MARTYR
3t Octobre. — f 3o3.
Les Actes de S. Quentin \ dont on possède trois variantes qui diffèrent peu entre elles, et que nous fondrons ensemble dans notre récit, se bornent à nous raconter sa passion et la première invention de ses reliques, sans nous renseigner sur sa vie à Rome, sur les circonstances de son voyage dans les Gaules, ni sur son apostolat dans nos contrées. Quelques légendes populaires se sont fait jour dans les lacunes de cette biographie : nous les reproduirons dans un chapitre spécial.
S. Quentin naquit à Rome d'un père idolâtre qui était investi de la dignité sénatoriale et dont le nom — Zenon — semblerait indiquer une origine
* Quintinus, Quinctinus^ Quintinus ; — Quintin» — On connaît deux autres saints du même nom : Tunévèque d'Apt, au V» siècle ; l'autre, originaire de Meaux, qui souffrit le martyre dans le diocèse de Tours, où sa fête est marquée au 4 octobre.
346 s. QUENTIN, MARTYR.
hellénique. Quelques hagiographes, Meyer entre autres, supposent, mais sans preuves, que Quentin, après sa conversion, aurait été baptisé par le pape Marcellin et député par lui dans les Gaules.
Les plus anciens Actes de S. Quentin ne lui donnent qu'un seul compagnon, Lucien, ou plutôt Lucius ', qui, arrivé à Amiens, continua sa route vers Beauvais où il devait convertir un grand nombre d'âmes et recevoir la couronne du martyre. Ceux qui, comme nous, placent au premier siècle Tépiscopat de S. Lucien de Beauvais, sont obligés par cela même de reconnaître en lui un personnage distinct.
Quelques légendes, acceptées par Démocharès *, rangent S. Quentin et S. Lucien parmi les missionnaires que le pape S. Clément envoya dans nos contrées. En ce qui concerne le Saint du Vermandois, c'est une grossière erreur, puisque ses Actes placent son martyre sous le règne de Dioclétien et de Maxi-
mien.
D'après divers documents anciens '*, qu'il n'est point facile de faire concorder ensemble, S. Quentin aurait eu pour compagnons S. Lucien, S. Crépin, S. Crépinien, S. Rufin, S. Valère, S. Marcel, S. Eugène, S. Victoric, S. Fuscien, S. Rieul et S. Piat. Cette question ne touche que trop indirec-
* C'est le nom qui lui est donné dans les Actes de S. Crépin, et dans l'un des deux manuscrits dont ColUette a publié le texte.
? Démocharès, de Sacrificio Missœ^ lib. n. f*» 26, de Fédit. in-f* de 1567.
' Actes de S. Fuscien ; — V Authentiqtbe de Saint-Quentin; — Sermon sur la tumulation de S, Quentin.
s. QUENTIN, MARTYR. 347
tement notre sujet pour que nous l'abordions ici : d'àîlïéurs, elle doit être prochainement élaborée, avec tous lés développements qu'elle comporte, par M. CHafles Salmon '. Bornons-nous à faire remarquer que Colliette ^ a risqué une conjecture dénuée de preuves, en disant que S. Quentin, comme chef de cette mission romaine, a dû être investi, ainsi que la plupart des premiers apôtres, des pouvoirs attachée à la dignité épiscopale. Ses Actes ne disent même pas qu'il fût prêtre; l'iconographie du Môylén-Age ne lui donne que les insignes du diacre. M. ï^abbé Richard ' suppose que c'était un simple laïque, a ce qui ferait croire, ajoute- t-il, qu'il se rëîidit daïïs lés Gaules pour un emploi civil ou pour qiiélqtbe message chrétien. »
On i*aconte queles douze missionnaires se seraient partagé, par la voie du sort, les pays qu'ils devaient évangéliser.Quoi qu'il en soit, Hordret * a eu tort de dire que « Quentin a eu l'Auguste de Vermandois pour son lot, » et Carlier * que a S. Quentin s'attacha au Vermandois. » Comme nous le verrons plus tard, c'est par une circonstance toute fortuite qu'il fut conduit forcément par ses bourreaux à Augusta Viromanduorum. Il a été l'apôtre d'Amiens
* M. Salmon a déjà abordé ce sujet dans un savant travail intitulé ; les apôtres de la Gaule Belgique au II I^ Siècle ont- ils été des compagnons de S. DcHts ? Arras, 1871, in-8\
* Mém pour St^vir à Vhist. du Vetmandois, i, 80.
