TOM. I
GO LK B. ALfl'IN, ABUK DK SAINT-JOSSK-Sl UMER.
Elbert, qui mon ta sur le siège d'York en 768, suivit l'exemple de son prédécesseur, en chargeant Alcuin de la direction de renseignement public.
Un jour que le jeune professeur interprétait le passage de l'Évangile où il est raconté que S. Jean reposa sa tête sur la poitrine du Sauveur, il tomba soudain en extase devant tout l'auditoire, et crut apercevoir l'univers entier baigné du sang divin qui jaillit au Golgotha. L'évêque Elbert fit respecter le sommeil d'Alcuin ; mais, plus tard, il le pressa de lui révéler la vision dont il avait été favorisé, tout en lui recommandant le silence pour les autres.
Alcuin reçut le diaconat en 768, et administra dès lors un petit monastère du Yorskire, bâti par le B. Wilgis, père de S. Willebrord: c'était un héritage de famille.
Plusieurs historiens anglais rapportent à cette époque une mission dont le roi Acbaïus aurait chargé Alcuin auprès de Charlemagne. Nous n'avons trouvé aucune trace de cet événement dans les lettres d'Alcuin, ni dans les auteurs contemporains.
On a prétendu aussi qu'Alcuin fit partie de la députation que Charlemagne envoya au pape Adrien en 773. Mais les lettres d'Alcuin, où nous avons puisé une bonne partie de nos informations, prouvent qu'il enseignait alors dans l'école publique d'York : on l'aura confondu avec un autre personnage qui portait comme lui le nom à'Albinus. Ce qui paraît mieux démontré, c'est qu'Alcuin accompagna Elbert dans un voyage qu'il fit à Rome vers l'an 768, et, qu'en passant à Pavie, il entendit professer le célèbre Pierre de Pise.
L'archevêque Elbert mourut en 780, après avoir prédit au savant professeur ses glorieuses destinées et les triomphes qu'il remporterait sur l'hérésie. Son successeur Eambald le chargea d'aller à Rome pour lui rapporter le pallium. C'est en revenant de cette mission, l'an 781, qu'il rencontra Charlemngne à Parme. Le puissant monarque, qui appréciait grandement les dons de l'intelligence et qui cherchait à s'entourer de savants d'élite, fit promettre à Alcuin de revenir auprès de lui, quaud il aurait accompli son mandat. Celui-ci, muni d'une autorisation temporaire du roi de Northumbrie et de l'archevêque d'York, vint se fixer à la cour de Charlemagne avec quelques-uns de ses disciples anglo saxons, au commencement de l'année 782, et non pas en 780, comme le prétendent D. Ceillier 1 et D. Rivet 2. 11 resta pendant huit années le précepteur littéraire de celui qui remplissait alors l'univers du bruit de ses exploits. Eginard 3 nous a laissé de curieux détails sur cette tardive éducation : « Passionné pour les arts libéraux, nous dit-il, le roi vénérait les hommes qui s'y distinguaient et les comblait d'honneurs. Le diacre Pierre, vieillard natif de Pise, lui apprit la grammaire. Dans les autres sciences, il eut pour maître Albin (Alcuin), diacre breton, saxon d'origine, l'homme le plus savant de son temps. Ce fut sous sa direction que Charles consacra beaucoup de temps et de travail à l'étude de la rhétorique, de la dialectique et surtout de l'astronomie, apprenaut
1 Hist. des Auteurs sacrés, t. xvin, 278. : Hist. titt. de la France, t. iv, 275. * Gesta Caroli, lib. i.
l'art de calculer la marcke des astres, et suivant leur cours avec une attention scrupuleuse et une étonnante capacité; il essaya même d'écrire, mais il ' réussit peu dans cette étude commencée trop tard et à un âge peu convenable. 4 »
L'école du palais, qui existait déjà au siècle précédent mais qui était à peu près dissoute, fut reconstituée par Àlcuin. On y enseignait la lecture, l'écriture, le chant, la grammaire, l'arithmétique, la rhétorique, la dialectique et l'astronomie. On s'est demandé si cette école était fixe ou ambulante : il est probable que la bibliothèque qui y était annexée restait à Aix-la Chapelle, le séjour le plus ordinaire de Charlemagne ; mais que les professeurs transportaient leur cours dans les résidences successives du monarque, à Thionville, àWorms, à Itatisbonne, à Mayence, à Francfort, à Paris, etc. Personne ne seconda plus Charlemagne qu'Alcuin, pour réveiller le goût de l'étude, et il a mérité par la le titre qu'on lui donna, de restaurateur des lettres dans les Gaules.
Du Boulay, dans son Histoire de l'Université de Paris 8, s'est efforcé de montrer que cette institution devait son origine à Alcuin : cette opinion est à peu près abandonnée aujourd'hui ; elle ne s'appuie
1 Tentabat tcribere. Quelques historiens ont conclu à tort de ce passage que Charlemagne ne savait pas écrire. Il s'agit ici de ses essais infructueux dans la calligraphie ornementée. Eginaid, d'ailleurs, nous dit dans un autre endroit que le roi recueillit et copia des poésies étrangères : Barbara carmina scripsil.
" Dora Pitra (Hisi de S. Léger, ch. n et m) et M. Ozanam [Civilisation chez Us Francs, p. 463) ont parfaitement prouvé l'existence de l'école du palais sous les rois mérovingiens.
sur aucune preuve positive. Tout ce qu'on peut dire en sa faveur, c'est que l'école du palais qui séjournait parfois à Paris, a pu inspirer aux habitants de cette ville une salutaire, émulation, et les engager dans la suite a fonder une école publique qui fut le germe de l'Université 1 .
