‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens (volume 2)Chapitre 52 sur 65 · RIQUIBlt · texte numérisé non relu

RIQUIBlt

convives des salutaires enseignements de la foi. Le roi tint à lui prouver sa pieuse vénération, en lui faisant don^ pour Tentretien du luminaire de sou église, de trois domaines situés dans le Fonthieu, Hautvillers, Kéaulmont et Valines * . Ainsi donc, commele remarque M. de Montalembert *, c malgré leur cruauté sans cesse renaissante et leurs mœurs si peu chrétiennes, tous ces rois Mérovingiens savaient au moins écouter la vérité et même honorer ceux qui leur faisaient Thonneur de la leur dire sans détour. »

Pour échapper aux hommages qui lui arrivaient de toutes parts et de tous les rangs de la société, S. Eiquier résolut de se confiner dans un désert. Après avoir remis le gouvernement de son monastère à Ocialde, il se retira avec un compagnon, nommé Sigobard, dans la forêt de Crécy % oii il occupa des terres dont luifirent don Gislemer, illustre et fervent chrétien,ainsi que Mauronte, conservateur des forêts de la couronne .

C'est un fait remarquable que la plupart des anac]i.>rètes, tout en cherchant l'isolement, ont peuplé les solitudes. Le secret de leur retraite finissait par s'ébruiter -, les pauvres venaient demander des secours matériels ; les malades et les infirmes

^ Ces deux dernières localités, aujourd'hui disparue*, étaient situées, comme Hautvillers, non loin du Titre, dans le canton actuel de Nouvion.

' ' Lei Moines d*Occident^ lî, 607.

' St7t;aOtsctacen5Û.Malbrancq,qui avait lu Tristiacensis dang une leçon fautive^ s'est imaginé qu'il s'a^sait de Bruel, aujourd'hui M^rville^ dans rarrondisseiuientd'Hazjebrouck. C'est là qu'il fait vivre et mourir S. Riquier.

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accouraient solliciter des prières ; enfin, il venait s'offrir des disciples que la charité interdisait de repîousser.L'ermitage se changeait alors en monastère, ou parfois un monastère se fondait à côté de Termitage. C'est ce qui advint à S. Eiquier. Près de sa cabane de roseaux, s'éleva une abbaye, dédiée à Notre-Dame ; elle prit le nom de Forestmontiers * et compta bientôt M|iuronte ', dit-on, au nombre de ses membres. L'abbé de Centule fut bien le fondateur de cette nouvelle colonie religieuse ' ; mais il ne faudrait pas, à l'exemple dit P. Ignace, le considérer comme en ayant été le premier abbé.

Le pieux solitaire mena une vie si mortifiée qu'il parut bientôt n'avoir plus que les os et la peau, et qu'il avait besoin d'un bâton pour soutenir son corps affaibli. La réputation de ses austérités attirait près de lui des aveugles, des muets, des sourds, des boiteux, des paralytiques, des lépreux et d'autres malades qui retournaient guéris, en bénissant sa mémoire.

Les animaux eux-mêmes, ajoute Hariulfe, lui témoignaient leur confiance affectueuse. Quand notre Saint mangeait, les oiseaux venaient l'entou-

i Foreste monasterium ou Forestis cella, le monastère de la forêt. — Canton de Nouvion.

*' Hariulfe, modifiant le texte d'Alcuin, dit que Mauronte était fils de Ste Rietrude et confond ainsi à tort Mauronte, grand forestier de la Couronne, avec S. Mauront^ abbé de Bruel, qui avait été baptisé par S. Riquier.

Quelques écrivains, comme M. Louandre, disent que que Tabbaye de Forestmoutiers ne fut construite qu'après la mort de S. Riquier.

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rer, se perchaient sur ses genoux et sur ses épaules et, quand ils avaient obtenu quelques mies de pain, ils manifestaient leur joyeuse reconnaissance par leurs chants et leurs battements d^ ailes.

Averti de sa fin prochaine par une révélation, S. Eiquier dit à son disciple Sigobard : « Je sais, mon fils, que ma dernière heure n'est pas éloignée et que je vais bientôt comparaître devant le souverain Juge, dont j'implore la clémence. Prépare-moi donc un cercueil pour le jour où je changerai une chair corruptible contre Timmortalité. Puisse le Seigneur m'être miséricordieux et me préserver alors des embûches du démon. Sigobard, se conformant à cet ordre, fendit un tronc d'arbre et le creusa à la taille de son père spirituel. En songeant à cette funèbre destination, il mouillait de ses larmes le tronc qu'il évidait. Le vieil anachorète s'affaiblit de jour en jour, tout en continuant de se livrer à ses pieux exercices. Après avoir reçu le saint viatique, il mourut le 26 avril de l'an 645 ^

Pendant les obsèques, Sigobard s'endormit et vit lui apparaître S. Eiquier, brillant comme le soleil, au milieu d'un palais splendide : « Voilà, lui

* Cest la date donnée par Mabillon, le Gallia christiana^ Bulteau, VArt de vérifier les dates^ Butler, Baillet, M. Louandre, etc. F]euryditen625; Simon Martin, en 630 ; Dominique de Jésus, en 631 ; Bucelin, en 642 ; Devérité, en 646 ; Malbrancq, après 658; Le Cointe, en 674. On comprend que les écrivains qui ont admis le fabuleux voyage de S. Riquier sous les papes Jean II et Sylvère aient dû avancer la date de sa mort, sous peine de le faire vivre cent trente ans. Malbrancq, pour adoucir Tanachronisme, substitue aux noms des papes, donnés par rinlerpolateur, ceux de Jean III et de Pelage II.

dit*il, la somptueuse demeure que Dieu m'a pré* parée en échange de celle que je viens de quitter. > Sigobard^ s'étant réveillé, continua, d'un cœur allégé, Toffice des funérailles.

Le Saint fut inhumé dans Féglise Notre-Dame de Forestmontiers, d'où il devait être bientôt transféré à Centule.

waaiQxms et miracles posthumes.

Le corps de S. Riquier ne resta que cinq mois et douze joursàForesmontiers; Tabbé Ocialde le transféra, exempt de toute corruption, et le plaça, le 9 octobre, dans féglise Notre-Dame de Centule<, au milieu d'un immense concours des populations environnantes.

Sous fabbatiat de Symphorien (fTOl), un des religieux, atteint dune peste qui faisait d'affreux ravages, revint à la santé par l'invocation de S. Riquier, ainsi que tous ceux qui allèrent prier sur son tombeau. Âlcuin nous signale en outre laguérison dun paralytique qui laissa ses béquilles dans Féglise, de plusieurs démoniaques, et la délivrance de prisonniers enchaînés qui avaient invoqué notre Saint en traversant la place de Centule fVùa S. Richarïij. Grâce à la munificence de Charlemagne, S. Angilbert, vers Tan 800, transféra le corps de S. Riquier de son coffret en bois dans une châsse ornée d*or, de pierres précieuses et de sujets ciselés, sur laquelle il fit graver les vers suivants :

^lurra cirU^trm tl)retiuntm rontrgtt urna, ((ultorrm Bomint uomtnr nirljartum ;

6tf mmâlf pxecti^o qntm Crntula protulit \t\af Ctmi^uc loct paetur floruit rgrrjiud. .

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{Ia9t)io«tt0 munbf quo granit fnUit i)0n0rr,

^mplae btoitiûd eprrutt amore 9rt.

i^ic rorpue propvtum frangent ^rrtaminr bttroi

Utr phie et niagnue ermpcr in orbe clutt. jÇte oitam functie rtparauttf lumina taciif

f rproetoque ealue l)or rtfoocnte rebit.

{)lrmi0 npoelolirte otrtutibue atqur loqiidiei^

CceUetr^ tenait ermper in 0re b(ipe0.

iQuir karolu0 prtiurp0 conbignnm mente bmigna

{lerfictene templum e0nbibtt et tumulum, {l00t 0eEdgen06 et centum cireittr ann00,

(tttm Vomini 0enHi0 tntrgcr e«tat abl)tfc ; 3p6iu6 ut mcritt» raptat cirlretta régna,

Rrgnaque francorum pacc qutetU0 ngat.

Un moine anonyme de Centule, qu'on croit être le diacre Michon, nous raconte une série de miracles accomplis dans le cours du IX® siècle.

