien loing, a tout (avec) sa proie, et Tomme de Dieu, en le manechant {menaçant) y fest aprez elle le signe de la croix, par le quel il la contraint de retourner et d'en hault se remettre devant ses pietz avoecqs laditte proye, saine et entière. Par la croix doncques retourna ledit ravisseur et rendy ce qu'il avoit ravy; puis il trebuscha et moru. »
L'ennemi du genre humain, ajoute la légende, s'étant changé en vipère, osa faire une horrible
blessure au pied de notre Saint ', qui prit alors la résolution de changer encore une fois de demeure, d'autant plus que sa solitude était troublée par des visites importunes. Il s'ouvrit de son projet au duc Haymon, qui venait souvent le visiter^. Le gouverneur du Ponthieu le conduisit dans une vaste forêt, située non loin de la mer. Josse descendit alors de son âne et se mit à la recherche d'un endroit qui convint à l'érection d'un ermitage, tandis que le duc de Ponthieu, partageant le goût des Francs de haute condition, se livrait de son côté au plaisir de la chasse. Il venait d'abattre un énorme sanglier, et sa joie n'était troublée que par la crainte de ne pouvoir étancher sa soif, quand le serviteur de Dieu le rassura en lui parlant de la générosité de la Providence. Le chasseur, harassé de fatigue, se livra alors aux douceurs du sommeil. Pendant son repos, S. Josse ficha son bâton en terre, en invoquant le nom de Jésus-Christ qu'il aimait de toutes les forces de son cœur et de son intelligence, et soudain, nouveau Moïse, il vit jaillir une source d'eau vive '. On peut s'imaginer quel fut rétonnement et la joie d'Haymon.
1 Une légende latine manuscrite, écrite au XVIII« siècle, par Jacques Lefèvre, religieux prémontré de Dommartin, nous dit que la morsure du scorpion était bien visible, mais que T ermite ) grâce à la protection divine, ne ressentit aucune douleur.
• C'est beaucoup exagérer que de dire, comme Villefore {So^ litaires d'Occident, i, 337) que a il ne pouvoit le quitter d*un moment. 9
' C'est aussi avec un bâton, ou une baguette, comme Moïse, que beaucoup d'autres saints font jaillir des sources mystérieuses ; parmi eux nous citerons S. Amé, S. ËflOam, S. Leufroi,
s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU. 97
Jehan Mielot consigne à ce sujet une vieille tradition qui a persévéré jusqu'à nos jours : a Quand S. Josse vit que les chiens {du duc) j bu voient, ce ne voit-il souffrir; mais, tantost sa prière faicte, bouta de recief son baston en terre, et une aultre fontaine incontinent sourdit [jaillit) en la quelle fontaine les bestes burent, et l'appelons encore en ceste contrée la Fontaine les Quiens. »
La première fontaine, qui s'appela d'abord Fons venalorum, se nomme aujourd'hui Fontaine aux Chrétiens *. Nous reparlerons plus tard de cette source où, dès le VHP siècle, les pèlerins allaient chercher un soulagement à leurs maladies,
A 500 mètres de là, du côté de la mer et près de Quentowic, l'homme de Dieu, continuant ses investigations, rencontra une belle vallée arrosée par une petite rivière et s'écria avec le Psalmiste : Voilà quelle sera désormais ma demeure ! '. Les biographes du Moyen-Age ne nous donnent point le nom de ce vallon ; mais M. L. Cousin *
S. Paterne, S. Pol de Léon ; il est à remarquer que ce sont surtout les saints bretons ou irlandais auxquels on attribue le jaillissement miraculeux des sources : bornons-nous à citer S. Brieuc, S. Gado, S. Gorentin, S. Gildas, S. Guennolé, S. Hervé' S. Moderand, S. Tugdual.
1 Gette fontaine n'est point la seule du pays où ne boivent point les chiens. Près de Téglise de Sorrus, se trouve la fontaine de S. Riquier, où Ton prétend que les chiens ne vont jamais boire.
s G*est sans aucune preuve que les notes manuscrites de Jacques Humetz, dont nous avons déjà parlé, prétendent que S. Josse, après avoir quitté Rimac, se retira pendant quelque temps à Marconne, près du Vieil-Hesdin.
' Le diplôme de Charles le Chauve, imprimé dans le tome IX
TOM. m. 7
d8 s. JÔâSfi, ERMITE EN PONTHIfiU.
nous apprend qu'il s'appelait Schaderias^ d'après une charte du règne de Charles le Chauve, découverte récemment. Quant à la source, qu'Isembard nomme Sidraga et Malbrancq Pidagra, elle forme deux fontaines, celles des Bretons et du Gard.