Ce fut sur l'avis d'Àlcuin que Charlemagtie fonda dans son palais une académie, qu'il ne faut point confondre avec l'école publique % et dont les membres se réunissaient à certains jours fixes, pour causer de matières d'érudition. Ils prenaient tous un pseudonyme littéraire, en harmonie avec leurs prédilections. Charlemagne s'appelait David ; Alcuin , Flaccus, du nom d'Horace ; Angilbert, Homère; Adélard, Augustin; Théodulphe, Pindare; Riculfe, Damœlas, du nom d'un personnage des Eglogues de Virgile; Egi nard , Calliopxus ; la princesse Ghiselle, Lucia 5 ; Gontrade, Eulalia, etc.
1 Sur cette question, voyez Mabuxon, Sœe. IV bened., part, i, # 8; Lacnoy, de Scholîs, t. iv, op. part. I, c. 1 et 2; Jolv, de Scholis, part, i, c. xxu ; Hist. Ml. de la France, iv, 10.
■M. Ampère (Illst. de la littérature franç sous Charlemagne) ne nie pas seulement la connexion qui pourrait exister entre l'Université de Paris et l'école du palais de Charlemagne; il n'admet même point l'existence d'une école proprement dite, distincte de l'académie dont nous allons parler.
3 Ghiscllc ou Gisla, sœur de Charlemagne, resta toujours l'amie d'Alcuin. Quand elle se retira à Chelles, elle entretint correspondance avec lui et le reçut plusieurs fois dans son abbaye. Nous devons dire ici que M. Van Drivai a publié, dans le Légendaire de Morinie (p. 274), une savante dissertation où il a pour but de prouver : 1° que Ghiscllc a pu résider parfois à Chelles, sans en être abbesse ; 2° qu'elle est la même que sainte Isberguc, ûllc de Pépin le Bref et abbesse d'Aire ; 3° que le nom de Ghiselle s'est changé en celui d'ïsburguc, à cause de la montagne sur laquelle rllc fut inhumée.
Charlemagne aurait voulu faire éclore les gloires littéraires du même commandement dont il décrétait les victoires. Écoutons a ce sujet le moine de Saint- Gall : « Le grand roi s'affligeait de ne pas voir ceux qui l'entouraient atteindre à la sublimité de génie des anciens Pères de l'Eglise. Dans son chagrin, formant des vœux au-dessus d'un simple mortel, il s'écriait : « Que n'ai-je onze clercs aussi instruits et aussi « profondément versés dans les sciences que Jérôme « et Augustin! » — Le docte Alcuin, se regardant avec raison comme très-ignorant en comparaison de ces Pères, fut soudain saisi d'indignation, ne put s'empêcher de la laisser éclater, et, osant plus qu'aucun mortel n'aurait osé en présence du terrible empereur, s'écria : « Le Créateur du ciel et de la « terre n'a pas fait d'autres hommes semblables à « ces deux-là, et vous, vous voudriez en avoir une t douzaine 4 1 »
Au reste, l'illustre anglo-saxon ne partageait point les ardentes illusions du roi qui aurait voulu transformer en quelques années toute la civilisation de son temps. « 11 ne dépend ni de vous ni de moi, écrivait-il à Charles, de faire de la France une Athènes chrétienne 3. » Il ne s'en efforça pas moins de stimuler partout le goût de l'étude et la propagation des livres. On ne lira point sans intérêt une circulaire rédigée par Alcuin et adressée par Charle magne aux évêques et aux abbés s. « Sachez, dit le roi, que, d'accord avec nos fidèles, nous avons
* Mon. Sangallens., lib. i, ap. D. Bocquet, vt 110. « Epiât. 10,
* D. Bouqget, Hist. des Gaula, v, 621.
jugé utile que, dans les évêcbés et les monastères confiés par la grâce du Christ à notre gouvernement, on prît soin, non-seulement de vivre régulièrement selon notre sainte religion, mais encore d'enseigner la connaissance des lettres à ceux qui sont capables de les apprendre.... Quoiqu'il vaille mieux pratiquer le bien que de le connaître, il faut le connaître avant de le pratiquer. Chacun doit donc apprendre par la science ce qu'il souhaite d'accomplir par ses œuvres... Or, plusieurs monastères nous ayant, dans ces dernières années, envoyé des écrits, nous avons remarqué que, dans la plupart, les sentiments étaient excellents et le langage mauvais; car, ce que la pieuse dévotion inspirait fidèlement ù l'esprit, la langue ignorante et inexpérimentée ne savait point l'exprimer correctement. C'est pourquoi nous avons commencé de craindre que, s'il y avait peu d'habileté à écrire, il n'y eût pareillement peu d'intelligence pour comprendre les saintes Ecritures, et nous savons bien tous que, si nuisibles que puissent être les erreurs de langage, les erreurs qui touchent au sens (des Écritures) sont bien autrement dangereuses. Nous vous exhortons donc, non-seulement à ne pas négliger l'étude des lettres, mais à vous y livrer de tout votre pouvoir, afin d'être en état de pénétrer les mystères des divines Ecritures. Comme il y a dans les Livres sacrés des allégories, des figures et autres choses semblables, il n'est pas douteux que le lecteur ne comprenne d'autant plus vite leur sens spirituel, qu'il aura été auparavant mieux instruit dans les lettres. »
Alcuin, qui avait prolongé son séjour eu France,
72 LE B. ALCUIN, A DDL) DE SAINT-JOSSE-SUlt-MER.
pendant huit ans, désirait revoir sa patrie. Charlcmagne se vit bien obligé d'y consentir, mais h la condition que son protégé tâcherait d'obtenir du rot de Northumbrie un congé définitif. Il chargea Alcuin de nombreux présents pour les églises de la Grande- Bretagne et lui confia peut-être môme une mission pour le roi Offa, avec qui il était brouillé.
