‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 38 sur 82 · AB OCCASU DUCENS ORTUM FULSIT OUM APUD PORTUM STELLA SPLENDISSIMA · texte numérisé non relu

AB OCCASU DUCENS ORTUM FULSIT OUM APUD PORTUM STELLA SPLENDISSIMA

M. Harbaville se basant sans doute sur une tradition locale, dit qu'elle naquit à Maresquel, près d'Hesdin.

Les Bollandistes, Ghesquière, Malbrancq, Simon Martin, M. Le Glay, la font naître à Marconne, près d'Hesdin. Ce sentiment est d'autant plus plausible* qu'il est certain que c'était-là la résidence seigneuriale des parents d'Austreberte. Mais ce domaine était bien autrement vaste que le village d'Artois qui porte aujourd'hui ce nom. La propriété de Badefi id *, père de Ste Austreberte, était traversée par la Candie et s'étendait entre le Marconne actuel et les localités situées au sud de cette rivière, lesquelles prirent plus tard les noms de Vieil-Hesdin et de Sainte-Austreberte.

Le château de Badefrid n'était pas situé à l'emplacement actuel de Marconne. En effet, nous verrons plus tard que lorsque la jeune Austreberte s'enfuit de la maison paternelle pour aller à Térouanne, elle fut obligée de traverser la Cauche, ce qui prouve qu'elle habitait en deçà.

Le père d'Austreberte était comte d'Hesdin et

* Mémorial du Pas-de-Calais, n, 96.

* Jialefride, Badefroy, Baufroy, llrfroy, VaUUfroy.

232 Sic AUSTREBERTE, ABBESSE DE PAVILLY.

remplissait à la cour do Dagobcrt Pr les fonctions de comte palatin. Sa mère Framechilde ou Framcuse, issue des rois germains, a été honorée d'un culte public; plus tard, nous raconterons le peu qu'on sait de sa vie \

Framechilde était depuis longtemps stérile, quand un ange lui apparut et lui révéla qu'elle deviendrait mère d'une fille, qui devait s'appeler Austreberte et serait un jour l'honneur de son sexe et l'uue des gloires de l'Eglise 2.

La prédiction du messager céleste s'accomplit vers Tan 650 3. Une vieille tradition raconte qu'en faisant son entrée dans la vie, Austreberte exhala autour d'elle un parfum délicieux, et qu'une blanche colombe, après avoir longtemps erré dans les airs, alla se percher sur le berceau de l'enfant nouveau née4. La pieuse mère voulut nourrir elle-même sa fille, malgré l'usage contraire qui prévalait alors parmi les personnes de son rang. Elle fut récompensée de sc3 soins par la tendresse reconnaissante de l'enfant et aussi par les concerts mystérieux qui venaient la charmer de leur suave mélodie *«

Les premières années d'Austreberte s'écoulèrent

1 Voir l'article Fuameciulde dans lo tomo u de notre Hagiographie,

* Dans un grand nombre de Vies do Saints nous voyons leur naissance ou leur grandeur future annoncée par des anges ou par des visions : il en est ainsi de S. Bonet de Clermont, Stc Colette, Ste Columba, S. Engucrran, S. Livin, S. Théodore le Sicéote, S. Wilfrid, etc.

3 D'autres disent vers 633.

* Samson le Chautregx, dans son poème de Stc Austreberte. 5 lbid.

8,e AUSTREBERTE, ABDESSE DE PAVILLY. 233

innocentes et paisibles sous lu guide de ses pieux parents, qui voyaient se développer en elle le mépris du monde et la ferveur de la piété.

Dès l'âge de dix ans, elle soupirait après le moment où, renonçant à toutes les affections de la terre, elle pourrait se consacrer entièrement à Dieu dans la solitude de la paix monastique. Un événement merveilleux vint justifier ses résolutions et produire dans son cœur une impression qui ne devait jamais s'effacer.

Un jour qu'elle s'amusait, comme le font les enfants de son âge, à contempler ses traits dans l'eau limpide d'une fontaine, elle aperçut sa tête recouverte du voile de la virginité. Une légende populaire ajoute même qu'elle vit un ange qui lui apportait ce symbole des vœux monastiques ». Plus tard, Austreberte qui ne voulait appartenir qu'au céleste Epoux, gémit de voir les projets de mariage que ses parents faisaient pour elle et supplia le Seigneur de réaliser la vision de ses jeunes années.