C'est là qu'en 664 Termite bâtit de ses propre* mains son troisième ermitage et deux chapelles en bois qu'il dédia, l'une à S. Pierre, l'autre à S. Paul. Bientôt après, le duc de Ponthieu fit défricher les environs de cette vallée où devait s'élever plus tard Tabbayô de Saint-Josse-sur-Mer qui, comme celle de Dommartin, faisait partie de l'ancien diocèse d'Amiens,
Le saint ermite, qui désirait enrichir son oratoire de reliques, se détermina avec la permission d'Haymon, à faire le pèlerinage de Rome. C'est là tout ce que se borne à nous dire le biographe anonyme du VHP siècle. Isembard et l'abbé Florent
de la Société Dunkerquoise^ contient ce passage : « Cellam sancti Judoci sitam in pago Pontiu, super fluvium Quantiam, in loco qui dicitur Schaderias. j> M. h- Cousin en conclut : 1<^ que Schdderias était Tancien nom de La Caloterie, village situé, comme Saint-Josse-sur-Mer, sur la rive gauche de la Canche ; ^ que ce village est bien antérieur à rétablissement de la commune de Saint- Josse qui ne remonte qu'à 1204 ; 3° que le territoire de cette dernière commune a été formé avec une partie de celui de La Caloterie ; 4^ que la localité réunissant les territoires qui font aujourd'hui partie soit de La Caloterie, soit de Saint- Josse, étant alors appelée SchadeHas, on ne serait pas fondé à y mettre la ville qui est désignée sous le nom de Quentowic dans un autre diplôme du même Charles le Chauve. — M. Ch. Henneguier, au contraire, pense que Schaderias est le nom primitif, non point de La Caloterie, mais du terrain sur lequel a été édifiée la Celle de S. Josse. — C'est aussi l'avis de M. l'abbé Laurent qui lit dans cette charte Scaterias (les sources).
s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU. 99
ajoutent à ce récit des circonstances dont plusieurs, tout au moins, paraissent fabuleuses, et qui n'en ont pas moins été accueillies par la plupart des hagiographes modernes. Ces deux écrivains nous racontent que le pape S. Martin P'^ invita S. Jossq à venir le voir, qu'il le reçut avec beaucoup d'apparat, qu'il l'entretint souvent des secrets, de la vie mystique, et qu'enfin un ange vint prévenir le pèlerin qu'il était temps de retourner dans sa solitude du Ponthieu, où il devait bientôt mourir, S. Martin lui fit alors présent d'une cassette remplie de reliques. Le Saint la porta, pendant tout le voyagé, suspendue à son cou par une écharpe en cuir, que l'on conserva, jusqu'à la Révolution, à l'abbaye de Saint- Josse- sur -Mer. Une tradition sans valeur ajoute même que c'étaient des reliques de S. Pierre et de S. Paul,
Tout d'abord, il paraît surprenant qu'un pape qui n'a résidé à Rome que depuis le i" juillet 649 jusqu'au 18 juin 650, et dont le court pontificat fut absorbé par les courageux efforts qu'il déploya contre les monothélites, aie trouvé le loisir de songer au modeste ermite dont la réputation ne devait guère avoir franchi les limites du Ponthieu. Il faudrait d^ailleurs placer nécessairement ce voyage en 649 ou en 650, ce qui est inadmissible. Les anciens biographes de S. Josse sont d'accord pour préciser la durée des séjours successifs chez Haymon, àBrahic et à Runiac. On arrive ainsi à un espace de 28 ans passés dans le Ponthieu. Il faut y ajouter tout au moins une année écoulée dans la troisième solitude, où il construisit deux oratoires et fit déffî-
100 s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIEU.
cher une partie de la forêt voisine. Or, comme nous avons prouvé que S. Josse n'est arrivé dans nos contrées qu'en 636, il n'aurait pu accomplir son voyage qu'en 665 ou tout au plus en 664 '. Or, le pape S. Martin était mort depuis dix ans, et c'est le pape Vitalien qui régnait alors.
Alors que S. Josse revenait de son pèlerinage et se trouvait sur la .colline de Bavémont *, éloignée d'unegrande lieue de son ermitage, leseigneur d'Airon ' lui présenta sa fille nommée Juliula *, aveugle de naissance et même privée d'orbites, selon l'un de nos légendaires. S. Josse lui était apparu en songe la nuit précédente, l'avait prévenue de sa prochaine arrivée et lui avait révélé qu'elle serait guérie de son infirmité, si elle se baignait le front avec l'eau dont il se serait lavé les mains. C^est ce que fit la jeune aveugle, et ses yeux s'ouvrirent au jour •. La tradition populaire ajoute que le comte d'Airon-Notre-Dame donna plus tard son château aux religieux de Saint-Josse, et que depuis lors on n'entendit plus jamais dans ses fossés coasser les grenouilles. Ce qui est plus positif, c'est qu'on éri-
^ Abelly place ce voyage eu 650 ; Le Gointe, en 653.
