‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 51 sur 65 · MONUMENTS ARCHÉOLOGIQUES · texte numérisé non relu

MONUMENTS ARCHÉOLOGIQUES

Prison de S. Quentin a Amiens. — Cette prison, dont nous avons visité remplacement sous la .pharmacie de la place Saint- Martin, fut longtemps désignée sous le nom de voiite de Saint-Quentin. C'est une vaste crypte dont les arceaux en ogive sont très massifs et très-rapprochés. Cette construction du XIV** siècle n'a rien laissé subsister de la prison gallo-romaine : c'est au-dessus de cette crypte que se trouvait la fontaine, bouchée depuis une quarantaine d'années, où les pèlerins venaient boire à la source que S. Quentin, d'après la tradition, aurait fait jaillir du sol de sa prison.

En 1309, le Corps-de-ville acheta deux petites maisons bâties sur ce caveau. Sept ans après, on y érigea une chapelle qui devint le siège de la confrérie de S. Quentin. Reconstruit en 1712, cet oratoire a été détruit à la révolution. (GozE, Rues d'Amiens^ m, 92). «Plusieurs personnes, dit Pages (t. I, p. 125), tourmentées de fièvres et d'enflures, beuvant par dévotion et avec une vive foyde l'eau de cette fontaine, reçoivent du soulagement à leurs infirmités et la guérison de leurs maladies par l'intercession de ce saint Martyr. »

On prétend que c'est dans un carrefour situé en face de cette chapelle que S. Quentin fut tourmenté par ses bourreaux. Avant l'érection de cet oratoire et dès le IXe siècle, il y avait à cet emplacement un petit hôpital de Saint- Quentin où étaient reçus les pèlerins qui venaient souvent de fort loin solliciter l'intercession du Saint. On voit encore aujourd'hui, au n® 2 de la rue Saint-Martin, des ogives du XIV® siècle, qui démontrent que cet hôpital a été reconstruit ou du moins restauré à cette époque, en même temps que la chapelle

Le Petit Saint-Quentin. — On désignait sous ce nom, dans la capitale du Vermandois, la maison occupant l'emplacement de la prison où fut renfermé S. Quentin et où il

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avait fait jaillir une fontaine. Elle faisait le coin des rues de Sainte-Marguerite et de Saint- Martin. Le lundi des Rogations, le Chapitre, en se rendant à la chapelle d'Epargnemaille, s'arrêtait devant cette maison pour y chanter une antienne. Une jeune fille sortait alors du logis et déposait une couronne de fleurs sur la châsse renfermant le chef du Martyr. La croyance populaire présageait un heureux mariage à celle qui remplissait ce pieux ofBce. Cette cérémonie, prétendait-on, était un souvenir figuratif de l'obligation qu'aurait eue jadis le propriétaire de cette makon de fournir à pareil jour une petite serve au Chapitre delà Collégiale (Colliette, i, 91.)

Abbaye de Saint-Quentin-en-l'Isle. — On se rappelle que le corps de S. Quentin fut trouvé par Ste Eusébie dans un marais du petit îlot de la Somme que traversait la voie romaine conduisant de Laon à Reims. La piété des fidèles érigea là un petit oratoire, et Ton creusa deux puits aux endroits où avaient surgi de l'eau le corps et la tête du saint Martyr. Au VIP siècle, une abbaye bénédictine fut érigée dans cette île et, après bien des vicissitudes, fut démolie pendant la Révolution. Dès le commencement du XVII" siècle, il n'existait plus qu'un seul des deux puits dont nous venons de parler ; en 1671, on en trouva des ruines en faisant des travaux de terrassement. Il n'y a plus aujourd'hui à cet emplacement qu'une chapelle moderne qui porte le même nom.

Église collégiale de Saint-Quentin. — Quand Eusébie eût enseveli le corps de S. Quentin sur une colline voisine A'Atugusta^ elle ordonna d'y ériger une chapelle. Cet oratoire fut reconstruit surun plus vaste plan, d'abord vers l'an 497 et ensuite vers l'an 814. Telle fut l'origine de l'église collégiale où le supérieur des chanoines réguliers portait le titre d'abbé. On reconstruisit l'édifice en 1114; le chœur ne fut terminé qu'en 1257, la nef en 1456, le portail en 1477. C'est pour les archéologues un des plus curieux monuments de la France, en ce sens qu'il offre à leurs études un spécimen du style architectural de presque toutes les époques.

s, QUENTIN, UARTYR. 399

U. Charles Gomart a publié dans le toise r de notre Revue de l'Art chrétien un intéressant travail sur le sarcophage qui existe encore aujourd'hui dans la crypte de l'église de Saint-Quentin Nous allons reproduire une partie de cette dissertation avec les planches qui 1 accompagnent :

■ On trouve aujourd hui, sous le chœur de 1 église, une chapelle souterraine, dans laquelle on descend par deux escahers de dix-huit degrés, placés des deux côtés du diœur

PlûQ Ht coupe ée la erjple de I égl le de Sa at-Qoenlm

Cette chapelle, qui présente une longueur de 9" sur 1° 50, paraît, si l'on consulte son architecture ogivale

avoir été reconstruite ea partie vers le XII' siècle, k la place de la crypte bfttie par l'abbé Hugues, au IX* siècle. Les trois niches de l'ancienne crypte subsistent seules aujourd'hui.

■ Ce sont trois cavités maçonnées en arcs senù-drculaires, qui sont évidemment plus anciennes que la chapelle elle-même . Elles sont séparées l'une de l'autre inégalement par trois gros murs qui avancent de 1*° dans la chapelle ; les caveaux élevés au-dessus du sol de 1". ont fSO de largeur, 1° 50 de hauteur et 2° 50 de profondeur.

t La niche du milieu qui renferme le tombeau de saint Quentin (n" 2) est plus profonde que les deux autres (n" i et 3). On remarque dans la maçonnerie du caveau du

milieu, deux pierres fort curieuses et de la plus haute antiquité. Ces pierres, enclavées dans le bas de la muraille, de

chaque côté du caveau, rappellent, par leur style, les mouumeuts des Catacombes de Rome. L'une représente une croix-pattée sculptée dans un cadre avec moulures.

« Le sarcophage de S. Quentin, qui occupe le caveau du milieu, a été fait avec une énorme colonne canuelée, de marbre blanc, dont on a enlevé et usé les cannelures, de manière à avoir le pourtour extérieur du couvercle hémicylindrique rond et poli. Les cannelures dans la partie basse du sarcophage sont encore entières.

a La colonne a été partagée en deux sur sa longueur ; l'intérieur de la partie qui sert de fond est évidé en forme d'auge- à la profondeur de 15 à 16 centimètres. Le couvercle est creusé intérieurement en demi-rond. Le tombeau mesure : longueur 2° 15" ; diamètre au milieu 0" 58'. Le marbre ne porte aucun ornement, si ce n'est quelques rayures simulant une moulure informe ; sur le couvercle, du côté de la tête, ou lit ces mots : Sanctvs qvintinvs.