Versl'anSU, sous l'abbé Héric, un de ses vassaux, nommé Heuton, obtint le fief de Sorrus qui fournissait à l'abbaye des chaussures et des vêtements. C'est dans cette localité que séjournait S. Riquier, quand il se rendait en Angleterre pour en évangéliser les habitants et y racheter des serfs. Près de là se trouvait un bois où l'on vénérfut un hêtre près duquel le Saint s'arrêtait souvent pour prier; il était situé dans le domaine donné à Tabbaye par la dame de Sorrusse dont nous avons déjà parlé. Nous pouvons supposer que c'était un de ces arbres, vénérés par suite d'une tradition druidique, et dont S. Riquier avait modifié le culte en y enchâssant des reliques. Lorsque Heuton devint administrateur de cette propriété, il remarqua l'énorme grosseur de ce hêtre et ordonna de l'abattre pour le détailler. Les ouvriers lui rappelèrent la tradition et dirent qu'ils n'oseraient jamais s'armer d'une hache sacrilège pour opérer une telle destruction. Cependant, pressés par l'insistance de leur cupide maître, ils furent obligés

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d'accomplir ses ordres. Après avoir abattu l'arbre et coupé les branches, ils trouvèrent, sous Técorce, des cheveux et des poils de barbe qu'ils crurent être des reliques de S. Riquier^ mais que Heuton, se montrant incrédule, fit jeter au vent.. La partie inférieure du tronc résistant à la poussée des coins, enfoncés à coup de maillet, elle fut chargée sur un chariot et conduite à la résidence de Heuton qui partit bientôt à la chasse du lièvre : mais, atteint soudain d'un mal indéfinissable,il fut obligé de revenir chez lui. Un des colons réussit alors à fendre le tronc où Ton trouva une croix, en relief d'un côté et en intaille de l'autre. Les serviteurs épouvantés portèrent les deux fragments dans le magasin où leur maître conservait ses trésors sous clé. Le lendemain, le gardien qui y avait couché ne retrouva plus le tronc merveilleux et l'on ne sut jamais comment il avait disparu. Quant à Heuton, il mourut cinq jours après sa criminelle entreprise.

Le prodige suivant s'accomplit dans cette même propriété, sous l'abbatiat d'Elizachar (822-837). Un tilleul avait été fendu en quatre et renversé à terre par la violence d'une tempête. Le cellerier avait fait apprêter coins et maillets pour débiter cet arbre : mais, le lendemain, les ouvriers qui devaient accomplir cet ordre trouvèrent le tilleul relevé de sa chute et conservant seulement des cicatrices longitudinales qui rappelèrent longtemps sa quadruple fracture.

Un riche propriétaire de la Bourgogne avait une fille paralytique qu'il avait en vain menée aux pèlerinages les plus renommés. Une nuit, il vit en songe un personnage inconnu qui lui dit : a Conduis ta fille unique dans le nord de la France, au monastère de Gentule qui est situé à quinze lieues du port de Quentowic * ; prépare trois

* 5. Richarii monasterium quod situm est spatio quindecim leucaram a porta Quentowic, La lieue de cette époque comprenant environ 4,000 mètres, M. Cousin, président de la Société Dunkerquoise, tire un argument de ce passage pour montrer que Quentowic était situé sur le territoire d*£taples et non pas à SaintJosse-sur-mer*

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cierges pour en offrir un à chacune des trois églises de l'abbaye, parce que la fête patronale approche. » Le bourguignon mit sa fille en litière et partit pour Centule où il dressa une tente près du monastère, attendu que les règlements dressés par Elizachar interdisaient aux femmes l'accès de l'enceinte conventuelle. Les Bénédictins, en reconnaissance des aumônes des deux pèlerins, leur emvoyèrent^ après la messe solennelle du patron, du vin bénit de leur récolte. La paralysée qui, d'ordinaire, ne pouvait bouger ses mains, saisit' le vase et s'empressa d'y boire. Bien plus, elle circula autour de la table et offrit de ce vin à tous les convives. Sa guérison fut si complète qu elle put retourner à cheval en son pays.

Une courtisane, nommée Olgia, native des terres d' Agenvillers * et demeurant à Centule, avait contribué à la perte de bien des âmes. Ses excès la paralysèrent d'une façon hideuse. Ayant été transportée dans l'église de Centule, elle fut guérie par l'intercession de S. Riquier. Au lieu de changer de vie, elle s'enfonça davantage dans le bourbier du vice : aussi fut-elle châtiée encore plus sévèrement. Sa seconde attaque de paralysie lui enleva l'usage de la parole. On la porta de nouveau au tombeau de S. Riquier : de là, elle aperçut des pommes sur un autel voisin et fit signe qu'on lui en donnât. A peine en eut-elle goûté qu'elle recouvra la parole. Cette fois, sa conversion fut sérieuse et ne subit plus de rechute.

Un nommé Restold , natif d'Ergnies *, qui avait été accueilli par charité dans le monastère, se permit d'aller pécher dans le vivier. Il passa là toute la nuit qui précède la Pentecôte ; mais, après une longue séance infructueuse, il se trouva engourdi par le froid et alla se cou-

^ Villare. Ce village, nous dit M. Hénocque, était situé au nord de Saint-Riquier et fut transporté, à la suite des guerres, là où il subsiste encore aujourd'hui, dans le canton de Nouvion.

^ De pago Evercino, '^ Canton d'Ailly-le-IIaut-Clocher. — Estce bien>Ergnies? L'appellation- de Pagus ne convient pas à un village. Ne s'agirait-il pas du Vexin?

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cher dans la boulangerie. Quand les frères, chargés de la cuisson du pain se furent réveillés et eurent allumé le four, ils furent grandement surpris de découvrir ce dormeur qui avait trahi sa présence par des gémissements. Interrogé sur le motif de ses plaintes, Restold raconta avoir rêvé que le cellerier, en lui reprochant son indélicatesse , l'avait tellement étreint qu'il en était tout perclus. Le rêve était si bien devenu une réalité que le pauvre homme resta, plusieurs années, comme une masse inerte, dans l'atelier des boulangers. Un dimanche d'août, les religieux, pendant le chant des matines, entendirent un grand cri parti du côté du portail et trouvèrent là notre impotent, étendu tout de son long. Après l'avoir transporté sur un matelas devant le tombeau de S. Riquier, ils l'interrogèrent au sujet du cri qu'il avait jeté : a Longtemps, répondit-il, je vous écoutai chanter matines ; mais le sommeil me gagna; je vis alors m'apparaître deux vieillards inconnus, vêtus de blanc, qui, après m' avoir reproché mon sommeil, me prirent par les pieds et les épaules et m'étendirent dans la position où vous m'avez trouvé : c'est alors qu'en me réveillant j'ai poussé le cri qui a attiré votre attention. » Le paralytique était guéri : aussi les moines rendirent-ils grâces à Dieu de ce prodige et continuèrent-ils à subvenir aux besoins du pauvre homme qui demeura dans les environs du monastère.

Un habitant de Vitz-sur-Authie *, s'étant arrêté à boire avec des voleurs qu'il croyait d'honnêtes gens, fut capturé avec eux et conduit à Domqueur*. Le séjour qu'il fît dans la prison lui causa une paralysie de tous ses membres. Les gardiens ayant fini par le relaxer, ses parents le portèrent d'abord à son pays et, un peu plus tard, sur sa demande, à Saint-Riquier. Au bout d'une année, il obtint du saint patron un complet retour à la santé.

Une enfant de trois ans, aveugle de naissance, native de PrinereSy fut portée à Centule, la veille de la fête de S. Riquier. Le gardien de l'église reçut les parents dan^ le

* AltiswicOy Altisgnico? — Canton de Crécy.

* 2)M?cMr ium.— Canton d*Ailly-le-Haut-Clocher.

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parvis et leur offrit un cierge allumé. La petite fille s'en saisit et prit bientôt après une pomme que lui offrit le custode. On reconnut par là qu'elle n'était plus aveugle.

Les six derniers miracles que nous venons de raconter s'étaient accomplis sous l'abbatiat d'Elizachar (822-837), Les suivants eurent lieu sous l'abbé Louis.

En 845, l'approche des Normands qui remontaient la Loire détermina les moines de Saint-Riquier à s'enfuir avec leur trésor et leurs reliques. A la suite de cette absence qui dura trois semaines, le corps du saint patron fut réintégré à sa place ordinaire, le jour de Pâques, avec une pompe qui attira une grande affluence de tous les points du Ponthieu. Ce jour-là, un paralytique des environs, nommé Gotselin, se fît porter devant la châsse et fut si bien guéri qu'il put regagner son domicile à cheval.