* Origines chrétiennes de la Gaule^ j), 333.
* Hist, de la ville de St-Quentin^ p. 83.
* Histoire du Valois ^ i, 20,
348 s. QUENTIN, MARTYR.
et non pas du Vermandois, province qu'il n'a illustrée que par son martyre. li a dû évangéliser nos environs, mais comment supposer qu'il ait poussé ses courses apostoliques jusqu'à Vermand, alors que ses Actes nous disent qu'étant arrivé à Amiens ce il y demeura en attendant l'instant suprême du combat. »
S. Quentin préluda à la gioire'de son martyre par le triomphe de sa parole et de ses miracles. Partout il publiait le nom de Jésus-Christ et les prodiges de sa puissance. Pour donner de l'autorité à son enseignement, il rendait la vue aux aveugles, la vigueur aux paralytiques, la parole aux muets, l'agilité aux infirmes. A ces guérisons miraculeuses, opérées par un simple signe de croix, il ajoutait l'exemple du jeûne et de la prière, et, selon l'usage des moines, il adressait au Seigneur, à toutes les heures du jour, ses ferventes supplications.
Le bruit de tant de succès évangéliques arriva bientôt jusqu'aux oreilles de Rictiovare, représentant, dans les Gaules, de Maximien Hercule, que Dioclétien avait associé à l'Empire en 286. Digne satellite de son maître, il avait immolé tant de chrétiens à Trêves*, sa résidence habituelle, que les
* Mediis immersit fluctibus omnes,
Ut miraretur fieri se Mosula rubrum, Sanguine sanctorum latic'is variante colorum.
(GuUlaume le Breton, Philippe lib.x.)
M. Peter Adolphe Lind a publié en 1852, à Trêves, une dissertation sur Rictiovare, intitulée : Der Frankenhei^zog Rictiovarus vnd die Trevirer Martyren, in-8.
s. QUENTIN, MARTYR. 349
flots de la Moselle s'étaient rougis du sang de ses victimes.
C'est à Bâle que Rictiovare exerçait ses fureurs, quand il apprit les triomphes apostoliques de Quantin. 11 accourut aussitôt à Samarobriva, ville fortifiée qui prit plus tard le nom d'Amiens', fit arrêter le courageux apôtre et l'envoya tout enchaîné dans une des maisons de la ville dont la tradition désigne encore aujourd'hui l'emplacement ^. Le Bienheureux, en s'y rendant sous la garde des soldats, chantait des psaumes et s'écriait : « Leurs pensées sont dirigées contre moi; ne m'abandonnez pas, ô mon Dieu, de peur qu'ils ne s'enflent d'orgueil. » (P.s*. cxxxix, 9.) ce Délivrez - moi , Seigneur, de la main du pécheur, de la puissance de l'injuste et de l'agresseur de votre loi, en considération de ce que vous êtes ma patience et mon espérance depuis ma jeunesse. » {Ps. lxx, 5-6).
Le lendemain, le préfet romain faisait dresser un tribunal dans la chambre du Conseil où on amena l'accusé, et il procédait ainsi à son interrogatoire. Rictiovare : Quel est ton nom ? » — Quentin : ce Je porte le nom de chrétien, parce que je garde la foi de Jésus-Christ dans mon cœur et que mes lèvres pro-
* Ipse ad castrum quod Samarobriga antiquitus, modo Ambiani, vocatur pervenit. — Ne serait-ce point à cause de ce passage, qui condamne la prétention de la ville de Saint Quentin au nom de Samarotriva^ que Coliiette n'a point admis dans ses pièces justificatives la version des Actes publiée par Surius ? Comme ils sont tout au moins antérieurs à la seconde moitié du VIP siècle, ils prouvent évidemment qu'à cette époque Amiens était considéré comme étant Tantique Samarohriva,
' Voir plus loin le chapitre monuments archéolooiques.
