‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 28 sur 65 · MARTYR · texte numérisé non relu

MARTYR

5 Novembre.

Le père Ignace * écrivait en 1 646 : « Après avoir cherché àsus plusieurs bons autheurs quelque chose de la vie de S. MîIIefort, après avoir écrit aux plus savants histoïiens de notre siècle, principalement au R. P. Eosveidus, de la Compagnie de Jésus, en Flandre, pour avoir quelque lumière de ce Saint; après m'être transporté sur le lieu où est sa'chapelle auprès de la Bouvaque et parlé à la dame de cette noble maison, je n'ai encore rien peu apprendre de certain. »

Nos recherches personnelles n'ont pas été beaucoup plus fructueuses que celles du P. Ignace et nous ne pouvons que hasarder quelques hypothèses relatvement à S. Millefort ^.

Honoré d'un culte spécial à la Bouvaque, près

1 Histoire ecclésiastique d*Abbevillei p. 403. * Milleford, Milfort, Milford, Mimfort, Minifort, Quinefort, Quignefort, Quigueforty Guignefort^ Guinefort.

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d'Abbeville, à La Neuville-sous-Corbie, à Campsen-Amiénois, à Forestmontiers, à Saint- Aubin- Rivière, et dans quelques paroisses des diocèses de Beau vais, de Rouen et de Versailles, o-est dans ces diverses localités que nous avons interrogé la tradition populaire. Les légendes orales se contredisent sur divers points et peuvent se réduire à quatre variantes :

1® Première variante. S. Millefort, originaire d'Ecosse, naquit vers le commencement du XIP siècle. Quand il eut embrassé Tétat ecclésiastique, il fut choisi par son évêque, qui était primat d'Ecosse, pour remplir dans son église les fonctions de diacre. Les vertus de Millefort attirèrent sur lui Tattention et il fut élevé à la dignité épiscopale. Son zèle pour faire observer la discipline et pour défendre les droits de son église le fit persécuter par le prince qui gouvernait alors l'Ecosse : ce fut pour s'y soustraire que Millefort se réfugia en France. Accueilli dans une seigneurie voisine d' AbbevîUe, il put continuer à exercer son zèle et alla prêcher sur divers points de la Picardie et de la Normandie, ce qui pourrait expliquer le culte spécial qui lui est rendu dans quelques paroisses de ces deux provinces. Ses ennemis d'outre-mer, étant parvenus à connaître sa résidence, gagnèrent à prix d'argent quelques serfs de la Bouvaque qui tranchèrent la tète au saint évêque. Telleest la tradition qui nous paraît la plus digne de foi. Nous allons maintenant écouter toutes les autres variantes, môme celles qui sont le plus dénuées de vraisemblance.

s. MILLKFOllT, MARTYR. 245

2^ Seconde variante. Cet évoque écossais avait intérêt à se cacher pour éviter la vengeance de ses ennemis; il changea de nom et loua ses services à un -fermier de laBouvaque; la femme de ce dernier reconnut bientôt dans le nouveau serviteur un saint prêtre déguisé et lui confia la direction de sa conscience. Le fermier, qui ignorait la nature de ces relations, se laissa égarer par la jalousie ; dans un accès de fureur, il trancha la tête du Saint et enterra le corps à l'endroit même du supplice, à la Bouvaque. Les miracles qui s'y accomplirent bientôt désillèrent les yeux du meurtrier qui érigea lui-même une chapelle sur les reliques du martyr.

3** Troisième variante. Le fermier aurait frappé Millefort dans un lieu voisin de la Bouvaque, — peut-être à Thuison. Le Saint aurait ramassé sa tête dans ses mains et se serait ainsi rendu jusqu'à la Bouvaque, lieu qu'il avait choisi pour sépulture. Une chapelle aurait été érigée là par les fidèles des environs qui avaient reconnu sa sainteté. Un mayeur d'Abbeville, Jean de Maupin (1419) en faisant reconstruire la chapelle ruinée par le temps, fit de vaines recherches pour retrouver le corps de S. Millefort.