' Bavémont est situé sur la paroisse d*Airon-Saint-Vaast. Mabillon impiime BavemouL
' Airon-Notre-Dame, canton de Montreuil.
* Ailleurs Juiula, Juyule. Malbrancq et Le Cointe disent à tort qu'il s'agit de la ûile d'Haymon dont le nom aurait été dénaturé en Air on par les copistes.
^ D'après une autre tradition^ SJosse lui aurait passé la main sur le front, et des orbites s'y seraient creusés. On dit encore qu'elle se lava les paupières avec de l'eau où S. Josse lit tremper les reliques qu'il rapportait de Rome.
s. JOSSEy ERMITE EN PONTHIEU. 10.1
gea sur cette colline une croix de bois qui fit donner à cet endroit le nom de la Croix. Les pèlerins y affluèrent ; mais> prétend-on, comme on s'y plaignait de Tabsence de gîte, on transporta plus tard ce monument commémoratif près de l'abbaye de Saint- Josse-sur-Mer, ce qui explique qu'on l'ait parfois désigné sous le nom de monastère de la Croix.
Aussitôt que le duc Haymon fut prévenu de l'arrivée du Saint, il s'empressa d'aller au-devant de lui \ et le conduisit dans une église qu'il avait fait construire en pierre pendant son absence et qui, peu de temps après, fut dédiée à S. Martin. Haymon, pour témoigner toute sa joie du retour de S. Josse, demeura trois jours avec lui, et plus tard il augmenta son domaine en lui donnant la propriété de Loc ^.
Un jour que S. Josse, revêtu de l'étole et de la chasuble blanches, célébrait la sainte messe en présence du duc Haymon *, dans la nouvelle église Saint-Martin qu'il. venait de consacrer (c'était le 11 juillet *), on vit, au moment de la consécration,
* « Le vicomte Aymont, dit Albert-le-Grand, averty de Parrivée de son pèlerin, Talla voir, le jour du Saint-Sacrement (!), et assista à sa messe. )> Le naïf auteur des Vies des Saints de Bretagne commet bien d'autres anachronismes qu'il serait trop long de noter.
' £x)cus ? Ce pourrait être Loe, qui est encore aujourd'hui un ^ écart de Saint- Josse.
' Malbrancq (i, 382) fait assister à cette consécration S. Omer, S. Riquier, Wilbert, comte de Boulogne, etc.
* Tous les manuscrits de l'abbé Florent et le texte publié par Surius portent tertio idus jutii. Il est donc surprenant que la commémoration de cet événement fût célébrée le 11 juin à Tabbaye de Saint-Josse-sur-Mer.
102 s. JOSSE, ERMITE EN PONTHIBU.
une main lumineuse, au-dessus du célébrant, qui bénissait Toblation et qui, par une seconde bénédiction, confirma la dédicace que le Saint venait d'accomplir. Tous les assistants entendirent alors une voix céleste qui disait : « Josse, mon serviteur, parce que vous avez méprisé les richesses et les honneurs de la terre pour m'obéir, et que le désir de me servir vous a même fait rejeter et fuir la royauté, pour vous exiler volontairement et vous cacher dans une terre étrangère, où vous avez mieux aimé vivre inconnu que de demeurer dans vos palais, sachez qu'en récompense du royaume que vous avez quitté, je vous ai préparé une couronne de gloire, entre les anges, et que je prends sous ma protection spéciale cette église que je bénis avec vous et où votre corps doit être inhumé, de sorte que tous les fidèles qui la visiteront dans Tintention de vous honorer recevront ma grâce sur la terre et obtiendront enfin au Ciel la jouissance de ma gloire éternelle. »
Au sujet de cette apparition, qui n'est pas mentionnée dans le plus ancien de nos biographes, D. Lobineau * fait les réflexions suivantes :
ce Cette canonisation publique d'un homme encore vivant et cette manifestation éclatante de ses vertus cachées, semblent si contraires à la conduite ordinaire de la grâce, et bien plus encore cette assurance de la vie éternelle à ceux qui visiteraient cette église en intention d'honorer un homine qui était encore revêtu d'une chair mortelle, qu'on
* Les Vies des Saints de Bretagne^ édit. Tresvaux, ii, 139.