350 s. QUENTIN, MARTYn.
clament sa doctrine. J'ajouterai que mes parents m'ont donné le nom de Quentin. — Quelle est ton origine ? — Je suis citoyen romain et fils du sénateur Zenon. — Comment se fait il qu'issu d'une origine si illustre et fils d'un tel personnage, tu te sois livré aux plus vaines superstitions et que tu adores celui que les Juifs ont crucifié ? — La véritable noblesse consiste à connaître Dieu et à observer ses commandements. Cette religion que tu blasphèmes élève à la félicité suprême ceux qui en sont les disciples fidèles et dévoués. C'est par elle que nous apprenons à connaître le Dieu tout-puissant, le créateur du ciel et de la terre, et son fils Jésus-Christ, en tout égal à son père et par qui tout a été fait.- — Quentin, renonce à cette folie qui t'obsède et sacrifie à nos dieux immortels. — Je ne sacrifierai jamais à ces dieux qui ne sont que de vrais démons. La folie que tu me reproches, c'est la vraie sagesse que nous a enseignée le Fils de Dieu, c'est-à-dire la Sagesse incréée. Les insensés, ce sont ceux qui t'pbéissent en sacrifiant aux idoles. — Si tu ne sacrifies pas tout de suite à nos divinités, je jure par leur nom que je vais te faire endurer de cruels supplices. — Et moi, je jure par le Seic;neur que je ne crains pas tes menaces. Si mon corps est en ta puissance, mon âme, du moins, n'appartient qu'à Celui qui me Ta donnée.
A ces mot^, Rictiovare, transporté de fureur, fit étendre à terre le gén-éreux confesseur de la ifoiet ordonna à quatre soldats * de le frapper. Durant ce
^'Quatemionibus euin cœdi praecepit, lit-on dans quelques versions des Actes. GoUiette remarque que quattrnio signifie
s. QUENTIX, MARTYR. 351
supplice, S. Quentin élevait les yeux au ciel, en disant : « Seigneur, mon Dieu, qui connaissez tous les événements avant qu'ils arrivent » (Daniel, xni, 42), je vous rends grâce de ce que je souffre ces tourments pour votre saint nom ; quoique je sois un indigne pécheur, fortifiez mon courage, a prêtezmoi le puissant secours de votre bras, pour que je puisse résister aux traits de l'ennemi » {Ep. adEpheSy VI, 16). On rapporte qu'alors une voix du ciel fit entendre ces mots : — i Sois constant dans ta fermeté, Quentin, je t'assisterai. »
Au même instant, les bourreaux qui le flagellaient chancelèrent comme des hommes ivres, furent renversés à terre et, s'adressant \x Kictiovare, ils s'écriaient : — « Maître, secourez-nous, nous sommes frappés par des anges et dévorés par des flammes invisibles; nous ne pouvons plus agir. » — S. Quentin, tout au contraire, ne ressentait aucun mal, protégé qu'il était par le Saint-Esprit.
A ce spectacle étrange, Rictiovare, outré de dépit, s'écria : — « J'en atteste nos grands dieux et nos déesses, ce Quentin est un magicien qui, par ses enchantements, se soustrait à ma fureur. Qu'on le conduise dans le cachot le plus obscur de la prison et qu'on ne permette à aucun chrétien de communiquer avec lui. »
La nuit suivante, un ange du Seigneur apparut à S. Quentin, pendant son sommeil et lui dit :
une bande de quatre hommes et conclut à tort qu'il y avait seize bourreaux; le texte ne parle pas de quatre quatemiones. Toutefois, comme ce mot est au pluriel, on peut supposer que plusieurs compagnies de quatre soldats se succédaient tour à tour.