« Le corps de S. Quentin a été inhumé deux fois dans un tombeau : la première fois, en 358, par Sle Eusébie; la seconde fois, en 835, par l'abbé Hugues.

« Si nous consultons les manuscrits de Dom Grenier, ce T. m. 20

402 s. QUENTIN, MARTYR.

tombeau serait celui clans lequel l'abbé Hugues transféra en 835, le corps de S. Quentin, dans la crypte qu'il lui avait fait bâtir. Mais ce sarcophage nous parait beaucoup plus ancien, et nous croyons, avec quelque vraisemblance, qu'il est celui dans lequel Ste Eusébie a enseveli S. Quentin, au milieu du IV' siècle.

« Qu'on nous permette de dire ici, en peu de mots, pourquoi le tombeau de marbre blanc ne nous paraît pas être celui de l'abbé Hugues, comme le dit D. Grenier, et pourquoi il est vraisemblable que c'est celui de Ste Eusébie.

« La forme du tombeau de S. Queolin difïère essentiellement de celle des sarcophages de l'époque mérovingienne. Le tombeau fait par Hugues a dû être décoré, puisqu'il était placé hors de terre, soutenu par des colonnettes ; il a dû porter soit une inscription, soit des symboles chrétiens, puisqu'il était destiné à recevoir les reliques d'un Saint et à être exposé à la vénération des fidèles. Enfin, au VHP siècle, on n'aurait pas creusé un tombeau pour un Saint dans une colonne de «larbre blanc, provenant sans doute de quelque temple païen ; mais on eût fait un sarcophage en pierre, comme ceux de Clovis et de Clotilde, d'une forme évasée, avec couvercle prismatique, dans le style de ceux de S. Victorice et S. Cassien (IX" siècle), qui indiquent ce qu'a dû être le tombeau apparent de l'abbé Hugues.

« Les preuves abondent, au contraire, pour démontrer que le tombeau, dont nous avons donné le dessin, est celui préparé par Ste Eusébie. On sait que les sarcophages delà première période chrétienne n'étaient pas décorés ; les ornements, les symboles, n'arrivèrent que sur les tombeaux destinés, soit à être apparents, soit à servir d'autels pour le saint sacrifice de la Messe, comme le sarcophage de Moissac et celui qui sert d'autel dans l'église de Saint- Denis.

a Le tombeau de S. Quentin a lu forme hémicylindrique des sarcophages chrétiens du IV" siècle. Il est semblable à celui d'Honorius (IV« siècle), qu'on voit à

a. QUENTIX, MARTYR^ 408

Raveane. Le tombeau de S. Hilaire, enëeveli éti 368, est ea marbre blanc ; il a la même forme que celiii de Si Quentin; mais, comme il die vait être appareM/il a^ été décoré, à ses extrémités et sur les croisillons, de figures et d'emblèmes.

« Le fût de colonne en marbre blanc qu'on a choisi pour y creuser le tombeau de S. Quentin, indique qu'on a fait pour cet Apôtre ce qui a été pratiqué pour plusieurs Saints, c'est à dire qu'on l'a enseveli dans la colonne d'un temple païen dont il avait renversé les idoles. Ce tombeau n'a pas pu être placé sur des colonnettes, comme l'indique l'histoire pour celui de Tabbé Hugues, à cause des cannelures qui sont encore à sa partie inlérieure. Enfin, l'absence de tout ornement montre évidemment qye ce sarcophage a été destiné, par Ste Eusébie, à être mis en terre ; ajoutons que la couleur jaune que ce tombeau a revêtue à l'extérieur et qu'il conserve encoi*e, montre qu'il a séjourné dans la terre argileuse qui forme le fond du sol de l'église de Saint-Quentin. »

Hôpital dk^s Enflés — A Saint-Quentin, comme à Amiens, il y avait un hôpital spécial pour les pèlerins hy- ' dropiquesqui venaient invoquer le saint Martyr. Cet asile, qu'on désignait vulgairement sous le nom 6! Hôpital des Enfles, fut construit en U61, prèi du palais des comtes de Vermandois, et cessa d'exister avant le XV® siècle. (Ch. Go M ART, Dictionnaire des rues de Saint-Quentin),

Saint-Quentin-en-l'kau a Péiionnu — * Ce fut peut-étie la première église qui, hors d'Augusta^ fut érigée à *S. Quentin. Le culte que lui rendit le Santerre, qu'il avait traversé, dut trouver une prompte imitation parmi les Péronnais. La petite église de Sobotécluse, fréquentée par les pécheurs qui vivaient à l'ombre du château d'Brchinoald, porta probablement le nom de Saint-Quentin. Quelques écrivains, il est 'vrai, ont pensé qu'elle avait d'abord été sous le vocable de S. Pierre ; mais M. l'abbé Gosselin nous semble avoir démontré toute la faiblesse de cette hypothèse, dans sa IVotice historique sur l'église de Saint- Fursy,

404 s. QUBNTIN, MARTYR.

Le XP siècle vit s* élever à Péronne un nouveau sanctuaire érigé au môme Martyr ; on le désigna, en raison de ses modestes proportions, sous le nom de Saint-Quentin - Capelle.

ICONOGRAPHIE

S. Quentin est représenté, soit en habit militaire, soit en costume de diacre, les clavicules percées de deux grands clous, ou bien, assis sur une chaise de tortures, les bras et les pieds dans des entraves, tourmenté par deux bourreaux.

On voyait jadis, à la clôture du chœur de la Collégiale de Saint- Quentin, quinze bas-reliefs du XIV* siècle figurant l'histoire du saint Patron et de ses reliques. On en trouvera la description dans les Extraits orîginatùx d'un manuscrit de Quentin de Lafons (t. i, p. 8 1 ) , publiés par M. Ch. Gomart.

Il y avait à la chapelle de S. Quentin, à Amiens, outre des peintures murales qui racontaient son supplice, deux statues du môme Saint; Tune d'elles, nous dit Pages, était a assise dans une espèce de chaise de mart3rre,accompa' gnée de deux bourreaux qui luy font souffrir de rudes tourments. »

Notre apôtre figurait dans un cartouche de la partie des clôtures du chœur de Notre-Dame d'Amiens, qui fut détruite en 176i pour faire place aux grilles actuelles. Dans cette môme cathédrale (chapelle dédiée à S. Quentin), on voyait un bas-relief en bois représentant le martyre du Saint. Cette œuvre de Carpentier fils (1783) se trouve aujourd'hui à l'Église de Sailly-l'eau-reste.

