‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 44 sur 82 · S. BERNARD D* ABBE VILLE · texte numérisé non relu

S. BERNARD D* ABBE VILLE

dès lors, de pourvoir aux soins temporels de la communauté, tout en continuant de veiller a ses progrès spirituels. Mais, bien loin de reconnaître cette infatigable activité, quelques mauvais religieux y trouvaient un prétexte d'insultes; l'un d'eux passa môme des iujures aux voies de fait. Dieu se chargea de venger son serviteur, qui ne voyait là qu'une occasion de s'humilier et de pardonner. Le coupable fut frappé de mort subite, et ceux qui auraient été tentés d'imiter son insubordination rentrèrent alors en euxmêmes, en courbant désormais un front docile sous le joug de la règle.

Gervais fut du nombre des abbés qui se rendirent à l'appel du pape Urbain II et prirent part à la croisade de 1096. Monté sur un âne, et accompagné de nombreux croisés, il se dirigeait vers la ville de Jérusalem, quand un lion se précipita sur lui et le dévora en face de ses compagnons terrifiés. Ce même jour, Bernard eut révélation de ce fatal événement ; il en fit part à ses religieux et ordonna de célébrer l'office solennel des obsèques. Ce ne fut qu'après le retour des croisés dans leur patrie, que les religieux de Saint-Savin apprirent que Gervais avait péri le jour même où ils avaient assisté à ses obsèques, et que, par conséquent, leur saint abbé n'avait pu connaître cette horrible mort que par une vision miraculeuse.

S. Bernard fut favorisé d'autres révélations, connues plus tard par le récit qu'il en avait fait à un ami intime. Un soir, qu'il prolongeait ses prières dans l'oratoire, après les complies, il se trouva transporté dans une salle capitulairc remplie de moines

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blancs, dont il reçut la bénédiction. Le plus vénérable d'entre eux, s'adressant à Bernard, lui dit:— « Nous avons été jadis religieux dans ce monastère, et nous aimons à hanter ces lieux qui furent témoins de nos épreuves victorieuses. Nous te félicitons d'avoir ranimé l'antique piété de ce saint asile. Nous venons aujourd'hui pour t* enjoindre- d'annoncer a tes frères que dix-neuf d'entre eux vont prochainement comparaître devant Dieu. » — Dès le lendemain, Bernard fit part à ses moines de cette vision et les engagea à purifier leur conscience, pour se préparer à un départ suprême. L'un d'eux ayant traité ces prédictions de songes illusoires, le prieur de Saint-Savin lui répondit qu'il serait le premier que frapperait la mort; et il désigna ensuite parleurs noms tous ceux qui allaient descendre dans la tombe, en indiquant le jour et l'heure de leur agonie. Tout arriva comme il l'avait prédit, et l'on reconnut alors qu'il était vraiment doué du don de prophétie.

Dans ce même oratoire de Saint-Savin, la Vierge apparut une nuit h S. Bernard, l'encouragea à supporter les tribulations qui l'éprouvaient, et lui annonça qu'il était prédestiné au bonheur des cieux.

Bernard, qui était arrivé à l'âge de 50 ans, ayant appris que ses confrères voulaient le choisir pour abbé, prit la fuite, dans l'intention de s'adonner h la vie anachorétique, désir qu'il nourrissait depuis longtemps. Vers l'an \ 096, il alla donc trouver un ermite nommé Pierre des Etoiles, qui demeurait non loin du monastère, celui-là même qui devait un jour fonder l'abbaye de Fontgombâud. Pierre approuva son projet, et, pour le soustraire aux recherches qu'on