C'est en cette même circonstance que fut soudain rendu à la santé un domestique hydropiqiîe qu'on avait déposé dans l'atelier des tourneurs, et qui fut transporté devant la châsse.

' Une noble famille présenta à l'abbaye un tout jeune enfant nommé Albéric, paralysé de tous ses membres, même de sa langue, et promit de le consacrer à ce sanctuaire si la santé lui était rendue. En signe de ce vœu, on tonsura l'enfant qui, après avoir passé une nuit dans l'église fut complètement guéri, sauf un certain embarras de parole : ce qui ne l'empêcha point plus tard de remplir tous les devoirs de la vie monastique.

Une femme devenue aveugle, ne pouvant plus rendre de services à son mari, obtint de lui l'autorisation d'aller solliciter le voile monastique à l'abbaye de Saint-Riquier. Elle y reçut l'habit et partit ensuite pour aller vivre en tertiaire dans les environs. Arrivée à Nuemont *, elle dit à ceux qui la conduisaient : a 11 me semble entrevoir une montagne que couronne une église avec ses tours. » On supposait quelque illusion de sa part, mais on reconnut bien vite la vérité, quand l'aveugle guérie marcha seule

* Voir page 44t 1* origine de ce nom de lieu.

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d'un pas assuré, en bénissant la Vierge et S. Riquier de leur miraculeuse intercession.

Un prisonnier qui passait par Centule se prit à dire : « 0, S. Riquier, secourez-moi !» — a En tout cas, ce ne sera pas pour aujourd'hui, reprirent les geôliers, d Mais soudain le captif voit tomber ses fers et court dans l'église où le droit d'asile le rend inviolable.

Le même sort advint à un autre prisonnier de Domqueur, voleur de profession. Son geôlier le promenait enchaîné dans les environs et sollicitait pour cet infortuné des aumônes qu'il avait l'indélicatesse de s'approprier. Passant à Centule, il entra dans Téglise, laissant son prisonnier à la porte. Celui-ci, grâce à la protection de S. Riquier, vit tomber ses chaînes et s'empressa d'entrer dans l'église pour se mettre sous l'abri du droit d'asile.

Le même chroniqueur, que nous continuons de résumer, déclare avoir été témoin des miracles suivants :

Au mois de mai de Tan 859, une invasion de Normands dévasta nos contrées et vint ruiner la ville d'Amiens. A l'approche de ces hordes féroces, les moines de Saint- Riquier prirent la fuite et allèrent passer environ six mois chez une dame pieuse et charitable, à Podervais^ c'est-à-dire à Albert *. Le 22 janvier de l'an 860, une pauvre femme de ce pays vit en songe un vieillard portant un bâton d'or, qui lui demanda où se trouvaient les moines. La pauvresse, craignant que ce fut un danois , répondit tout d'abord qu'elle n'en savait rien. Mais, bientôt rassurée, elle avoua que ces religieux avaient reçu l'hospitalité d'une noble dame qui la nourrissait de ses aumônes. Le vieillard — on devine que c'était S. Riquier — reprit aussitôt : « Va dire à mes serviteurs qu'ils n'ont plus rieA à craindre de la fureur des Normands ; j'ai protégé leur monastère où ils peuvent retourner dès maintenant. »'Les Bénédictins, instruits de cette vision, retournèrent à Centule où ils ne furent plus

i Les BoUandistes disent dans une note « Praedium (vulgo poder) Vasii "vel Gervasii. d II s'agit ici d'Encre ou Albert, dont réglise était sous le vocable de S. Gervais.

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jamais inquiétés par les pirates danois, dit notre chroniqueur *.

L'église de Chevincourt *, propriété de Tabbaye de Saint- Riquier, était sous le vocable • du fondateur de Centule et se trouvait située entre la métairie du seigneur du lieu et celle du desservant de l'église. Ce prêtre, nommé Wariculfe, avait un serviteur appelé Martinet qui, à l'insu de son maître, transportait dans les propriétés presbytérales les objets qu'il volait dans le domaine seigneurial, en passant par l'église. Un jour qu'il la traversait ainsi, chargé de bois dérobé, S. Riquier lui apparut sous les traits d'un vieillard, revêtu d*une robe blanche et appuyé sur un bâton ; il lui reprocha vivement ses méfaits et lui intima l'ordre de ne plus les renouveler. Martinet, sous l'impression de ces menaces, s'abstint pendant trois ou quatre mois, de toute rapine, mais il retomba ensuite dans ses anciennes habitudes. S. Riquier lui-apparut de nouveau en le prenant sur le fait et, cette fois, accompagna ses reproches d'un vigoureux soufflet qui renversa notre maraudeur. Martinet resta misérable et malingre jusqu'à la fin de ses jours.

Une femme d'Agenvillers ', nommée Awinde, travaillait à faire de la toile le jour de la fête de S. Riquier, qu'on célébrait dans ce village, fief de l'abbaye. Ses voisins lui ayant reproché de donner un tel scandale : « 11 y en a assez d'autres sans moi, répliqua- t-elle, pour fêter cette solennité ! » Son impiété reçut un rapide châtiment: une tumeur pestilente l'emportait au bout de trois jours.

Une pauvre jeune tille nommée Gorhelde, demeurait à l'hospice de Friaucourt *, paralysée, depuis un an, à la suite d'une maladie pestilentielle. Pendant la nuit, une figure inconnue luiapparut et l'engagea à porter un cierge à l'église de Saint-Riquier. A chaque vision de ce genre

* Ce qui prouve qu'il écrivait avant Tan 881, époque où l'abbaye fut saccagée par Garamond ou Gormont, chef des Normands.

* Civino curtis — Canton de Ribécourt.

« Argovillare •— Canton de Nouvion ?

* Froocurtis. — Faubourg de Saint-Riquier.

la malade se contentait d'envoyer le cierge. Enfin, à l'approche de la fête de S. Riquier, la même apparition ordonna à la paralytique de neplus différer l'entier accomplissement des ordres qui lui avaient été donnés. Gorhelde se rendit alors avec sa sœur à l'église de Saint-Riquier, pendant qu'on y chantait les matines de la fête patronale,et recouvra l'usage de ses membres, près du tombeau miraculeux. Depuis lors, en signe de reconnaissance, elle porta toujours un voile comme les religieuses.

Ce fut aussi le jour d'un anniversaire de S. Riquier qu'une mère vit son enfant aveugle ouvrir ses yeux à la lumière.

Un enfant de Cahours *, nommé Dodon, qui ramenait ses bœufs du labour, fut renversé par un tourbillon et tellement contusionné qu'il en devint impotent. La mère fit vœu de le conduire, quand cela se pourrait, au tombeau de S. Riquier et, en attendant, le mena à Friaucourt. De là, le pauvre enfant envoyait souvent un cierge au sanctuaire vénéré et parfois l'y portait lui-même. Au bout de trois ans, il commençait à marcher à béquilles et fut radicalement guéri le jour de la fête de S. Riquier.

Le 25 octobre 864, le chef de S. Riquier, qu'on avait déposé dans un coffret de bois très portatif, par crainte des Normands, fut transféré dans une châsse d'argent décorée d'or et de pierres précieuses. C'est en cette occasion que fut guéri un cuisinier, nommé Géraud, qu'une maladie d'yeux avait rendu presque aveugle depuis dix-huit mois. Sa confiance dans l'intercession de S. Riquier fut si bien récompensée qu'une semaine après cette translation il y. voyait mieux que jamais.

A Vauchelles-lès-Domart *, un enfant de sept ans, nommé Hildrade, tomba en paralysie. L'année suivante, on le porta au pèlerinage de Saint- Aubin, à Villers-sous-Ailly, sans qu'il éprouvât aucune amélioration dans son état.

* De villa Cathorto. — Paroisse du doyenné de Saint-Sépulcre d*Abbe ville.

* Valcellas, — Canton de Domart.

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Un séjour d'une semaine à Saint-Riquier n'eut pas plus de résultat. Il y retourna une seconde fois et y demeura septannées. Ses patientes prières furent enfin exaucées, à un jour de fête patronale.

