SALTE, ÉVÊQUE D AMIENS
Alors qu'un violent incendie menaçait d'envahir toute la ville d'Amiens, dont les maisons et même les édifices publics étaient construits en bois, les habitants allèrent implorer les secours de leur évêque qu'une grave maladie retenait alors sur un lit de souffrances. Salve leur donna le suaire dont il se servait : on le jeta dans les flammes et soudain l'incendie fut arrêté '
S. Salve mourut le 28 octobre *, vers l'an 615 ', non pas à Montreuil, comme l'ont dit plusieurs
qui prit plus tard le nom de Saint-Sauveur, à cause du vocable de son église. La ressemblance de ce nom avec celui de S. Salve pourrait faire supposer ([ue ce village doit l'origine de son nom au saint évêque d'Amiens ; mais le Dictionnaire géographique (encore inédit) de M. Gârnier ne contient rien que puisse confirmer cette hypothèse.Un titre de 1463 porte le nom de Saint-Sauveur ; antérieurement on trouve Hédincurt. l\ faut admettre que rÉglise d'Amiens aura été dépossédée de ce domaine : car nous voyons, par un acte de l'an H 00, que Guy, seigneur de Picquigny et d'Hédicourt, fit don de ce dernier fief à S. Salve. On pourrait supposer qu'outre l'église dédiée au S. Sauveur, il y avait à Hédicourt une chapelle consacrée à S. Salve et que c'est à ce sanctuaire que Guy donna les revenus de son fief.
* Nous avons rapporté, dans la Vie de S. Ingaud{t, m, p. 78), le miracle qui le concerne. Nous passons aussi sous silence l'opposition que S. Salve aurait faite à l'arianisme, et la reddition des captifs qu'il aurait obtenue du patrice espagnol Mommole : ce sont là deux faits qui appartiennent à la vie de S. Salve, évêque d'Alby.
^ Et non pas le 5 des calendes de décembre, comme le dit le Propre â^ Amiens. -
» Ceux qui ont de S. Salve le quatorzième évêque d'Amiens le font mourir de 686 à 689, et ils supposent, comme le Propre d'A miens^ que c'est le même Salve qui assista au concile de Rouen, que S. Ansbert tint en 688-
476 s. SALVE, ÉVÊQUE d'aMIENS
historiens % mais à Amiens; il fut inhumé à Notre- Dame des Martyrs ^.
CHRONOLOGIE
Nous g.vons longtemps hésité avant de placer l'épiscopat de S. Salve au commencement du vu® siècle. On a pu voir, par quelques-unes de nos remarques, que nous n'avons point dissimulé les objections qu'on peut faire à ce système. Nous l'avons toutefois adopté, parce que le système opposé, formulé par le P. Le Cointe ', nous paraît renfermer des difficultés encore plus insolubles. Il rompt complètement avec la tradition consignée dans tous nos anciens bréviaires, jusqu'en 1746, et avec les anciens textes qui ont constamment fait de S. Salve le successeur de^ S. Honoré, mort vers la fin du VP siècle *. Il substitue au nom d'Achaire, évêque de Noyon, celui d'un saint Hautgaire, dont l'existence est fort contestable ; enfin il rejette en 687 l'Invention des reliques de S. Firmin que les Bollandistes ont démontré appartenir au commencement du VIP siècle (610-613). Sa présence au concile de Rouen en 688 est une simple hypothèse qui repose sur une ressemblance de nom. L'évéque Salve qui y assista n'est pas plus désigné
* Malbrancq, La Morlière, Proust.
« Et non pas dans l'église qu'il avait érigée, comme le dit le Bréviaire de M. Faure. Ce même bréviaire le fait mourir des suites d'une épidémie qu'il aurait contractée en visitant des malades.
' Annales eccles. franc,, t. iv, 213.
* Dans un diptyque de la cathédrale d'Amiens, reproduit dans un manuscrit de 1120, que possédait le doyen Le Scellier de Riencourt, S. Salve est placé entre S. Honoré et S. Berchond. (Congrès scientif. d* Amiens, lecture de M. Roze, p. 480.)
s. SALVE, ÉVÊQUE D AMIENS. 477
SOUS le nom de son siège, qu'un autre Salve qui figura au concile d'Orléans, vers 639.
Le P. Le Cointe, pour rendre son système vraisemblable, fait sacrer notre évéque, non point par S.Achaire, évéque de Noyon, dans la première moitié du VU» siècle, mais par un S. Hautgaire, qui aurait succédé, sur le même siège, à S. Mommolin, soit en 685, soit en 691. Mais le nom de cet évéque ne figure sur aucune ancienne liste épiscopale ; il est absent des catalogues donnés par Démocharès, Jean Chenu, Claude Robert et Jacques Le Vasseur; d'ailleurs, le P. Stilting * nous paraît avoir démontré la fausseté de cette supposition.
M. Salmon qui a abordé cette question dans son Histoire de S. Firmin ', montre fort bien que, pour soutenir son système, le P. Le Cointe a été obligé de bouleverser toute la chronologie des évéques d'Amiens et d'admettre des invraisemblances évidentes. « En 668, dit-il, il met pour évéque Bertefride, qui fut certainement élevé à l'épiscopat avant le milieu du VIP siècle. Il lui donne pour successeur Dadon, après lequel viendrait S. Salve en 686. A S. Salve, aurait succédé Théodefride, en 689. Ainsi, selon le P. Le Cointe, la durée de Tépiscopat du prélat qui fit construire la cathédrale dans l'enceinte même de la ville d'Amiens, qui y transféra les reliques des Saints, qui plus tard y découvrit miraculeusement celles de S. Firmin, qui sut par ses vertus se concilier les cœurs de tous les amiénois au point qu'ils le firent seigneur de leur cité, n'aurait été que de trois ans : supposition tout-à-fait inadmissible. Il n'est pas moins improbable que Théodefride, premier abbé de Corbie, dont on place généralement l'a vénement à notre évéché en 670 et la mort en 681, n'ait été élevé sur le siège d'Amiens qu'en 689; car, à cette époque, il aurait été accablé de vieillesse et incapable de prendre en main le gouvernement d'un vaste diocèse. » Nous avons indiqué dans plusieurs notes les diverses
^ BoLLAND. Vit, S, Firm,^ p. 37.
«Pao- iAfi.
Pag. 146,
478 s. SALVE, ÉVÊQUE d'aMIENS.
objections qu*on peut faire au système que nous avons adopté. La seule manière de les résoudre c'est d'admettre que le rédacteur de la Vie de S. Salve^ ou plutôt son copiste, a confondu les deux Thierry, comme il a confondu Salve d'Amiens avec Salve d'Alby, et que diverses circonstances de son récit ne méritent aucune créance.
