‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 46 sur 65 · VIERGE · texte numérisé non relu

VIERGE

23 Avril.

Pusine* naquit au commencement du VI** siècle, à Perthes *, en Champagne, cVune famille franque ou bourguignonne, qui était aussi recommandable par sa piété que par sa naissance. Sa mère se nommait Lentrade ^, et son père Sigmar *. Quelques chroniqueurs ont donné à ce personnage la qualification de comte du Perthois, bien que ce titre n'apparaisse authentiquement dans Thistoire que trois siècles plus tard, sous le règne de Louis le Débonnaire. Dieu bénit Tunion de ces religieux époux en leur accordant sept filles qui devaient toutes être honorées du nom de saintes ; Emme (vulgairement

* Pusina, Pusinna, — Pusinne^ Puisinne^ Pezaine^ Pazanne^ Pozanne.

* Perthes donna son nom à la petite province de Perthois dont Vitry-le-François devint la capitale. C'est aujourd'Jiui une corn» mune du canton de Saint-Dizier (Haute-Marne).

' Lintdruda, Lentradis, Lintrudis, Lutrudis.

* Sigmarus, Sigimarus^ Cygmarus, Stygmar, Signants.

*>J6 s^' prsiNi: i:; ïs'" lixdrui:. viiîrges.

Ainér)^ Hoylde [Qlliilde^ Houe], Lutrude (Lindruv)y Piisino, Fratioiile, Libérie et Manehilde ('3/eiiehoulii).

Le prêtre Eugène qui gouvernait une église voisine avec autant de zèle que de sagesse, fut chargé de réducation religieuse de ces jeunes filles qui, dès leur enfance, manifestèrent les plus heureuses dispositions pour la piété.

Des Guerrois, dans son livre de la Sainteté Chrétienne (Troyes, 1637, in-4**, P 90), a raconté la jeunesse de nos saintes avec une si charmante naïveté que nous nous ferions scrupule d*y rien changer : a Nous pouvons juger, dit-il, que leurs parents étant si nobles'et bien nés, n'ayant que ces sept filles qui étaient des petits angei en chair humaine, apportèrent un grand soin de les faire instruire et nourrir, non pas seulement aux choses qui concernaient rétat de leur noblesse et vertueuse vie, maio encore en celles qui regardent leur esprit, piété et religion, n'ignorant pas,ces nobles seigneurs, que la candeur virginale d'une fille doit être accompagnée de vertu et retenue. Leurs parents y apportèrent toute diligence ; leurs filles encore davantage s'étudiaient,de leur côté, de bien apprendre la civilité noble,la piété dévotieuse et la vertu fructueuse ; elles s'y appliquèrent tant, croissant de jour à autre, en corps, en honnêteté et en vertu, conduites tant par leurs parents que par des demoiselles anciennes qui étaient leurs bonnes maîtresses, en la doctrine sainte de la foi chrétienne, qu'en discipline de bonne vie, qu'elles furent peu après l'exemplaire des autres damoiselles et filles de leur

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qualité, agréables à Dieu et aux hommes, et non pas comme des filles folles, mais, au dire du saint Évangile, chastes et prudentes, surpassant leur âge par de bonnes mœurs.

« De plus,il advint que, éclairées intérieurement de la grâce du Saint-Esprit, qui est le grand maître, et qui plus puissamment les gouvernait que les hommes, elles reconnurent que le monde se portait au mal et se pourrissait vilainement dans les ordures de toutes méchancetés, tellement qu'il ne faisait pas bon de les hanter et y converser parmi les mondains, dissimulés, vicieux et corrompus, qui du mal en font le bien et du vice vertu ; pour ce sujet, en méprisant les convoitises de la terre, ayant en haine les blandi ces trompeuses et ne s' affectionnant point aux noces de la chair, elles se résolurent toutes, par un grand courage, de prendre pour époux le seul Jésus-Christ, leur Sauveur.

a La noblesse voisine les visitait, mais elles ne s'en souciaient guères : quelques seigneurs les dés:- ' gnaient déjà pour les demander quelque jour et honorer leurs maisons d'aHiances,mais leurs amitiés se contractaient avec le Fils de Dieu auquel elles voulaient servir,... Notre sainte Hoylde, toute petite, disait à ses sœurs : c Qu'avons-nous que faire de ces nobles du monde, mes bien-aimées, qui! u commencement nous appelleront leurs maîtresses avec mille blandices, et en après, étant sous leur puissance, nous feront leurs esclaves ? Qui est plus noble, qui est plus riche, qui est plus doux que le Fils de Dieu? En le servant, il y a liberté et franchise : en la liberté de prendre ces seigneurs mondains pour maris, ce n'est que servage.. ..

