ENFANT MARTYR
i8 Octobre. — f 3o3.
Les Actes de S. Just *, rédigés vers le VIII» siècle, paraphrasés au XP siècle dans les Lectionnaires de Beauvais, ont été faussement appliqués à S. Justin, autre enfant martyr dont on conservait le corps à Louvres en Parisis. Nous réserverons pour un chapitre spécial tout ce qui concerne cette étrange confusion, que favorisait une Vie en vers.
* Justus ;^Juste^ Jût^ Jut, Ju — il est appelé Jusiinus, Justin ^ par ceux qui Vont confondu avec S. Justin de Louvres. — On compte un nombre considérable de saints qui ont porté le nom de Just, lequel n'a été parfois qu'une simple qualification de personnages à peu près inconnus. Pour ne point sortir de la France, nous nous bornerons à citer : un évêque de Vienne (6 mai), un martyr de Lyon (2 juin), un confesseur du Berry (14 juillet), un martyr à Troyes (21 juillet), un évêque de Lyon (2 Septembre), un évêque de Strasbourg (2 septembre), un archidiacre de Saint-Allyre (21 octobre), un disciple de S. Hilaire (27 octobre) ; et d'autres S. Just, dont la vie est à peu près inconnue, qu'on honore à Clermont d'Amboise (16 février), en Franche- Comté (7 juillet), en Bretagne (25 août), en Poitou (17 novembre), etc.
142 s. JUST, ENFANT MARTYR.
longtemps attribuée au vénérable Bède, mais qui ne remonte pas au-delà du XV* siècle.
S. Just naquit probablement à Auxerre; il est certain du moins qu'il habitait cette ville avec son père, nommé Justin, et sa mère, appelée Félicie *. Dès sa plus tendre jeunesse, il pratiqua des vertus . qui ne mûrissent d'ordinaire qu'à un âge bien plus avancé, et mérita par là un don merveilleux de seconde vue qui devint Foccasion de son martyre et de sa gloire. Ce pieux enfant, Agé de neuf ans, partageait la douleur de sa famille au sujet de son oncle Justinien, qui avait été enlevé tout jeune et vendu comme esclave, sans qu'on ait su depuis le sort qui lui était échu. S. Just apprit par une vision que ce parent regretté était au service d'un marchand nommé Loup, qui habitait la ville d'Amiens, et s'empressa de révéler cette bonne nouvelle à sa famille. Justin chercha en vain dans Auxerre quelqu'un qui voulût bien se joindre à lui, à prix d'argent, pour aller délivrer son frère bien-aimé. C'est alors que S. Just s'offrit pour entreprendre C3 voyage. Aux objections de sa mère, qui redoutait la fatigue et les périls d'une si longue excursion, Fenfant répondit qu'il s'en remettait complètement à la volonté de Dieu ^, et sa détermination parut
* Grevenus en fait une sainte martyre et l'inscrit au 20 octobre avec son fils S. Just. . — Les légendes de Beauvais disent que « Fenfant martyr était de bonne naissance, clara satis proaapiœi
* La Passion en vers de S. Just, tout en donnant à Tenfant martyr la prescience de l'avenir, lui fait très-maladroitement tenir ce langage, que devaient démentir les événements :
Nil eril conlrarium Quin illœsi ambulemus, Redeamus sospites.
(V. Bedj: oferfl, t. m, p. 268).
s. JUST, ENFANT MARTYR, 143
si bien inspirée d'en-Haut, qu'on n'y mit plus d'obstacle.
Quelques jours après, le père et le fils, munis d'argent et de provisions, se mirent en route et arrivèrent à Melun vers le soir '. Là, un pauvre, tout à la fois aveugle et boiteux, sollicita leur charité, en se plaignant de la faim. S. Just ne se contenta point de lui faire part de ses provisions de voyage, mais se dépouilla de son habit pour le lui donner. Comme son père l'en réprimandait : ce N'estil pas écrit, lui dit-il, que bien heureux est celui qui compatit aux souffrances des indigents, parce que le Seigneur à son tour prendra pitié de lui dans les jours d'infortune ».
Le lendemain matin, les voyageurs poursuivirent leur route et rencontrèrent près de Paris un excellent homme, nommé Hippolyte ^, qui, les ayant interrogés sur leur pays et le but de leur voyage, leur offrit l'hospitalité. Les deux Auxerrois l'acceptèrent et allèrent chez lui réparer leurs forces, en prenant quelques aliments, du vin et de la bière.
Trois heures après avoii' quitté Auxerre, ajoute le biographe du VIII« siècle : or, il s'agit d'une distance de vingt lieues. Cette erreur géographique suffirait à prouver, comme le remarquent les BoUandistes, que Tauteur de cette Passion était du Beauvaisis et non pas de TAuxerrois, où une telle ignorance des lieux n'aurait pas été possible.
* La Passion en vers laisse entendre qu'Hippolyte était chrétien :
In pace dimUerat
Ut cœptum lier egisseot
Cum Dei auxilio.
144 s, JUST, ENFANT MARTYR.