Badefrid et son épouse, animés d'autres intentions, fiancèrent leur fille à un gendre de leur choix et fixèrent môme le jour des noces. Pour échapper au sort qui la menaçait, Austreberte, âgée alors d'environ vingt-cinq ans a, s'enfuit furtivement du foyer paternel, emmenant avec elle son jeune frère3, au-

1 Malbuancq, de Aîorinis, i.

1 Ceux qui lui donnent quinze ans a cette époque se trouvent dans l'impossibilité de faire concorder ta date de sa naissance (li30), celle de sa mort (704) à soixante-treize ans, et 1 indication de ses quarante-huit années de profession.

3 Adalscairc, c'était son nom, 6uccé(Jaà son pcreenqualité «le comte d'Hcsdin,épousaStc Anéglic et fonda l'abbaye d Authy-les-M.'iucs

23 i Su AISTREUERTE* ABUESSE DE PAV1LLY.

quel elle se borna à dire qu'ils allaient se rendre dans une ville voisine. Arrivés sur les bords de la Canche, qui séparait le Boulonnais du comté de Montreuil, ils virent le pont couvert par les eaux débordées. C'est alors qu'elle avoua à son frère qu'elle allait trouver Orner, son cvéque, à Térouanne, pour solliciter le voile monastique. Divers voyageurs, voyant l'impossibilité de passer sur le pont et même de se hasarder dans une barque, allaient rebrousser chemin, quand Austreberte, inspirée par l'Esprit-Saint, les rappelle, fait un signe de croix, et traverse le pont submergé, où Veau s'était pour ainsi dire consolidée. Les autres voyageurs suivirent la route miraculeuse qui leur était frayée et traversèrent lu rivière à pied sec

Austreberte, ayant rencontré S. Orner aWavrans *,

1 Do semblables légendes d'un fleuve, d'un lue ou d'un bras de mer traversé a pied sec se retrouvent dans les Vies de S. Wolfgang, évêque de Hatisbonnc; S. Biriu, évêque de Dorchester ; S. Odilon, abbé de Cluny ; S. Maur, disciple de S. Benoit \ S. Bernardin de Sienne ; S. Pierre d'Alcantara ; S. Jean de Capistran ; S. Raymond de PeTinafort; S. François de Paul ; S. Yves de Bretagne; Ste Marie l'Égyptienne; S. Patrice ; S. Dominique ; Ste Christine; Stc Françoise Romaine ; Ste Colette ; S. Patrocle ; S. Biaise ; S. Quirin ; SS. Crépin et Crépinien, S. Germain d'Ecosse ; S. Arbogaste ; S. Ferréol ; Ste Aldegondc, etc.

* Nous consignons ici une tradition locale. Pour admettre sa vraisemblance, il faudrait supposer qu'Austreberte, n'ayant pas rencontré Orner à Térouanne, sé serait dirigée vers Boulogne en passant par Wavrans, aujourd hui dans le canton de Lumbres. — D'un autre côté, M. Ch. Henncguier nous écrit : « S. Orner était évêque, non pas seulement de Térouanne, mais aussi de Boulogne. Il m'a toujours paru que Ste Austreberte devait avoir été trouver son évèquc dans cette dernière ville. Pour aller à Térouanne, elle n'aurait eu à traverser lu Canche que fort près de sa source, et par

S,e Al'STItEBlIIlTE, ABBKSSE DE r-AViU.Y. 2)5

se jeta à ses pieds, lui exposa ses craintes et ses vœux ; et, après avoir reçu le voile de ses mains', se réjouit d être désormais délivrée de l'hymen quelle redoutait.