T. ni 22.

338 S^' PUSINE ET S^* LLNDRIJE, VIERGES.

« C'était une merveille de voir une si bonne compagnie dé jeunes filles nobles qui étaient sœurs, vivre toutes en paix dans un même esprit de sainteté, accomplir fermement leur céleste désir, ne respirer que Dieu et son amour, n'agir qu'en sa dilection en telle manière que de leurs palais et château elles en dressèrent une maison de prières et un paradis terrestre de piété. »

Sur ces entrefaites, S. Alpin, évêque de Châlonssur-Marne, fut appelé à Perthes par ses devoirs épiscopaux. Sigmar lui présenta ses filles, en se faisant l'interprète de leurs désirs. Aussi surpris que ravi, le prélat se hâta de les interroger pour connaître leur vocation, et il leur exposa les rigueurs du sacrifice qu'elles voulaient accomplir. Quand il eut constaté Tardeur et la sincérité de leur commune résolution, il leur adressa un discours sur l'excellence de la virginité, et leur donna le voile en même temps qu'une règle de vie ' .

Les jeunes vierges continuèrent à résider dans la maison de leur père, auquel elles restèrent aussi soumises qu'auparavant. Elles partageaient leur temps entre le travail et la prière, et réalisaient par leur conduite le type de la femme forte que

i L'auteur anonyme de la vie de S. Alpin (Boll. 27 septembre, p. 89) raconte ces faits un peu différemment. S Alpin, arrivé à Perthes, vit les sept filles de Sigmar, admira leur beauté et pria Dieu intérieurement de leur inspirer le désir d'une virginité perpétuelle. Dans le discours qu'il adressa au peuple, il vanta le bonheur de ceux qui se consacrent entièrement à Dieu. Les sept sœurs, touchées de ces paroles, vinrent bientôt se jeter à ses pieds, en demandant le voile de la virginité, et S. Alpin les consacra au Seigneur, en le bénissant d'avoir exaucé sa prière.

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Salçroon a dépeint dans ses Proverbes (xx^i, 13).

Sigmar, en mourant, partagea ses biens territoriaux entre sçs fillçs. Tandis que Ste I^ijpjdrue allait vivre dans une propriété yoisi^e (^u lieu de sa naissance, que Ste Menehould allait s'établir dans une résidence qui devait plus tard prendre son nom, Pusine se retirait près de Corbie, dans le domaine de Ba^ision V, localité qui porte aujourd'hui le nom de Baisieux ^.

Pusine ne sortait de chez elle que pour visiter Dieu dans son temple et les pauvres dans leurs cabanes. Elle puisait dans une oraison continue Tamour de toutes les vertus, et surtout de Thumilité. Pleine de confiance en Dieu, elle s'occupait peu du lendemain. Loin de chercher à accroître ses biens, elle §e disait qu'il importait avant tout de gagner le royaume de Dieu, puisqu'alors le reste nous est donné par surcroît (Matth. vi, 33). La perfection , qu'elle professait attira auprès d'elle un certain nombre déjeunes filles qui étaient heureuses d'écouter ses enseignements et de pratiquer ses exemples. Quelques auteurs ' en ont conclu à tort qu'elle avait érigé un monastère ; on en fixe même l'emplacement, s^ns motif plausi]3le, dans la

> Bansio, Basionensis vicus^ Ahadvumvillay Bacivus villa ^ Bacium, Badvum^ Basium, Basis^ Baison, Baisiu,

* Cette commune du canton de Corbie est encore célèbre à d'autres titres Les rois mérovingiens y a\ aient un palais qui fut le théâtre des démêlés de deux maires du palais de Thierry III, Ebroïn et Leudesic C'est dans la forêt de Baisieux que le roi Carloman fut tué en 885.

' Arn. Wïon, Martyrol; Ferratu, Çatal. sanct. ; Du. Saus- SAY, Martyr, y allie.

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forêt dHeilly ^ à Saint-Laurent-au-Bois^ où s'établit^ en 1 1 1 2, un prieuré de chanoines réguliers ' .