Les causes de cette rupture entre le roi de France et le roi de Mercie ont été expliquées de la manière suivante par John Lingard 1 : « Le monarque français avait chargé Gerwold, abbé de Fontenelle et percepteur des douanes a Qtientowic, de négocier un mariage entre son fils Charles et une fille d'Offa, roi de Mercie. L'orgueil du Mercien aurait sans doute été flatté de l'alliance d'un si grand potentat ; mais il résolut de traiter avec lui d'égal à égal, et demanda en compensation la main d'une princesse française pour son fils Egferth. Charlemagne fut indigné de la manière dont on avait reçu sa proposition, et fit interdire tout commerce entre les négociants des deux États. Il est probable que les intérêts de Gerwold souffrirent de cette cessation de commerce: il trouva, en homme habile, le moyen de calmer le ressentiment de son souverain, et Alcuin fut choisi pour porter à Offa des propositions amicales. Quoique nous n'en n'ayons pas de preuves positives, on ne saurait douter qu'il ait réellement exécuté cette commission. Toujours est-il certain qu'il visita l'Angleterre à cette époque et que la paix et la concorde furent rétablies entre les deux nations. Alcuin ne se
• Anliq. de l'Égl. anglo-saxonne, ch. îx.
pressa point de quitter ses compatriotes, et, quoiqu'il fût sans cesse importuné par les sollicitations de Charlemagne, trois ans s'écoulèrent avant qu'il se décidât à quitter sa patrie. »
Il avait employé ce temps à revoir ses amis, à poursuivre ses recherches philosophiques et à gouverner le monastère de Sainte-Marie et de Saint-Wilgis, situé près de l'Océan, à l'embouchure de l'Humber. C'était, comme nous l'avons dit, un héritage de famille. Peut-être fut-ce alors qu'il prit part à la construction de la cathédrale d'York, dont il nous a donné la description suivante dans un de ses poèmes : ■ Cette demeure fort élevée est appuyée sur de solides colonnes qui supportent des arcs recourbés. De beaux lambris et de nombreuses fenêtres la fout briller d'un vif éclat. Divers portiques en rehaussent la beauté. Elle possède plusieurs terrasses sur ses différents toits et trente autels décorés avec variété. » Plus tard, en 796, Alcuin devait envoyer cent livres d'étain à l'archevêque d'York pour la couverture du clocher 1 .
Alcuin se sépara avec douleur de ses frères d'York. Quelques-unes des lettres qu'il leur écrivit, aussitôt après son débarquement en France, montrent combien il restait attaché à sa patrie: ■ Mes frères, leur dit-il 2, mon cœur tout entier est rempli par la douceur de votre amour; il déborde en moi, et, s'il est possible, il s'augmente chaque jour ; le bonheur que j'éprouve à votre souvenir est si grand
1 Epist. 5.
7i LE D. ALCL'IN, ABBÉ DE SAINT-JOSSE SUR-MER.
qu'il chasse loin de moi les chagrins et les peines de la vie » .
C'est en 793 qu'Alcuin revint en France. Pour l'y fixer à tout jamais, Charlemagne lui donna l'administration et les revenus des abbayes de Saint- Loup de Troyes, de Ferrières, dans le diocèse de Sens, et de Saint-Josse-sur-Mer, au diocèse d'Amiens. John Lingard suppose, avec quelque raison, que le don de cette dernière abbaye, située près du port de Quentowic, avait pour but de faciliter la réception des voyageurs anglo-saxons qui yenaient négocier avec les marchands de France 1 .
Charlemagne s'était imposé la loi de ne jamais donner plusieurs bénéfices h un même titulaire. L'exception qu'il fit alors prouve combien il désirait retenir en France le savant anglo-saxon. Alcuin voulait refuser ces bénéfices, en faisant remarquer qu'il tenait si peu aux biens de ce monde qu'il avait renoncé à son propre patrimoine. Le roi vainquit ces scrupules en lui répondant qu'il gérerait ces biens au profit des pauvres et se constituerait ainsi l'aumônier du trésor royal a.
Le principal motif dont s'était servi Charlemagne
1 Nous trouvons une confirmation de cette hypothèse dans une lettre adressée à Lothaire par Loup de Ferrières : « Cellam S. Judoci, quam magnus Carolus quondam Alcuino ad eleemosynam exhibendam peregrinis exhiberat, pater vester nobis ea ratione concessit ». (Epist. 1, apud D. Bouquet, vir, 483.)
1 C'est là sans doute ce qui a donné à plusieurs écrivains, à Feller entre autres, de dire qu* Alcuin fut l'aumônier de Charlemagne. — Parmi ses fondations charitables, il faut citer l'hospice de Douze» Ponts, érigé près de Troyes,sur les bords de la Seine. C'est là que plus tard les moines de Cormcry allèrent chercher un refuge contre les fureurs des Normands. N
LE D. ALCUIN, ABDÉ DE SAINT-JOSSK-SUIt-UKK. 7.">
pour rappeler Alcuin, ce fut la nécessité de combattre les hérésies de deux évêques espagnols, Élipand et Félix, qui renouvelaient, sous une forme mitigée, les erreurs de Nestorius. Élipand, évêque de Tolède, admettait que Jésus -Christ est le fils de Dieu, mais seulement par adoption et non point par nature; il entraîna dans son erreur Félix, évêque d'Urgel, qui avait tous les dehors de la sainteté ; cette doctrine fit bientôt de menaçants ravages dans plusieurs provinces d'Espagne. A cette occasion, Charlemagne convoqua un concile à Ratisbonne, en 792. Félix y vint soutenir sa doctrine : mais la réprobation qu'elle souleva, et surtout la crainte de l'exil, le déterminèrent à anathématiser lui-même ses erreurs. Toutefois, quand il fut retourné à Urgel, il retomba dans l'hérésie qu'Ëlipand,de sou côté, tachait de propager en France par ses écrits artificieux. C'est alors que Charlemagne invita Alcuin à venir au secours de la foi ébranlée et convoqua un concile à Francfort-surle-Mein, où se rendirent près de 300 évêques. Le monarque y assista et pria les Pères de recevoir le diacre Alcuin parmi eux, à cause de son érudition dans les matières ecclésiastiques. Mais c'est surtout au concile d'Aix-la-Chapelle, tenu en 799, qu'Alcuin remplit un rôle important. Chargé par le roi de soutenir la discussion contre l'évêque d'Urgel, il déploya pendant six jours toutes les ressources de son éloquence. Félix, déposé de son siège, finit par se rétracter de la manière la plus formelle.