RELIQUES
Lesreliques dô S. Salve furent transférées vers l'an 695 * à l'église de l'abbaye de Montreuil, qui prit bientôt le nom de Saint-Saul ve.On ne peut expliquer cette translation qu'en supposant qu'elle aura été sollicitée par les religieux, qui reconnaissaient S. Salve pour le fondateur de leur monastère «. Elle aura sans doute eu lieu le 11 janvier, ce qui aura déterminé l'erreur du Martyrologe romain ' confondant notre évéque avec S. Salvius, martyr, qui est honoré à cette date.
Le 1 1 juin de l'année 1111 , S. Geoffroy, évéque d'Amiens, transféra les reliques de S. Salve et de son disciple Ingaud dans une nouvelle châsse; ce fut celle qu'alla vénérer Philippe le Bon, le 26 mai 1426.
* Le texte donné par les Bollandistes se borne à dire : multo^
rum jam curriculis annorum labentibus. Cette translation est
fixée au IX^ siècle par quelques auteurs, et même au XII^ par
d'autres.
' C'est là seule réponse à faire à la réflexion suivante de Tauteur
des Mémoires sur Saint- Acheul : « Ce qu'on a peine à comprendre,
c'est que, dans le temps que le Chapitre d'Amiens estoit si curieux
d'avoir les corps de ses saints évèques qu'il fit rapporter de Port
celuy de S. Honoré, il ait soufifert qu'on lui enîevast celui de
S. Salve pour le transporter à Montreuil. » (De Beauvillé, Doc,
inédits, p. 363.)
^ Tertio idus januarii (11 janvier) : Ambiani, S. Salvii episcopi
et martyris.
s. SALVE, ÉVÉQUE D*AMIENS. 479
En 1467, les religieux de Tabbaye de Saint-SauiVè de Montreuil firent promener dans le diocèse leurs plus importantes reliques et par conséquent celles de S. Salve, pour se procurer des aumônes destinées à reconstruire leur église qui était entièrement ruinée *.
Ils écrivirent la lettre suivante, en 1452, au maïeur et échevins d'Amiens, pour solliciter leur concours à la confection d*un nouveau reliquaire :
e Nos très- honorés Seigneurs,
« Nous nous recommandons humblement à vous, et vous a plaise savoir que en notre église et abbaye sont et ont a esté de très-long et anchien temps plusieurs corps saints « et reliquaires, et entr'autres avons en notre dite église a en une chasse ou fierté les os du benoist corps de « monsieur Saint Sauve qui en son tems fu évesque rési- « dant et demeurant à Amiens, et pour ce que la fierté ou « chasse où est ledit benoist corps saint n'est que de bois t sans être enrichie d'or ni d'argent ni de quelconques a pierres précieuses, qui est chose mal séant, nous avons a conclu de faire translater ledict corps saint, et pour ce « faire, avons fait faire une nouvelle fierté de bois et a lavons faict encommenchier à couvrir d'or et d'argent, a avecq partie de nos biens et autre partie des omosnes a des bonnes gens de ceste ville de Montreuil. Mais il y a a encore grant ouvrage à parfaire et de grant dépense « que nous est impossible de furnir sans l'aide de vous et « autres bonnes personnes; pourquoi, nos très-honorés « seigneurs, nous envoions vers vous pour ceste cause « un de noz frères religieux, porteur de ces lettres. Vous a suppliant et requerrant au nom et en la remenbrance € de Dieu notre créateur et au regard de ce que le dit « monsieur saint Sauve fu en son vivant évesque résidant « en votre ville d'Amiens, il vous plaise donner et exlar- « ger aucune porcion de vos biens pour le emploier à la « perfection de la dite chasse ou fierté, et baillier et délivrer
^ Florentin Lefils, Hlst. de Montreuil.
480 s. SALVE, ÉVÊQUE DAMIENS.
a ce que bon vous semblera à cette fin à notre dit « frère religieux, nommé Jean Denis, et ajouter foi à ce « qu'il vous dira de part nous, touchant ceste matière et « pour ceste fois. Et verrez seurement que ce qu*il vous c( plaira lui délivrer ou nous ordonner sera hactivement « mis et emploie, sans quelque faulte, en la manière dessus « dite, à la révérence et louange de Dieu notre créateur « et dudit benoist corps saint, et nous prierons Dieu pour « vous. Et si en cas semblable ou plus grant, avez à faire « de nous, nous ne différerons à prier pour vous.
« Nos très-honorez Seigneurs, notre Seigneur Dieu soit gardien de vous.
« Escript à Montreuil en notre dite abbaye de Saint- Sauve, le 21® jour de mars 1452, etc. * »
L'échevinage accueillit favorablement cette supplique et vota un marc d'argent pour contribuer à la décoration de cette châsse, où d'habiles orfèvres ciselèrent les principales circonstances de la vie de S. Salve, confondues avec celles de son homonyme d'Alby. '
En 1702, M. Feydeau de Brou procéda à une troisième translation dont il dressa le procès-verbal suivant :
a Nous faisons sçavoir qu'en l'année de l'incarnation a du Seigneur 1702, le 28 du mois de may, le dimanche « dans l'octave de l'Ascension, jour auquel on célèbre la « fête de S. Honoré, évêque d'Amiens, étant à la ville de « Montreuil, à l'invitation et prière de l'abbé et des religieux « de Tordre de Saint- Benoist de la dite ville et de notre « diocèse, et du maire perpétuel, échevins et autres persona nés considérables de la dite ville, Nous avons mis et a transféré dans le chœur dudit monastère, avec les céré- « monies accoutumées en telles occasions, les corps des « saints confesseurs Salve, évêque d'Amiens, et Ingaud,
* Ce document, tiré des registres de la mairie d'Amiens, a été publié parM. Dusevel dans \& Bibliothèque historique de laPicaV' dieetde l'Artois^ p. 199.