La Chronique de Saint^Tron (apud Pertz, Monum, germ, t. xii), nous dit qu'en 1 169, Wiric, abbé de ce monastère, fît exécuter une statue de S. Quentin.

On a trouvé récemment dans les fondations de l'ancienne église de Mergnies (Nord) un bas-relief du XVP siècle,

s. QUENTIN, MARTYR. 405

représentant le martjrre de S. Quentin. Cette sculpture, aujourd'hui encastrée dans les murs u jardin presbytéral, a été l'objet d'une notice de M. Dumas, insérée dans le tome XXIX® des Mémoires de la Soc. d'émulation de Cambrai. Le Saint, vêtu d*une simple draperie étendue sur les cuisses et les jambes, est assis sur une chaise de supplice. Deux bourreaux sont vêtus de costumes qui indiquent le style flamand du XVI* siècle. L'un d'eux maintient une broche de fer enfoncée dans l'épaule du Saint et lève un maillet dont il va le frapper.

Statues de S. Quentin à Saint-Maurice d'Amiens, à Fay (Chaubes),àHalloy-lès-Pernois (XVI® siècle), à Salouel, aux voûtes des églises de Liercourt et de Poix, etc.

h'Almanachde Picardie de 1777 fait l'éloge d'un tableau de Claude Hallé,au Saint-Sépulcre d'Abbeville,représentant le martyre de S. Quentin. Cet apôtre figure avec S. Benoît dans une toile de Fr. Bianchi, dit il Fran\ conservée au musée du Louvre.

Mentionnons aussi un tableau moderne de l'église de Saint-Quentin-en-Tourmon t .

Des verrières de l'hôtel-de-ville de S. Quentin, de la cathédrale de Beau vais et de l'église du Mont-Saint-Quentin nous offrent l'image du saint Martyr. A Beauvais, a il porte des vêtements de diacre : une aube parée, un amict bordé également d'une bande d'étoffe d'or, une tunique ou dalmatique à raies transversales, alternativement bleues, rouges et blanches, fendue sur les côtés, garnie sur les bords d'une frange d'or dont les extrémités descendent audessous de la tunique ; il tient de la main droite un livre fermé. » (Barraud, Descript. des vitraux de la cathédrale de Beauvais.)

Nous avons sous les yeux une image populaire du siècle dernier, accompagnée d'une oraison où l'on voit S. Quentin assis entre deux bourreaux qui lui enfoncent des clous dans les épaules, tandis qu'un ange lui apporte la couronne du triomphe. Une autre estampe populaire, d'un style moins primitif, a été reproduite dans la Vie du trèsillustre martyr S. Quentin, par Claude Bendier. Le martyr

406 s. QUENTIN, MARTYR.

tient un livre d'une ranin, une piilme de l'autre, deux grands clous sont cnfoiieés dans ses épaules.

Le sceau du Chapitre de Saint-Quentin, en 1213, représente S. Quentin debout, tenant d'une main la palme dq m^-rtyreet, de 1 autre, une église. Celui de 1278 figure S. Qoentîn assis entre deux- bourreaux qui lui tendent de longs clous ; celui de l'abbaye de Saint-Qucntinren-l'Isle,. en 1427, montrait le Martyr assis, tenant une palme dans la main droite et, de l'autre, Tépée, instrument de son martyre. Le contre-sceau de Saint-Quentin, !a,u XVI* siècle, représente le buste du Patron vêtu en diacre, avec des ôlbas dans les épaules (GtOmart, Sceaux du Vermandois,)

L'écusson de la ville de Saint-Quentin porte : d'azur à un chef de S. Quentin d'argent, accompagné de trois fleurs de lis d'or, deux en chef, une m pointe.

L'image du saint Patron figure aussi dans les armoiries de diverses anciennes corporations de cette ville, telles que la compagnie des Canonniers, la communauté des Chapelains et celle des maîtres Chirurgiens. (Gomart, Armoriai de Saint-Quentin en 1700.)

Deux monnaies, Tune du XIP siècle, l'autre du XV*, figurées dans la R'wue numismatique '{i. ii, pi. v), ^nous montrent l'apôtre de TAmiénois avec les attributs de son martyre.

M. Forgeais a publié dans Si?s Plombs historiés (t. ii) deux enseignes de pèlerinage représentant S. Quentin. On en trouvera plusieurs figurées dans le tomo xi des Mémoires de la Société académiqwi de l'Oise et dans le ton^e xx des Mémoires de la Société des antiquaires de Picardie.

mBJ.IOGBAPHlK

Les Actes deS.Qaentin ne lui sont point contemporains : aussi D. Ruinart n a-t-il pas cru devoir les insérer dans iàQS' Actes sincères. Les Bénédictins de Solesmes, eç ^

s. QU£KTIN, MARTYR. 40'?

montrant moins sévères, nous paraissent avoir eu raison. Cette Passion, en effet, appartient dans son ensemble à cette grande famille de documents primitifs qui sont marqués du cachet de la sincérité. L'auteur anonyme, qui nous dit avoir eu sous les yeux la relation d'un témoin oculaire, a dû bien peu modifier le style de son devancier. S'il y a introduit quelques traditions populaires, moins sûres mais peu nombreuses, il semble en avertir le lecteur en se servant du mot fertur, «Nous avons peu d'Actes mieux écrits, dit M. Amédée Thierry ; ils méritent une ajitorité presque égale à. celle des Actes originaux, puisqu'ils ont été écrits sur une autre histoire faite par un témoin présent à la première translation du Saint, cinquante-cinq ans après son martyre. » Le moderne historien des Gaules, qui reproduit ici le jugement émis par Tillemont, croit comme lui que cette Passion est antérieure à l'Invention faite par S. Eloien641.

Nous possédons trois leçons principales de ces Actes. MM. Gomart et Salmon croient que la plus ancienne est celle que contient un ms. du IX* siècle, cou'^ervé à la bibliothèque Richelieu (n° 5299), et dont M. Gomart a donné la traduction; Colliette en avait édité, le texte avec quelques variantes' (t. i, p. 142). Nous ne partageons pas en ce point l'avis de nos deux savants collègues, et nous croyons à l'antériorité du texte publié par Surius. Celui de Colliette nous paraît en être une variante plus récente. Le grand nombre et l'exactitude scrupuleuse des citations de T Écriture-Sainte trahit un travail de seconde main. D'un autre côté, le titre de dieu donné à Hippocrate, la mention d'un seul empereur de Rome, la foi chrétienne que S. Quentin aurait pratiquée dès son enfance, voilà des circonstances qui dénotent un auteur plus éloigné des faits qu'il raconte et qui s'est permis plusieurs additions maladroites, comme nous l'avons fait remarquer dans quelques notes.