Pusine demandait depuis longtemps à Dieu de ne point prolonger son exil sur la terre. Ses vœux furent enfin exaucés. Atteinte d^une maladie dou« loureuse^ où elle garda une inaltérable patience, elle comprit que sa fin approchait et fit prévenir sa sœur Lindrue. Celle-ci, en apprneant cette triste nouvelle qui lui parvint vers le soir, répandit des cendres sur sa tête, se revêtit d'un cilice et pria Dieu toute la nuit pour obtenir la consolation d'arriver à temps à Baisieux et de pouvoir faire à sa sœur les adieux suprêmes. Le lendemain, dès le matin, elle partit avec le prêtre Eugène qui n'avait jamais cessé de veiller sur les filles de Sigmar.

Depuis cinq jours, Pusine, paralysée de tous ses membres, avait perdu la parole et semblait suspendue entre la vie et la mort. Quand elle vit arriver Lindrue, elle recouvra un instant ses forces et s'écria toute joyeuse : — «Voici que j'ai le bonheur de contempler ma sœur bien-aimée et de pouvoir la serrer dans mes bras ! que vous êtes bon. Seigneur, d'accueillir ainsi la prière de vos fidèles servantes ! Je sens en augmenter mon espoir de goûter bientôt les fruits de votre miséricorde. Faites que des sœurs qui ont été si unies sur la terre ne soient point séparées dans l'éternité. La mort m'apparaît comme une bienveillante messagère, maintenant que j'ai pu épancher mon âme dans celle de ma sœur. »

* ViLLEMAN, Observations sur les bréviaires, etc., ms. n^ 120 ëe la bibl. d'Amiens, p. i44.

B^ PUSINI £T d^* LINDRUE, VIERGES. 141

Pusine mourut le 23 avril, en embrassant une dernière fois Lindrue, et celle-ci se réjouit chrétiennement d'une mort qui donnait une sainte de plus au ciel. Elle fit ensevelir sa sœur à Baisieux ^, près de réglise Notre-Dame, selon le désir qu'en avait exprimé la mourante. Une nombreuse foule assista à ces obsèques qui ravissaient une mère aux pauvres et un modèle accompli à son siècle. Divers miracles s'accomplirent sur son tombeau. On en composa une relation qui avait déjà été consumée dans un incendie, alors qu'écrivait le biographe anonyme qui nous a servi de guide.

RELIQUES

Adélard et Wala, après avoir fondé la Nouvelle-Corbie de Saxe, établirent à Herford (Herworden) en Westphalie, un monastère de filles, dont leur nièce fut la première abbesse. L'exemple de Tabbaye de Corwey qui s^enrichissait chaque jour de nouvelles reliques, inspira à Tabbesse la pensée de s'adresser à Hilmerade, évêque d'Amiens, pour obtenir le corps de Ste Pusine; cette translation, autorisée p:«r Charles le Chauve, au grand regret des habitants de Baisieux, s'opéra en 860 *, avec une grande solennité. Depuis l'arrivée de ces reliques à Herford (24 janvier), le monastère prit le nom de Sainte-Pusine ; il

* Ferrari, Du Saussay, etc., font mourir Pusine à Corbie, trompés bans doute par la proximité qui existe entre cette ville et Baisieux.

' Baillet commet deux erreurs en disant que : « U semble que le corps de Ste Pusine était à Tabbaye de Corbie en Picardie, avant qu'on Teût transporté en Allemagne, au temps de Charlemagne. >

342 s*' PUSÏNE ET s'* LINDRUE, VIERGES.

devint célèbre au Moyen- Age. L'abbessè avait rang de princesse dé Tempire et voix à la diète.

Nous né parlerons ici des reliques de Sté Litidrue que pour relever une erreur commise par divers hagiogral^hes qui naentionnént la présence du corps de cette Sainte à Corbie.

Lindrue mourut dans sa solitude, près de Perthes, le 22 septembre. Elle fut enterrée dans l'église qu elle avait érigée danô son domaine en Thonneur de S. Maurice. Quelques anciens martyrologes mentionnent la translation de ses reliques, en 804, à l'abbaye de Corbie. On en a con* du qu'il s'agissait de la Corbie picarde : mais des documents positifs prouvent qu'il faut entendre par là le monastère de Corwey, en Saxe, qu'on désignait sous lé nom de Nouvelle-Corbie. Mabillon, en parlant de la translation de S. Vit à Corwey, ajoute, d'après une chronique manuscrite de Saxe, que le corps de Ste Pusine y /"ut également transféré en 834. J. Perierus, dans son Commentaire de la vie de Ste Lindrue (22 sept. p. 450), en fournit une preuve, également irrécusable, empruntée à la Collection des historiens du duché de Brunswick (t. ii, p. 296).

