‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 11 sur 82 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

critique, lu valeur des légendes; et, par ce mot, nous entendons ici les Actes des saints '. , Les Bollandistes et les Bénédictins du XVII' siècle furent les premiers qui apportèrent les lumières d'une solide discussion dans l'examen des monuments hagiologiques. L'influence du jansénisme et de l'esprit philosophique du XVIIP siècle vint bientôt donner à la critique une allure toute différente. De Tillemont, de Launoy, Baillet, Sirmond, etc., dont nous sommes loin de méconnaître l'érudition, ont fait prévaloir des préjugés funestes aux légendes. Enclins a trop naturaliser l'œuvre de Dieu, à méconnaître l'étendue de sa grâce, à limiter sa puissance, ils ont conçu de l'antipathie pour tout ce qui était merveilleux. Les légendes empreintes de ce caractère leur ont paru apocryphes, fabuleuses ou interpolées, et ils ont fuit un choix souvent arbitraire dans ces récits. Sous leur plume, la plupart des Saints, dépouillés de l'auréole du surnaturel, ont pris une physionomie vulgaire, sèche et uniforme : et ce n'est point là ce qui a le moins contribué à faire abandonner la lecture de la Vie des Saints, de ce livre par excellence des soirées de famille, où satisfaction était donnée à ce goût de l'imprévu et du dramatique qui est au fond de notre

1 On donne plusieurs significations au mot légende. A proprement parler, c'est la vie abrégée d'un saint, destinée à être lue aux matines de l'office [legenda). Par extension, se sont les Actes mêmes d'où est tirée cette lecture liturgique. Dans l'acception vulgaire, ce terme emporte l'idée de récits fabuleux et de traditions populaires.

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nature, et qui ne s'alimente plus guère aujourd'hui qu'aux sources dangereuses des fictions romanesques.

La critique rationaliste de nos jours s'est montrée bien plus radicale vis-à-vis des légendes. Elle ne trouve pas assurément, comme dom Rivet \ que « ces sortes d'écrits ne valent pas, pour la plupart, la peine qu'on s'y arrête ». Elle les tient en haute considération, mais à peu près au même titre que les Cycles carlovingiens et les Chansons de Geste. A ses yeux, c'est l'éclosion d'un nouveau genre de littérature où, plus que partout ailleurs, se développent simultanément une grande sensibilité morale et une activité d'imagination, qui devaient rendre ces récits éminemment populaires pour des générations tout à la fois ardentes et crédules \ Au point de vue philosophique, c'est la réaction de l'Eglise contre la barbarie, la protestation du droit contre la force, de la liberté contre la tyrannie ; c'est l'idée de la Providence qui vient consoler les inquiétudes d'une vie précaire et menacée \ Au point de vue historique, ce sont des amplifications mythologiques qui n'ont pour base que de vagues traditions mêlées de fables 4; ou bien de pieuses inventions, où l'auteur a modelé la vie de son héros sur celle de Jésus-Christ, a accumulé les erreurs en confondant le sens littéral avec le sens

1 Histoire littéraire de la France.

* M. Guizot, Jlist. de la Civilisation en France, 17« leçon. 3 M. Ampère, Mit. de la Littérature au Moyen Age.

* M. Am. Thierry, Uist. de la Gaule sous l'administ. romaine.

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figuré, et en traduisant des symboles iconographiques par de matérielles interprétations et des récits forgés h plaisir

Plusieurs écrivains catholiques ont combattu avec succès ces principes systématiques : nous placerons au premier rang M. l'abbé Richard, tout en regrettant le ton acerbe de sa polémique. Dans ses Origines chrétiennes de la Gaule, il a fait une étude vraiment approfondie des Actes des martyrs et de leur valeur historique. Nous pensons, toutefois, qu'en combattant les exagérations de ses adversaires, il est parfois tombé dans l'excès opposé ; et nous ne saurions admettre avec lui que presque toutes les légendes antérieures au XIe siècle soient dignes de foi, ni que les pièces fausses de cette dernière époque ne forment qu'une infime minorité.