Un autre texte, publié par Colliette (t. i, p, 144) d'après un manuscrit de Saint-Maur, ne contient aucune variante importante.

408 s. QUENTIN, MARTYR.

S. Ouen, dans sa Vie de S. Eloi, nous a laissé la relation de la seconde Invention faite en Giiparl'évêque de Noyon.

Un écrivain anonyme du IX* siècle a écrit Thistoire de la translation des reliques des SS. Quentin, Victoric et C issien. Elle est insérée dans VAugusta d'Héméré.

Un sermon anonyme du X* siècle, édité par CoUiette, nous renseigne sur la translation qui fut faite à Sinceny.

Vers la même époque, un moine de Tabbaye de Saint- Quentin-en-FIsle composa le récit des miracles advenus dans ce monastère. Ce document a été publié aussi par rhistorien du Vermandois (t. i, p. 570.)

Vers Tan 1104, Raimbert, chanoine régulier de Saint- Quentin, composa ou transcrivit (on n est point fixé sur ce point) un récit de la Passion du saint Martyr et de l'Invention de son corps par Ste Eusébie. L^original de cet écrit, qu'on appelle l'Authentique, est conservé à la bibliothèque de Saint-Quentin. Le texte en a été publié par Héméréet par CoUiette ; M. l'abbé Gobaille, archiprétre de Saint-Quentin, en a donné une traduction en 1870. Godescard parle en ces termes de ce récit : « On trouve d'autres Actes de S. Quentin, qui ne méritent pas à beaucoup près autant de créance que les premiers, dans l'Histoire de la ville de Saint- Quentin, parClaudeEmmeré.» Ce jugement a été répété par divers écrivains qui assurément n'avaient pas comparé les diverses leçons de ces Actes. Ceux qu'on attribue à Raimbert ne diffèrent des anciens que par larédaction du style, par les vers qui constituent les titres des chapitres et par une seule addition importante, relative aux compagnons de notre apôtre. Le nom peu exact de paraphrase donné par CoUiette à cette œuvre a sans doute seul suffi pour éveUler la défiance de critiques inattentifs. Si on veut trouver dans Raimbert les preuves d'une trop grande créduUté, U ne faut pas citer la Passion de S. Quentin, mais les œuvres qu'il a composées à la suite, c'est-à-dire un Uvre des miracles posthumes du Martyr, un sermon sur sa Translation et un autre sur son Élévation. Ces divers écrits sont pubUés dans Héméré et dans CoUiette.

s. QUENTIN, MAllTVU. 401)

Outre ces nombreux documents que nous avons traduits ou analysés, nous avons consulté : ^

Manuscrits : Bréviaires et Lectionnaires du Moyen-Age conservés à la Bibliothèque d'Amiens sous les n" 112, 113, 115, 117, 118, 149, 152, 153. — FîV«5anc^orwm(IX» et X** siècles), collections de la Bibl. Richelieu, fonds latin, portant les n*»- 5,299,11,748,11,759,11,951, 12,601.

— Vùgs sanciorum (XJIP siècle), n«644 delà Bibl. Sainte- Geneviève. — Passionnaires du XIP siècle, n** 261 et 344 de la Bibl. de Laon. — Collection de D, Grenier, t. IX, f* 120. — De Court, Mém. ckronol,^ livre ii, ch. lx et XLVii. — Claude Gellée, Extraetum ex bibliotheca Ambianensi (Archives départementales). — Renseignements divers fournis par M. Ch. Salmon.

Imprimés : Claude Héméré, Augusta Viromanduorunij vindicata et illustraia, 1643, in-4°. — Colliette, Mémoires pour servir à r Histoire du Vermandois, 3 vol. in-4*.

— Claude de la Fons, Histoire de S. Quentin, 1629, in-16.

— Colliette, Histoire de la vie, du martyre et des miracles de S, Quentin^ 1767, in-12. — Claude Bendier, la Vie de S. Quentin, in- 18 (l'édition de 1843 est la 32«). — Quen tin DE LA FoNS, Histoire de l'Église de Saint- Quentin, livre I, ch. 16, 17, 18.— Breviarium regalis ecclesim S. Quin~ tini ViromanduensiSj 1642. — La Vie du très-illustre martyr S. Quentin, mise en vers par Claude Rohaut. (Elle est réimprimée dans les dernières éditions de la Vie de S. Quentin, par Bendier, où Ton trouve aussi le Martyre de S. Quentin, en vers français, par Joseph Hanquet). — Pages, Manuscrits, i, 117; v, 424. ~ Tillemont, Mémoires, IV, 433, 700. — L'abbé Lefebvre, Heures de Saint Quentin, 1847, in-18. — IjEQueux, Antiquités religieuses du diocèse de Soissons, i, 287. — Peigné-Delacourt, les Miracles de S. Eloi, ch. 43.— L'abbé Richard, Origines chrétiennes de la Gaule, pp. 48, 351. — Notice sur S, Quentin et Offices pour le ^i oc^oôre e^/e 2 ma/, Amiens, 1854, in-12. —L'abbé Vaillant, ViedeS. ^Mew^m, insérée dans les Pe^eVs Bollandistes et reproduite sous forme de brochure en 1869-

— L'abbé Gouaille, Vie de S, Quentin, traduite d'un ma-

410 s. QCEVTIN, MARTYR.

nuscrit du XI l" siècle, conservé dans le trésor de la collégiale de Saint-Quentin, 1870, in-I8. — Les recueils hagiographiques de VORUAGINE, LiPPOMANI, FONTAINE, CrOISET,

Baillet, André Du val, Godescard, etc. ; — et les ouvrages, cités en note, de Carlier, Grégoire de Todrs, HoRDRET, Le Cointe, D.GREiNiER, MARL0T;deMM. Bar- RiUD, FisQUET, Ed. Fleury, Fouquier-Chollet, Ch. Go- MART, GouRMAiN, GozE, Catherine Lévêque, Rigollot, Roger, Salmom, Santeul, etc.