Alcuin, heureux de ce premier triomphe, essaya de ramener aussi Élipand. La lettre qu'il lui adressa
dans ce but n'obtint qu'une réponse injurieuse : c'est alors qu'il composa un ouvrage en quatre livres, où il rectifie les falsifications qu'Elipand avait fait subir aux textes des saints Pères, pour faire croire qu'ils étaient favorables à sa doctrine.
Elipand avait reproché à Alcuin l'abondance de ses richesses et les 20,000 serfs qui dépendaient de ses abbayes. Celui-ci repoussa ainsi cette accusation, en écrivant à l'archevêque de Lyon : « Elipand ignore-t-ii donc que la possession des richesses ne devient vicieuse que par l'attachement du cœur? Autre chose est de posséder le monde, autre chose d'être possédé par le monde. Il y en a qui gardent leurs richesses, quoiqu'ils en soient parfaitement détachés de cœur ; d'autres, au contraire, qui en sont privés, les aiment et les désirent. »
Dans toute sa polémique contre l'adoptionisme, le théologien catholique fit preuve de beaucoup de douceur et de charité. Sa modération est d'autant plus méritoire que ses adversaires ne lui ménageaient point les plus grossières insultes.
En 796, Charlemagne voulut de nouveau récompenser Alcuin de ses services, en le nommant abbé de Saint-Martin-de-Tours et prieur de Cormery en Touraine. L'abbaye de Saint-Martin était une véritable communauté princière qui possédait des fermes et des hameaux non-seulement en Touraine, mais en Normandie, en Bretagne, en Provence, en Bourgogne et en Austrasie. Le territoire qui en relevait était aussi grand qu'un de nos départements actuels et comprenait au moins 60,000 habitants *.
1 Fr. Monmkr, Àlcuin et Çharlemagne, p. 336.
Cette même année, nous voyons l'illustre abbé s'intéresser vivement à la conversion des Huns, qu'entreprenait son ami Arnon. Il l'engagea fortement à ne pas exiger la dîme des nouveaux convertis, et écrivit même deux lettres a ce sujet a Charlemagne 1 : ■ Jugez dans votre sagesse, disait-il a ce prince, s'il est à propos d'imposer un tel joug à ces peuples nouvellement convertis. Nous savons qu'il est bon de recevoir la dîme ; mais ne vaut- il pas mieux y renoncer que d'exposer des néophytes à perdre la foi ? Si nous, qui avons été nourris dans le sein de la religion, nous avons encore tant de peine à payer exactement ce tribut, quelle répugnance ne doivent pas avoir des barbares nouvellement convertis pour s'acquitter d'un impôt inconnu jusqu'alors? p
Sa douce tolérance se révèle également dans ses opinions sur la conversion des Saxons, où il ne nous paraît point partager les idées politiques et religieuses de Charlemagne: t On peut être attiré à la foi, dit-il dans une de ses lettres, mais non y être forcé. Être contraint au baptême ne profite pas à la foi. »
Alcuin, sentant s'appesantir le fardeau des ans et des infirmités, voulant d'ailleurs consacrer à la retraite le reste de sa vie, demanda à Charlemagne l'autorisation d'aller embrasser la vie monastique à Fulde, dont était abbé son compatriote S. Boniface, et pria le roi de par tager entre ses disciples les bénéfices qu'il devait à sa munificence. Le monarque ne voulut exaucer que le second de ses vœux 2 ; et, transigeant
1 Epist. 7 et 11.
* Alcuin eut pour successeurs : Sigulfc à Ferrières, Frîdugise à Saint-Martin de Tours, et Worerobaud à Saint -Josse-sur-Mer.
sur la première demande, il lui permit de se retirer dans son monastère de Saint-Martin de Tours.
Alcuin y établit vers 796 une célèbre école, dont il occupait tour à tour presque toutes les chaires. Il rendait compte en ces termes de ses occupations à Charlemacne 1 : « Je nourris les uns du miel de l'Ecriture, j'enivre les autres du vin fortifiant de l'histoire. Je cueille pour ceux-ci les fruits de la grammaire, et je dirige lçs regards de ceux-là vers les astres qui brillent au firmament. En un mot, je remplis plusieurs rôles, pour me rendre utile à tous. »
Alcuin avait lu les philosophes et les poètes de l'antiquité : on prétend même qu'il copia les œuvres de Térence. Toutefois, il interdisait la lecture de Virgile à ses disciples, à cause des passions qui respirent dans ses chants, et leur enjoignait de se borner à l'étude des poésies sacrées. Un de ses disciples de Tours ayant permis à deux novices de lire en secret les poèmes du Cygne de Mantoue, Alcuin, à qui personne n'avait révélé ces faits, ne les connut pas moins et exprima son mécontentement au professeur. Remarquons toutefois que Virgile était le poète favori de l'abbé de Tours : car il le cite souvent et le prend pour modèle dans ses compositions en vers.