En vain les médecins avaient-ils employé le fer et le feu pour guérir un malade d'Estrebœuf * ; en vain ce pauvre impotent s'était-il fait transporter à diverses fêtes patronales ; il ne fut guéri qu'en assistant à celle de S. Riquier. L'année suivante, il négligea de retourner à pareil jour h ce sanctuaire pour rendre grâce à Dieu : aussi devint-il soudain plus impotent que par le passé. On le conduisit dans une charrette à la fête de la translation (9 octobre) et, au mois de février suivant, il était radicalement guéri.

Une jeune fille de Bouchon *, en travaillant le jour de la purification^ fut soudain punie par une contraction des doigts de la main gauche. Elle invoqua S. Riquier et se rendit à sa fête. Arrivée au village d' Yaucourt ^ elle recouvra l'usage complet de sa main.

Pendant que les reliques de S. Riquier et le mobilier ecclésiastique de l'abbaye se trouvaient déposés à Albert, par crainte des Normands, une femme qui avait le même genre d'infirmité que la précédente obtint sa guérison, le samedi saint, dans l'église consacrée à S. Gervais.

Ansleic était du nombre des Danois convertis au christianisme qui demeuraient* à la cour du roi Charles le Chauve. Alors qu'il allait remplir une mission en Angleterre, il passa par Centule et s'agenouilla pieusement à tous les autels de Téglise. Un danois de sa suite, encore païen, ne voulut rendre aucun témoignage de respect ni à Dieu ni à son serviteur S. Riquier. Après avoir traversé la Manche, il tomba gravement malade. Comprenant la cause de son infirmité, il envoya quatre fils d'argent et

» Scalbacis. — Canton de Saint- Valéry.

* De villa Botiono, — Canton de Picquigny. ^ Hinwalthcortis.'-' Même canton.

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un fil d'or, tous de sa taille' ', pour les ciaq autels de Téglise de Saint - Riquier, avec un cierge pour chacun. Aussitôt il éprouva un grand soulagement et, trois jours après, il pouvait vaquer à ses affaires.

Le même chroniqueur mentionne encore la guérison de deux femmes chiragres, Tune d'Hautvillers, l'autre de Long •; d'un pauvre de Neuville * qui était privé de l'usage des jambes et de la vue ; de deux jeunes filles paralytiques dont l'une était de Drucat * ; d'un enfant impotent âgé de quatre ans ; d'un vieillard de Fleury-en-Vexin *, muet de naissance ; et d'un enfant de douze ans, né infirme, qui habitait Qiuclair *.

Un écrivain anonyme du XI* siècle nous a laissé le récit suivant des diverses translations qu'on fit, à cette époque, des reliques de S. Riquier:

En 939, Herluin II, comte de Ponthieu, avait taillé en pièces les soldats d'Arnoul le Vieux, comte de Flandre (919-964), qui s'était emparé du Ponthieu. Celui-ci sevengea bientôt en envahissant les villes de Saint- Valéry et de Saint-Riquier, d'où il enleva les reliques des saints patrons, pour les porter à Montreuil, croyant peut-être ainsi conquérir une sorte de palladium pour cette ville usurpée. Vers 950, Foulques, abbé de Centule, parvint à suborner le gardien du trésor de Saint-Sauve de Montreuil. D'accord avec lui, il se présenta à cheval, à la porte de l'église.

* Voici le texte : Jussitque tendere quatuor fila argentea et unum aureum, suae staturse altitudinis parilia, disponens ea mittere pro suas devotionis bénéficie basilicss B. Richarii, unicuique etiam aroe candelam cum singulis nummis statuens imponere (lib. II Miracul, n» 46.)

' Longo,^ Canton d'Ailly-le-Haut-Clocher.

' Nova villa, — Près de Saint-Riquier.

* Durcapto.^ Paroisse du doyenné de Saint-Sépulcre d'Abbeville.

* Floriaco, de pago Vilcassino, — Canton de Chaumont (Oise).

* Durclaro.'^ Arrondissement de Rouen.

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pendant la nuit, et reçut entre ses mains le précieux trésor. En ce moment, le cheval fléchit les genoux et inclina la tête. Le custode qui devait craindre pour sa vie, si jamais sa complicité était découverte, usa de ruse pour se mettre à Tabri du soupçon. Quand il supposa que Foulques était déjà éloigné d'une lieue, il alluma les cierges et poussa de grands cris, en annonçant qu'on venait d'enlever le corps de S. Riquier. Le peuple accourt, les soldats flamands se mettent en campagne, aperçoivent le ravisseur monté sur un cheval blanc, et le poursuivent vivement. L'abbé de Centule allait être atteint, en arrivant au Mont-aux- Anges, quand Dieu, l'environnant d'une nuée, le déroba ainsi aux , poursuites des cavaliers désappointés. Une chapelle commémorative de ce miracle fut érigée en cet endroit du territoire de Gapennes, qui prit le nom de Nubili Morts (Nuemont). Ce sanctuaire subsistait encore au XVI IP siècle, où il continuait à être un rendez-vous fréquenté de pèlerinage.

Arnoul le Vieux ne se tint point pour battu. En 951, il réussit de nouveau à enlever la châsse de S. Riquier et, cette fois, pour la mieux mettre à l'abri de toute surprise, il la confia, ainsi que celles de S. Valéry et de S. Silvin, à l'abbaye de Saint-Bertin. Vingt-neuf ans plus tard, S. Valéry apparut en songe à Hugues Capet, alors comte de Paris et duc de Bourgogne : c< Riquier et moi, lui dit-il, nous sommes exilés loin de notre monastère par suite des ruses du comte de Flandre. Dieu t'a choisi pour ramener nos ossements dans les sanctuaires où ils étaient vénérés. Si tu remplis cette mission, toi et ta race régnerez sur la France jusqu'à la septième génération ! »

Le comte de Paris voulut non seulement exécuter cet ordre, mais encore relever de ses ruines l'abbaye de Saint- Riquier. Pour accomplir cette œuvre, il jeta les yeux sur un moine de Corbie, dont les parents, originaires des environs, avaient suivi la carrière des armes. Ingélard (c'était son nom) suivait encore les cours scolaires et n'avait reçu que le sous-diaconat. Conduit en présence de Hugues Capet, il s'engagea à restaurer l'abbaye de Saint-Riquier.

442 s. RIQUIER.

Elu abbé de ce monastère, il en releva bientôt les ruines récupéra les biens usurpés, augmenta les revenus et fortifia la discipline.

Hugues Capet avait en vain envoyé des ambassadeurs auprès du comte de Flandre, Arnoul le Jeune (964-1036), pour lui réclamer les corps de S. Riquier et de S. Valéry. Se trouvant obligé de recourir à la force, il pénétra en Flandre à la tête d'une armée. Arnoul, effrayé de cette invasion, se résigna à restituer les reliques. Elles étaient contenues dans deux châsses d'argent qu'il avait fait exécuter. Voici les vers dont il avait décoré celle de S. Riquier :

^rnulfi comitb quœqua oereum farta dctntie dHuoe eoUtiid Bomino fccerat ipot pio;

3dtum nicl)avio Irctum qui conbibit almo (iLollocapit et mcmlirapuMca eut,

Hugues Capet, avec une suite de chevaliers, alla prendre possession des châsses apportées de Saint-Omer à Montreuil. Sur sa demande, les principaux d'entre les flamands jurèrent que rien n'avait été soustrait aux corps saints. Leur retour excita partout la plus délirante allégresse : hommes, femmes, enfants, vieillards, moines, clercs et laïques formèrent un immense et joyeux cortège au convoi triomphal. Le corps de S. Valéry fut rendu à son monastère le 2 juin 981, et celui de S. Riquier, le lendemain.

Hugues Capet, marchant pieds-nus, le porta sur ses épaules, l'espace d'une lieue, et le déposa sur le grand autel, au milieu des actions de grâces du peuple.

Le passage d'une pareille foule à travers champs, par le mois de juin, aurait dû compromettre entièrement la moisson. On avait campé toute une nuit au milieu des blés, et ce qui n'avait point servi de pâture aux chevaux avait été piétiné par les passants. Pourtant les cultivateurs, partageant la joie universelle, ne s'étaient nullement plaints de ce désastre. Leur étonnement fut grand quand, au moment

s. RIQUIER 443

de la moisson, ils constatèrent que la récolte était supérieure à celle des années les plus abondantes.