«C'est cette même châsse que Lestocq {Dissertation, e^c.) croit, à tort, dater de 1435.
s. SALVE, ÉVÊQUE D*AMIENS. 481
« dans une nouvelle châsse, après les avoir tirés de Tan- « cienne.
a Et prenûèrement nous avons fait ouvrir devant nous « la susdite ancienne châsse, dans le dit chœur, le clergé « et le peuple étant présents ; laquelle étant ouverte, nous a avons mis les ossements des dits saints sur une table « préparée à cet effet, ayant fait venir deux médecins et « deux chirurgiens jurés, qui appelaient les noms de cha- « que ossement qu'on mettoit sur la table, afin que le « secrétaire que nous avions choisi pût les mettre enchâsse. a Ses ossements ayant été ôtés, nous avons trouvé plu- « sieurs actes, dont le plus ancien, sur une peau en lettres « onciales qui nous ont paru avoir été écrites il y plus de « 800 ans, contient ces paroles : « Ici repose le corps de « S, Salve^ evêque et confesseur^ et ensemble celui de S, In» « gaud^ confesseur,
a Le second, sur du parchemin, contient les mêmes paa rôles, écrites d'une main plus récente.
« Le troisième, sur une plaque de plomb en grandes leta très, porte: L'an de rincarnatïon du verbe 1111, indiction « /F®, l'onzième de juin, le présent corps de S, Salve, évêque « d'Amiens, a été transféré dans cette précieuse châsse par a r évêque Geoffroi, sous le règne de Louis, roy de France , < l'an troisième *. » •
Le 24 août 1729, Tévéque Pierre de Sabatier fit à Montreuil la reconnaissance des reliques de S, Salve et de S. Ingaud. Le Bréviaire de M. de la Motte ajoute à tort qu'il les transféra d'une châsse de bois dans un reliquaire d'argent. Cette translation, comme nous venons de le voir, avait été faite en 1702.
Dans ces diverses ouvertures de châsse, on retira quelques ossements de S. Salve pour les donner à l'abbaye de
^ Ce document est cité par de Lestocq, dans ^2i Dissertation sur latranslation du corps de S, Firmin le Confesseur ^ p. 17. L'historien contemporain de S. Geoffroy mentionne cette translation mais sans spécifier qu'il ne s'est agi que d'un changement de châsse.
482 s. SALVE, ÉVÊQUE d'aMIENS.
Sainte-Âustreberte de Montreuil, à Fabbaye de Saint- Vincent de Laon et à la cathédrale de Cantorbéry *.
Il ne reste plus aujourd'hui, à Montreuil, qu'un ossement de S. Salve dans un petit reliquaire en argent. La grande châsse et deux autres reliquaires, l'un en forme de pyramide, l'autre en forme de bière, furent envoyés à la Monnaie par Le Bon, lors de la mission que ce conventionnel remplit à Montreuil en 1793.
CULTE ET LITURGIE
Le culte de S. Salve était fort populaire au Moyen- Age. On lui bâtit h Amiens une chapelle qui a disparu depuis longtemps et dont on ignore même l'ancien emplacement. Une autre chapelle lui fut dédiée dans la cathédrale d'Amiens; mais, quand on y eut placé le crucifix miraculeux du Sauveur, désigné vulgairement sous le nom de Saint-Sauve^ notre saint évêque qui devait perpétuellement être la victime d'une confusion de noms, se vit peu à peu oublié, et la piété populaire, ne restant fidèle qu'au nom de Saint-Sauve^ s'adressa exclusivement à l'image bizantine qui représente Jésus crucifié.
L'évêque Arnoul, qui mourut en 1246, légua une somme de quatre livres pour qu'on célébrât plus solennellement la fête de S. Salve. Bien qu'il soit mort le 28 octobre, on ne faisait sa fête que le 29, parce qu'elle coïncidait avec celle des saints apôtres Simon et Jude. Elle est inscrite dans tous les bréviaires amiénois, dans l'ancien Propre de Saint-Florent de Roye et dans le Propre de Saint- Valéry ; dans l'ancien bréviaire de Noyon (1764), qui se trompe en faisant de notre évêque le patron d'une église de ce diocèse {Tabula sanctorum^ p. 16), tandis que c'est S. Sauve,
* John Dart, History and antiquities ofthe cathedral church of Canterbury, 1726, in f».
s. Salve, évéque d*amiens 483
évoque d'Angoulême, qui est le patron d'Essigny; enfia dans le Propre actuel d'Arras.
Le nom de S. Salve est inscrit dans nos anciennes litanies (XII* siècle), dans le martjrrologe romain (11 janvier), dans ceux de Du Saussay, de Châtelain, de Galesinus, de Hugues Ménard, etc., qui ont commis la même erreur de date, en confondant notre évêque avec le martyr S. Salvius.
Une chapelle de Saint-Sauveur, située près de Bouvincourt, est le but d'un pèlerinage très-ancien. M. Darsy dit à ce sujet, dans sa Description du canton de Gamaches : « qu'il est possible que la dévotion populaire ait dévié ; que ce n'était peut être pas au Sauveur des hommes, mais à S. Sauve, apôtre du pays, qu'elle s'adressait dans l'origine, et que c'est peut-être en son honneur que la cha pelle primitive fut élevée entre Bouvincourt et Oust, lieu que Théodoric, roi des Francs, avait donné à ce saint évêque d'Amiens. »
Il y avait une confrérie de Saint-Sauve à Waben, paroisse de notre ancien doyenné de Montreuil.
On pourrait croire qu'il est incontestable que S. Salve a donné son nom au village de Saint-Sauflieu; mais c'est fort douteux. Il est vrai qu'il est ainsi désigné dans un titre de 1331 : Sanctus Salvus locus. Mais M. Garnier^/?2C^ géograp. de la Somme) a trouvé antérieurement les noms suivants: Sessoulieuj 1301 ; Sessolium, 1223; Sissolieu, 1147; Sexoldium^ 1066.
Une impasse, à Abbeville, porte lenomdeSaint-Saulve. L'ancienne abbaye montreuilloise de ce nom ne s'est pas même survécu dans quelques ruines. C'est l'Hôtel-de- ville qui est construit sur son emplacement.
ICONOGRAPHIE
La clôture du chœur de Notre-Dame d'Amiens, consacrée à l'histoire de S, Firmin le Martyr, contient da»« seconde travée quatre scènes où figure 8. Sa
484 s. SALVE, ÉVÊQUE D'aMIENS.
ont été décrites par MM. Jourdam et Duval *, desquels nous nous bornerons à abréger le récit.
Première arcade. Prédication de S. Salve.— Une trentaine de personnages sont reçus dans une église; les hommes sont debout et ont la tête couverte ; les femmes sont assises sur des pliants. S. Salve, monté dans une chaire de forme hexagonale, engage ^les fidèles à prier Dieu pour obtenir révélation du lieu où reposent les reliques du martyr S. Firmin. On lit au bas cette inscription :
6atnct Sûulue 0on peuple incitott* Wt faire a Dieu prière pure* Ve'dirant erauoir du edtoti* Wt 0atnet iremiit la eepuUure* .