352 s. QUENTIN, MARTYR.
— a Serviteur de Dieu, lève-toi, plein de confiance, et vas au milieu de la ville ; affermis ses habitants dans la foi du Christ, afin qu'ils soient baptisés : car voici bientôt pour eux le jour de la délivrance ; les ennemis du Seigneur et Timpie Rictiovare seront prochainement confondus. » — Le prisonnier se réveilla, traversa le premier poste et le second, parvint à la place publique que Fange lui avait désignée ' et commença à annoncer la parole sainte :
— «Mes frères, disait-il, écoutez-moi; sortez des voies coupables où vous êtes et recevez le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, au nom du Dieu qui a créé le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent; qui a ressuscité des morts, rendu la vue aux aveugles, guéri des malades, délivré une femme d'une perte de sang, purifié des lépreux, fait marcher des paralytiques, changé l'eau en vin aux noces de Cana, opéré des miracles sans nombre; qui n'a jamais abandonné ses serviteurs; qui les a, au contraire, toujours délivrés de leurs tribulations, et par lequel nous recevons la ^émission de nos péchés. »
Le Bienheureux Quentin, après avoir longtemps entretenu ses auditeurs des vérités éternelles, vit environ 600 personnesadhérer à lafoi qu'il prêchait et offrit à Dieu cette heureuse récolte d'âmes *.
^ C'était probablement la grande place qui s'étendait devant le château-fort et qui correspond à peu près à la place actuelle de THôtel-de-Ville.
l\ n'est pas dit que Quentin ait baptisé les convertis, ce qui favorise l'opinion de ceux qui ne voient en lui qu'un simple laïque.
s. QUENTIN, MARTYR. 353
Les gardiens de la prison, s'étant éveillés, ouvrirent le cachot et, n'y trouvant plus leur captif, se mirent à sa recherche. Quand ils Teurent entendu annoncer à la foule la parole de Dieu, ils se convertirent soudain et allèrent trouver le préfet : — « Il est vraiment grand, leur dit-il, ce Dieu des chrétiens, que nous a fait connaître son serviteur Quentin; vos dieux, à vous, ne sont qu'impuissance ; ceux qui vous écoutent restent plongés dans Terreur et ne connaissent pas la lumière de la justice : aussi seront-ils condamnés à un feu qui n'aura pas de fin. — Eh ! quoi, s'écria Rictiovare, vous voilà donc devenus, vous aussi, des magiciens ? — Non, répondirent-ils, nous ne sommes point des magiciens ; mais, nousconfessonsleFilsdeDieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'elle renferme. — Vous parlez comme des insensés, répliqua Rictiovare, et votre crédulité vous abuse. Sortez immédiatement de ma présence, esprits sots et peureux. »
Le préfet, redoublant d'indignation, se dit en luimême que Quentin finirait par faire déserter le culte des dieux à tous les amiénois, s'il ne faisait périr jusqu'au nom de cet apôtre. Mais avant de recourir aux moyens extrêmes, il voulut essayer de l'allèche. ment des promesses ; il fit donc amener Quentin devant son tribunal et le dialogue suivant s'engagea entre eux. — Rictiovare : Jerougisde confusion pour toi, en te voyant, malgré ta noble extraction, malgré les immenses richesses que tu serais digne de posséder, te réduire à l'ignoble condition d'un men-* diant. Rends-toi enfin à mes sages exhortations, T. m 23.