Le R. P. Bossue, Tun des savants BoUandistes dé Bruxelles, prépare les matériaux des Actes de S. Quentin pour les Acta sanctorumA\i'i\ octobre. De son côté, M.Cb. Salmon travaille à une Histoù^ de S, Quentin, qui sera, pour l'étendue des recherches, le digne pendant de sa re* marquable Histoire de S, Firmin,

s. RIBERT

i5 Septembre. — Vil" Siècle,

D'après la tradition, S. Ribert * serait un clior* évêque, venu des Iles Britanniques, et qui aurait successivement évangélisé la Flandre, le Ponthieu et une partie de la Normandie.

Le P. Stilting ^ dit avoir pris connaissance d'une lettre d'un religieux de Saint- Valéry, adressée à Du Cange et datée de 1668, où il était dit qu'on ne savait absolument rien de S. Eibert, si ce n'est que son nooi était inscrit dans le martyrologe de Saint- Valery et qu'on y gardait ses reliques dans l'église de cette abbaye.

La disette de renseignements doit avoir été bien

J Rithbertus^ Ricbertusy Rihertus, — Rithhert. Les BoUandistes lui donnent aussi le nom de Raimbertus^ que nous n*avons rencontré nulle part : mais c'est une conséquence du système par lequel ils feraient un seul et même personnage de notre S. Hibert et de Raimbei^t, moinede Saint-Yalery} auteur de la VU <U S. Valéry.

*. Acta sanct,^ t. v, sept., p. 79.

412 s. itinER.!'.

absolue puisqu'Adrien Blondin, prieur de Saint- Valery n'a consacré que deux vers insignifiants à ce personnage, dans son poème sur les saints dont le monastère de Saint- Valéry conservait les reliques *. Après avoir parlé des châsses de S, Vulgan, et de S. Sevold, il ajoute :

Additur hisce cornes Rithbertus flore juventas Qui Yalaricanus flos fuit atque jubar.

Il n'est nullement certain que S. Ribert ait été chorévêque. La tradition lui donne cette qualification ; mais Tabbaye de Saint- Valéry ne Ta jamais honoré que sous le titre de confess^eur non-pontife. On a pu lui supposer le caractère épiscopal à une époque où on oubliait trop généralement que des moines, des prêtres et même de simples laïques, venus de Tlrlande au VIP siècle, évangélisèrent les Gaules et spécialement nos contrées.

Le P. Stilting, qui a consacré une courte notice à S. Ribert, conjecture qu'il a été moine et peutêtre même abbé de Saint-Valery. Cette hypothèse n'est basée que sur la présehce des reliques de S. Ribert dans cette abbaye, ce qui ne nous paraît nullement concluant. Elles ont pu, comme celles de S. Vulgan et de S. Sevold, y avoir été apportées par des causes dont l'histoire ne nous a pas conservé le souvenir. D'ailleurs, si la tradition des mona-

* Versus panegyrici in laudem et gloriam SS. Walarici^ Blithmundi^ Wulganii, Sevoldi et Rithberti^ quorum reliquiœ in regio sancti VPalariei monasterio rite servantur, Rouen, 1653, in-40.

s. IIIBKRT. 413

stères peut omettre de conserver les noms de quelques uns de ses abbés, cet oubli devient tout à fait improbable quand il s'agit de ceux qui sont rangés au nombre des saints.

Le P. Stilting va plus loin et se demande si notre S. Ribert ne serait pas le même que Raimbert {Ragimbertus^ Raimbertus)y troisième abbé de Saint- Valery, qui rédigea là Vie du fondateur de cette abbaye. La différence des noms nous paraît trop grande pour admettre cette identité, et d'ailleurs, comment les moines de Saint- Valéry auraient-ils pu oublier une circonstance si 'glorieuse pour leurs annales ?

Le seul renseignement historique incontestable, relatif à S. Ribert, c*est qu'il fut inhumé à Varenne. Wanna quo S. Ricberlus corpore quiescit^ nous dit la Chronique de Fontenelle * . Warina, désignée au IX' siècle sous le nom de Visroa^ Visronay était un monastère de femmes, situé près des sources de la Varenne, dans la commune actuelle de Monterollier (pays de Caux) \ Cette abbaye fut détruite par les Normands, et c'est sans doute alors que le corps de S. Ribert aura été transporté à Saint-Valery.

«. Lib. I, cap. X, ap. Spicileg, t. m, p. 212.

«. Neustria Pia. — Toussaint Du Plessis, Histoire de la Haute-Normandie^ i. 42. — Leroy, ffisfoire de Monterollier. — - L'abbé Cochet, Semé- Jn^. hist.^ p. 524.

414 8. UmKRT.

RELIQUES

Le corps de S. Ribert fut conservé à l'abbaye de Sa'iKVl- Valéry jusqu'à la grande Révolution, époque où la plupart des reliques furent bridées. Nous n'avons trouvé aucun renseignement sur celles de S. Ribert, si ce n'est qu'en 1643 elles furent reconnues par un visiteur de la congrégation de Saint-Maur. Le procès-verbal fait l'énunaércition des divers ossements contenus dans la châsse spéciale de S. Ribert. (Bolland. De S. Valarico^ t. i, april. p. 1.6.)

Le P. Ignace fait figurer le nom de S. Ribert dans la liste des reliques qui étaient conservées au couvent des Chartreux d'Abbeville.

CULTE

Le nom de S. Ribert ne figure que dans le Martyrologie ^ de Châtelain et dans celui de Saint- Valéry. Dans le Propice de ce monastère (1721) son office est indiqué au 16 septembre.

Une annexe de Moreuil porte le nom de Saint-Rîbert. C'est une ancienne ferme qui fut donnée au XIP siècle à Tabbaye de Saint- Vast de Moreuil.

S. Ribert est le patron de Charles-Mesnil, de Quiévrecourt et de'Torcy-le-Grand (diocèse de Rouen).

M. l'abbé Cochet {Eglises de VaiTondissement de Dieppe)^ t. II, p. 358 donne les renseignements suivants sin* le pèlerinage de Charles Mesnil :

< Derrière le chœur de la collégiale, était placée la fontaine de S. Ribert, vulgairement nommée la Baignerie. Cette fontaine est encore l'objet d'un pèlerinage, surtout le lundi de Pâques ; o i y vient pour les langueurs et pour les maladies intestinales. On boit de l'eau dans un verre, on en emporte dans une bouteille ; malheureusement, on plonge les enfants dans cette eau glacée. Cette eau, toutefois, est claire et limpide; elle est enfermée dans un bassin

s. RIBERT, 4i5

en grès, recouvert d'une voûte en maçonnerie; il y a quatre cents ans, dit^ôn, que cette source est ainsi clôturée. Une petite image du Saint est suspendue au mur; elle est cachée sous une forêt de rubans et de chapelets.