Deuxième arcade. Le hayon miraculeux. — S. Salve a vu un rayon miraculeux émaner du trône céleste pour désigner la sépulture de son saint prédécesseur. Il est descendu de chaire, a quitté sa chape et, revêtu seulement de Taube et du manipule, il s*est mis à genoux au pied de l'autel et contemple le- prodige qui vient de s'accomplir:
6ainci, Saulue tn eeleuant U0 ^tnlr 2tpperd)eut bu trône bioin* Corne ung rate bu doletl be^oud* St eorpo bu marttr eatnet fremtn.
Troisième arcade. Invention des reliques. — S. Salve vient de déterrer à moitié le corps de S. Firmin qui est revêtu de ses insignes pontificaux. Il est accompagné de quatre évêques, d'un prêtre en aube, d'un chanoine portant l'aumusse, de clercs en tunique, d'acolytes portant croix et chandeliers, etc. Leurs physionomies expriment le ravissement qu'ils éprouvent en respirant l'odeur miraculeuse que mentionne l'inscription:
* Les Clôtures du chœur de la cathédrale d'Amiens.
s. SALVE, ÉVÊQUE D'AMIENS. 485
dlluûtre eu(ei|ur0| 0eauuat0| ttogoir Cambrog, 9t)erouenne, atbant Vitu* Dtnbrent ootr re6te 3iiucti0n* iSuoques par lobeur bu lieu*
Quatrième arcade. Translation des reliques. — Elles sont transférées dans une châsse, de Saint-Acheul à Amiens, par six lévites, diacres et prêtres. La procession s*ouvre par une confrérie qui porte des flambeaux, et se termine par les cinq évoques crosses et mitres. Les arbres verts et les épis mûris rappellent le prodige du changement de saison. On voit sur la route deux malades qui sont guéris par Fintercession de S. Firmin :
en dainrt«^el)oeul en rl)aeee m^y fut pugd en amgrnd apporte* piudeure malabra la trandmge* £t ieprtant eurrtnt eoncte*
Ces bas-reliefs^ont été lithographies dans le Voyage pit" toresque du baron Taylor.
Au portail Saint-Firmin, à Notre-Dame d'Amiens, on voit la statue de S. Salve, portant Tétole, le manipule, la chasuble, la mitre et la crosse.
L'ancien reliquaire en or du XIIP siècle, où était conservé le corps de S. Firmin le Martyr représentait entre autres sujets : 1** Tinvention des reliques par S. Salve ; 2** leur translation; 3** le concours des diocèses voisins à cette solennité. Chacun de ces sujets était accompagné des inscriptions suivantes :
i$ic patet oranti lorue et paueatio 0anetr
Ked nooai laud magnai fiod pto ntoei plebtd ®0anna«
Stxi pia plcb0 t^ota 0ua qutrque propinqua remota*
486 s. SALVE, ÉVÊQUE D'AMIENS.
Dans le ms. 237 bis H. F. de la bibliothèque de l'Arsenal, Recueil de pièces concernant Amiens^ parDuCange.on trouve une Vie latine de S. Salve, illustrée de dessins à la plume. L*un d'eux représente la prétendue résurrection de notre saint évéque.
On conservait jadis à Saint-Firmin-en-Castillon trois grandes tapisseries où figurait S. Salve découvrant et transférant les reliques de S. Firmin. — Mentionnons encore un vitrail moderne h Villers-Bretonneux et un tableau à la chapelle de Tévêché.
BIBLIOGRAPHIE
La légende anonyme de S. Salve a été probablement rédigée, d'après de plus anciens documents, par un moine de Tabbaye de Montreuil, qui aurait vécu au XP siècle. Cette opinion, exposée par D. Rivet, * nous paraît bien plus probable que celle qui fixe la date de cet écrit <tu VIIl* siècle * ou au IX* » ou au XIII® *. Hugues Ménard en a donné un abrégé dans ses Observations^ d'après unMs. de Montreuil. Duchesne en a publié des fragments dans e premier volume de ses Historiens de France^ d'après un Ms. de la Bibliothèque nationale. Enfin les Bollandistes ont édité intégralement cette légende, d'après un Ms. de l'église de Saint-Omer, conféré avec deux autres Mss. La confusion que Fauteur ou le copiste a faite de l'histoire de notre évéque avec celle de l'évêque d' Alby, diverses autres circonstances de sa compilation qui donnent lieu à des difficultés insolubles au point de vue chronologique, ne peuvent nous inspirer qu'une médiocre confiance dans la véracité de ses récits.
* Histoire littéraire de la France^ t. vUl, p. 450.
* Le P. Lelong.
' Lestocq, les Bollandistes (t. vii, de sept., p. 36).
* J.-B. Thiers.
s. SALVE, ÉVÊQUE D*AMIENS. 487
Manuscrits : Inventio et translatio B, Firmini^ episcopt et mar/ym (XIP siècle), Ms. 46 de la Bibl. d'Amiens. — Bréviaires du Moyen-Age de la même bibliothèque, et entre autres le Lectionnaire du XIIP siècle, coté n® 149, et les bréviaires n*^* 1 12 et 1 13. — Nerlande, Dissertation sur S. Honoré, p. 466. — De Villefranche, Difficultés proposées à M. le curé de Saint-Btienne de Corbie sur la translation de S. Firmin le Confesseur^ Ms. 521. — Claude Gellée, Extractum ex bibliotheca Ecclesix Ambianensis, p. 51 (aux Archives départ.) — Communications de M. Salmon.
Imprimés : Les anciens bréviaires d'Amiens. — Les Propres de Saint- Valéry, de Beauvais, de Saint-Florent de Roye, etc. — Dans les Bollandistes, outre la Vie de S. Salve d'Amiens, les commentaires du P. Stilting dans les Vies de S. Firmin le Martjrr (t. vu, sept., p. 36), de S. Firmin le Confesseur (t. i, sept., p. 175), de S. Salvi d'AIby (t. m, sept., p. 576). — Maldonat, Vitœ sanctorum. — Vincent de Beauvais, Spec, histor.^ i. xvi, c. xci. — De Sachy, Hist. des évêques d'Amiens^ p. 60. — LaMorlière, Antiquités d'Amiens^ p. 29, 40, 191. — J.-B. Thiers, Dissertation sur le lieu ou repose le corps de S. Firmin le Confès.j ch. XI.— Vombre de M, Thiers^ avec une critique de la Vie de S. Salve^ Liège, 1712, in-12. — Gallia Christiana des Bénédictins, t. xi, col. 1153, 1296. — Baillet, Riba- DENEYRA, Proust, Godescard, ctc, daus leurs Vies des Saints. — Et les ouvrages, cités dans les notes, de V.de Beau VILLE, P. Daire, DosEVEL, Duval et Jourdain, Gar- NiER, Le Cointe, La Morlière, Lestocq, Fl. Lefils, Malbrancq, Pages, Rivet, Charles Salmon, etc.
s. SÉVOLD
17 Septembre.
Ce n'est point sans hésitation que nous inscrivons dans notre galerie diocésaine le nom de S. Sévold, personnage dont on ne sait rien de certain.