354 s. QUENTIN, MARTYR.
invoque comme tes bienfaiteurs les puissantes divinités qui gouvernent le ciel. En retour, je te conférerai de hautes dignités, je prierai nos très-sacrés Empereurs de te faire rendre les biens que tu as inconsidérément abandonnés , de te revêtir de pourpre et de lin fin, de t' accorder le collier et la ceinture d'or, comme à un ami des Dieux et des Césars. — Qqentin : Loup dévorant, tu connais mal lés sentiments qui m'animent. Crois-tu donc pouvoir, par Tappât de Tor et des honneurs, triompher delà grâce de Dieu ? Que tes richesses périssent avec toi ! Non, tu ne me détourneras pas de la foi que j'ai en Notre-Seigneur Jésus-Christ*. Tune sais pas, malheureux, que celui qui mendie pour le Christ n'est pas pauvre ; il possédera la vie éternelle dans le siècle futur. Votre puissance est instable, vos honneurs sont passagers et peuvent s^évanouir comme la fumée, tandis que la gloire décernée par le Christ à ses serviteurs restera éternellement impérissable. — RiCTiovARE : Ainsi donc, tu persistes dansta folle détermination, et tu aimesmieux lamort que la vie ? — Qqentin : Cette mort que tu peux me faire subir, je ne la redoute pas, car elle sera pour moi le commencement d'une nouvelle vie en Jésus-Christ.— RiCTiov ARE : J'en jurepar les Dieux,
* Dans les Actes dont M Ch. Gomart a donné la traduction, on trouve cette addition : depuis mon enfonce. Cela pourrait faire croire que Quentin naquit chrétien et que son père Tétait aussi, n nous paraît difficile d'admettre qu'un sénateur, du temps de Dioclétien, ait pu professer la foi chrétienne. La phrase en question ne se trouve point dans la version publiée par Surius^ et que nous considérons comme la plus ancienne qui nous soit restée.
s. QUENTIN, NDAKTVR. 3SS
mes châtiments vont te punir ? — Quentin : a Le Seigneur étant mon aide, je n'ai pas à redouter ce que les hommes pourront tenter contre moi. » (P*. exTii, 16).
Ces réponses excitèrent dans Tâme du tyran une. telle fureur qu'il condamûa le généreux athlète au tourment des roues. D'après les renseignements que notis fournit l'antiquité, ce supplice consistait à suspendre le patient en l'air, à l'aide de poulies, dan^ une position horizontale; ses pieds et ses mains sortaient par des trous percés dans les planches qui composaient l'échafaud. On tournait les roues auxquelles étaient attachés les membres du condamné, dont les os se déboîtaient bientôt dans cette espèce d'écartellement. On frappa ensuite le martyr avec des chaînes de fer pour lui déchirer le Ventre> et, afin que tout son corps ne fût qu'une plaie, on lui versa sur le dos un mélange bouillant d'huile, de poix et de graisse. Enfin, des torches atdentes furent appliquées sur ses flancs déchirés, dans l'espoir que l'excès de la douleur lui arracherait une parole d'apostasie ; mais le martyr semblait inaccessible à la souffi^ance et bravait p«a? ses invectives la rage de ses persécuteurs. -^ Enfant d'iniquité, esprit possédé du démon^ s'écria 8. Quentin, tes vaines tortures ne me font pas souffrir; « elles me rafraîchissent comme la rosée qui du ciel descend sur l'herbe altérée. » {Prov. xix, 12.) -^ RiCTiovARE : Qu'on m'apporte de la chaux, du vinaigre et de la moutarde, je les lui verserai dans la bouche alîn que, réduit au silence, il né séduise pas plus longtemps le peuple par ses dis-
356 s. QUENTIN, MARTYR.
cours séditieux ! — Quentin : « Vos paroles, 6 Seigneur, sont plus douces pour moi que ne l'est au goût le miel le plus exquis. » (P^.oxviii, 103.) RiCTiovARE : J'en jure par nos puissants Dieux Jupiter et Mercure, le Soleil, la Lune et Esculape', je te ferai conduire à Rome, chargé de chaînes, pour comparaître devant nos augustes Césars, et là, tu subiras d'atroces tortures pour avoir quitté sans permission la capitale de l'Empire. — Quentin : Je ne crains point d'aller à Rome. Là, comme ici, Dieu triomphera de tes fureurs, mais je suis certain que c'est dans cette province des Gaules que je terminerai ma carrière. — Rictiovare : Qu'on charge de chaînes cet imposteur, qu'on le garde soigneusement et qu'on le conduise là où je dois bientôt me rendre.