Les quelques reliques de Ste Lindrue qu'on vénérait à Paiderborn, àEssen(Prusse),à Hildesheim (Hanovre), provenaient sans douté du monastère de Saxe qui a pu faire quelque don du même genre à notre abbaye française de Corbie.

,JLe culte de Ste Pusine était jadis répandu aui environs d'Herford ; « mais il est fort diminué, disait Baillet, depuis que l'abbaye de Herworden est remplie de religieuses luthériennes et gouvernée par une abbesse protestante. » La vénération pour cette Sainte s'est perpétuée à Baisieux. Une fontaine qui porte son nom dans le Bois-Ro-

s** PUSINE ET s'* LINDRUE, VIERGES. 34?:

bert, était jadis un rendez-vous de pèlerinage. On en emploie encore aujourd'hui les eaux pour les maux d*yeux.

Le nom de Ste Pusine est inscrit au 23 avril dans les anciens calendriers de la Corbie saxonne, dans les martyrologes de Wion, de Ferrari, de Molanus, de Bucelini de Canisius, de Du Saussay, de Du Monstiers, dans les bréviaires de Châlons-sur-Marne, etc. Sa fête, sous le rite simple, est transférée au 14 octobre dans nos Bréviaires de 1746 et 1840. Il n'en est fait aucune mention dans notre Propre actuel.

Dans les anciennes litanies de Soissons du VHP siècle, publiées par Mabillon,nous trouvons 5anc/a Posinna, Nous ignorons si c'est notre Pusine.

CHRONOLOGIE

Le calendrier du Bréviaire de 1840 place la mort de Ste Pusine à la fin du V® siècle. Baillet, en remarquant que les noms des filles de Sigmar sont germaniques et non gallo-romains, incline vers le VIP siècle. Il avait oublié que, dès la fin du V® siècle, les Francs étaient établis en Champagne. Cette chronologie serait facile à fixer si on était d'accord sur l'époque où vécut S. Alpin, évêque de Châlons. D'après la tradition de l'Eglise de Châlons qu'acceptent Tillemont et le Gallia christiana^ il serait niort vers le milieu du V® siècle. Un des nouveaux bollandistes, le P. Cyprien Goorius, dans son Commentaire des A êtes de Ste Menehould (14 oct. p. 527), nous semble avoir démontré que S. Alpin mourut certainement avant l'an 535 et probablement avant l'an 512. Nous croyons donc devoir placer la mort de Pusine vers le milieu du VP siècle.

ICONOGRAPHIE

Ste Pusine est représentée dans des vitraux modernes aux églises de Thésy et de Villers-Bre*tonneux.

341 t^ PUSINE ET S** LTNDUUB, VIERGES.

BIBLIOGRAPHIB.

La Vie de Ste Pusine, insérée d'abord dans la Legenda Colonix (1473), a été publiée par le P. Papebrock au 23 avril. Il y a ajouté l'histoire de la translation des reliques à Herford, opuscule qui a été reproduit par M. Pertz, dans ses Monumenta germanica (t. ii, p. 681). D'après Baillet, ces deux documents seraient du même auteur et dateraient du IX* ou X® siècle. Les auteurs de V Histoire littéraire de la France (vi, 90), avec beaucoup plus déraison, attribuent la Vie au VP siècle et l'Histoire de la translation à un moine de Corwey qui aurait vécu au X* siècle. La Vie, écrite en bon style, très nourrie de citations de TEcriture sainte, mais peu abondante en faits, doit inspirer toute confiance.

Nous avons recueilli quelques autres renseignements dans les Actes de S. Alpin, évêque de Châlons (7 sept.), de Ste Lindrue (22 sept.), et de Ste Menehould (t. vi, oct.), publi^^s par les Bollandistes.

Outre ces documents et les ouvrages de Baillet, des GuEiiiiois, Feuraiu et Villehian, cités dans le cours de cette biographie, nous avons consulté : Mab.llon, Annal, bened. t. ii, p. 471. ~ Bucklin, Menolog, benedict. — Longueval, Hist, de l'Égl. gallicane^ ii, 399 — Godescaud, au 22 sept. — Le Nain DETiLLKMOiNT, Mémoires^ etc , xv!, 388 — Barthélémy, Vies des Saints de France^ v, 131; VII, 491 . — Bréviaires La Motte et Mioland — Bréviaires de Châlons.

s. QUENTIN

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