C'est à tort assurément qu'on l'a mis au nombre des comtes de Ponthieu : M. J. Lefebvre a eu raison de ne point l'inscrire dans le catalogue qu'il en a dressé *, car aucun document ancien ne lui confère ce titre.
J. [Stilting, dans l'article qu'il a consacré à S. Ribert ^, dit en passant qu'il est vraisemblable que S. Sévold a été moine et peut-être même abbé de Saint- Yalery. Mais comment admettre que ce souvenir n'ait pas été conservé traditionnellement dans ce monastère? C'est là une conjecture qui n'est pas plus fondée que celle qui en ferait un disciple de S. Fursy ou de S. Josse.
Châtelain, dans son Martyrologe universel^ le qualifie de confesseur et le fait vivre au YIIP siècle. A l'abbaye de Saint-Yalery, on le fêtait comme
^ Liste complète et authentique des comtes de Ponthieu, dans es Mém. de la Soc, d'émulation d'Abheville, 1847-60. ' Act, sanct. 45 sept.
S« SÊVOLD. 489
mart}rr^ non pas an 2 novembre^ comme le prétend Peyronet {Catal. Sanct. p. 210), mais le 17 septembre.
Jean Periems, en consacrant quelques lignes à S. Sévold *, rapporte qu'une lettre adressée à Du Gange par un religieux de Saint-Valery et communiquée à Henschenius, dit que ce saint était probablement anglais, qu'on l'honorait le 16 septembre, mais qu'on ne possédait pas le moindre renseignement sur ce personnage.
La date liturgique du 16 septembre était-elle exacte à cette époque? Toujours est-il que c'est le 17 septembre que S. Sévold est marqué dans le Propre de Saint- Valéry, imprimé en 1721, et que, ce même jour, la fête avait lieu à l'église Saint- Vulfran d'Abbeville.
Une partie des reliques de S. Sévold était conservée à l'abbaye de Saint-Valery ; une récognition faite en 1643 par un visiteur de la congrégation de Saint-Maur, constate, par un procès- verbal, que la châsse de S. Sévold contenait vingt ossements notables avec beaucoup de fragments (Act. Sanct. t. i, april. p. 16).
Adrien Blondin, dans ses Versus panegyrici,tiCon* sacré à ces reliques les quatre vers suivants :
Vidimus et sanctos Sevoldi martyris artus^ Cui sanguis palmas^ cui diadema dédit.
Ut fornax aurum sic justum passio purgat; Si polum âmes certes ut tibi serta pares.
Ces reliques de S. Sévold ont été brûlées pendant
* Act, sanct' 16 sept. p. 336.
494 8. SIMON, COMTE D^AMIËNS.
Cîrépy. L'année suivante, il se rendit à Corbie, où, comme son père et son frère Gautier, il souscrivit aux privilèges accordés à Tabbaye par Philippe P'.
Raoul III, qui croyait laisser son héritage à Gautier, voulut assurer un sort honorable à son second fils et lui donna le château de Vez en Valois *, avec une maison seigneuriale dont les principaux officiers étaient un châtelain, un voyer et un sénéchal, Simon put dès lors faire bonne figure à la cour, et Philippe I" lui donna rang parmi les barons de son conseil.
Après la mort de son frère aîné, Simon, devenu héritier présomptif, fut associé par son père au gouvernement du comté d'Amiens. Dès 1069, nous voyons figurer son nom à côté de celui de Kaoul, dans une charte où ce dernier exempte les terres du Chapitre d'Amiens de la justice de ses vicomtes et lui fait don de quelques possessions sises à Conty.
La première jeunesse du comte s'écoula en occupations très-mondaines. La chasse était son goût le plus favori. Un jour qu'il avait vainement lancé son épervier pour saisir un oiseau, il se prit d'une telle colère quïl résolut d'aimer tout ce qui est mal et de haïr tout ce qui est bien ; mais cette odieuse inspiration de l'enfer se dissipa si vite que ce fut, au contraire, à partir de ce moment que le jeune comte marcha d'un pas de plus en plus assuré dans le sentier de la vertu.
Simon perdit sa mère en 1053 et son père en 1072.
* Vez, près de Crépy (Vadum) fut la première capitale du Valois.
s. SIMON, COMTE d'amiens. 495
Il devint donc^ àTâge de vingt-quatre ans*, le plus grand seigneur terrien du royaume *. Le roi Philippe I**, jaloux d'un tel voisin, voulut venger sur le fils rinjure du père qui avait osé épouser Anne de Bussie, et lui suscita un puissant ennemi dans la personne de Bardoul, seigneur de Broyés. Chifflet, Du Gange et le P. Perierus lui donnent le prénom d'Hugues et supposent que c'était son neveu, le fils d'Alaïs et de Barthélémy de Beaufort; Alaïs, étant la plus jeune sœur de Simon, ne pouvait avoir tout au plus que vingt-deux ans en 1072 et n'avait point par conséquent de fils en état de porter les armes. Carlier et CoUiette disent que ce Bardoul • était le beau-frère de Simon; mais nous ne voyons nulle part qu'il ait porté le nom de Hugues. Du Gange, sans se prononcer formellement, suppose que « Hugues Bardoul, seigneur de Broies, l'un des héritiers de Baoul, était vraisemblablement le fils de celle de ses deux filles qui avait épousé Barthélémy de Broies et de Beaufort *. »Nous avons vu que cela était physiquement impossible. Mais du Gange nous offre lui-même, sans l'avoir aperçue, la solution
^ Guibert de Nogent remarque que Simon était tout jeune à cette époque -* juvenculus,
* Nous avcms désigné plus haut les seigneuries dont Simon hérita. Hariulfe le qualifie à tort de comte de Vermandois, dans sSiViede S. Amoulj titre qui lui fut aussi étranger que celui de comte de Champagne, donné à tort par le Nécrologe de Tabbaye de Saint-Claude.