Le préfet de l'empire indiquait par là la cité
* Per potentissimos Deos, Jovem et Mercurium^ Solem et Lu'nam et Asrlepium^ lit-on dans le texte publié par Surius. Dans les Actes traduits par M. Ch Gomart, on trouve Asclepium et Hippocratem ; dans ceux extraits du ms. de Saint-Maur, ^sculapium et Hippocratem ; dans ceux qui ont été rédigés ou transcrits par Raimbert, Ascl^pium et Hijppocratem M. le docteur Rigollot s'est étonné à bi)n droit dans son second Mémoire sur Samafobriva^ devoir ranger au nombre des dieux le célèbre vieillard deCk)s. On sait que le nom grec du dieu Esculape est Askhpios^et qu'Hippocrate est parfois désigné sous le même vocable parce qu'il appartenait à la famille des Asclépiades. C'est de là que sera provenue cette confusion. Un copiste ignorant, aura traduit par Hippocrate le nom d'Asclepium^ qui désigne évidemment ici le dieu de la médecine ; un second, pour se tirer d'embarras, aura inséré à la fois les deux noms d'Esculape et d'Hippocrate. Cette circonstance suffirait pour démontrer que les Actes publiés par Surius, les seuls où Hippocrate ne soit pas mentionné, sont les plus anciens qui nous restent.
s. QUENTIN, MARTYR. 357
à^Augusta Veromanduorum, aujourd'hui Saint-Quentin. Pour quel motif Rictiovare y fit-il conduire le soldat mutilé de Jésus- Christ, au lieu d'achever son martyre dans nos murs?Croiset nous répond * : cr Toute la ville d'Amiens, accourue à ce spectacle, fut émue et commençait à se soulever contre le tyran. Celui-ci, craignant une émotion populaire, fit enlever le saint Martyr et l'envoya à la ville d'Auguste où il le suivit le jour même. » Rien ne peut autoriser cette conjecture dans les quatre versions que nous possédons de la passion de S. Quentin . Il nous paraît plus probable que des affaires particulières appelaient le préfet des Gaules à Augusta ^, et qu'il y fit conduire le fils du sénateur Zenon dans
Tespoir qu'un jour ou deux de réflexion pourraient changer ses dispositions.
S. Quentin dut suivre la voie romaine de Samarobriva à Augusta, connue aujourd'hui sous le nom de Chaussée -Brunehaut y laquelle est figurée dans la carte de Peutinger et reproduite dans celle du Dépôt de la Guerre. Dans ce long trajet, il s'est sans doute arrêté dans quelques-unes de ces mansionos que les romains établirent sur les grandes voies de l'Empire pour faciliter les voyages des gouverneurs et des officiers ^ Sorti d'Amiens par la porte actuelle de Noyon, il a dû successivement
* Vie des Saints^ édit. in-F, t. ii, p. 560.
* M. Tabbé Pécheur nous apprend {Anjiales du diocèse de Soissons, t. 63) que la tradition conserve le vague souvenir d'un palais que Rictiovare aurait habité à Cuisy-en-Almont.
^ Bëroier, Histoire des grands chemins de l'Empire, livre IV, ch. 9.