Le saint évêque, voulant calmer les inquiétudes de Badefrid et de Framechilde, leur reconduisit Austreberte. « Le langage de la foi était puissant sur ces âmes énergiques et barbares, lorsqu'ils embrassaient généreusement le Christianisme ; et, malgré les frémissements intérieurs d'une nature encore peu habituée aux sacrifices qu'inspire l'Evangile, il était rare qu'ils ne cédassent point à l'ascendant presque irrésistible des serviteurs de Dieu qui leur parlaient au nom du ciel \ » Aussi Austreberte fut-elle accueillie avec les plus vifs transports d'affection : son père, sa mère, ses frères lui prodiguèrent leurs baisers de bienvenue, et ceux-là mêmes qui auparavant raillaient sa vocation l'entourèrent désormais d'un affectueux respect. Elle profita de ces favorables dispositions pour solliciter l'autorisation d'embrasser la vie monastique. Bien loin de .s'y opposer, ses parents se déterminèrent à la conduire eux-mêmes au monastère de Port en Ponthieu, vers l'an 655.

D'après certaines chroniques, Austreberte, avant d'aller h Port, résida dans un monastère que ses parents auraient fondé à Marconne. « Sainte Fra-

conséquent en un endroit peu dangereux, tandis que vis-à-vis la chaussée Brunehuut, qui conduisait à Boulogne, la i ivière devait être alors très-large et très- profonde. •

1 A Sithiu (Saint-Omcr), d'après une tradition locale.

1 Dkstombes, Vies des Sainfs des diocèses de Cambrai et d Arras, 11, 279.

2*6 Slc ALSTREBEUTE, AUBESSE DE PAV1LLY.

mechilde, dit Dom Martin Rhételois ', voyant la ferveur et dévotion avec laquelle sa sainte fille s estoit vouée et consacrée au service de Dieu, persuada à son mari Baudefroy, qui estoitun prince très-religieux, de lui donner pour sa dot, avant sa mort, le chasteau et les terres de Marconne, afin de bastir un monastère, ce qu'il fit, y ajoutant encore les autres possessions, villages et seigneuries de Maralila (Afare/i/a), Maranch (Marant), Humbercq (Humbert), Boubercq [Boubcn-lks-Hesmond), Sendeneuf (Saint-Deneux), Aix-en-Issart et Giilametz, avec une église bien magnifique, qu'elle fit construire sous le nom de la Reyne des Anges. »

D'après une autre version, ce ne serait que vers 683 ou 085, après la mort de sa mère Framechilde, qu'Austreberte aurait converti le château paternel eu ^ monastère, et qu'elle y aurait appelé des religieuses, de Port ou de Pavilly, pour faire une garde d'honneur au tombeau de ses parents a.

Le choix que Ste Austreberte fit de l'abbaye de Port5 peut s'expliquer par la dévotion qu'elle aurait portée à S. Honoré dont le tombeau se trouvait dans cette localité, ou par la parenté qui, suivant une tradition, l'unissait à Burgollcde, abbesse de ce monastère.

1 Additions aux Chroniques générales de l'ordre de S. Benoît, par Yepez, ii, 5(53.

* Le Gallia chrisliana (x, 1319) nous semble adopter uno version invraisemblable, en disant que Ste Austreberte, après la mort de ses parents, fit aller à Port les religieuses de Marconne.

s Ncrlande, dans sa Dissertation manuscrite sur S. Honoré, a consacré son second chapitre à émetlre oVs doutes sur ro*ifctcnc«

S,c AUSTRfiDERTK, ADRESSE DE l'AVILLY. ?.J7

Àustreberte fit bientôt admirer ses vertus et surtout celle qui est la base de toutes, l'humilité Quand les sœurs paraissaient confuses des services que toujours elle voulait leur rendre, elle leur disait avec candeur : — Ne dois-je point vous vénérer ? N'êtes-vous pas bien plus avancées que moi dans la carrière de la peifection où je suis à peine entrée ? N'y a-t-il pas longtemps que vous portez le joug du Seigneur, tandis que je suis encore toute remplie de l'esprit du siècle? Esclave du monde, rivée à la chaîne du péché, ne suis-je pas indigne de vivre au milieu des saintes épouses de Jésus-Christ? Aussi je ne pourrai jamais assez m 'humilier devant vous, pour témoigner la vénération que je vous porte.