Nous croyons qu'il faudrait classer les légendes en quatre catégories : 1° les légendes véridiques ; 2° les légendes mensongères ; 3° les légendes mêlées de vrai et de faux ; 4° les légendes qu'on ne saurait, avec certitude, rapporter à Tune des trois divisions précédentes.

1° Légendes véridiques. — Les Actes originaux, contenant l'interrogatoire des martyrs, étaient tantôt de véritables actes judiciaires que l'on conservait dans les greffes publics, tantôt de fidèles récits rédi-

* M. Maury, Essai sur les légendes pieuses du Moyen Age.

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gés par des chrétiens qui avaient assisté aux audiences. Les églises particulières conservaient précieusement dans leurs archives ces titres de gloire et les échangeaient avec d'autres diocèses. Dès le IIIe siècle, le pape Fabien avait institué des sousdiacres chargés de rédiger les Actes des martyrs. Sous le règne de Constantin, on recueillit les principales pièces qui avaient survécu aux persécutions, pour en former le Passional, recueil de passions destinées a être lues pendant la messe, aux anniversaires des martyrs. Ces Actes, rédigés sur les lieux, par des témoins oculaires ou auriculaires, contenant des faits notoires qu'il était facile de vérifier, méritent assurément la confiance la plus absolue.

Aux époques postérieures, et surtout du VII* au IXe siècle, on fit souvent de nouvelles rédactions de ces Actes sincères : tantôt, on prêta aux martyrs de longs discours et on entremêla de réflexions le récit de leurs souffrances; tantôt, au contraire, on abrégea les légendes, pour qu'on pût les lire pendant les offices. Ce ne fut, la plupart du temps, qu'une mo* dification de style, qui ne doit rien ôter à l'autorité du fond \

Dans tous les siècles de l'Église, on trouvera à assimiler aux Actes sincères des martyrs beaucoup de Vies de confesseurs, rédigées presque aussitôt après

* Ki INAiiT, Ad. sincer. praf. — Henoît XIV, De Beatorum Canoniz., \f 3. — Mabiu.on, Sec. f, praf. n° 93. — L'nbbé Richard, Origines chrét. des Gaules, p. 516.

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leur mort, par des écrivains qui les ont connus et toujours en position de faire une enquête exacte. Nous les voyons souvent citer les témoins des faits qu'ils rapportent, invoquer la notoriété publique ; ils ont été choisis, parmi les plus capables, pour rédiger cette œuvre, et ils la dédient soit à leur abbé, soit à leur évêque, dont le contrôle devient une garantie de plus.

Faudrait-il exclure du rang des légendes véridiques toutes celles qui n'ont été écrites que longtemps après la mort d'un saint?Non, certes; puisque l'auteur a pu se conformer fidèlement aux documents anciens qu'il avait entre les mains. Pourquoi douter de sa bonne foi, si nous n'avons point de raisons positives pour la suspecter ? Son autorité peut être diminuée par l'éloignement des temps dont il parle, mais elle ne saurait être anéantie par là même.

Est-il besoin d'ajouter qu'il faut aussi ranger, et au premier rang, parmi les Actes véridiques les bulles de canonisation 1 ? On sait avec quelle prudente lenteur, avec quelle sage sévérité, la Congrégation des Rites examine les causes qui lui sont soumises, et combien ses décisions, à ne les considérer

1 La première canonisation, célébrée selon les formes aujourd'hui usitées, est celle de S. Ulric évêque d'Ausbourg (993); la seconde, celle de S. Simon, reclus à Trêves (1042) ; la troisième, celle do S. Gérard, évêque de Toul (4050). La dernière canonisation faite par l'autorité épiscopale est celle de S. GauUer, abbé de Pontoise 1151) : bientôt après, le pape Alexandre III réserva au Saint- Siège le droit exclusif de ces jugements liturgiques.

