‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 45 sur 82 · S. BERNARD D ABBE VILLE · texte numérisé non relu

S. BERNARD D ABBE VILLE

qui étaient restés commencent à prononcer l'excommunication. Alors la multitude s'emporte ; elle lance, du haut des galeries du temple, des pierres contre les cardinaux. Un ecclésiastique est immolé par la rage populaire ; les membres du concile fuient épouvantés. Au milieu de cette terreur générale, Bernard de Tiron, Robert d'Arbrissel et les deux légats demeurent seuls intrépides, ôtent leur mîtres pour montrer combien peu ils craignent les pierres qui volent sur leurs têtes, triomphent par leur courage de la colère du peuple, et la fatale sentence est prononcée... Le duc d'Aquitaine avait intérêt à ne pas souffrir les censures, car lui même avait répudié sa femme. Un des pères du concile, que l'on croit être Bernard d'Abbeville ou Robert d'Arbrissel, résolu de l'excommunier, prononçait déjà la formule. Guillaume, tirant son épée : « Tu vas mourir de ma main, lui crie-t-il, si tu ne me donnes l'absolution ». * Le prélat feignit d'avoir peur, demanda un instant de loisir et acheva les paroles fatales : — « Frappez maintenant, ajouta-t-il, je suis prêt ». — Le duc lui répondit froidement : — c Je ne t'aime pas assez"* pour t'envoyer en paradis ' » .

Tandis que S. Bernard gouvernait l'abbaye avec autant de zèle que de sagesse, les moines de Cluny affichèrent la prétention de ranger Saint-Cyprien sous leur juridiction ; ils allèrent trouver à Rome le pape Pascal II, et en obtinrent un bref qui déposait Bernard de sa prélature, à moins qu'il ne consentît ù se soumettre à la suprématie de Cluny. Bernard

1 Louandue, Biogr. dAbbcvilte, j». 52.

S. UKRNARD UABBEVILI.E.

n'hésita point un instant: il aima mieux renoncer à sa crosse que delà rendre tributaire, et nlla rejoindre dans la forêt de Craon Robert d'Arbrissel et Vital de Mortain. Il parcourait avec eux les villes et les campagnes du Maine, annonçant la parole de Dieu, attaquant de front l'immoralité et semant dans tous les cœurs des germes de vertu et de dévouement.

À cette époque, des prêtres de la Normandie contractaient publiquement mariage, léguaient leurs bénéfices à leurs enfants ou bien les leur donnaient en dot. Avant la célébration de leur hymen, ils juraient, devajit les parents de leur future épouse, de ne jamais l'abandonner, ce qui montre bien qu'ils savaient agir contre la discipline générale de l'Église * . Bernard réussit à dissoudre quelques unes de ces coupables unions ; mais il excita contre lui une telle animad version que sa vie fut plus d'une fois eu danger.

Un jour, qu'il prêchait à Coutances, un archidiacre qui avait femme et enfants, accompagné de nombreux clercs, chercha h lui faire un mauvais parti et lui demanda comment il se faisait qu'un moine qui devait être mort au monde vînt ainsi le troubler par ses prédications. Bernard répondit par un commentaire allégorique de l'Écriture sainte, en rappelant que Samson avait exterminé ses ennemis avec une mâ- Ghoire d'âne. — « Samson, leur dit-il, dont le nom signifie Soleil, nous figure le Christ, soleil de justice; ses ennemis, ce sont tous ceux qui violent ses lois ; l'âne mort, c'est le fidèle observateur de ses

1 Ordf.mc Vital, 1. y et xii.

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commandements ; les mâchoires de l'âne, ce sont les prédicateurs de la foi. C'est précisément parce qu'ils sont morts aux vanités du monde qu'ils peuvent mieux combattre et qu'ils sont l'instrument de conversion dont s'arme le bras du Seigneur ». — L'archidiacre, interdit par ce discours, sentit se calmer sa colère et protégea même le Saint contre l'animosi té de ses confrères.

Les moines de Saint-Cyprien avaient lutté pendant quatre ans contre les prétentions persévérantes de l'ordre de Cluny. Munis d'une lettre de révéquc de Poitiers, ils allèrent trouver Bernard dans son ermitage, et le supplièrent de se rendre à Rome pour plaider auprès du Pape leur cause et la sienne. Le Saint y consentit; vêtu de son costume d'ermite et monté sur un âne, il partit à Rome avec quelques-uns de ses compagnons du désert. Le pape Pascal II, qui le connaissait de réputation, grâce aux rapports que lui avaient faits les cardinaux Jean et Benoît, ses légats au concile de Poitiers, le reçut avec bienveillance, l'entretint tout un jour et lui rendit la dignité abbatiale dont il avait cru devoir le déposséder en faveur de Cluny.

Les moines de Saint-Cyprien, qui étaient restés quatre ans sans abbé, s'étaient beaucoup relâchés de la règle ; quelques-uns d'entre eux ne purent supporter le joug dont ils s'étaient déshabitués, et cherchèrent les moyens de se débarrasser d'un censeur importun, oubliant le service qu'il venait de rendre à la communauté. Pour lasser sa patience et lui faire reprendre le chemin si connu du désert, ils firent soustraire le froment et le vin qui étaient néces-

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saires pouiTalimentation des religieux et des pauvres; mais ces provisions furent recouvrées, et un chanoine assura l'avenir matériel de l'abbaye pour toute une année. La mort vengeresse dont la Providence punit les coupables n'effraya point les séditieux ; ils firent alliance avec les moines de Cluny dont ils avaient jusqu'alors repoussé les empiétements, et favorisèrent leurs projets d'annexion.

Bernard se vit obligé de faire un second voyage à Rome pour défendre l'indépendance de son monastère. Trouvant Pascal II changé de sentiments et hostile à sa cause, il ne craignit point de protester contre son jugement et d'en appeler au tribunal de Dieu. Le souverain Pontife, irrité d'une telle audace, le chassa de sa présence. Ses conseillers le calmèrent bientôt en vantant les vertus de Bernard ; les cardinaux Jean et Benoît rappelèrent la courageuse énergie dont il avait fait preuve au concile de Poitiers. Pascal consentit alors à recevoir de nouveau l'abbé de Saint-Cyprien et à écouter ses doléances. S. Bernard exposa alors que son abbaye existait avant que Cluny fût fondé et qu'elle ne pouvait point se ranger sous la loi d'une institution plus jeune.

c Nous trouvons, disait-il, dans les sacrés Canons, les noms d'archevêque, d'archiprêtre, d'archidiacre ; mais on ne trouve nulle part la qualification d'archi-abbé. Tout au contraire, S. Benoît dont je professe la règle, ainsi que celui qui m'attaque, a prescrit que chaque abbé serait indépendant dans l'administration de son monastère; il n'a point parlé d'archi-abbé, et n'a certes point prévu que l'orgueil pourrait un jour inventer un tel titre. » Les moines

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