Plusieurs autres chroniqueurs de la même époque racontent les faits précédents avec quelques variantes : l'un parle d'une seconde apparition de S. Valéry à Hugues Capet, l'autre d'une apparition de S. Riquier à ce même prince, endormi dans une grotte voisine de l'abbaye. Le moine Odon, dans sa Vïe de Bouchard, comte de Melun *, ajoute les détails suivants à l'histoire de la translation : « Hugues Capet était entré à Montreuil sans perdre un seul de ses soldats, selon la promesse que lui avait faite S. Valéry. De là il envoya un messager au comte de Flandre qui, après avoir refusé de rendre les reliques, se décida . enfin à les apporter à Montreuil. Hugues prit sur ses épaules celles de S. Riquier; Bouchard, comte de Melun, se chargea de celles de S. Valéry. Arrivés près de Noyellessur-Mer, ils virent que la mer avait fait refluer le fleuve delà Somme et qu'il était impossible d'aller plus loin.Bouchard s'écria alors : « Seigneur,si vous voulez que le corps « de votre Saint soit rendu à son monastère, livrez-nous un « passage à travers le fleuve, afin que le peuple puisse faire a éclater sa reconnaissance envers vous. » Les eaux s'entr'ouvrirent aussitôt et le cortège put traverser à pieds secs. Après avoir passé la nuit à Saint-Valery, Hugues C^pet partit pieds-nus pour le monastère de Saint-Riquier oùil déposa la châsse qu'il portait. »

« Bien que la légende, observe M. Prarond (Canton de Nouvïon, p. 189), ne nomme pas le passage de Blanquetaque, il est vraisemblable que le duc Hugues Capet et le comte Bouchard s'étaient présentés à ce gué, devenu si célèbre depuis parla traversée de toutes les armées qui ont guerroyé dans noire Ponthieu. »

On sait que les prédictions de S. Valéry et de S. Riquier s'accomplirent le l" juillet 987, jour où Tarchevêque de Reims sacra une nouvelle race, à Noyon, dans la personne de Hugues Capet.

^ GuizoT, Collect, de mémoires^ t. vii.

444 s. RIQUIER.

Ces prédictions sont-elles bien authentiques? Certains historiens y croient, entre autres Mézeray, a Hugues, nous dit-ii, depuis qu'il eut été sacré, ne mit plus la couronne sur sa tète, tout le reste de sa vie, parce que ayant été prédit par révélation divine que sa race tiendrait le royaume durant sept générations, il crut lui prolonger cet honneur d*un degré en ne portant pas lui-même les marques royales, afin de n'être pas compté pour l'un des sept. Il ne savait pas que ce nombre, dans le langage divin, signifie l'étendue de tous les siècles. » La prédiction ne s'est pas accomplie dans ce dernier sens, et, d'un autre côté, Hugues a eu bien plus de sept successeurs dans la ligne directe des Capétiens. Nous devons faire remarquer en outre que beaucoup d'historiens n'ajoutent pas foi à cette prophétie : « Cette pieuse fable, dit le bénédictin Germain Poirier (Mém. de VAc, des inscript.. t. 50), a été sûrement inventée après coup. Ingelran, abbé de Saint-Riquier, mort en 1045, a écrit en vers l'histoire de la translation du corps de S. Riquier par Hugues Capet et ne fait aucune mention, ni de l'apparition de S. Valéry à Hugues Capet, ni de la prophétie, preuve certaine qu'on n'en avait pas encore parlé. Un abbé de Saint-Riquier, poëte, et fort zélé pour tout ce qui pouvait intéresser la gloire du saint patron de son abbaye, n'aurait pas manqué de faire entrer celte fiction dans ses vers, si elle eût été connue de son temps. » -

Ingelran,ou mieux Enguerran, dont il vient d'être parlé, fut abbé de Centule, de l'an 1022 à l'an 1045. Le quatrième livre de son poëme, consacré à l'histoire de la translation des reliques de S. Riquier, contient les particularités suivantes dont il n'est point question dans les chroniques antérieures; ce sont des faits qui se sont passés de son temps.

Le jour des Rameaux, un clerc .qui dînait avec les moines avala une arête. Après quelques jours de souffrance, il crut qu'il n'eu reviendrait pas et demanda à être inhumé dans le menas' ère. Conduit par ses parents à Téglise abbatiale où se célébrait l'office du jeudi saint,il se sentit aussitôt trempé d'une sueur abondante et se trouva débarrassé de l'arête qui l'étranglait.

s. RIQUIER. 445

Un charpentier de l'abbaye, élant monté au haut de la tour pour rattacher une corde à la cloche, voulut en même temps boucher uq trou de la toiture ; il perdit pied et allait être précipité sur le sol quand, grâce à la protection de S. Riquier, il put se raccrocher à la corniche et éviter ainsi une chute mortelle.

C'est sur cette même corniche que s'imagina de courir une folle qui, pendant les matines, avait trouvé moyen de gravir l'escalier du clocher. Elle pénétra même dans les combles, en continuant à jeter des cris perçants. Les moines épouvantés, s'attendanl à chaque instant à une horrible chute, engagèrent les assistants à porter secours à la pauvre insensée ; mais elle revint d'elle-même sans avoir subi le moindre mal.

A Chevincourt, possession de l'abbaye, deux serviteurs» des moines furent enlevés par des brigands, chargés de chaînes et retenus en prison. Le jour de la fête de S. Riquier, ils purent se débarrasser de leurs entraves élargies, et profilèrent, pour s'enfuir, du sommeil de leurs gardiens.

Le cellerier de Foresmonliers, atteint d'une maladie de langueur, était devenu impropre à tout office. Au bout de trente neuf jours de souffrances et d'hallucinations, le jour de la fête de S. Riquier, il se recommanda aux prières de son frère, moine dans le même monastère. Celui-ci implora le secours du saint abbé et, après avoir célébré à cette intention les saints mystères, obtint la guérison du cellerier.

Les habitants de Roye déclarèrent la guerre à Montdidier, château-fort au pied duquel se trouvait un bourg dont l'église était dédiée à S. Riquier. Après avoir ravagé plusieurs villages, les Royens pénétrèrent dans le bourg ; quelques-uns d'entre eux envahirent l'église et s'emparèrent d'un cierge qui brûlait sur l'autel. Revenus à Roye, ils voulurent utiliser ce luminaire, mais la flamme ne pu jamais prendre à la cire qui paraissait comme pétrifiée. Nos voleurs, après de nombreux essais, se repentirent d'avoir ainsi profané le sanctuaire de S. Riquier et s'empressèrent d'y reporter le cierge.

44G s. RIQUIER.

Nous avons déjà fait remarquer plusieurs fois que les miracles racontés par nos légendaires fournissent une foule de précieux renseignements pour l'histoire et la géographie locale. Les écrivains qui réunissent la sagacité à l'érudition savent en tirer des conclusions souvent importantes ; c'est ce qu'a fait M. V. de Beauvillé {Histoire de Montdidier^ i, 44), en interprétant ce dernier récit d'Enguerran : « Les deux premiers vers, dit-il, indiquent de la manière la plus évidente la double position de Montdidier sur la montagne et dans la vallée ; un géographe n'eût pas mieux dit :

Est quoddam castrum

Vicus cui subjacet unus.

« Ces quatre derniers mots sont des plus significatifs et d'une précision sans égale ; ainsi, au X® siècle, il y avait deux parties bien distinctes, le château, et le bourg au-dessous, dans la vallée. Le bourg n'étant point fortifié, ce fut de ce côté que les Royens pénétrèrent. Le mot castrum^ pour désigner Montdidier, se trouve également dans un titre de 1075 contenant une donation faite à l'abbaye de Saint-Lucien de Beauvais.... La description aussi brève qu'exacte qu'Enguerran fait de Montdidier achève de détruire l'opinion de ])u Cange que nous avons combattue précédemment, savoir que notre ville, bâtie primitivement dans la vallée, s'appelait les Tournelles. Tournelle indiquerait un lieu forti6é, et la ville basse ne l'était pas ; c'était un endroit ouvert, en rase campagne, comme le désigne clairement le mot vicus dont se sert Pabbé de Saint-Riquier. Le texte d'Enguerran renverse complètement cette supposition de D. Grenier que le château aurait été bâti par Enguerrand Daufîn et qu'il aurait donné naissance à la nouvelle ville. D. Grenier s'appuyait sur un rôle de l'abbaye de Corbie de 1158; mais, cent-cinquante ans avant que ce rôle fût écrit, il y avait déjà, ainsi que cela résulte du poëme d'Enguerran composé en 1020 environ, deux villes qui existaient simultanément, l'une sur la montagne, Tautre dans la vallée. Cette guerre des habitants

s. RIQUIER. 447

de Roye contre ceux de Moatdidier eut lieu selon toute apparence, dans le X^ siècle; c'est le premier fait qui se rattache à l'histoire de notre ville. Depuis sa fondation dont il ne reste aucune trace certaine, jusqu'à l'événement raconté par Enguerran,rien ne la décèle aux investigations de la science, et l'on pourrait presque douter de son existence, tant est profond le silence qui l'environne. »

Enguerran, dans son poëme, raconte en outre l'histoire d'un homme et d'une femme qui, le jour de la fête de S. Riquier, tombèrent sans se faire aucun mal dans un puits desséché ; enfin, d'une pluie torrentielle qui s'interrompit pendant les trois jours de la fête de la translation (9 octobre),

Hariulfe, moine de Centule, a composé, vers la fin du XI® siècle, un livre des miracles de S. Riquier. Nous laissons de côté ceux dont nous avons déjà parlé pour analyser rapidement ceux d'une date postérieure.