s» m^l^» ERMITE m FOItTHJf:U. 1)03
ne peut regarder ce récit que comme u»ç pur^ vision inventée pour attirer les peuples par Tespérance de ces magnifiques promesses. Et, en eflfet, l'auteur orignal de la vie du Saint ne dit pas un mot de cette apparition surprenante; qu'il ne pourrait avoir ni oubliée ni supprimée, si elle était véritable, »
L'origiue de cette légende n'est peut-être pas aussi ^épréhensible que le suppose le savant bénédictin. On sait que, dans les premiers siècles iconographiques. Dieu, ou plutôt l'intervention divine, est représenté par unj main bénissante, N'aura-t-iî pas suffi d'une image de ce genre, mal comprise, pour donner lieu à une fausse interprétation populaire qui aura fini par prévaloir dans les esprits? %
Le saint ermite * mourut le 13 décembre de l'ai^ 669 \ a Le lieu où il estoit, dit Abelly, futrempiU d'une lumière extraordinaire et parfumé d'une odeur toute céleste qui remplit l'assistance d'admiration, et lui donna sujet de penser que l'une et
* On peut rapprocher lie cette tradition légendaire la main bénissante sortant du ciel qui apparaît à Sta ËUsal^eth de. If on* grie, à Ste Thérèse, à S. Honoré, à S. Firmin-ÏQ-Confesseur, e^
' Yepez et d'autres bénédictins donnent à S. Josse la quallQ'^ cation d'abbé : c'est à tort, car il n'eut jamais d'autre dlsdple que Wurmar et ne paraît avoir suivi aucune règle spéciale.
' Date adoptée par Mabillon, D. Lobineau, le Qallid cJirist, et le bréviaire de Paris.— D. Morice, Baillet etl'^rt de vérifier Ui dates disent en 668 ; M. Louandre^ en 667 ; Le Cointe, en 665. Ces d^ites pourraient être admises à la rigueur, mais les suvvantes sont hors de discussion : le Ms. de J. Lefèvro, 660; le P. Ignace et Isembard, ou du moins la copie faite au XYI® siècle d^ sa légende, que nous avons sous les yeux, 654 ; VlfUto^i^ SanctiJudoci supra mar6^ mèrae date ; Baromus et^belly^l^f
104 s. JOSSE, ERMITE EN POETHÎEU.
l'autre avaient été causées par Tarrivée de quelques esprits célestes, qui estpient venus en ce lieu pour recevoir Tâme bienheureuse de ce Saint au sortir de son corps et l'accompagner comme en triomphe dans le séjour de la gloire ».
Le corps du saint ermite, qui avait toujours gardé son innocence virginale, fut déposé dans un cercueil et placé dans l'oratoire de l'ermitage, où il devait se conserver intact pendant l'espace de quarante ans ' . L'abbé Florent ajoute que sa barbe, ses cheveux, et ses ongles continuaient à croître et qu'on les lui coupait chaque semaine.
Quelques années après la mort du Saint, deux de ses neveux ', Winoc et Arnoc, vinrent se fixer dans cet ermitage. C'est à eux que fut dévolu le soin de laver fréquemment le saint corps et d'entretenir sa tonsure.
Un gouverneur du Ponthieu, nommé Drochtric ^, s'imagina que cette miraculeuse conservation n'était qu'une imposture. Il s'introduisit dans
^ On lit soixante ans dans quelques manuscrits.
' Le texte du VHP siècle est positif à ce sujet. S. Winoc et S. Arnoc n'étaient donc point les frères de S. Josse, comme le suppose la généalogie interpolée dans la légende de S. Winoc. Voyez à ce sujet notre article S. Winoc dans la seconde partie de cet ouvrage.
' Aliàs^ Diochtric, Diotrich, Doiscinus, Doescin, Doessand, etc* Abelly qui place cet événement vers Tan 693, fait de Drochtric le successeur de S. Walbert, qui mourut en 675. M. Louandre et M. Lefebvre {Liste des comtes de Ponthieu) placent Drochtric vers 650, immédiatement après Haymon et avant Walbert. Haymon, ayant reçu S. Josse qui revenait de Rome vers 665, il aut placer Drochtric après Walbert ou lui faire gouverner simultanément une autre partie du Ponthieu.
l'église et fit ouvrir de force le cercueil pax ses satellites. En voyant la réalité de ce qu'il avait mis en doute, il s'écria : a Ah ! S. Josse ! » Ce fut le dernier cri articulé qu'il proféra de sa vie. Il devint muet et sourd, et, jusqu'à sa înort, il éprouva une grande faiblesse dans toute sa constitution '. Son épouse attristée, voulant apaiser la colère du Saint, fit don à l'église de Saint- Josseau-Bois de sa propriété de Crispianicum ' et d'autres biens situés au-delà de la Canche ^, espérant que si son mari avait justement été puni par des afflictions corporelles, il échapperait du moins aux châtiments de l'éternité. Depuis lors, de nombreux miracles s'accomplirent dans l'oratoire de S. Josse, où furent guéris des muets, des sourds, des aveugles, des boiteux et d'autres infirmes.