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ne manquerait point de faire, consentit à le conduire dans une solitude inaccessible de la forêt de. Craon *. C'est dans cette nouvelle Thébaïde, s'étendant sur les confins de la Bretagne et du Maine, que vivaieut alors, dans des cellules isolées, Robert d'Arbrissel, Vital de Mortain et Raoul de la Fustaye, qui devaient un jour illustrer leur nom par la fondation de diverses congrégations religieuses. Pierre des Étoiles obtint du B. Vital qu'il voulût bien s'adjoindre un nouveau compagnon de solitude et lui confia Bernard, sous le nom emprunté de Guillaume, parce que ce dernier voulait entourer sa naissance et sa retraite du plus grand mystère. Vital, après avoir convoqué tous les anachorètes de ce désert, leur fit agréer l'admission du nouveau solitaire; chacim voulait lui offrir sa cellule : mais il fut décidé que Guillaume (nous venons de dire que c'était le nom d'emprunt de S. Bernard) parcourrait la foret, visiterait toutes les cellules et choisirait celle qui lui conviendrait le mieux. Il s'enfonça donc dans le désert où, tout ù l'extrémité, il rencontra la demeure d'unfrère nommé Pierre. C'était une étroite cabane, construite avec dés écorces d'arbre, dans un» oratoire ruiné de S. Médard, et qui n'était entourée d'aucun terrain cultivé. Ce désolant aspect séduisit l'esprit mortifié de Bernard, qui déclara avoir trouvé ce qui lui convenait.

Pierre fut ravi de voir sa pauvre cabane préférée aux demeures plus confortables des autres anachorètes. Il félicita Bernard de son choix et lui

1 Chcf-licu de canton du dép. de la Mayenne.

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promit de le rendre habile dans l'art de tourner le bois. Pour fêter son hôte, il invita tous ses confrères à prend i-e un repas chez lui : comme d'habitude, il n'avait point de provisions, mais il savait pourtant où en trouver; s'étant muni de paniers, il parcourut les environs, cueillit des noisettes et des fruits sauvages, dépouilla les troncs d'arbres de leurs rayons de miel, et revint tout joyeux offrir à ses hôtes ce copieux repas improvisé, auquel il ajouta une purée de feuilles d'arbre.

Bernard, sons la direction de Pierre, devint habile dans l'art de façonner le bois et de tresser les écorces; il apprêtait l'unique repas du soir et faisait cuire des herbes sauvages, qu'aux jours de fête il assaisonnait fie quelque condiment. Il rendait h Pierre toute espèce de services, en disant comme le divin Maître : — Je ne suis pas venu pour être servi, mais pour servir (Mal th. xx, 28).

Pendant les trois années que Bernard consacra ainsi au travail des mains et à la contemplation, les moines de Saint Savin le faisaient chercher par toute la France. Ils découvrirent enfin sa retraite ; munis d'un ordre de l'évêque de Poitiers et de l'abbé de Saint-Cyprien, ils se disposaient à aller prendre Bernard pour le mettre à la tête de leur communauté. Un religieux, plus empressé que les autres, nommé Hugues, devança ses confrères et annonça h l'ermite le sort qu'on lui destinait. Bernard , se voyant découvert, résolut de fuir dans une île, espérant que l'océan, mieux que la terre ferme, serait un fidèle gardien de sa solitude.

L'un des anachorètes voulut lui donner dix-huit

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pièces d'argent qu'il tenait en réserve. L'homme de Dieu les refusa : — « Qu'ai-je à craindre de la pauvreté? s'écria-t-il. Le Seigneur n'a-t-il point promis de procurer le nécessaire à celui qui cherche avant tout son royaume? • — Il fit donner cette somme à un pauvre campagnard qui se trouvait là, et, riche de sa confiance en Dieu, il se dirigea vers la mer de la Manche. Arrivé sur les bords de l'Océan, il monta dans une barque et se fit conduire à l'île de Chaussey entre Jersey et Saint-Mâlo.

C'est sur ce rocher isolé qu'il vécut, de 1099 à 1100, plongé dans une perpétuelle contemplation des choses divines. Sans compagnons, sans feu, sans pain, sans commerce avec les hommes, il vivait de quelques racines sauvages. Un seul événement important vint troubler le calme habituel de son isolement volontaire.