* Une charte citée par les BoUandistes nous apprend que Bardoul ne mourut qu'en 4081 et non pas en 1065, comme l'avait supposé Chifïlet.
^ Hisïoire des comtes d'Amiens, p. 207.
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de ce problème, en nous apprenant, quelques pages auparavant *, que Barthélémy de Broyés était fils de Hugues Bardoul. Le puissant ennemi que le roi de France suscita à Simon était donc le beaupère de sa sœur Alaïs.
Hugues Bardoul envahit les domaines de Simon et lui enleva Bar-sur -Aube, Vitry et la Ferté. De son côté, Philippe P', en 1074, se mit à ravager le Valois. Simon, après avoir convoqué ses vassaux, se détermina à user de représailles et porta la guerre dans les domaines de la couronne.
Bientôt le comte d'Amiens interrompit ses entreprises pour se rendre à Eome. Quel fut le motif de ce voyage ? Hariulfe ' ne s'en rend pas compte en disant que le principal but fut le désir d'aller vénérer le tombeau de S. Pierre et de S. Paul. D'après Carlier, le roi aurait eu recours à la ruse pour se débarrasser d'un dangereux vassal, et Grégoire VII, complice de ce calcul, aurait appelé Simon pour le déterminer à cesser la guerre et l'engager à embrasser la vie monastique.
M. l'abbé Laffineur, dans un mémoire lu au Comité archéologique de Senlis % a complètement réfuté l'historien du comté de Valois, en montrant : 1° que Grégoire VII était d'un caractère trop rigide pour tremper dans les intrigues d'un roi que, cette année-là même, il avait menacé d'excommunication;
« Vita S, Arnuîphi^ lib. i, c. 15.
• Les relations de S» Simon de Crépy et du pape S. Grégoire VII, article inséré dans les Mémoires du Comité, année
s. SIMON, COMTE d'aMIENS. 497
2"* qu'aucun document ne justifie de pareilles allégations; 3° que la conversion du comte de Crépy à la vie monastique s'explique très-simplement par ses dispositions naturelles, ses inquiétudes sur le salut de son père et l'impression que lui causa la vue de son cadavre; 4° que le texte de la Vie de Simo7i prouve que le Pape ne s'est point immiscé dans les débats politiques du roi de France ; 5° que toute la conduite de Simon relève d'une vocation vraiment libre, exempte de toute espèce de pression. M. Caillette de l'Hervilliers suppose que ce voyage s'accomplit pendant une trêve. « Il est facile, ditil, d'admettre que, conformément aux usages de la trêve de Dieu, en vertu de leur serment, l'évêque de Paris ou celui de Soissons aura imposé au roi de France et à Simon une trêve de plusieurs mois pour juger leur difierend, et que, pendant ce temps-là, le comte de Crespy se rendit à Rome. On avait vraisemblablement renvoyé cette afi'aire au jugement du Pape \ JD
Il est possible qu'une trêve soit intervenue, mais elle aurait été violée par le roi, comme nous le verrons plus tard. En tout cas, ce n'eût été qu'un armistice purement militaire ; car le biographe de Simon ne dit rien qui puisse faire supposer une intervention judiciaire de Grégoire VII; mais il nous fait deviner par quelques mots la véritable cause du pèlerinage, en-nous disant que Simon fut agité par des scrupules en voyant les ravages causés par la guerre et qu'il voulut aller trouver le Pape pour
* Compiègne, sa forêt, ses invivons, etc.
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qu'il lui imposât une pénitence. Nous pouvons en inférer que le comte d'Amiens se laissa peut-être entraîner trop loin dansles représailles, qu'il s'émut de pitié devant les dévastations qu'il avait faites et qu'il voulut solliciter une pénitence pour ses fautes passées et de bons conseils pour sa conduite à venir. Car il est probable qu'il nourrissait dès lors le désir d'embrasser la vie monastique.
Le Pape exigea de Simon qu'il déposât les armes avant de l'entendre, sans quoi, disait-il, l'absolution serait sans valeur. Quand le fier guerrier, après un peu d'hésitation, se fut soumis à cet ordre, le Souverain Pontife lui imposa une amende, dont il retint une partie pour lui et dont il donna l'autre à deux personnages très-religieux qui se trouvaient là*.
Grégoire VII donna au comte d'Amiens l'absolution de ses fautes, lui fit rendre ses armes et lui recommanda la gestion de ses biens jusqu'à la conclusion de la paix avec Philippe; cette circonstance
' Praesul pœnitentiam indicit et indictae partem super se detenuit, duobusque religiosissimis viris qui tune praesentes aderant, dit le biographe contemporain. MabiUon déclare {Annal, ben, v, 92) qu'il ne sait ce qu'il faut entendre ici ipar pœnitentia. Du Gange {Histoire des comtes d'Amiens, p. 209) et l'abbé Carlier {His^ toire du duché de Valois, i, 315) ont compris parla que le Pape avait pris sur lui cette partie de la pénitence et laissé l'autre à deux religieux, en sorte que Simon en aurait été exempt. M. Caillette de l'Hervilliers fait remarquer combien cette interprétation est contraire aux usages du temps ainsi qu'aux premières notions théologiques, et conclut que le mot j^c-^iitentia est ici synonyme de muleta, amende. Nous sommes tout à fait de bon avis.
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nous fait supposer que Simon lui avait fait part du désir qu^il avait d'entrer en religion. Ce qui nous confirme dans cette pensée, c'est que le Pape lui donna deux mentors, Hugues, évêque de Die, cardinal-légat qui se rendait en France, et Hugues le Grand, abbé de Cluny, chargés tous les deux de le guider dans la pratique des devoirs religieux.
Le comte d'Amiens revint en France (1075), sans doute avec le désir d'y conclure promptement la paix. Mais trouvant ses États envahis et la ville d'Amiens occupée par Philippe I", il fut obligé'de continuer la guerre. Après divers combats, mêlés de revers et de succès *, la paix fut enfin décidée, grâce à l'intervention des barons et des grands du royaume, en sorte que Simon put rentrer en" possession de tous ses domaines.
Simon songeait souvent à son père Raoul, inhumé à Montdidier dans le tombeau qu'il s'était fait construire de son vivant *.
* Quelques écrivains modernes disent que Simon, blessé mortellement dans une bataille, fut guéri en invoquant la sainte Vierge.