Du temps de Baudouin de Lille, comte de Flandre (1036-1067), un prêtre du diocèse de Tournai, nommé Odfrid, était curé de l'église de Watten *, dédiée à S. Riquier. Ayant en vain sollicité auprès de Tabbaye de Centule des reliques du patron, il se fâcha sottement et mit sa paroisse sous un autre vocable, celui de S. Nicolas. Dès lors, tout lui réussit mal ; aussi essaya-t-il de réparer à moitié sa faute,en plaçant son église sous le double patronage de S. Riquier et de S. Nicolas. Les habitants des environs continuèrent d'affluer à la fête du premier, mais ne se dérangèrent pas pour la solennité du second. Odfrid, après une vie pleine de vertu, vint à mourir. La veille de l'enterrement, il apparut au marguillier et lui dit qu'il fallait l'ensevelir, non pas comme on le projetait, dans son ancienne église, mais dans le cimetière ; et ce;a, à cause de ses péchés. Plus tard, il apparut de nouveau à une pieuse vierge et lui dit : « J'ai passé par les flammes du Purga- Unte] celui qui m'a secouru, ce n'est pas S. Nicolas que j'aVais tant honoré, mais ce S. Riquier que j'avais presque

1 Watten in pago Menpiseo. — Arrond. de Dunkerque

448 s. RIQUIER.

méprisé. C'est lui qui a allégé mes peines et qui, enfin, par son intercession, m'a transporté dans le ciel. Avertis-en nos frères de Watten pour qu'ils se rendent propice un si grand Saint. » Eclairés par cette révélation, les chanoines restituèrent à S. Riquier tous les honneurs qui lui étaient dus.

A Mérimont, près de Liège, possession de l'abbaye de Centule, un voisin cupide voulant arrondir sa propriété aux dépens de celle des moines, se plaignit juridiquement qu'on ait empiété sur ce qui lui appartenait; un expert, nommé par les échevins, se laissa séduire par l'or du malhonnête homme et se mit à tracer en marchant une fausse ligne de démarcalion ; mais soudain il s'arrêta, en s'ccriant que S. Riquier, victime de son imposture, venait de l'aveugler. L'évêque Hézelin, instruit de cette punition providentielle, ordonna une enquête, et excommunia ceux qui avaient tenté de rogner les possessions de l'abbaye.

Un vaisseau qui conduisait à Jérusalem des croisés de France, de Bourgogne, d'Aquitaine, d*Espagne, d'Italie, etc., fut assailli par une formidable tempête. En vain ces passagers, suivant les conseils des moines et des clercs, adressaient-ils au ciel des supplications entremêlées du chant des psaumes et des litanies : le danger grandissait toujours avec la fureur des flots. Chaque croisé se prit alors à invoquer le saint le plus honoré de sa nation ou de sa province. Les Français prièrent S. Denis; les Poitevins, S. Hilaire ;les Tourangeaux, S. Martin ; les Orléanais, S. Aignan; les Limousins, S. Martial; les Toulousains, S. Saturnin ; les Auxerrois, S. Germain; les Rémois, S. Remî ; les Véromanduens, S. Quentin, et ainsi du reste. Un habitant de Centule, nommé Séguin, s'écria alors : « Écoutez mon conseil : dans mon pays il est un bienheureux qu'on n'invoque jamais en vain : c'est S. Riquier, l'apôtre du Ponthieu. Si vous mettez en lui votre confiance, il vous exaucera assurément. » Les passagers se rendirent h cet appel et soudain la tempête s'apaisa.

Anselme, avoué de Chevincourt, avait voulu nuire aux intérêts territoriaux que possédait en cette localité l'abbaye

s. RIQUIER. 449

de Saint-Riqnier, maïs il avait été rappelé à l'observance de ses devoirs par Gui de Châtillon, archevêque de Reims (1033-1055). Raoul, fils d'Anselme, se conduisit envers Chevincourt comme s'il en eût été le propriétaire et non pas le défenseur officiel. Une troupe de chevaliers Tétant venu trouver à Coudun *, il ne se trouva pas de quoi les traiter; il les conduisit à Chevincourt, envahit de force avec eux la métairie abbatiale et y fit une grande razzia de pain, de fromage, de viandes salées, de veaux, d'oies et d'oeufs. Revenu à Coudun, Raoul, obligé de se rendre aux latrines, donnait de là des ordres pour préparer un plantureux souper, qnand il rendit ses entrailles avec la vie. Un autre avoué, nommé Golvin, pressurait de toutes façons les pauvres tenanciers de Chevincourt. Il mourut fou, sans avoir reçu les derniers sacrements et inspirant une profonde horreur à tous les témoins de son horrible fin, même à sa femme, qui reconnut là une punition infligée par S. Riquier.

C'est aussi par la folie que fut puni un autre avoué, nommé Hugon, qui avait frappé de son bâton un moine de Chevincourt : mais la raison lui revint au bout de quelque tenjps^ quand il eut humblement réparé ses injures.

Un ancien militaire, devenu frère àCentule, nommé Hugues, entendit, une nuit, des voix harmonieuses s'élever de l'église. S'y étant rendu, il vit une lumière mystérieuse émaner de la tour, remplir le temple et faire converger ses rayons sur le tombeau de S. Riquier. S. Gervin, qui était alors abbé, et plusieurs de ses religieux furent témoins des mômes phénomènes ; ils virent des troupes d'anges aller vénérer les reliques de S. Riquier, puis les autels consacrés aux saints Innocents et au Sauveur.

L'incendie ayant éclaté dans les bâtiments ' situés au Nord du monastère, et gagné jusqu'à l'église, on s'empressa de déménager le trésor. Toutes les reliques purent être emportées, à l'exception de la châsse de S. Vigor. Un des religieux qui, pour éteindre le feu, était monté dans les hauteurs de l'édifice, en fut précipité à terre : mais,

^ Cosdunum, — Canton de Ressons (Oise). T. m. 29

450 s. RIQUIBR.

grâce à rintercession de S. Riquier, ii tomba sur ses pieds, sans se faire aucun mal.

Un Tournaisien aveugle, qui demeurait àCorbie,fut miraculeusement averti de se rendre à Saint-Rlquier où, faute d'hospitalité, il coucha dans le parvis de Téglise, ainsi que sa sœur qui lui avait servi de guide. Introduit le matin dans Téglise, il lui sembla qu un beau vieillard lui épilait les sourcils et il recouvra soudain la vue. En revenant, il fut dépouillé par des voleurs qui enlevèrent sa sœur. La douleur le rendit fou : mais, ramené au monastère, il retrouva bientôt la raison.

Devenu aveugle à la suite d'une maladie, un autre individu alla à Saint- Riquier se faire oindre les yeux d'une eau mise en contact avec la châsse du Saint. Aussitôt après sa guérison, il se précipite hors de l'église, mais son irrespectueux empressement fut puni par un retour de cécité. Il recourut de nouveau au puissant thaumaturge et se trouva encore guéri pendant une apparition nocturne, inondé qu'il fut par la lumière émanant du tombeau de S. Riquier. Nouvelle hâte de partir et nouvelle rechute, il n'obtint une guérison complète et définitive que lorsqu'il eut fait vœu de revenir chaque année rendre hommage à son libérateur.