Élue prieure par la communauté, avec le consentement de l'abbesse, Àustreberte se vit contrainte

d'un monastère de filles à Port-lc-Grand. Dans ses neuf pages de divagations historiques, nous avons vainement cherché un argument quelconque qui ait assez de corps pour qu'on puisse le réfuter. L'auteur se borne à dire que les ruines qu'on montrait alors à Port ne prouvent pas que ce soient celles d'une abbaye, et qu'il s'agit peut-être ici, non pas de Port-cn-Pontbieu, mais de Porte- Châtel au pays de Caux. — Des manuscrits fautifs, ayant mis Porcvs pour Portuif ont dérouté quelques hagiogrnphcs.

1 Les hagiographes des deux derniers siècles sont assez disposés, quand il s'agit des Saintes, à rehausser leur vertu pnr l'éloge de leur beauté corporelle, alors même que les anciennes légendes ne nous ont rien dit à ce sujet. C'est ainsi que le P. Simon Martin s'étend longuement sur la physionomie de Ste Austreberte. « Son front

était blanc et poli comme l'ivoire ses sourcils ressemblaient à

deux filets d'ébène ses joues étaient comme deux éclals d'une

pomme de grenade. .., son nez un peu aquilin.... Son cou blanc comme de l'albâtre, était une vraie tour de David.... » C'est uniquement dans son imagination que ce bon religieux a puisé ce» détails.

238 Sle AUSTREBEItTE, AUBESSE DE PAV1LLV.

d'accepter cette dignité qui n'altéra en rien les humbles sentiments qu'elle avait d'elle-même. Ce fut pour elle une occasion de grandir en vertus, d'exercer sa patience, de fortifier les faibles, de modérer les âmes trop ardentes, et d'inspirer à toutes ses compagnes l'amour de l'étude, de la régularité et de la mortification.

Le trait suivant va montrer jusqu'où elle poussait l'esprit d'obéissance. Il était d'usage à Port que chaque religieuse à son tour fit cuire le pain. Anstreberte remplissait un jour cet emploi avec une jeune élève du monastère, qui divulgua depuis ce que nous allons raconter. Le four était chauffé, les pains étaient préparés pour être livrés à la cuisson, il fallait enlever les cendres et les charbons avec un petit balai de crin attaché au bout d'une hampe : mais cet instrument indispensable venait d'être brûlé. — Hélas ! s'écrie Austreberte, les pains seront perdus, le mal est irréparable ; qu'allons-nous faire? — Mais, prenant une résolution subite, elle ferme la porte, fait un signe de croix, entre dans le four brûlant, le nettoyé avec les longues manches de sa robe, puis en sort sans qu'un cheveu de sa tête, sans qu'une frange de son vêtement aient été atteints par le feu. Elle dit alors à la jeune pensionnaire d'où vrilla porte, lui recommandant instamment de ne parler à personne de cet incident. Austreberte , bientôt agitée par un scrupule, se demanda si, en agissant ainsi, elle n'avait point péché contre l'humilité, et alla consulter son directeur à ce sujet. Ce prêtre, aussi prudent que perspicace, se garda bien de l'éclairer sur la grâce dont Dieu l'avait favorisée, et

S,e ALSTHEBKUTE, ADBESSE DK PAVILLY. 239

se borna à lui défendre de recommencer une pareille épreuve, qui pourrait l'induire dans des sentiments de présomption. Austreberte avait passé quatorze ans ' dans l'abbaye de Port, quand la Providence l'appela à diriger celle de Pavilly.

La Vie publiée par Doin Mabillon, d'après nu manuscrit de Compiègne, nous dit qu'Àustreberte avait quitté Port, non pas pour aller directement à Pavilly, mais dans un autre monastère qui n'est point désigné par son nom. C'est là que se serait passée une scène de révolte qui, scion l'autre biographie beaucoup plus digne de fui, aurait eu lieu à Pavilly. Malbrancq 2, suivi sur ce point par Carpentier 3 et par Dom Martin Rhételois4, a prétendu que ce monastère innommé était celui d'IIonnecourt-en- Escaut, où Austreberte aurait résidé pendant une ou plusieurs années. Cette abbaye aurait été fondée par Amalbert - Kettelbutre, riche seigneur du Cambrésis, en faveur de sa fille Aurée. Les religieuses, pour se débarrasser d'une supérieure trop sévère, auraient accusé Austreberte de maltraiter Aurée et de dissiper les biens delà communauté; et Amalbert, un moment séduit par ces calomnies, aurait été sur le point de transpercer de son glaive l'innocente Austreberte. Il est impossible d'admettre la véracité de ce récit, pour les raisons suivantes : 1° cette révolte a eu lieu àPa-