Un navire de pirates armoricains avait capturé deux vaisseaux de marchandises près des côtes d'Angleterre, après un sanglant combat. Il se dirigeait vers un port de Bretagne, avec ses prises et ses captifs, quand il fut poussé par des vents contraires vers l'île de Chaussey. Bernard fut ému d'une profonde pitié, en voyant ces pauvres marchands euchahiés et souillés de leur propre sang. Il les exhorta à la patience et au pardon des injures, tandis qu'il adjura les pirates de rentrer en eux-mêmes et de renoncer à leurs odieux projets. Les forbans ne firent

1 Baillet lui donne à tort le nom de presqu'île. C'est sans doute lu nom du cette île, Causcus, qui a donné lieu à l'erreur d'Otdeiic Vital qui fait de notre S. Bernard un abbé de Quinçay.

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que rire de ses conseils et profitèrent bientôt d'un changement de vent pour remettre à la voile.

S. Bernard passa toute la nuit en oraison et supplia Dieu, la Vierge et les Saints, de toucher le cœur des barbares et de rendre à leur famille les infortunés prisonniers. Ces vœux allaient être bientôt exauces. La discorde avait surgi entre les pirates au sujet de la distribution des prises, et leurs armes fratricides s'étaient teintes de leur propre sang. Cependant, le navire touchait nu port et allait bientôt jeter l'ancre, quand une affreuse et soudaine tempête le chasse loin des côtes. Le déchaînement des vagues semble lutter de furie avec les éclats du tonnerre ; la mer, entr'ouvrant ses abîmes, va dévorer le vaisseau, devenu le jouet des vents. Les voiles se déchirent, les cordages se rompent, les mâts se brisent ; rames et gouvernail sont emportés par les flots ; l'eau fait irruption dans la carène. Les forbans, en face de la mort, retrouvent leur conscience, dénouent les liens de leurs captifs et promettent de leur restituer tout ce qui leur appartient. Pour apaiser la colère vengeresse des cieux, ils font vœu d'expier leurs crimes par un pèlerinage, ceux-ci h Jérusalem, ceux-là à Rome, d'autres à Saint-Jacques de Compostelle. A défaut de prêtre, ils se confessent les uns aux autres, et font serment de devenir les dociles pénitents de Termite qu'ils avaient insulté à Chaussey, si jamais ils peuvent, sains et saufs, aborder dans son île. Dieu se laissa toucher parleur repentir et surtout par les prières de Bernard. Cinq navires sur neuf vinrent échouer sur les plages de Chaussey; les pirates se jetèrent aux genoux du

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saint solitaire et ratifièrent les promesses qu'ils avaient fuites au milieu des dangers. Avec les débris des vaisseaux naufragés, ils bâtirent une commode demeure à Termite qui, jusque là, s'était contenté de l'humide abri des cavernes. Quelques jours après, ils reprenaient la mer et allaient rendre à la liberté les marchands qu'ils avaient capturés.

Pendant ce temps là, les moines de Saint-Savin, lassés de l'inutilité de leurs recherches, avaient fini par se choisir un abbé. Aussitôt que Pierre des Etoiles eut connaissance de cette élection qui devait calmer les craintes de Bernard, il se rendit dans la foret de Craon où il apprit du B. Vital la nouvelle résidence qu'avait choisie l'ermite. Il ne crut pas devoir cacher plus longtemps le nom et l'histoire de son ami, dont la renommée remplissait l'Aquitaine. Les anachorètes lui fournirent un guide nommé Chrétien. Tous deux parvinrent bientôt a Chaussey; après avoir raconté h Bernard l'élection de l'abbé de Saint-Savin, laquelle devait mettre un terme à ses appréhensions, ils lui exposèrent le désir qu'avaient de son retour les anachorètes de l'Anjou. Bernard accéda à leur prière, retourna avec eux dans la foret de Craon et s'y bâtit une cellule, à l'endroit nommé FontGohiard * . Ce lieu devint un pieux rendez-vous, non-seulement pour les anachorètes du désert, niais pour tous les habitants des environs, avides de s'édifier par la contemplation de si héroïques vertus. L'homme de Dieu, oublieux des vanités de la terre,

1 Hugues Ménard a confondu à tort cette localité avec Fontgombault. Quelques géographes pensent que Font-Gohiard était situé dans la forêt de Saint Mars (Maine).