«Cette fontaine est visitée tous les jours et plusieurs fois par jour. Pendant la Révolution, on voulut l'interdire : la ferveur redoubla en raison des obstacles. Le jour, on chassait les pèlerins à coups de bâton : ils y revenaient la nuit. Nous croyons pouvoir affirmer que la sainte intervention de l'Église ne pourrait arrêter ces populations sim* pies et crédules.

a Avouons-le, toutefois, la vénération que Ton porte à cette source sacrée, nous paraît avoir quelque fondement dans rhistoire et dans la tradition. Sans rechercher si elle appartient à ces sources sacrées des païens, que S.Ouen et S. Eloi faisaient combler à leurs peuples, nous pensons que S. Ribert, chorévêque et missionnaire apostolique de nos contrées, qui, d'après les martyrologes, a évangélisé Tantique mansion de Charles-Mesnil, a dû baptiser les premiers chrétiens dans cette eau devenue respectable pour ces populations. On sait, d'ailleurs, que ces saints ermites, que ces baptistes de la loi nouvelle aimaient à se retirer au bord d'une onde solitaire, à Tombre des bois, pour s y délasser de leurs travaux apostoliques. C'est là que les peuples venaient les trouver, comme autrefois ils allaient trouver Jean au désert.

« C'est à ce point de vue que nous avons considéré la Baignerie de Charles-Mesnil ; c'est ainsi que nous Tavons saluée comme un des premiers monuments de la religion de Jésus-Christ dans nos contrées sauvages. Pourquoi faut-il que les pas de nos premiers apôtres soient ignorés de leurs disciples? Et comment s'est-il fait qu'une solitude de mort entoure aujourd'hui ce premier sanctuaire de vie? »

La tradition prétend également que S. Ribert a évangélisé les environs de Quiévrecourt et de Torcy-le-Grand. Dans cette dernière localité se trouve une fontaine, très vénérée des habitants, spécialement le jour de la fête de

418 s. RIQUIER.

interprétés bien différemment. Quelques écrivains «, frappés sans doute de l'expression rvslica vila, ont cru que les parents de notre Saint étaient d'obscurs artisans, des ouvriers agricoles. La vie rustique n'est nullement exclusive de la noblesse, et l'ensemble du texte d'Alcuin nous paraît donner l'idée de ce que nous appelons aujourd'hui un gentilhomme campagnard. Nous verrons plus tard que Riquier donna la liberté aux serfs de son domaine : nous devons en conclure qu'il appartenait à une famille noble et riche. C'est d'ailleurs ce que nous attestent Enguerran ^ et Angilbert '.

Le chroniqueur Hariulfe fut le premier qui commença à sortir des bornes de la vérité, en exaltant la noblesse de saint Riquier. jUn interpolateur d'Alcuin, que nous aurons souvent occasion de citer, se chargea d'inventer une généalogie bien détaillée, que Malbrancq a reproduite avec quelques modifications *. Selon eux, lorsque Clovis eut

» Yepez, Rumet, Devérité, Baillet, Butler, etc.

* In quo nobilitas generis nec sola refulsit, dit Enguerran dans sa Vie métrique de S, Riquier,

* Stemmate praecelso, quem Ceutula protulit ista, dit Angilbert dans rinscription qu'il composa pour la châsse de S. Riquier.

^ On a attiibué cette invention généalogique à Malbrancq, sans doute parce qu'on ne la trouve pas dans le texte de Tinterpolateur d'Alcuin, tel qu'il a été publié par Mabillon(/4cf. SS. Ben, t. Il, 197). Iilais Dominique de Jésus, dans sa Monarchie sainte, publie une Vie de S, Riquier d'après un manuscrit qu'il a vu à Noyon. Partout, c'est la traduction de la Vie interpolée : or, il donne la généalogie comme extraite du même manuscrit.. Ce qui parait appartenir en propre à Malbrancq, c'est la substitution de Maurienne à Berthilde et la prétendue demi- fraternité de S. Riquier et de S Honoré. Nous avons fait remarquer (tome ni. p. 39) combien cette parenté est improbable.

s. RIQUIER. 419

embrassé le christianisme, plusieurs chefs francs qui ne voulurent point suivre son exemple, se retirèrent avec Ragnacaire dans le nord de la France, entre la Somme et la mer. Ragnacaire, frère ou cousin de Clo vis, après avoir épousé Berthilde, fille de Rinuth, roi de Danemark, ravagea tellement nos contrées qu'il souleva les populations contre lui et fut massacré. Clo vis donna à Berthilde le domaine du Pontiiieu qu'avait usurpé son mari ; il fit baptiser et élever à sa cour Alquaire, fils de Ragnacaire et de Rinuth * , et plus tard il lui donna de vastes pays situés au nord de la France. Alquaire épousa Damiane, fille du roi de Bourgogne et nièce de la reine Clotilde. C'est de ce mariage que serait issu S. Riquier.

Nous ne nous arrêterons pas à réfuter cette fabuleuse invention , adoptée par un certain nombre d'écrivains *. La source dont elle émane suffit pour lui enlever toute espèce de crédit.

Nous avons raconté ailleurs * comment S. Riquier, vers la fin du vi* siècle, offrit une courageuse hospitalité à deux missionnaires Irlandais, Caïdoc et Fricor , que les habitants de Centule avaient accablés d'injures et de mauvais traitements, et comment les pieuses exhortations de ces hôtes amenèrent la conversion de Riquier. Dès lors ce fidèle serviteur

ï D'après Malbraiicq, Mauiienne aurait été la femme de Ragnacaire et mère d'Alquaire.Elle aurait ensuite épouse Aymeric, et S. Honoré serait issu de ce second mariage

« Jean DE LA Chapelle, le P. Ignace, Fromentin, de Court, SiMOif Martin, Dominique de Jésus.

» Tome I. p. 318,

420 s. RiQmER.

de Dieu s'adonna nuit et jour à l'oraison et se livra à des jeûnes prolongés qu'il interrompait seulement le dimanche et le jeudi, ne mangeant alors que du pain d'orge, pétri avec de la cendre, et ne buvant que de Teau pure, souvent arrosée de ses larmes * . Ayant reçu de ses hôtes l'habit monastique, il s'associa bientôt à leurs prédications dans le Ponthieu.