1 Et non pas dix 8ns, comme le marque le Propre du dioerse, en reproduisant la légende de non anciens bréviaires amiénots. — Notons une autre cireur commise par Yepez (n, 563) qui fait succéder Austreberte à Burgoflèdc en qualité d'abbesse.

» De Morinis, i, 419.

s Histoire de Cambrai/.

♦ Addition à la traduction d'Yrpcz, ir, 563.

5'iO 3lc AfSTIUÎBEUTE, ADDESSE DE PAVILLY.

villy, connue le témoigne expressément la biographie la pins complète <le Stc Anstrebcrte; 2° l'abbaye tî'Honnecourt a été fondée, non point par Amalbert, mais par Amalfrid ; 5° la première abbesse ne s'appelait point Anréc, mais Auriana; 4° cette fondation ne remonte qu'à l'an 080, époque où Ste Anstrebcrte était depuis longtemps abbesse de Pavilly \

Reprenons le cours de notre récit. S. Philibert avait fondé l'abbaye de Jnmiéges en 654- 2. Vers l'an G08 % il obtint d'un riche seigneur nommé Amalbert le don d'une terre appelée Pavilly *, située à dix milles de Jnmiéges, pour y établir un monastère de filles ; S. Philibert dirigeait cette communauté naissante où Aurée, fille d'Amalbert, s'était consacrée au Seigneur 5; voulant mettre à la tête de cette maison une abbesse éminente en vertus, il songea à Austrebertc, dont il avait eu occasion d'apprécier les qualités, et envoya deux dé ses moines a Port pour négocier cette affaire. Bien qu'Austreberte désirât depuis longtemps se mettre sous la

1 L'auteur de la première Vie de Ste Austrebertc place à toit cette foudatiou sous le règne de Oagobert l", qui régna de 628

* Bai.dericcs, Chron.y 1. I, c. xxvi. — Vila S. Lietjthardi, op. Boll., 4 febr. — Mabillon, sœc. III 6e».. i, 27.

3 Toussaint Dcplfssis, Descript. de la haute Normandie, H, 26. — C'est donc à tort que Malbranrq fait arriver Austrebertc à Pavilly vers 663.

* Arrondissement de Rouen.

4 On la qualifie parfois de sainte, bien qu'elle n'ait jamais été honorée d'un culte public. Il ne faut pas la confondre avec Ste Aure, abbesse de Saint Martial de Taris, ni avec Ste Aurée, à qui nous avons consacré le précédent article.

S,c AUSÏltEUEKTK, ABDKSSE DE PAVILLY. V41

conduite d'un directeur aussi éclairé que l'était Philibert, elle résista à toutes les supplications qu'on lui faisait. Philibert, loin de renoncer à ses desseins, vint lui-même à Port : les religieuses de ce monastère, menacées de perdre leur supérieure, s'écrièrent : — Vénérable père, pourquoi nous surprendre ainsi aujourd'hui? Pourquoi nous ravir notre flambeau et nous laisser dans les ténèbres? — S. Philibert leur répondit « qu'elles ne resteraient point dans les ténèbres, puisqu'elles-mêmes jetaient un vif éclat; qu'elles ne devaient point priver les autres de la lumière qui les avait guidées jusqu'alors, mais, au contraire, la communiquer dans un esprit de charité » .