358 s, QUENTIN, MARTYR.
traverser les emplacements où se trouvent maintenant Longueau, Lamotte— en-Santerre, Bayonvilkrs , Foucaucourt , ViUers-Carbonnel , Brie , Mons-en-Chaussée, Estrées -en -Chaussée, Pœuilly, Vermand, Marteville, Holnon *, et entrer dans Àiigusta par le faubourg actuel de Saint-Martin. Rietiovare n'arriva que le lendemain dans la ville municipe à^Aiigusta V eromanduoruin qui devait, au ÏK* siècle, prendre le nom de Saint-Quentin ^. Uiit aussitôt comparaître le prisonnier en sa présence -et essaya de nouveau de le séduire par ses flatteries et ses promesses. — Mon frère Quentin, lui dit-il, tu ^ un jeune homme de grande espérance : aussi tu vois quelle est ma patience à ton égard. Suis donc mes conseils, sacrifie aux grands Dieux Jupiter et Apollon ^ Veux tu ne pas retourner à Rome? Eh bien ! dans cette province même, je te comblerai de
* Trois de ces localités, Foucaucourt, Villers-Carbonnel et Holnon, ont perpétué le souvenir de ce passage, en plaçant leur ié^ise sous le vocable de S. Quentin
* On sait que les érudits sont partagés d'opinion sur remplacement de VAugusta Veromanduorum. Ce serait Verni and, village célèbre par son ancienne abbaye et son camp romain, selon Cluvier, Sanson, Levasseur, Tilleraont, MM. de Cayrols RigoUot, €tc. C'est Saint-Quentin, d'après Adrien de Valois, Héméré, Coiliette,D. Grenier, Hordret, l'abbé Belley, MM. Labourt, Ch. Gomart, A. Piette, etc. La ville de Saint-Quentin peut prod lire victorieusement en sa faveur le texte des Actes de S. Quentin, V Itinéraire d'Antonin, l'opinion du plus grand nombre de savants, le nom d'Aoust, corruption d'Augusia^ conservé à Tun de ses faubourgs, la multiplicité des voies qui aboutissent à son • territoire et les antiquités romaines qu'on y a trouvées.
* Dom Grenier (/Hirod àVHist, de Picardicy p. 493) conclut de ce passage qu'il y avait à Saint-Quentin un temple dédié à Jupiter.
s. QUENTIN, MARTYR. 359
richesses; j'enverrai un rapporta nos sacrés Empereurs * afin qu'ils te constituent intendant et juge suprême dans cette ville. — S. Quentin répondit : Je te l'ai déjà répété plus d'une fois, je ne sacrifierai, jamais à ces démons, muettes et impuissantes statues fabriquées parla main des hommes. « Que ceux qui les font leur deviennent semblables, ainsi que ceux qui placent leur confiance dans ces vains simulacres! » (Pjf.cxiii, 16).
Eictiovare, irrité de cette intrépidité d'âme , voulut encore accroître la barbarie de ses supplices et ordonna à un forgeron de confectionner deux taringfs ^, c'est-à-dire deux longues broches de fer, pour transpercer le martyr depuis les épaules jusqu'aux cuisses, et de plus, dix grands clous destinés à percer les doigts entre la chair et les ongles. Il espérait qu'au milieu de tels tourments le patient s'avouerait vaincu et renoncerait à sa foi.
Tandis qu'on exécutait ces ordres barbares, Rictiovare insultait à sa victime, transpercée de part en part, en disant : — ce Eh bien ! que les autres chré-
' Dans le texte donné par Surius, Rictiovare parle toujours au pluriel des Empereurs, ce qui est conforme à la vérité historique Dans les Actes publiés par Colliette, il n'est question que de l'Empereur au singulier. Ce doit être là une maladroite rectification imaginée par un copiste qui ignorait l histoire romaine.
' Tarirtgœ. C'est un mot celtique latinisé que nous avons déjà rencontré dans les Actes de S. Fuscien (voir notre tome II, p. 312) Dom Marlot(//t.st. Remens i, 75) nous apprend que de son temps on a découvert près de Saint-Sixte de Reims, dans le jardin de Tabbaye de Saint-Nicaise, des cadavres percés de clous à la tête et aux bras. On pourrait en conclure que la cruauté de Rictiovare affectionnait ce genre de supplice.