Un interpolateur du xi* siècle ne s'est point contenté de charger le texte d'Alcuin de quelques additions d'Hariulfe : il y a inséré des récits évidemment fabuleux sur deux voyages de S. Riquier à Rome, le premier, sous le pape Jean II (533-535) qui l'aurait baptisé; le second, sous Sylvère (536- 540) qui l'aurait sacré évêque et patriarche d'Occident. Le même auteur, consignant les rapports certains de notre Saint avec Dagobert (628-638), commet donc un anachronisme d'au moins un siècle. Nous ne rapporterons pas ici ces récits mensongers : mais comme ils ont parfois inspiré l'iconographie du moyen-âge et qu'ils ont été accueillis plus ou moins complètement par plusieurs écrivains *, nous ana-

* Certains hagiographes paraissent avoir voulu rapprocher leurs héros du divin type du christianisme, en exagérant la longueur de leurs jeûnes. Sainte Glossine, abbesse à Metz, et Sainte Euphrasie, de Constantinople, auraient passé parfois toute une semaine sans prendre de nourriture ; S. Siméon Stylite aurait vécu les quarante derniers carêmes de sa vie sans boire ni manger ; le B. Albert, patriarche de Jérusalem, aurait fait un jeûne non interrompu de vingt-deux ans, etc.

' Jean de la CHAPELLE^le P. Malbrancq, Dominique de Jésus, Simon Martin, Devéeuté, etc.

lyserons dans des notes toutes les additions de Finterpolateur *.

Dès qu'il fut ordonné prêtre^ Riquier se mit à prêcher la parole de Dieu dans sa province natale, où le paganisme comptait encore de nombreux adhérents. Ses exhortations portaient d'autant plus

^ Voici ce que raconte Tinterpolateur . Le père de S. Riquier fit plusieurs pèlerinages à Rome : une fois, qu'il |y retournait, son jeune fils lui demanda naïvement quelle réception lui faisait S. Pierre ? — Les saints, lui fut-il répondu, ne communiquent pas si familièrement avec les hommes. — Quant à moi, dit Tenfant, si je vais jamais à Rome, je ne veux point en partir sans voir le prince des Apôtres et sans lui parler. — Quand Riquier eut été converti par les missionnaires irlandais, il voulut accomplir le désir de sa jeunesse et partit pour Rome en riche équipage. Ayant rencontré des pauvres en chemin, il leur distribua, en l'espace de trois jours, tout ce qu'il avait reçu de son père pour subvenir aux frais de ce long pèlerinage. Vers la fin du troisième jour, Riquier, qui n'avait plus ni chevaux, ni vêtements, rencontra providentiellement le duc de Germanie qui le reconnut pour son parent et lui fournit abondamment de quoi poursuivre son voyage. Le pape Jean II, surnommé Mercure^ fut averti de l'arrivée du pèlerin par une voix céleste qui lui cria : • Lève-toi, assemble ton clergé et vas au-devant d'un vénérable Franc, vrai serviteur de Jésus-Christ, dont le nom doit devenir célèbre dans tout l'univers. Jean II reçut Riquier avec de grands honneurs, en lui prédisant qu'il remplirait un rôle important dans TÉglise. Il lui conféra le baptême sur les fonts de Saint-Jean de Latran et, huit jours après, lui donna la confuination et la tonsure cléricale.

S. Riquier, voulant réaliser le rêve de sa jeunesse, se rendit, d'après le conseil du Pape, auprès d'un ermite, vivant à l'embouchure du Tibre, qui le conduisit à une chapelle célèbre par les apparitions de S. Pierre. Après une nuit passée en prières, Riquier, qui s'était endormi, vit lui apparaître le Prince des Apôtres, en reçut le baiser de paix et, en même temps, des clefs, symbole du pouvoir de lier et de délier. Le Pape, informé de cet événement, ne voulut point cependant conférer immédiatement les saints ordres à Riquier, à cause de son jeune âge ; mais après

de fruits qu'il pratiquait toutes les vertus qu'il en- . seignait. Miséricordieux envers les pauvres, il leur distribuait ses revenus et les aumônes qu'il recueillait pour eux. Animé d'une compassion agissante envers les indigents, les pèlerins, les veuves, les pupilles et les orphelins, il pouvait dire comme le saint homme Job : t J'ai été l'œil de l'aveugle, le pied du boiteux et le père des pauvres. > (xxix, 15.) Loin de redouter le contact des lépreux et de ceux qui étaient atteints de l'éléphantiasis, il ne craignait point de les embrasser et de se laver dans l'eau où on lés avait baignés, eau qui, au lieu de

lui avoir fait présent de diverses reliques, il le congédia en lui enjoignant de revenir quelques années plus tard.

En retournant à Centule, Eiquier rencontra dans la vallée de la Somme, à Arleux (Has^oos, lieu détruit du canton de Bray), un jeune enfant qu'on venait de retirer de la rivière où le diable l'avait précipité. Ressuscité par le serviteur de Dieu, le noyé se leva en déclarant que, grâce à la prière de Riquier, un jeune enfant plus brillant que le soleil l'avait tiré du royaume des ténèbres, dont les suppôts l'avaient suffoqué. Le thaumaturge baptisa non seulement Tenfant qu'il venait de sauver, mais encore toute sa parenté dont la reconnaissance éclata envers l'abbaye de Centule par le don d'une propriété.

S. Riquier ayant trouvé son père en proie à une fièvre violente, le guérit par un signe de croix et en obtint bientôt la permission d'entrer dans les ordres. Le château paternel fut converti en monastère. Les évoques de la province déterminèrent le nouvel abbé à recevoir la prêtrise, de Flavius, archevêque de Reims (ce prélat était mort en 536!). Le Pape Sylvère, qui régnait (536-540) quand Riquier retourna à Rome, lui conféra l'épiscopat, avec des pouvoirs pour tout l'occident de la France, en sorte qu'il put, dans ses lointaines excursions, administrer le baptême et la confirmation : c'est ce que fit S. Riquier^ en dépassant même les limites qui lui étaient imposées, puisqu'il est dit qu'il évangélisa, non seulement l'Aquitaine, la Bourgogne et a Bretagne, mais encore la Hongrie, l'AUemagne et la Saxe.

lui communiquer la contagion^ contractait alors une vertu spécifique.

Usant à propos d'indulgence ou de sévérité, S. Riquier savait au besoin briser Forgueil des pécheurs endurcis. Ce zèle ardent, que ne pouvaient refroidir ni la lassitude ni la flatterie, lui conquit bientôt dans son pays Testime et l'admiration. Il n'en profita que pour faire multiplier les aumônes qu'il employait au rachat des serfs et des captifs.