Les pieuses filles de Port se rendirent à ces considérations ainsi que Ste Austreberte qui, accompagnée de deux religieuses, qu'on a désignées sous le nom de Dilothée et de Philothée f, partit pour le couvent de Pavilly, où elle fut bénie et installée par S. Ouen, archevêque de Rouen \

Austreberte s'attacha à faire respecter toute la sévérité de la règle bénédictine à laquelle elle se soumettait elle-même avec la plus scrupuleuse fidélité. Quelques-unes des sœurs qui n'étaient pas encore

1 C'est Simon Martin qui, dans sa Vie de Sle Austreberte, a imaginé ces deux noms : « Nous n'avons pu reconnaître, dit -il, les noms de ces deux religieuses jusqu'à présent ; c'est pourquoi je les appellerai à bon droit Dilothée et Philothée, c'est-à-dire la crainte et Vamour de Vicuy qui ont toujours accompagné Ste Anstreberte ». Philothée succéda à Austreberte, et ensuite Dilothée. Elles n'ont jamais été qualifiées de saintes.

* Et non point par S. Ansbcrt, comme le disent mal à propos Pierre de Natalibus et Canisius. Les Martyrologes de Galenisius et de Wion ont commis une autre erreur en faisant de S, Ansbei t, archevêque de Rouen, le frère de Ste Austreberte.

212 S" AUSTRKUKRTK. ABBKSSK UE PAVILLY.

pénétrées deTespritde sacrifice, firent entendre des murmures et prouvèrent par leur conduite que l'esprit indépendant de ln nice franque vivait toujours en elles. Le démon versa tellement dans leur esprit le poison de la haine, qu'elles auraient assassiné leur abbesse, si Dieu n'avait protégé sa servante \ Elles eurent alors recours à la calomnie et réussirent à ruiner la réputation d' Austreberte dans l'esprit d'Amalbert. Ce puissant leude, aussi crédule que féroce, fait comparaître devant lui l'accusée, l'accable d'invectives, et, saisissant son glaive, se précipite sur elle. Celle-ci, ôtant le voile qui lui couvrait la tête, le croise sur sa poitrine a, tend les bras, baisse la tête, et, d'un front calme et serein, attend le coup fatal.

L'agresseur, étonné de ce courage qu'il n'a pas toujours rencontré sur les champs de bataille, rentre en lui-même et remet son glaive dans le fourreau. Nous pouvons présumer par la suite de cette histoire qu'Amalbert rendit à Austreberte la vénération qu'elle n'avait point cessé de mériter, et que le sentiment du devoir rentra dans l'âme des religieuses révoltées, que l'Anonyme du VIIIe siècle compare à des coursiers indomptés qui n'ont pas encore subi le contact des rênes. « Que n'eût point fait Austre-

1 D'après une légende qu'accueille Simon Martin, on aurait tenté de l'empoisonner ; mais Austreberte put manger sans danger les aliments qu'on lui avait préparés, après les avoir assainis par un signe de croix : elle se contenta de dire aux coupables : « Qu'avez- vous fait, mes filles ? Je ne suis pas digne de souffrir le martyre ».

* C'est à tort que Dominique de Jésus (Monarchie saincte, i, 161) dit qu'elle *e banda les yeux. Voici le texte : « Subtilissimum illud velamen quo in capite utebatur, colla circumeidans strictius, jpnanum tetendit, etc.

St0 AISTREBKUTE, ADKE.SSE DK PAVILLY, 243

berte, s'écrie ce biographe, que n'eût point fait cette courageuse héroïne duns les combats de la foi, puisqu'elle avait si peu de crainte de la mort ! Elle aurait affronté hardiment les tyrans, leurs tribunaux et la mort même dont ils l'auraient menacée. Aussi doiton dire que ce n'est pas elle qni a failli à la gloire du martyre, mais que c'est l'occasion du martyre qui a manqué à son courage. »

Le monastère -de Pavilly prit bientôt un grand accroissement : vingt-cinq religieuses composaient la communauté, et pas une d'entre elles ne pensa jamais a quitter ce pieux asile. Philibert se vit obligé d'agrandir les bâtiments et de construire successivement trois sanctuaires qu'il dédia à Notre- Dame, à S. Pierre et à S. Martin.