A la suite d'une maladie, un écolier devint sourd. Neuf ans après, il alla porter un cierge au sanctuaire de S. Riquier et se trouva guéri, lorsque un flux de sang se fut échappé de ses oreilles et de ses narines.

Alors que les reliques de S. Riquier étaient portées à l'église d'Ailly le Haut-Clocher \ et qu'on passait par Bussu- Yaucourt, une femme impotente recouvra l'usage de ses membres; elle bénit aussitôt 'le Saint de l'avoir guérie par son passage.

Jean de la Chapelle nous apprend qu'en 1096 la tour du Sauveur fut détruite par un incendie. Gervin II, par les conseils de Gui, comte de Ponihieu, fit porter le corps de S. Riquier à Abbeville, afin de recueillir des aumônes destinées à reconstruire la tour* Les religieux, affligés

* Assiacum, faute d'impression pour Àlliacum,

s. RIQUIER. 451

de cette absence, allèrent dès le lendemain chercher les reliques à Abbeville : les habitants de Centule se rendirent au-devant de la châsse avec des branches d'arbre et des feuillages qu'ils avaient coupés sur la route. A cette occasion, D. Grenier {Introd.^ p. 348) a fait remarquer l'analogie qui existe entre les dendrophores des païens et cet usage de porter des branches d'arbre aux processions.

Un autre chroniqueur de Saint-Riquier, D. Cotron, nous rapporte un fait qui montre jusqu'à quel point était parfois poussée l'audace des fripons qui spéculaient sur la vénération portée aux reliques. En 1263, quelques garnements de Centule fabriquèrent deux châsses absolument pareilles à celles de S. Riquier et de S. Vigor et mirent dans la première un chat mort, dans la seconde un os de cheval. A l'imitation des moines qui promenaient leurs châsses le lundi de la Pentecôte, ils se revêtirent de surplis, et, précédés de la croix et du bénitier, ils allèrent offrir ces prétendues reliques à la vénération de la foule qu'attirait ce jourlà la foire du Lendit. Alors que les reliquaires étaient déposés sur un reposoir, deux individus faisaient semblant de se battre, tandis qu'un autre compère s'écriait : « O ! S. Riquier, vous n'irez pas plus loin, avant d'avoir rétabli Ja concorde entre deux ennemis! » et les deux fourbes de s'embrasser aussitôt en signe de réconciliation. Quelques affîdés criaient au miracle, et les aumônes de pleuvoir. Nos gens en profitaient pour faire chère lie et passaient la nuit à danser. Le mayeur et les échevins favorisèrent cette imposture qui se prolongea deux jours et deux nuits. L'abbé Gilles deMachemont s'étant plaint au Saint-Siège de cette odieuse profanation, le pape Urbain IV délégua l'évéque d'Arras pour instruire canoniquement cette affaire, lui prescrivant de frapper les coupables de censures canoniques et même, si besoin était, de réclamer contre eux le recours du bras séculier.

Claude Dodieu (1539-1558) inaugurale règne des abbés commendataires en échangeant les pierres précieuses des chefs de S. Riquier et de S. Vigor contre de fausses pierreries. Le premier reliquaire, en argent doré,, avait la

452 $, RIQUIKll.

forme d'un buste soutenu par deux anges. Le corps de saint Riquier reposait dans une châsse de vermeil représentant une basilique flanquée de colonnes et de statuettes. (Manuscrit de D. Cotron.)

Ces reliques sauvées de la profanation révolutionnaire par M. P. Callé, curé de la paroisse de Saint-Riquier, furent rendues à l'église en 1795. Elles y sont toujours vénérées, renfermées, comme jadis, dans deux châsses.

On conserve quelques reliques du même Saint aux églises abbevilloises de Saint-Gilles, du Saint- Sépulcre et des Ursulines ; à Fontaine-sur-Somrae, Foucaucourt-hors- Nesle, Liercourt, Mailly, Millancourt ; à l'hospice de Saint- Valery, à la chapelle de l'évéché d'Arras, à Queux, (Pas-de Calais), etc.

Un inventaire de 1465 mentionne une côte de S. Riquier à l'abbaye de Saint-Bertin.

Nous avons vu combien fut célèbre le culte de S. Riquier, immédiatement après sa mort. Pendant tout le cours du Moyen- Age, les pèlerins affluèrent dans ce sanctuaire qu'avaient visité Louis le Débonnaire, Charlemagne, le roi Robert et tant d'autres illustrations.

Au IX® siècle, les oblations en numéraire faites au tombeau de S. Riquier s'élevaient à 15,600 livres de poids, ce qui correspond, non pas à deux millions de notre monnaie actuelle, comme le suppose Chateaubriand, mais à près de neuf millions * .

Aux trois jours de la franque fête (7, 8 et 9 octobre), les cent-dix-sept gentilshommes, tenanciers de l'abbaye, allaient en armes rendre hommage à l'abbé, au pied de l'autel.

Le prêtre desservant de la léproserie du Val-Saint-

I Vo'ir le tome f de notre Hagiographie^ note 1 de la page 1 42.

s. RIQUŒR. 453

Riquier devait, une fois dans sa vie, aller le 26 avril présen< ter aux reliques un cierge de deux livres et payer un cens de 30 sols parisis. Le village de Bersacles *, fournissait de quoi entretenir perpétuellement .deux gros cierges de vaut les châsses. (Louandre, Topogr, du Ponthieu),

Pendant les trois jours de la /ranç'we/e/e, les religieux de Valloires étaient tenus d'envoyer à Tabbaye de Saint- Riquier 500 anguilles salées. De nombreux démêlés s'élevèrent au Moyen- Age au sujet des droits dejuridiclion exercés par le monastère durant cette fête de la translation, qu'on désignait sous le nom des trois jours d'octobre dé S, Riquier,

Le pèlerinage aux reliques de S. Riquier, encouragé jadis par leS indulgences qu accordèrent Innocent IV, Alexandre IV et Clément IV, a complètement disparu depuis la Révolution.

S. Riquier est le patron de la ville qui porte son nom ; des églises de Dreuil-lès-Amiens, Fontaine-sur- Somme, Liercourt, Neuilly-l'Hôpital, Sorel (Hallencourtî ; dans le diocèse d'Arras , d'Alinchtun , Bourecq , Herbinghem, Lozinghem, Rollencourt, Roussent et Sorrus ; dans le diocèse de Rouen, de Bénouville-sur-Mer, Héricourt-en» Caux, Trémauville-aux-Aloyaux.

Les anciens pouillés ou d'autres documents historiques nous apprennent qu'il y avait des églises dédiées au même Saint à Avesne, près de Vron, à Foresmontiers, à Montdidier, à Pierrepont (prieuré franciscain) ; à Douriez (collégiale et chapelle), à Cassel (Nord), à Eu, à Watten, etc. Un hospice d'Abbeville était sous son vocable. Nous ne connaissons qu'une chapelle isolée qui lui soit actuellement dédiée, celle du cimetière de Mouchy (canton d'Eu),

Portent le nom de Saint-Riquier : une ville du canton d'Ailly, deux communes de l'arrondissement d' Yvetot, une de l'arrondissement de Neufchâlel, une dépendance de Contoire, un bois du territoire de Vauvillers.

* Bersaccœ, dépendance de Millencourt-en-Ponthieu. Plusieurs écrivains placent à tort ce village détruit près de Millencourt, dans le canton d*Âlbert«

454 s. RIQUIER.

Oq célébrait jadis à Saint-Riquler trois solennités du Patron : l*» la déposition, le 26 avril ; 2' la translation de Forestmontiers à Centule, le 9 octobre; 3' la translation faite par Hugues Capet. le 3 juin. Les deux premières sont inscrites dans les missels amiénois du XII* siècle.

Sa fête est marquée au 27 avril, dans notre Propre diocésain (semi-double) ; au 8 octobre, dans nos bréviaires de 1746 et 1840; au 9 octobre, dans le missel de 1498, dans les bréviaires imprimés de 1528 à 1667, et dans le Propre actuel du diocèse de Bayeux.

Alcuin a composé des antiennes, des répons, des hymnes en l'honneur de S. Riquier. Hariulfe nous a conservé quatre vers d'une de ces hymnes :

Tu struxisti cœnobium Loco prope Argubium Et aliud in Centulo, Âmbo perenni merito.