360 s. QUENTIN, .MAIITÏU.
tiens viennent maintenant contempler leur chef, et que son supplice leur serve d'exemple ! — Enfin, le préfet des Gaules, se rendant aux conseils d'un nommé Sévère Honoré, ordonna qu'on tranchât la tête du Martyr. Lorsque Quentin fut arrivé au lieu ou il devait être exécuté, il demanda à ses bourreaux quelques instants de répit pour prier, et prononça ces paroles: « Seigneur Jésus-Christ, lumière véritable qui existiez avant la création du monde » {Apoc. ï, 8), (( qui ave^ mesuré la terre dans le creux de votre main, et les cieux en la tenant étendue » (Isaïe xl, 12), « qui amenez les nuées de l'extrémité de la terre et faites sortir les vents de vos trésors, qui appelez ce qui n'est pas comme ce qui est, qui faites lever votre soleil sur les bons et sur les méchants et tomber votre pluie sur les justes et les coupables » (Macch. v, 55) ; ô Christ que je confesse, dont je conserve la foi, que je désire contempler, à qui je me suis donné de tout mon cœur, de toutes mes forces, je viens, plein de confiance dans votre vérité sainte, vous supplier de recevoir mon esprit. N'abandonnez pas mon âme pour toujours, 6 Christ qui régnez dans tous les siècles des siècles ! y){Apoc, vu, 58).
Cette prière terminée, S. Quentin présenta sa tête aux bourreaux en leur disant : — Je suis prêt, faites maintenant ce qui vous a été commandé. — Les bourreaux lui tranchèrent alors la tête de leur glaive, et l'on vit aussitôt l'âme du Martyr s'échapper de son cou, semblable à une colombe blanche comme la neige *, et s'envoler vers le ciel
* Nous voyons Tâme s*envoler sous la forme d'une colombe dans les Actes de S. Biaise, S. Médard, S Potito. S. Polycarpe,
s. QUENTIN, MARTYR. 36i
d'où, dit-on s descendit une voix qui disait : « Quentin,mon serviteur, viens recevoir la€ouronne que je destine à tes mérites. »
Le préfet des Gaules fit garder le corps du Martyr par ses satellites et attendit la nuit pour qu'on pût le faire disparaître en secret et le soustraire à la vénération des fidèles. Il ordonna alors qu'on le jetât dans la Somme ^, attaché à une masse de plomb, et qu'on le couvrit de vase. C'est là qu'il devait rester pendant l'espace de cinquantecinq ans. Il ne faut pas ici prendre trop à la lettre l'expression de Neuve de la Somme y puisque les dépouilles du saint missionnaire furent enfouies dans un marais de la petite île delà Somme qui traversait le chemin à'Aifgusta à Laon et où s'éleva plus tard le monastère de Saint-Quentin -en-l'Isle. On s'explique ainsi comment on a pu couvrir ce dépôt furtif de terre et de limon. Cette conjecture est d'ailleurs fortifiée par la tradition des deux puits qu'on montrait dans cette île, comme étant
Ste Eulalie, Ste Scliolastique, Ste Thérèse, et de bien d'autres. Ne serait-ce point une métaphore poétique entendue trop littéralement, et n'aurait-on point commencé par une simple comparaison comme on en voit une dans les Actes de Ste Agrippine : instar pulcherrimœ columbœ.
* Voxque de cœlo fertur audita^ lit-on dans Surius. Les autres versions suppriment fertur^ ce qui nous semble prouver leur postériorité.
' Ceux qui placent à Vermand VAugusia Veromanduorum sont obligés d'admettre que Rictiovare aurait fait transporter à trois lieues de là le corps de S. Quentin, pour le jeter dans la Somme. Us ne réfléchissent pas qu'un tel voyage était dénature à attirer l'attention des chrétiens et à faire manquer le but que se proposait Rictiovare.
362 s. QUENTIN, MARTYR.
les endroits où Eusébie découvrit la tête et le corps du Martyr.
La passion de S. Quentin eut lieu le 31 octobre de Tan 303 ' , à remplacement actuel de l'ancienne collégiale de Saint-Quentin.