Àustreberte se faisait admirer de toutes ses sœurs par la tendresse de sa charité, la pureté de son esprit, la simplicité de son cœur, la pauvreté de ses vêtements et la persévérance de ses mortifications. Pendant tout le Carême, elle ne faisait que trois repas par semaine. A l'exemple du Sauveur, elle portait sa croix et réduisait son corps en servitude. Cette abnégation d'elle-même, loin de la rendre triste, lui inspirait une joie toute céleste qui rayonnait autour d'elle. On enviait son bonheur : aussi, de toutes parts, des mères accouraient lui offrir leurs filles ; et des femmes, du consentement de leur mari, venaient se ranger sous sa maternelle autorité, tandis que des époux, renonçant aux joies de l'hymen, abandonnaient leur femme pour aller se renfermer dans des cloîtres.

Austreberte avait coutume d'exercer par elle-

2J4 Su AUSTREBERTE, ADItESSE DE PAVILLY.

même une surveillance continue. Une nuit qu'elle parcourait le dortoir pour inspecter chaque lit, elle fut entendue par la prieure qui, la prenant pour une sœur, lui reprocha de troubler le sommeil de la communauté et lui enjoignit, comme pénitence, d'aller prier près de la croix du cloître \

Sainte Austreberte, évitant de se faire reconnaître, saisit cette occasion d'obéir et de s'humilier; elle resta debout et immobile au pied de la croix, jusqu'au lever des sœurs, en chantant des psaumes. Quand, après le signal du réveil, la prieure eut reconnu son erreur, elle se jeta aux pieds de son abl>csse qui s'empressa de la relever et de 1 ni témoigner sa bonté habituelle.

Dieu récompensa tant de vertus par le don des miracles. Par un simple attouchement, Austreberte guérit une sœur que défigurait une fluxion.

Un autre fait bien plus merveilleux nous est raconté par un de ses biographes contemporains. Au commencement du Carême, vers le milieu de la nuit, une des sœurs fut réveillée par une voix qui lui disait : — Lève-toi et va vite avertir l'abbesse de convoquer à matines toute la communauté. La sœur, se laissant gagner par le sommeil, ne tint point compte de cet avertissement; et ce ne fut qu'au troi-

1 Le texte porte simplement : Vade ad crucem, Yepez a cru qu'il s'agissait là de tenir les bras en croix, pénitence usitée dans quelques monastères de Belgique. Il est bien plus probable qu'il fut enjoint à Ste Austreberte d'aller prier au pied de la croix qui s'élevait au milieu du préau claustral. C'est là, en effet, que s'accomplissaient ordinairement les pénitences impofées pour des infractions à la règle.

Sl# AU3TRE1JERTE, ABBESSE DE PAVILLY. 245

sième appel, plus pressant et plus sévère, qu'elle courut accomplir cet ordre auprès de Ste Àustreberte qui, suivant sa coutume, veillait dans l'église. L'abbesse s'empressa de sonner la cloche, et bientôt toutes les religieuses arrivèrent dans le chœur, à l'exception de deux jeunes filles. A peine avait-on commencé le premier psaume des matines qu'on entendit s'écrouler le dortoir avec un bruit formidable. Toutes les religieuses voulurent courir sur le théâtre du sinistre ; mais l'abbesse les retint, en leur ordonnant d'achever l'office, et se chargea d'aller seule mesurer l'étendue de l'accident. D'abord très-inquiète sur le sort des deux enfants qui étaient restées dans le dortoir, elle fut heureuse de les trouver saines et sauves, l'une sous une table, l'autre dans l'embrasure d'une fenêtre qui, par une circonstance inexplicable, avait échappé à la ruine universelle. Une religieuse, parente de ces jeunes filles, avait transgressé Tordre de Ste Austrebertc, en sortant de l'église ; un pan de muraille s'écroula sur elle et l'écrasa sous ses débris. A ce bruit, mêlé aux cris de l'infortunée, toutes les sœurs accoururent et s'empressèrent de porter à l'infirmerie ce corps horriblement mutilé. Austreberte arriva bientôt, oignit d'huile bénite les membres de la malade et la rendit à la santé. Ce dortoir, qui s'était écroulé au commencement du Carême, était relevé de ses ruines h vaut le dimanche de Pâques.

Austreberte était arrivée à l'âge de 73 ans 1 et

1 Lccointc et Baillet disent à soixante et onze ans ; Simon Martin, h soixante-douze ; le Propo d'Amiens, à soixante-quatorze.

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