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avait, en les méprisant, conquis la renommée ; en les fuyant, il avait obtenu la gloire.

Raynaud, abbé de Saint-Cyprien, déplorait depuis longtemps l'absence de Bernard, et souhaitait ardemment lui transmettre sa crosse, qu'il sentait s'échapper de sa main débile. Ayant recours à la ruse pour ramener au bercail un si regretté transfuge, il alla trouver Bernard dans sa retraite, lui dit que l'intérêt de son monastère l'avait amené dans ces parages, et qu'il n'avait point voulu passer si près de lui sans venir lui renouveler sa fraternelle affection. Affectant de craindre les dangers de la forêt, il le pria de le conduire jusqu'à la lisière; là, le vénérable vieillard dit à son guide: — « J'ai trompé ta confiance, je ne craignais pas d'autres voleurs que ces bons anachorètes qui t'out dérobé à notre tendresse; je te remène parmi tes premiers frères ». — Bernard céda à ces instances, en songeant qu'il pourrait plus tard revenir dans sa solitude chérie. Son arrivée à Saint-Cyprien remplit de joie tous les cœurs ; on lui coupa sa barbe longue et inculte, on le dépouilla de son grossier vêtement de peau, pour lui faire reprendre la coule bénédictine ; et, quelques jours après, il était nommé prieur du monastère.

Quatre muis plus tard, Raynaïul, courbé sous le fardeau des ans, sentit la vie l'abandonner; avant de mourir, il désigna Bernard au choix de la communauté pour lui succéder: — « Je prends Dieu à témoin, s'écria-t-it, que je ne connais personne de plus saint ». — Ses vœux furent exaucés; peu de temps après, Bernard, malgré ses répugnances, était

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consacré nbbé pur Pierre II, évêque de Poitiers, qui avuit adhéré aux projets de Raynaud.

S. Bernard ne démentit point les espérances qu'on avait conçues de son élévation forcée à lu dignité abbatiale. La pureté de sa doctrine égalait l'austérité de ses mœurs ; l'autorité de ses exemples était encore plus persuasive que celle de sa parole ; c'était par son humilité, plus que par son rang, qu'il était le premier entre tous. Chaque jour, il recevait à sa table une centaine de prêtres et servait de ses mains les pauvres qui venaient lui demander l'hospitalité. Chaste dans ses pensées, réservé dans ses paroles, actif dans ses démarches, dévoué pour tous, mortifié dans ses goûts, affable dans ses rapports, compatissant pour le malheur, inaltérable dans su patience, avide de l'étude qui fortifie l'esprit, et amoureux de la contemplation qui ravit l'aine dans les sphères de l'éternité, il offrait en lui la réunion de toutes les vertus.

Ce fut en l'an \ 100, la première année de son abbatiat, qu'il assista au concile de Poitiers que présidaient les cardinaux Jean et Benoît, légats du Saint- Siège, et où fut frappé d'anathème le roi Philippe Ier qui, par son divorce et par ses relations adultères avec Bertrade, scandalisait la nation. Guillaume, duc d'Aquitaine, sentant qu'il méritait le même sort, entra en fureur ace sujet et menaça de mort les cent quarante pères du concile. « Le duc, voyant que ses représentations étaient inutiles et que les légats irrités voulaient renouveler l'excommunication contre le roi, sort on courroux de l'assemblée suivi de quelques prélats et de plusieurs seigneurs. Les évéques

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