4** Quatrième variante. Ce serait uniquement par un sentiment d'humilité qu'un saint évêque régionnaire d'Ecosse aurait quitté son siège et même son nom', vers le VIP siècle, pour venir se mettre en service chez un colon du Ponthieu. Après avoir commencé à tracer un sillon, il abandonnait parfois ses chevaux pour s'agenouiller et se livrer à la prière : mais une main invisible guidait alors la

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charrue. La perfection de son labour, le zèle qu'il mettait à remplir ses devoirs, excita Tenvie des autres domestiques qui, après avoir vainement essayé de le faire expulser, lui tranchèrent la tête avec un soc de charrue, alors qu'il labourait. Le Saint remit sa tête sur ses épaules et n^en continua pas moins de diriger la charrue. Quand il eut fini sa tâche, il ramena ses bœufs à la ferme et laissa rouler sa tête aux pieds de son maître épouvanté. Celui-ci connut bien jtôt la vérité parles révélations de quelques témoins; il fit punir les meurtriers et rendit les honneurs de la sépulture au corps de S. Millefort, qui trahissait déjà sa béatitude par l'auréole de lumière qui l'entourait.

Ajoutons encore, pour épuiser toutes les variantes, qu'on fait vivre Millefort tantôt vers les premiers temps du christianisme, tantôt au Vil* siècle, tantôt au XIP ; qu'on le dit, selon les pays, originaire d'Irlande, d'Espagne ou de Portugal, et qu'on en fait parfois un évêque de Lyoni

Toutes ces traditions, si diverses dans leurs détails, s'accordent en ce point que S. Millefort aurait été un évêque étranger, martyrisé à la Bouvaque. Nous sommes donc disposé à repousser toutes les interprétations qui auraient pour but de confondre Millefort avec un autre Saint et de lui retirer son identité.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter l'opinion qui le confondrait avec S. Onésiphore, martyrisé le 6 septembre dans l'Hellespont. Elle se base uniquement sur la conformité de la désinence des noms çt sur la date du pèlerinage de la Neuville, qui

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commence le 6 septembre. Remarquons qu'ailleurs on célèbre la fête de S. Millefort le 5 novembre ou le 26 décembre.

Godescard, Blondel et quelques autres hagiographes modernes nous disent que S. Cucufat, martyrisé à Barcelone, est honoré sous divers noms, qu'on l'appelle Congat à Barcelone, Quinquenfatà Ruel, près de Paris, Guinefort dans plusieurs paroisses de France. Ils ont été induits en erreur par le Martyrologe de Châtelain ' qui s'exprime en ces termes : « S. Millefort, patron de l'église delà Bouvaque, près d'Abbe ville. Ne serait-ce point S. Cucufat, dont le nom se serait ainsi corrompu, en passant par Quiquefart, Guignefard, Guignefort, Dignefort, Dillefort et enfin Millefort ?

Certes, se serait bien le cas de répéter ici Tépigramme qu'on infligea à Ménage :

Albufar vient à'Équus sans doute, Mais il faut avouer aussi Qu'en venant de là jusqu'ici l\ a bien changé sur sa route.

Nous avons lu d'ailleurs les Actes de S. Cucufat, insérés au 25 juillet dans les Acta Sanctonim, et nous n'y avons trouvé aucun détail qui ait le moindre rapport avec nos traditions légendaires.

Le seul Saint qui pourrait présenter quelqu'analogie avec notre S. Millefort, est S. Guinefort qui, sous l'empereur Màximien, fut poursuivi de Milan à coups de flèches et tomba mort en arrivant à Pavie. Le rapport du nom est évident, puisque S. Millefort est désigné dans deux localités de

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Normandie sous le nom de Guinefort. Tous deux étaient écossais, tous deux abandonnèrent leur pays pour aller prêcher l'évangile au loin, et tous de.ux aussi moururent martyrs \ Mais là s'arrête la ressemblance, beaucoup trop faible pour qu'on puisse y trouver un thème à notre légende populaire.

Vainement nous avons feuilleté les recueils hagiologiques.de l'Ecosse et de l'Irlande, dans l'espérance d'y trouver quelques indications qui nous aidassent à découvrir la vérité. Jusqu'à plus ample informé, nous croyons devoir nous en tenir à la tradition épurée que nous avons exposée sous le titre de première va7ia7Ue.

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