L'école de Tours fut la dernière que fonda Alcuin. C'est à tort que divers historiens ont prétendu qu'il avait professé publiquement à Rome, à Fulde, à Saint-Gall, à Cambridge, à Soissons, à Saint-Riquier : des disciples d' Alcuin ont pu propager son enseigne-
1 Epist. 1.
LE B. ALCUIN, ABBÉ DE SAlNT-JOSSE-SUR-MEIt. 79
ment dans ces diverses localités 1 ; mais lui-même ne professa jamais qu'à York, a Tours, et dans les divers palais où résidait successivement Charlemagne.
Ce prince écrivit en 799 à celui qu'il aimait à nommer son précepteur, pour rengager à l'accompagner dans un voyage à Rome. C'est en revenant d'une excursion à l'abbaye de Saint-Josse qu'Alcuin reçut cette invitation. Il parvint à la décliner, en donnant pour excuse des raisons de santé. Peut être conservait-il quelque rancune contre le roi, parce qu'il lui avait donné pour successeur à l'école palatine Clément d'Irlande, qui faisait triompher à la cour les doctrines hiberniques ainsi que la manière orientale de calculer la Pâque 2. Toutefois, nous le voyons accompagner Charlemagne dans le voyage qu'il fit cette année à Saint-Riquier ; et, c'est alors que, sur la prière d'Angilbert, il consentit à annoter et à embellir une courte légende du fondateur de l'abbaye de Centule 3.
Alcuin se retirait souvent au monastère du Désert, c'est-à-dire à Saint-Paul-de-Cormery, prieuré qui
' Ce furent aussi des élèves d'Alcuin qui fondèrent ou illustrèrent les écoles de Ferrières en Gâtinais, de Saint- Vandrille en Normandie, de Reichenau dans le diocèse de Constance, etc.
4 Epist. 67.
* Quand Àlcuin se rendait de Tours à Aix-la-Chapelle, il prenait un itinéraire qui lui permettait de visiter ses abbayes et les fermes qui en dépendaient; il suivait les bords de la Loire, s'arrêtait à Ferrières en Gâtinais ; à l'abbaye de Saint-Loup de Troyes ; à Nogent-sur-Marne ; à Chelles, où résidait Ghisclle, la sœur de Charlemagne; à l'abbaye de Chuisy sur-Aisne. De là, il visitait parfois quelque monastère dirigé par un de ses élèves : Saint-Riquier, Corbie, Saint- Vaast d'Arraa ou Saint- Amand, et se rendait ensuite à Aix-la-Chapelle. (Fr. Monhikb, op. cit., p. 341.)
dépendait de l'abbaye de Tours, et qu'il avait peuplé avec vingt-deux moines de la réforme de saint Benoît d'Aniane. Il avait augmenté les bâtiments de ce monastère, et obtenu en sa faveur un diplôme de Charlemagne, daté du 4 juin de l'an 800.
Pendant le séjour que ce prince fit cette année-là a Tours, il prenait plaisir à converser avec Alcuin. Un jour il lui demanda quel était celui de ses enfants qu'il pensait devoir lui succéder; Alcuin lui désigna Louis, roi d'Aquitaine, et, peu de temps après, il exprima encore la même prévision, alors que Louis lui avait baisé la main avant de recevoir l'ablution de la communion qu'il lui présentait: « Touthomnte qui s'humilie, dit-il, sera exalté : aussi ce jeune prince sera-t-il le maître de toute la France, après la mort du roi son père » .
Alcuin édifiait toute la communauté par ses vertus. Excepté les jours de fête, il prolongeait ses jeûnes jusque dans la soirée. Le dimanche, il remplissait humblement l'office de diacre auprès de celui de ses disciples qui célébrait les saints Mystères. Il se montrait toujours charitable envers les pauvres et plein de dévouement pour ceux dont il dirigeait les progrès spirituels. Jamais il ne restait oisif: la lecture, la composition de ses écrits, la transcription des Livres saints dont il corrigeait les textes altérés, absorbaient tout son temps.
Le savant abbé termina en 800, à Saint-Martin de Tours, sa révision complète des Livres sacrés et l'envoya à Charlemagne : « J'ai longtemps cherché, lui écrivit-il quel présent je pourrais vous offrir