Parvenus aux bords de l'Oise, ils ne trouvèrent point d'abord de barque; mais, grâce à Dieu, un batelier qui descendait la rivière se rendit enfin à leur appel et les transporta à l'autre bord, sans vouloir accepter aucune rémunération. « C'étoit peut-être un ange, dit Giry, que la Providence de Dieu leur envoya pour les secourir dans le besoin, »
Aussitôt qu'ils furent arrivés k Amiens, Justin et Just s'informèrent de la demeure de Loup, ou bien de l'endroit où ils pourraient le trouver. L'ayant rencontré dans la ville, ils lui exposèrent le but de leur voyage, ce Venez chez moi, leur dit lo marchand, je vous montrerai tous mes esclaves, et si vous reconnaissez votre parent, vous pourrez l'emmener avec vous, après m'avoir remboursé sa valeur. »
Ce soir-là même, tandis que Justin examinait chez Loup ses douze esclaves ' , sans pouvoir reconnaître son frère parmi eux, S. Just s'écria : ce Voici celui que nous cherchons, » en désignant un homme qui tenait une lampe allumée. « Comment' pourriez-vous me reconnaître, remarqua ce dernier, puisque vous n'étiez pas né quand j'ai quitté mon pays? » La désignation du jeune enfant n'en était pas moins l'expression de la vérité.
Un jeune soldat du persécuteur Rictiovare avait été témoin de cette reconnaissance. Il s'empressa d'aller prévenir son chef : a J'ai découvert, lui
' Simon Martin {Fleurs des vies des Saints, 8 août) métamorphose Loup en uu geôlier qui gardait seize prisonniers.
s. JUSTf ENFANT BCARTTR^ 14S
dit-il, de ces gens adonnés à la magie qui se proclament chrétiens; que faut-il en faire? — Amenezles moi bien vite, répondit le tyran ; et, s'ils refusent de venir, qu'on les mette en prison jusqu'à ce que je les fasse comparaître devant moi. » Les satellites, qui devaient exécuter cet ordre, ne trouvèrent plus les chrétiens dans la maison de Loup : car celui-ci, sans accepter leur argent, les avait engagés à repartir aussitôt pour échapper aux persécutions du terrible juge.
Le biographe du VHP siècle ne nous dit point si Loup était chrétien. On en pourrait douter, en le voyant possesseur de nombreux esclaves, et en remarquant l'efmpressement qu'il met à réclamer le pris de celui qu'il consent à céder. Mais, d'un autre côté, la générosité dont il fait preuve en dernier lieu, l'avertissement qu'il donne à Justin de fuir les dangers de la persécution, et la qualification de homo bonus^ qu'on ne prodigue pas aux païens, favorisent beaucoup l'opinion contraire. Aussi les Lectionnaires de Beauvais, rédigés un siècle plus tard, ainsi que les Actes de l'abbaye de Malmédy (X® siècle) *, n'hésitent pas à dire que Loup était du nombre de ces chrétiens d'Amiens que la crainte des persécutions empêchait de manifester leu^'s croyances. Plusieurs écrivains * ont abondé dans ce sens : mais il est juste de faire remarquer qu'ils s'en rapportaient, sur ce point, à la Passion
1 Prsedlctus negociator, ut erat vere christianus, « LoisEL, LouvET, GiRY, SiMON Martin^ Tillemont, etc. T. nu 10
l46 9. JUST, BNF A NT IfAKTYR.
du XV* siècle ', qu'ils croyaient être du V. Bède.
Rictiovare ne pouvait point renoncer si facilement à sa proie. <c Que quatre hommes montent à cheval, s'écria-t-il, et forcent ces chrétiens à rerenir ici. S'ils refusent d'obéir, qu'on les mette à -mort! »
Les trois fugitifs, en suivant la voie romaine qui conduisait d'Amiens à Senlis ^, étaient arrivés à Siîiamovicus •, aujourd'hui Saint-Just-en-Chaussée, près de la fontaine Sirique * qui alimente la rivière d'Aire ou Are * . Justinien dit à son frère : « Puis-
1 Didicitque quod fuissent
Non ficti christicolae.
(V. BEDiE Opéra, t. m, p. 272.)
1 Cette voie traTersait Saint • Fuscien, Sains, Estr^es^eti Chaussée, Chaussoy-Epagny, Paillatl, Ânsauvillers et Saint- Just, pour aller rejoindre, près de Saint-Martin-Longueau, la chaussée de Senlis.
' Louvet {Hist. du Beauvoisis, p . 500) met remplacement de Sinamovic dans le pré d'Orémeaux, entre Saint-Just et Plainval» et se passe deux impayables étymologies. Sinamovic, lieu fort désert, viendrait de sine homo viciis. Quant à Orémeaux, village aujourd'hui détruit, c'est la traduction d'orcwiw, parce que les deux pai^nts de S. Just, témoins de son martyre, se sont Àcriés : Prions Dieu !
^ La fontaine Sirique se trouve à l'extrémité nord d'une pièce d'eau qui était jadis enclavée dans l'abbaye de Saint-Just. Le nom de Puchot qu'on lui donne aujourd'hui vient de l'usage où étaient les pèlerins d'y pucher (puiser) de l'eau.
^ Aragga^ Aroga^ Araga^ Araja, Aria, Arrausia, Aresia, L'Are, alimentée par plusieurs sources, se jette dans la Bresch'e, près de Clermont. La plus ancienne Passion que nous ayons trouvée (n® 12598, fonds lat. Bibl. nat., manuscrit du VIII» siècle) s'exprime ainsi : « Ad fontem Syrica quod etiam rivolus vocatur Arresia. » Les antiques légendes de Beauvais sont plus précises : «. Est locus antiqua appellatione Sinamovicus, ubi fons