Nous empruntons la pièce suivante au Propre de Saint- Riquier imprimé en 1685 :

En sacra lux Richario Labore fractui ut Bîbi

Pur 18 coruscat ignibus : Instare cernit funera,

Qua; membra Sancti possidet Chriett cibo se roborans

Ëxultet hymnis Ccntula. Salutis hostem proterit.

Densique sylva Crescii O quam beata sors Fa tris i

Quœ facta Patris texerat, Cœlo potitur spiritus

His per loquaces rupium Et membra quee claudit solum

Passim catervas personet. Crebris micant virtutibus.

Templo quod ille conditum His motus amplum Carolus

Matri dicarat Virgini Templum Patrono condidit,

Sumptum Dagobertus dédit Labisque miratur sacri

Quo multa lampas ardeat. Immune pignus corporis.

At Sanctus ante Principis Summo Parenti gloria

Noctem fugarat pectore ; Ejusque summo Filio,

Deformitatem criminis Parem quibus Paraclitum

Fulgore verbi detegens. Jungant per œvum cantica.

Le nom de S. Riquier est inscrit dans les litanies de Soîssons (VHP siècle), dans les calendriers carlovin-

s. RIQUIER. 455

giens, dans le martyrologe romain, dans ceux d*Usuard, Bède, Wandelbert, Notker, Ferrarius, Grevin, Bucelin, H. Ménard, etc.

MONUMENTS

L'abbaye de Centule prit le nom de son fondateur peu de temps après la translation qu'on y fit de ses reliques. Elle devint bientôt un des monastères les plus célèbres de la France par ses richesses, son école, ses grands hommes et ses saints. Nous avons dépeint sa splendeur au VIII* siècle, dans l'article consacré à S. Angilbert. Ruinée par les Normands au siècle suivant, Tabbaye fut reconstruite sous Hugues Capet et subit de nombreuses dévastations en 1421, 1475, 1487 et 1554. Un abbé commendataire, Charles d'Aligre (1644-1695), restaura le monastère qui s'unit en 1649 à la congrégation de Saint-Maur. Les bâtiments furent vendus par la nation en 1790. En 1822, M. l'abbé Padé acheta ce qui en restait et fonda là une institution ecclésiastique qui, après la suppression deSaint- Acheul, devint le petit séminaire du diocèse. L'église abbatiale, remarquable monument des XIII*, XIV® et XV* siècles, sert d'église paroissiale à la commune, M. l'abbé Hénocque, doyen du Chapitre, prépare depuis longtemps une histoire complète de l'abbaye qui sera accueillie avec une vive reconnaissance par le monde savant.

L*abbaye, ou plutôt la celle de Foresmontiers, distraite de Tautorité de Centule vers la fin du VHP siècle, lui fut rendue par Charlemagne en 798 et n'eutplus d'autre abbé que celui de Saint-Riquier. Forestmontiers recouvra son indépendance à la fin du X* siècle. Une reste plus de l'ancien monastère que la maison abbatiale convertie en ferme.

L'ermitage où mourut S. Riquier, ou du moins celui qui remplaça l'ancien, subsistait encore au XVII' siècle : « Il se voit à présent un peu séparé du monastère, disait le

456 s. HIQUIER.

i^, Ignace ; mais cette dévote et sainte cellule s'en va en décadence, si Dieu ne suscite quelqu'un qui la répare. »

ICONOGRAPHIE

S. Riquier est représenté avec une petite église dans les mains, comme fondateur d'une abbaye ; en riche costume, pour rappeler l'illustration de sa naissance ; avec des fleurs de lis, comme prétendu parent de la maison de France ; avec un lion à ses pieds, parce qu'il a vaincu le démon, tanquam leo rugiens,

a On le voit représenté avec deux clefs, remarque le P. Cahier (p. 227). Cela voulait-il dire primitivement qu'il avait donné la liberté à ses esclaves et ouvert par ses largesses la porte des prisons à bien des captifs ? Le fait est qu'on lui attribue une apparition de S. Pierre dont je ne vois pas qu'il soit fait mention dans ses anciens biographes. Je serais assez porté à ne tirer de cette représentation que le souvenir d'un autel dédié par le Saint au prince des Apôtres dans son église de Centule ? »

Il ne peut pas y avoir de doute sur cet emblème. C'est la traduction iconographique de l'anecdote apocryphe, concernant le don des clefs, fait par S. Pierre à S. Riquier, pendant son prétendu pèlerinage à Rome (voir page 421).

L'abbaye de Centule possédait jadis un contre-ré table en argent de treize pieds de longueur sur sept de hauteur, où était ciselée l'histoire de S. Riquier. Cette pièce d'orfèvrerie, pesant 141 marcs, fut vendue, au XVP siècle, par l'abbé commendataire Charles d'Humières, pour acquitter une taxe de 6,000 livres imposée par l'État.

Les voussures du portail de Saint-Riquier offrent une série de petits groupes plus ou moins mutilés, ainsi décrits psLrM.G'Ahertf Église de Saint-Riquier, p. 67) : «S. Riquier visite la sainte veuve Rictrude et donne sa bénédiction à son fils. Monté en chaire, il travaille à la conversion

s. RIQUIER. 457

des habitants de la Grande-Bretagne. Viennent ensuite les principales circonstances de la translation du corps de S. Riquier, de Montreuil à Centule ; Tarrivée du cortège à Tabbaye de Saint-Saulve de Montreuil ; le comte Arnoul à genoux, faisant la remise du corps de S. Riquier ; sa translation au monastère de Centule par Hugues Capet. »

Statues de S. Riquier : à Téglise qui porte son nom, dans les chapelles de S. Marcoul et de S. Angilbert; au portail central (à genoux devant le Père éternel) ; sur une face de contrefort (costume d'abbé, lion dressé sur ses pattes) ; au portail méridional (costume de gentilhomme du XVP siècle; un lion et un loup dévorant deux jeunes enfants) ; à la cathédrale d'Amiens, portail de la Vierge dorée (en qualité de parent de S. Honoré) ; au portail de Fontaine- sur-Somme (xvi® siècle), à Nampont, au portail latéral de Liercourt (deux clefs à la main). Dans cette même église, il est figuré sur un bout de solive.

La translation du corps de S. Riquier, racontée par Enguerran, a été peinte à fresque, au commencement du XVI® siècle, dans la chapelle abbatiale de la Trésorerie, Nous en empruntons la description à M. Gilbert, en rétatablissant toutefois la vraie orthographe des inscriptions :

I. Le premier tableau représentes. Valéry apparaissant à Hugues Capet, en 981, et lui promettant la couronne de France pour lui et sa postérité, s'il retire son corps des mains d'Arnoul, comte de Flandre. Le monarque, coiffé d'une espèce de bonnet de coton, est couché dans son lit, les mains étendues sur la couverture ; S. Valéry, revêtu de ses habits pontificaux et tenant sa crosse d'une main, étend l'autre vers le prince et semble lui parler. On lit audessous le quatrain suivant :

Sainct Wallery vit *iiuchier A Hue Cappet le bon roy ^ Pour ravoir le corps Saiuct Richier Que Arnoul cote prit p(ar) desroy.

^ Hugues Capet n'était alors que comte de Paris et ne devait être proclamé roi que six ans après.

*58 s. RIQUIBR.

IL Le deuxième tableay représente Hugues Capet, faisant assembler son conseil pour lui communiquer la révélation de S. Valéry.

Quat le dict Ilue eut a par soy Considéré la chose (elle Dit à son conseil sur ma foy J'ai eu de Sainct Richier nouvelle,

IIL Hugues Capet envoyé des messages pour découvrir le corps de S. Riquier :

Incontinent à grand querelle Envoya hyraulx et messages Scavoir s'il tenroit en tutelle Le corps Sainct Richier à ses gages.

IV. Le comte Arnoul, ayant convoqué les habitants de la contrée pour accompagner le corps de S. Riquier, ceux-ci sortent processionnellement de l'église de Saint-Sauve :

Quat le comte Arnoul sas ouUragei Eut ouy leur conclusion Manda par villes et villages Qu'on vint faire procession.

V. Le comte se dispose à restituer le corps de S. Riquier, dont on porte la châsse :

Luy meisme sans rébellion Gompagniot honorablement Se mist en grand dévotion Apportant le corps dignemut.

VI. Le comte Arnoul fait à Hugues Capet la remise du corps de S. Riquier ; il est à genoux devant la châsse :

A donc vint Hues hatemet Rechepvoir le corps préchieulx ^ue ledit Arnoul humblement Lui lendit sage et gratioulx.

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