* Cette pierre sépulcrale, jadis dans l'église du prieuré, est placée depuis 1832 dans le bas-côté gauche de Féglise Saint- Pierre. M, H. Dusevel Ta décrite ainsi : « Raoul est représenté étendu sur cette tombe, les mains jointes et le corps revêtu d'une tunique à manches courtes ; la tête repose sur un coussin soutenu par un ange à demi-brisé ; la figure est sans barbe ; il foule aux pieds un lion saisissant un chien qu'il semble vouloir étrangler. A droite de cette représentation est l'épée du comte de Valois ; le ceiaturon est enroulé autour du fourreau. » (Le département de la Somme: Montdi'Her^ p. 8)
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En 1076*, il envoya demander au pape Grégoire VII comment il pourrait secourir Tâme de son père. Il lui fut répondu qu'il devait enlever le corps du défunt du lieu qui avait été témoin de son usurpation, distribuer d'abondantes aumônes et faire célébrer des messes solennelles.
Un poète du XIIP siècle, Thibaut de Marly % raconte l'exhumation de Raoul dans une satire sur les mœurs de son temps, pour effrayer ceux qu mentent et se parjurent. Voici la traduction de ce passage ' :
« Mais veuillez vous souvenir de Simon de Crépy, qui exhuma son père, le comte Eaoul ; il trouva
* Du Gange et M. de Beauvillé placent révénement que nous aUons raconter en 1077, parce qu'une charte de donation mentionne que Raoul resta trois années inhumé à Montdidier et qu'ils placent sa mort en 1074. Nous rangeant à Ta vis des BoUandistes, qui mettent ce décès en 1072, nous devons rapporter l'exhumation à Tan 1076. La mort datant du 8 novembre et l'exhumation du 22 mars, trois ans et demi s'écoulent entre ces deux faits.
' Et non p^is Thibaut de Mailly.
• Ains vos vueil amentoivrc à Simon de Crespi Qui le cuente Raoul son père défoui
Et trouva dans sa bouche un froit plus que demi
Qui li rongeoit la langue dont jura et menti
Li Cuens vit la merveille, moult en fut esbahï :
Est-ce donc me pères qui tant chastiaux broï ?
Jà n'avoit-il en France nuz prince si hardi
Qui osast vers li fère ne guerre ne estri
Quant q'uil avoit au siècle laissa et enhaï.
Bien le laissa voir que sa terre en guerpi
Dedans une forest en essil s'enfouï.
Là devint charbonniers.
La satire de Thibaut de Marly est citée dans Fauciiet, Recueil de V origine de la langue et poésie française^ livre ii, p. 557, et dans le P. Labbe, Tables généalogiques.
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dans sa bouche un serpent, sorti à moitié, qui lui rongeait sa langue coupable de parjures et de mensonges. Le comte, voyant cette merveille, en fut frappé d'effroi. Eh quoi ! s'écria-t-il, est-ce donc là mon père qui assiégea tant de châteaux ? Naguère, il n'y avait en France aucun prince assez hardi pour oser Fattaquer et lui déclarer la guerre! Tout ce que Simon possédait dans le monde, il l'abandonna avec aversion. Après avoir témoigné de ses sentiments en faisant l'abandon de ses terres, il s'exila et s'ensevelit dans une forêt où il se fit charbonnier. »
Le corps de Eaoul fut transporté trois ans après son décès dans l'église abbatiale de Saint-Arnoul de Crépy, où fut érigé un magnifique mausolée en cuivre doré, orné de figurines et de pierres précieuses.
Par une charte datée du 22 mars 1077 (nouveau style), Simon fit don à ce monastère de sa terre de Bonneuil-en-Valois ', avec ses dépendances et ses serfs, ainsi que de deux riches candélabres. Les pauvres, les veuves, les orphelins, reçurent à cette occasion d'abondantes aumônes.
C'est également à cette époque que, pour se conformer aux prescriptions de Grégoire VII, le comte d'Amiens fit ses principales fondations. Nous allons les énumérer en y joignant quelques générosités de date inconnue ou postérieure.
1 Bonoculum, — Canton de Crépy. — Le comte Raoul III avait déjà donné en 1053 à Tabbaye de Smnt-Arnoul. l'église de Bonneuil.
502 s. SIMON, COMTE d'aMIENS.
Dix prieurés durent leur fondation au comte Simon : Saint-Pierre, k Bar-sur-Aube, Sainte-Germaine, près de cette ville; Cunfin, la Ferté-sur- Aube, Montier-en-Fisle, Saint-Léger-sous-Brienne, Silvarouvre (Aube ), Latrecey ( Haute - Marne ), Mouthe (Doubs) et Sermaize (Marne) .
Sur remplacement de Tantique chapelle de Sainte-Grermaine, Simon fit ériger, sous le vocable de Saint-Etienne, une vaste église que dédial-évêque de Langres, le premier dimanche de mai de Tan
Par une charte de la même année, datée de la Ferté-sur-Aube, Simon donna à S. Robert, abbé de Molesmes (Côte-d'Or), la forêt de Charmoy (arrondissement de Nogent-sur-Seine), les terres de Grancey-sur-Ource (arrondissement de Châtillonsur-Seine), le droit de pêche et quelques familles de serfs, à la condition que ce monastère célébrerait un obit perpétuel pour lui, son père Raoul et sa mère Adèle.
« Eudes, abbé de Montier - Ramey *, dit Du Gange *, vint en la cour de Simon pour lui demander une renonciation à plusieurs droits qu'il exigeait sur Lens, lieu qui dépendait de son monastère. Ces droits consistaient principalement dans le fauchage du foin, l'obligation de le conduire à son château, le biau ou la nourriture de ses chiens^ le charroi, la façon de ses bois, un faisceau de chanvre, etc. » On attribue aussi à Simon la complète restauration
* Montier-en-Der (Haute-Marne).
' Histoire des comtes d'Amiens, p. 210.
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de rhôpital de Saint-Nicolas, à Bar-sur-Aube, et de riches donations au monastère Saint-Eemi de Eeims, où était enterré son frère Gautier, et à l'abbaye de Saint-Arnoul de Crépy.
Nous ne voyons nulle part que notre diocèse ait eu part aux faveurs de Simon, qui résidait le plus habituellement à Crépy ou à Bar-sur- Aube.
Sollicité par ses vassaux de contracter une alliance avantageuse, Simon feignit de se prêter à leurs desseins et se rendit à la cour d'Hildebert II de la Marche *, dont la fille, nommée Judith, lui fut fiancée ; mais il détermina secrètement la jeune fille à prendre le voile et la fit conduire par deux parents ^ au monastère de la Vau-Dieu, sur le mont Jura, qui dépendait de la Chaise-Dieu \
Hildebert II, apprenant la disparition nocturne
* D*après VArt de vérifier les dates^ ce serait Robert II, comte d'Auvergne.