1 Epist. 103.
qui ne fût point trop indigne de l'éclat de votre puissance impériale et qui puisse ajouter quelque chose à votre trésor si opulent... J'ai enfin trouvé, avec l'inspiration de V Esprit-Saint, ce qui convenait à mon nom de vous offrir et ce qui pouvait être agréable à votre sagesse... Rien de plus digne de vous que les givres divins que j'envoie à votre très-illustre autorité, réunis en un seul corps et corrigés très-soigneusement. »
L'intérêt que portait l'abbé de Tours à l'exacte reproduction des manuscrits nous est démontré par les vers qu'il fit inscrire dans la classe des copistes : « Qu'ici prennent place ceux qui écrivent les oracles de la Loi divine et les paroles des Pères. Qu'ils prennent garde à ne pas mêler au texte leurs frivolités. Que leur main inattentive n'écrive pas trop vite. — Qu'ils cherchent des livres corrigés avec soin ; que leur plume exercée suive bien la ligne. Qu'ils séparent les sens en marquant les membres des périodes et les incises. — Qu'ils mettent les points à leur place, afin qu'on ne lise pas des erreurs, qu'on ne s'arrête pas tout à coup quand on fait une lecture dans l'église. — C'est une bonne œuvre que d'écrire les saints Livres : le copiste lui-même ne reste pas sans récompense. — Mieux vaut copier des livres que de faire des fosses dans les vignes. — Plus tard, le copiste obtiendra le grade de maître -, il pourra trouver de nouvelles doctrines et expliquer celles des anciens. »
- M. Guizot a fort bien mis en lumière l'importance des travaux d'Alcuin pour la correction des manuscrits de la littérature ancienne : « Les historiens,
dit-il *, ne parlent qu'en passant et sans y attacher aucune importance d'un fait qui a joué, dans la renaissance de l'activité intellectuelle à cette époque, un rôle considérable; je veux dire la révision et la correction des manuscrits sacrés ou profanes. Du VI* au VIII* siècle, ils étaient tombés aux mains de possesseurs ou de copistes si ignorants que les textes étaient devenus méconnaissables. Une foule de passages avaient été confondus et mutilés ; les feuillets étaient dans le plus grand désordre; toute exactitude d'orthographe et de grammaire avait disparu ; il fallait déjà pour lire et comprendre, une véritable science, et elle manquait davantage de jour en jour. La réparation de ce mal, la restitution des manuscrits, surtout de la grammaire et de l'orthographe, fut un des premiers travaux d'Alcuin : travail dont il s'occupa toute sa vie, qu'il recommanda constamment à ses élèves, et dans lequel Charlemagne lui prêta le secours de son autorité. »
Nous ajouterons qu'il est fort probable qu'Alcuin ne fut pas sans influence sur la modification qui s'accomplit alors dans la forme des lettres, et sur le retour à l'usage de l'ancienne écriture romaine minuscule \
Alcuin fut toujours plein de respect et de dévouement pour le Saint-Siège. Les plus savants critiques ont reconnu qu'on lui avait faussement attribué les livres Caroiins qui sont remplis d'injures envers le pape Adrien. Il aurait suffi, pour faire justice de cette erreur, d'écouter le langage que tient Alcuin
« liât, de la civilisation en France, leç. xxir. * Mabillow, de Re diplomai.
dans ses épîtres : « Je sais, écrivait-il à Adrien que par le baptême j'appartiens à. la bergerie de ce Pasteur qui a donné sa vie pour ses ouailles et qui les a confiées a S. Pierre, en lui conférant le pouvoir de lier et de délier sur la terre et dans les cieux. Je vous reconnais, très-excellent Père, pour le vicaire de ce Saint-Siège et pour le dépositaire de cette merveilleuse puissance. Je suis une de vos ouailles, mais une ouaille malade et couverte des taches du péché. C'est pourquoi je me présente a Votre Sainteté, afin que par la puissance médicinale que vous avez reçue de Jésus-Christ et qui vous a été transmise comme un héritage, par une longue suite de prédécesseurs, vous me guérissiez de mes infirmités et brisiez les chaînes de mes péchés. »
Rien ne restait caché à Alcuin qui, dans diverses circonstances, parut doué du don de prophétie. Il prédit à Osulfe que ses fautes lui mériteraient d'être affligé de la lèpre et qu'il mourrait en pays étranger, ce qui s'accomplit comme il l'avait prédit. Le neveu de ce personnage, Raganard, se livrait en secret à des mortifications immodérées qui lui donnèrent la lièvre ; Alcuin lui reprocha les indiscrétions de sou zèle et lui fit connaître par des détails circonstanciés qu'il n'ignorait rien des ruses qu'il employait pour dissimuler ses austérités.
Lorsque des envoyés de Charlemagne ou des amis devaient venir le voir à Tours, l'abbé annonçait d'avance l'époque précise de leur arrivée etle but de leur visite, sans qu'il ait reçu aucune communication à
• JCpfst. OJ.
8'i LE B. ALCUIN, ABBÉ DE SAINT-JOSSE-Sl R-MER.
cet égard. C'est ce qui arriva un jour pour Benoit d'Anianc. Cet illustre abbé, qui venait visiter Alcuin sans avoir prévenu personne, fut fort surpris de voir une députation s'avancer sur la route au-devant de lui. Arrivé au monastère de Tours, il demanda à l'abbé si quelqu'un l'avait prévenu de son approche, de vive voix ou par message ; celui-ci répondit que non et ne voulut point s'expliquer davantage à ce sujet.
S. Benoît d'Aniane, dans une de ses fréquentes visites, demanda un jour a son ami de quelle manière il avait coutume de prier. — • Voici, lui répondit Alcuin, l'oraison que j'adresse à Dieu : Seigneur, faites-moi la grâce de connaître mes péchés, d'en faire une sincère confession et une digne pénitence, et accordez m'en la rémission. — Mon Père, lui dit Benoît, ajoutons un mot à cette prière : Et, après la rémission, sauvez-moi. » — Alcuin dit en outre que, lorsqu'il s'inclinait devant la croix, il prononçait ces paroles : Seigneur, nous adorons votre croix, nous honorons votre glorieuse passion. 0 vous qui êtes mort pour nous, ayez pitié de- nous.
L'abbé de Tours, a ce que nous raconte son biographe, prouva encore ce don de double vue, dont nous avons déjà parlé, en prévenant les moines de Cormery, auxquels il envoyait cent muids de vin, que, s'ils ne surveillaient point les conducteurs de cette expédition, ils s'exposeraient à voir frelater leur vin.