Alcuin ne nous donne point de renseignements précis sur l'époque où fut érigée l'abbaye de Centule. L'interpolateur place cette fondation après le second voyage à Rome et nous dit que Eiquier construisit, dans son pays natal, une grande église dédiée à la sainte Vierge, et qu'il la peupla de moines» Si, comme le prétend Hariulfe, S. Riquier prit l'habit religieux aussitôt après sa conversion, on pourrait rejeter jusqu'à l'an 622 la première origine de l'abbaye. L'opinion la plus générale est pour l'an 625*. Quelques auteurs se prononcent pour 630, 634 et même 638. Nous laissons l'élucidation de cette question chronologique à M. l'abbé Hénocque, le futur historien de notre célèbre abbaye picarde.

Dévoré par le désir de sauver les âmes, S. Riquier passa en Angleterre où il convertit beaucoup d'infidèles et racheta un bon nombre de serfs. On rapporte ^ que le saint apôtre, après avoir longtemps

* Gullia christiana^ M. Louandre, M. Gilbert, etc. *Ferturvfro. Âlcuin, par cette atténuation, semble se décharger de la responsabilité historique du fait qu'il va raconter.

prêché dans cette contrée, se rappela soudain qu'il avait laissé à Centule, dans ses propriétés, des serfs qu'il n'avait pas affranchis, t Hélas 1 s'écria-t-il, je suis venu dans ces contrées éloignées libérer des esclaves et j'en ai laissé dans mes propres domaines ! Pour comble d'affliction, je prévois qu'ils vont bientôt mourir. > Il ordonna alors à quelques-uns de ses compagnons de retourner en hâte dans le Ponthieu pour affranchir de sa part tous ses serviteurs. Ainsi que leur maître l'avait prédit, ils moururent peu de temps après être sortis de leur condition. « Dans ce fait qui révèle la charité attentive du Saint, dit avec raison M. Louandre * , se révèle

, aussi le rôle et l'esprit de l'Église dans ses premiers temps. En plaçant ainsi l'affranchissement des personnes au rang des bonnes œuvres, elle tendait à faire disparaître les dernières traces de l'esclavage antique et préparait de loin, en quelque sorte, l'affranchissement des communes. »

Revenu en France, Riquier continua à opérer de nombreuses conversions. Il se lia avec S. Adalbaud, l'un des principaux seigneurs de la cour de Clovis II, et avec sa noble épouse, Ste Kictrude. Un jour, qu'il venait de leur rendre visite, probablement au castrum de Douai, et qu'il était remonté à cheval, Eictrude lui présenta son fils, nommé Mauront,pour qu'il reçût une dernière bénédiction. Riquier prit

On ne comprend guère» en effet, comment S. Riquier, allant délivrer des serfs à Tétranger, ait pu oublier d'affranchir les

nens.

\ Histoire d*Abbevilîe, i, 35.

s. RIQUIER 425

dans ses bras l'enfant qu'il avait jadis baptisé * ; voici que le cheval se cabre et s'emporte : la mère épouvantée détourne les yeux... mais, grâce aux prières de notre Saint, l'enfant glisse doucement à terre, comme un jeune oiseau dont les ailes déployées amortissent la chute. Le cheval s'arrête, recouvre sa douceur habituelle, et Eictrude reprend dans ses bras son enfant souriant *.

Hariulfe ajoute ici un miracle plus extraordinaire qui se serait passé à Sorrus, dans le canton de Montreuil. Un soir d'hiver, saint Eiquier revenant d'Angleterre, avec une troupe de captifs qu'il y avait rachetés, alla demander l'hospitalité à Sigetrude, ou plutôt Sorusse, épouse de Fumers, comte de Boulogne. La dame du logis refusa de recevoir les voyageurs à une heure si avancée, et force leur fut de coucher dans un fossé. La neige tomba toute la nuit, mais respecta le campement improvisé. Sorusse, frappée de ce prodige, voulut expier sa faute en faisant don de sa métairie à l'abbaye de Saint- Riquier. Comme la propriété manquait d'eau, notre Saint, sur la prière de Sorusse, planta son bâton en terre et fit jaillir une fontaine. L'interpolateur a reproduit ce récit et a raconté, de plus, deux autres miracles qui expliqueraient Forigine des noms de Mésoutre et de Douriez '.

^ Malbrancq (i, 372) raconte qu'en se rendant chez Rictrude pour baptiser Mauront, S. Riquier fut assailli par une grande pluie^ qui ne mouilla point ses vêtements.

• S, Mauront devint abbé de Bruel (Merville), sur les bords de la Lys.

* Un jour que Riquier n*avait point de barque à sa disposition pour passer TAuthie, il la traversa à pieds secs. Une autre foii,

426 f . RIQUIBR

Dagobert I'^, accompagné de nobles francs, vînt à Centule rendre visite à Tillustre abbé et se recommander à ses prières. Celui-ci, avec une liberté toute sacerdotale, recommanda au roi de ferm^ Foreille aux flatteries intéressées des courtisans, de ne point se laisser séduire par les enivrements du pouvoir et Tappât des richesses périssables, mais de craindre les jugements de Dieu qui exigeirt des comptes bien plus sévères de la part de ceux auxquels il aimposé la redoutable charge de Tautorité.

Loin de se formaliser d'un tel langage *, Dagobert fit asseoir S. Riquier à sa table, et celui-ci en profita, l'espace d'un jour et d'une nuit, pour entretenir les

étant poursuivi par des pirates jusque sur les bords de cette rivière qu*îl n*y avait pas moyen de traverser, il fut soudain transporté de l'autre côté, avec ses compagnons, dans un bois assez éloigné. Il y bâtit une cabane qui fut appelée uifrMW, au-delà. Ce fut Torigine du village de Mésoutre, qui est appelé Mos ultrum en 845 ttMissultra en 1123.

C'est aussi quand notre missionnaire attendait une barque pour traverser TAutbie, qu'un aveugle du Ponthieu vint le supplier de lui rendre la vue. Riquier exauça sa prière en lui mettant un peu de salive sur les paupières. Le lieu où s'accomplit ce prodige fut appelé Domnua Richarius, que Mabillon traduit par Douriez. Mais le nom de cette localité, située dans le canton de Campagne, est évidemment une contraction de son ancienne désignation latine, Duroicoregum^ inscrite dans la Carte de Peutinger.

A ces faits apocrypbes, ajoutons-en un autre mentionné par Malbrancq (i,382) : S. Riquier aurait assisté à la consécration de réglise de Saint-Josse-sur-Mer, bâtie par Haymon, comte de Pontbieu.

* M. Louandre {Biogr. d*Ahbevillé) dit que S. Riquier reprocha à Dagobert son immoralité, son luxe, ses cruautés^ le meurtre des Bulgares, l'assassinat de Bernufe, etc. C'est là un comm^taire beaucoup trop im^igioatif du texte d'Alcuin.

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