* Garnier et Adelbert de Montmorillon. Us se firent moines tous deux à la Chaise-Dieu. Adelbert devint abbé de Déols, en 1807, et archevêque de Bourges en 1095.
' Quelques écrivains, négligeant le texte de Guibert de Nogent, ont supposé qu'il y avait eu mariage et non fiançailles. Si M. Brainne avait jeté un coup d'œil sur les documents historiques qui concernent Simon, il se serait épargné une incroyable légèreté. Après avoir rappelé que Raoul III et Philippe 1er se sont rendus coupables de bigamie, il ajoute : « Après bien des luttes et des actes de violence, Simon, éprouvant un remords de conscience, résolut d'embrasser la vie monastique, mais, digne de son père et du roi, il commença par épouser la fille du comte d'Auvergne et se retira le jour même dans un monastère avec cinq ou six chevaliers qu'il avait convertis à la façon du comte Or y, » {Hommes illustres du déparlement de VOise, tom. ni, p. 377.)
504 s. SIMON, COMTE d'aMIENS.
de sa fille, s'imagina d'abord qu'elle avait suivi un séducteur : mais le comte d'Amiens le rassura bientôt en lui faisant connaître toute la vérité.
Peu de temps après, Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, manda Simon à sa cour et lui offrit en mariage sa fille Adèle qu'il avait refusée à Kobert Guiscard, prince de la Fouille, et à Alphonse, roi d'Espagne * . Notre comte qui avait été élevé à la cour du duc et qui connaissait par conséquent son caractère impérieux, n'osa point refuser ouvertement ; il allégua des empêchements de parenté, la dispense qu'il fallait solliciter du Saint-Siège * et obtint de faire à ce sujet une démarche auprès du souverain Pontife.
Au lieu départir pour l'Italie, Simon, accompagné de quelques gentilshommes de sa famille ' se rendit à Saint-Oyen *, où il se fit moine en même temps qu'eux. Voici quel fut le motif de ce choix, réalisé en 1077 * sous l'abbatiat d'Eudes.
1 Carlier (t. i, p. 314) commet une bévue en disant que « Alphonse, roi d'Espagne, fit proposer à Simon une princesse de son sang et que Robert, prince de la Fouille, fit les mêmes démarches en faveur d'une dame de sa maison. y>
• Simon était parent au cinquième degré avecMathilde, femme de Guillaume et fille de Beaudoin V, comte de Flandre .
• La Chronique de Bèze (monastère du diocèse de Langres) nous apprend que Simon s'était fait précéder par Raoul et Francon, et qu'il conduisait avec lui trois autres chevaliers, Robert, Arnoul et Garnier.
♦Ce monastère, appelé aussi Saint-Eugende, Saint- Ay en , Saint'Oyand, Condat, était situé au pied du Mont-Jura. Il prit le nom de Saint-Claude au XIII^ siècle.
• Albéric de Trois-Fontaines place à tort cette entrée en religion dès l'an 1076 ; car Simon prend encore le titre de comte
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Un jour que S. Simon, dévoré par la fièvre, dormait dans son verger, il vit lui apparaître S. Arnoul, S. Oyen et un troisième bienheureux inconnu qui lui prescrivirent d'entrer à Tabbaye de Saint-Oyen. Le comte s'étant réveillé en sursaut : « Me voilà guéri, s'écria-t-il ; mais où sont donc les trois seigneurs qui étaient -là ? »
En Flandre et à l'étranger, partout où Simon était connu, on admira comment un prince qui rivalisait d'opulence avec le roi de France, avait pu prendre une si étonnante détermination. Son exemple produisit une grande impression sur 'les gentilshommes et plusieurs d'entre eux, comme Hugues, duc de Bourgogne, et Guy, comte de Maçon, se firent moines à Cluny.
« Après l'entrée de Simon dans le cloître, dit M. Caillette de l'Hervilliers, ses domaines furent divisés entre ses parents, qui laissèrent toutefois aux maisons religieuses et aux pauvres ceux qu'il leur avait donnés. Le roi de France devint possesseur du Vexin et par conséquent avoué de l'abbaye de Saint- Denis dont il prit la bannière pour oriflamme. Etienne, comte de Champagne, comme descendant d'Alix, fille de Eaoul III de Crépy, eut les terres qui étaient dans son comté ; mais il en céda une partie à Hugues Bardoul, fils de Barthélémy de Broyés et d'Alix de Crépy (Alaïs). 11 conserva le comté de Bar- sur- Aube, pour lequel il devait rendre foi et hommage à
dans une charte donnée en faveur de Saint-Arnoul de Crépy, datée du il des calendes d'avril 1077.
506 s. SIMON, COMTE d'aMIENS.
l'évêque de Langres. Enguerrand de' Boves eut une partie du comté d'Amiens et laissa le reste à Gui et à Ives, dont la filiation est mal connue. Selon Du Gange, ils n'étaient que frères consanguins de Simon. Plusieurs pensent que ce Gui n'était autre que le comte de Ponthieu, du même nom ; qu'il s'empara par le diyit de bieméance * de la partie de l'Amiénois voisine de ses possessions et qu'il s'associa dans cette usurpation Ives, son fils et son complice. L'existence de ces deux comtes est prouvée par une charte sans daté, citée par Du Gange : noSj disponentc Deo^ comités Ambiani Guido scilicet et Ivo. Ce document dans lequel ils prennent le titre de comtes d'Amiens, par la grâce de Dieu, a pour objet un règlement de répression de vexations exercées par leurs vicomtes dans TAmiénois. Il fut dressé sous le règne de Philippe r% sous le pontificat de Kenaud, archevêque de Reims, et par le conseil de Guérin, évêque d'Amiens. » *
Simon, lorsqu'il était comte, avait donné l'exemple de bien des vertus chrétiennes; sous de riches vêtements, il portait un cilice. Dès qu'il fut moine, il redoubla d'austérités, et se dépouilla de tout esprit d'indépendance, en même temps que de ses .titres. Obéissant et humble, il pratiquait tous les devoirs de la vie monastique. Son lit était placé dans la sacristie, pour quïl pût se rendre plus
Au Moyen-Age, ce droit de bienséance^ invoqué trop fréquemment sous prétexte de convenance territoriale, n'était autre chose que l'exercice du droit du plus fort.