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qu'au point de vue de la critique historique, sont revêtues d'une irréfragable autorité.

2° Légendes mensongères. — Les faux Actes de martyrs apparurent dans l'Eglise, en même temps que les évangiles apocryphes. Plus tard, au V* siècle, nous voyons le pape S. Léon mettre les fidèles en garde contre les Passions que fabriquaient les hérétiques. Dans tous les siècles, il y a eu des écrivains qui ont été infidèles à la vérité, par ignorance, par excès de crédulité, par entraînement d'imagination, ou bien même par intérêt personnel; mais ce fut surtout aux X' et XI* siècles que les faussaires multiplièrent leurs inventions. On alla jusqu'à tracer des règles littéraires pour la composition des légendes. ■ 11 faut, disait Siméon Métaphraste ', choisir et préparer sa matière de telle sorte que la narration rende probable ce que Ton dit du courage des martyrs et de la cruauté des persécuteurs. Il faut observer avec soin les convenances et les caractères, éviter soigneusement tout ce qui pourrait blesser l' imagination et les oreilles. »

Les protestations qui s'élevèrent de tout temps contre les Actes mensongers prouvent bien que le mal ne fut jamais universel. Nous voyons le concile de Ltmoges(i051) s'élever contre une fausse légende de S. Front. Vers la même époque, S. Pierre Damien

1 Apud Souiim, 20 juillet, p. 148.

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et Ilérigère, tibbé de Lobbes, s'indignent contre les biographes peu scrupuleux qui, croyant honorer Dieu, n'hésitent pas à mentir par piété, pro pielalc mentiri. Plus tard, nous entendrons les mêmes plaintes exprimées par Vives et Melchior Cano. c N'est-il pas honteux, nous dit le savant Dominicain !, de voir que les historiens du paganisme se montrent plus attachés k la vérité que ceux de notre religion. Un Suétone est plus sincère, plus libre et plus incorruptible, dans ses Vies des Césars, que nos auteurs ne le paraissent dans celles des martyrs, des vierges et des confesseurs. »

Diverses causes peuvent être assignées à la fabrication des fausses légendes. Quand beaucoup d'entre les vraies eurent disparu, à la suite des persécutions religieuses, de l'invasion des Normands ou d'autres troubles politiques, on voulut remplacer les anciennes compositions. Lorsqu'un temps considérable s'était écoulé depuis leur destruction, la tradition des souvenirs était bien altérée. En l'absence de documents précis, l'imagination pouvait se donner carrière et se laisser égarer par l'amour du merveilleux. On appliqua souvent à un personnage ce qui convenait à un autre ; l'ignorance fit confondre les événements, les lieux et les temps. Parfois même, a une époque postérieure, les inventions poétiques du théâtre religieux trouvèrent accès jusque dans certains bréviaires.

1 D* Ucii theoL, lib. III, c. vi. p G19.

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Le cardinal Valerio, évêque de Vérone signale une autre cause de la falsification des légendes dans les amplifications historiques que les jeunes religieux rédigeaient comme devoirs littéraires. Plus tard, on aurait pris ces œuvres d'imagination pour de vrais documents historiques. Quoi qu'il en soit de cette opinion, il est certain qu'un petit nombre de nos légendes, très-pauvres de faits et très-riches de réflexions, appartiennent bien plutôt à l'art oratoire qu'à la science biographique.

Autant il serait injuste d'accuser les monastères du Moyen Age d'une vaste conspiration de mensonges légendaires, autant serait- il exagéré de ne pas admettre lamauvaisefoi dans certaines circonstances. Quand il est avéré que des moines peu scrupuleux ont falsifié leurs chroniques et inventé des chartes apocryphes *, comment hésiterait-on à croire qu'ils aient pu, en certains cas, recourir à des biographies fabuleuses, dans un intérêt de vanité, d'amourpropre, de rivalité claustrale, et môme parfois de grossière cupidité?

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