Un prêtre anglo-saxon, nommé Aigulfe, vint visiter Alcuin à son monastère de Tours. En le voyant entrer, des Frères, qui supposaient que l'étranger . ignorait leur langue, s'écrièrent tout haut : « Voici
encore un anglais ou un écossais qui vient voir notre abbé anglo-saxon. Ah ! Seigneur, délivrez notre monastère de tous ces essaims de Bretons qui accourent Rabattre ici. » Aigulfe, qui les comprit fort bien, ne manqua point de raconter à Alcuin cette malencontreuse réception. L'abbé s'écria soudain : « — Je devine quels sont ceux qui ont fait un souhait si impoli. — Il les appela aussitôt ; et, par quelques reproches affectueux, leur fit comprendre combien ils avaient manqué aux devoirs de l'hospitalité. »
Une autre visite, qui lui causa une grande joie, fut celle de Félix, évêque d'Urgel, qu'il croyait avoir converti pour toujours à l'orthodoxie. « Il m'aime beaucoup, écrivait-il alors et toute sa haine s'est changée en douceur. •
Le custode du tombeau de S. Martin oublia un jour sa chandelle allumée dans la sacristie où on serrait les cierges et les vêtements liturgiques. Un violent incendie se déclara bientôt ; les plombs des couvertures fondaient et on désespérait de rien conserver des bâtiments enflammés : Alcuin, dont la vue était déjà éteinte à cette époque, se fit transporter près du tombeau de S. Martin. Là, il se prosterna contre terre, en étendant ses bras en croix, et soudain F incendie s'apaisa.
Plus d'un malade fut guéri par une simple bénédiction d' Alcuin. Un pauvre aveugle vint un jour à la porte du monastère, disant qu'il lui avait été révélé qu'il serait guéri, s'il se lavait les yeux avec de l'eau dont se serait servi l'abbé. On se rendit à son
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désir, et cet homme plein de foi recouvra lu vue
Un regrettable conflit vint attrister Alcuin sur la fin de ses jours. Un clerc criminel avait réussi h s'échapper de la prison où le retenait Théodulphe, évêque d'Orléans, et était venu réclamer asile à Saint-Martin de Tours. On l'accueillit sans songer qu'il avait été légalement condamné par son évêque, qui était fort bien vu de Charlcmagne. Des officiers deThéodulphe, munis d'un ordre impérial, voulaient reprendre leur prisonnier ; mais ils en furent empêchés par une émeute de paysans. Plus tard, huit soldats Orléanais revinrent à la charge, entrèrent de vive force et tout armés dans l'église. Les Tourangeaux les auraient massacrés, si Alcuin ne les avait ravis à leur fureur. Charlemagne, circonvenu à ce sujet par Théodulphe, et croyant que son autorité avait été méconnue, écrivit une lettre fort dure à l'abbé de Tours et à ses moines : — « Vous, leur disait-il, qui avez méprisé notre ordre, qu'on vous appelle moines ou chanoines, vous êtes tenus de venir à notre placite pour expier votre crime a. » Un envoyé du roi vint à Tours et prononça des peines contre les prétendus délinquants. Alcuin reconnut qu'on avait eu tort d'ouvrir l'église à un condamué, mais il se justifia avec énergie au sujet des troubles qu'il n'avait ni fomentés, ni favorisés.
Quelques historiens pensent que ce fut ce différend, et peut-être aussi la difficulté de faire prévaloir à Tours la règle de S. Benoît, qui déterminèrent Alcuin
1 On retrouve ce même genre de miracle dans les vies de S. Jossc, de Ste Colette, etc.
* Balczk, Capit., i, 413 ; », 10CÎ.
à solliciter son départ pour l'abbaye de Fulde et à résigner les monastères qu'il administrait. Nous avons cru devoir placer l'abandon de Ferrières et de Saint- Josse h une époque antérieure, vers l'an 796. Il est probable qu'Alcuin garda jusqu'à l'an 801 l'abbaye de Tours et qu'alors, malgré la présence d'un successeur nominal, il a conservé un supériorat effectif que lui méritait l'autorité de son génie et de ses vertus. Lecointe a même voulu démontrer qu'il resta réellement abbé de Tours jusqu'à la fin de sa vie : mais ce système est inadmissible en face de passages formels de diverses lettres d'Alcuin que n'avait pas connues le savant oratorien.
Vers la fin de sa vie, Alcuin allait tous les jours réciter l'office des vêpres près de l'église Saint-Martin, à l'endroit qu'il avait choisi pour sépulture. C'est là qu'il aimait à méditer sur le néant du monde et les enseignements de la mort, en répétant l'antienne du 20 décembre : « 0 clé de David, sceptre de la maison d'Israël, qui ouvrez sans que personne puisse fermer, qui fermez sans que personne puisse ouvrir, délivrez de sa prison un captif assis à l'ombre de la mort ».
Alcuin avait toujours désiré mourir le jour où l'Esprit-Saint descendit sur la tête des apôtres. Ses vœux devaient être exaucés ; il tomba malade le jour de l'Ascension, et mourut à l'âge de 68 ans, le jour de la Pentecôte, 19 mai de l'année 804 Mabillon avait essayé de prouver qu'il fallait reculer sa mort entre 810 et 815 ; mais plus tard, dans ses
1 Selon quelques historiens, il serait mort le 4 juin.
additions et corrections au IV* Siècle bénédictin (part, i, p. 767), il reconnut son erreur et revint au sentiment commun. Si les Bollandistes avaient remarqué cette rectification, ils se seraient épargné la peine d'une dissertation chronologique, désormais sans objet.
La veille du 19 mai, une mystérieuse lumière avait enveloppé tout le monastère, en sorte que, de trois lieues à la ronde, on avait supposé un incendie. Le lendemain, dès Y aurore, on avait vu comme un globe de flamme qui remontait vers les cieux. À la même heure, ainsi qu'on l'apprit plus tard, un solitaire d'Italie qui venait parfois à Tours, aperçut le vénérable diacre, revêtu de sa dalmatique, entrer dans le royaume des cieux. Son biographe ajoute que les deux célèbres diacres de l'Eglise, S. Etienne et S. Laurent, lui servaient d'escorte avec une foule d'esprits célestes.
Le prêtre Sigulfe ensevelit son maître vénéré : il souffrait alors d'un violent mal de tête ; apercevant le peigne d'Àlcuin, il eut subitement la confiance qu'il serait guéri en s'en servant: c'est ce qui arriva, en effet. Un autre religieux, nommé Eangist, ajoute le biographe du IX* siècle qui nous sert de guide, appliqua ce même peigne sur ses dents et fut immédiatement délivré des douleurs qu'il y éprouvait.
Deux jeunes cénobites, élèves d'Alcuin, se promenaient la nuit dans l'enclos du monastère d'Hirsauge. L'un d'eux aperçut une colombe qui montait vers les cieux et entendit en même temps résonner une céleste harmonie : — « Voilà, dit-il à son compagnon,
l'âme de notre cher maître Alcuin qui va recevoir lu couronne due à ses vertus et à sa science » . — Deux jours après, ils apprenaient que la mort d* Alcuin avait coïncidé avec cette poétique apparition.
Joseph, archevêque de Tours, présida aux funérailles d 'Alcuin, dont il uvait fermé les paupières en versant d'abondantes larmes. 11 ne voulut point que l'illustre abbé fût inhumé hors de l'église Suint- Martin, à l'endroit qu'avait désigné son humilité, mais dans l'intérieur même du temple A la modeste épitaphe en vers qu* Alcuin avait composé lui— mêmf», et qu'on inscrivit sur une plaque de cuivre, on ajouta quelques lignes de prières 2.
Voici la traduction des vers d'Alcuin :
« Voyageur qui passes, arréte-toi quelque temps ici pour méditer en ton cœur les paroles que tu vas lire. Méconnais dans ma destinée l'image de la tienne : comme j'ai changé, tu changeras à ton tour. Ce que tu es maintenant, je le fus, voyageur connu dans l'univers ; et ce que je suis à présent, tu le seras bientôt. Je poursuivais les délices du monde avec une vainc ardeur; maintenant, poussière et cendre, je suis la pâture des vers. Souvienstoi donc de soigner ton ame plutôt que ton corps ; celui-ci périt, mais celle-là reste. Pourquoi te procurer des champs ? Tu vois comme il me faut peu de place pour reposer dans cette tombe ; il ne t'en faudra pas davantage. Pourquoi rechercher avec ardeur un vêtement de pourpre pour un corps que dévorera bientôt le ver affamé de pourriture. Comme périssent les fleurs au souffle d'un vent menaçant,
1 C'est par erreur que Guillaume do Malmesbury dit qu'il fut enterré à Cormcry.
* Hic requiescit beat® mémorise domnus Alchwinus abbas qui obiit in pace XIV kalcndas junias. Quando legeritis, ô vos omnes, orate pro eo et dieite : Requiem œternam donct ei Dominus.
ainsi périra toute ta chair, toute ta gloire. Lecteur de ces vers, paie-les moi, je te prie, en disant : 0 Jésus y accordez le pardon à votre serviteur. Qu'aucune main sacrilège, je l'en conjure, ne vienne violer les droits de mon tombeau, jusqu'à ce que, du haut du ciel, l'ange fasse entendre ces mots : Toi qui gis sous cette tombe, quitte la poussière du sépulcre et lève-toi : voici le grand Juge avec ses innombrables phalanges. Alcuin était mon nom, à moi qui ai toujours aimé la sagesse. Prie pour moi de tout ton cœur, passant qui lis cette inscription. »
Cette biographie était rédigée, quand nous avons pris connaissance dTun ouvrage de M. Francis Monnier, intitulé: Alcuin et Charletnagne. C'est une excellente étude sur le génie littéraire de cette époque, et nous avons pu lui emprunter quelques indications que nous avons mentionnées en notes. Nous reproduisons ici la conclusion qui termine l'œuvre remarquable de l'ancien précepteur du Prince impérial :
« Esprit libre par son goût pour les belles-lettres et par la politesse de ses mœurs, Alcuin résuma en lui les travaux d'une grande école libre, l'école palatine, dans la première et la plus importante période de l'histoire de cette école. Professeur et ministre d'un prince intelligent, il releva les études en France, ou plutôt il présida à une création véritable. Sans Alcuin, on peut le dire, Charlemagne eût été bien moins grand. Il donna aux lettres un caractère nouveau, une puissance à jamais durable, parce qu'il les fit connaître aux races nouvelles, parce qu'il en lit une part de leur vie. Elles ne pouvaient plus périr qu'avec ces races mêmes. Chrétien et dialecticien, il prépara, par l'opposition de deux doctrines
différentes , les luttes fécondes de lu scolastique. Théologien anglo-saxon, il apporta chez les Frnnks la théologie positive de l'Église de Rome et défendit l'unité de la république chrétienne.
« En lui, l'homme soutint toujours l'écrivain. L'homme était si convaincu , sa conduite fut toujours en si parfaite harmonie avec ses principes, que ses actions sont le meilleur commentaire de ses livres. Les esprits d'élite l'honorèrent comme un sage, le peuple l'invoqua comme un saint. Et, si l'on dut jamais se fier à la voix populaire, ce fut bien lorsqu'elle rapprocha de Dieu celui dont la vie entière n'avait été qu'une aspiration vers Dieu ; ce fut lorsqu'elle proposa moins encore h l'admiration des hommes qu'à leur imitation ce cœur droit et aimant, cette reuommée sans tache, cette belle et laborieuse intelligence. Alcuiu fut un de ces esprits dont on n'approche jamais sans les aimer, qu'on ne quitte jamais sans regret, dont l'amitié élève autant qu'elle charme, et dont la connaissance est un progrès. »