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Ce fut pour lui laisser la place libre et imiter sou exemple, que Bernard se mit a la recherche d'une autre solitude où ses disciples pussent se grouper et vivre en commun avec lui. Un ange apparut a l'un des religieux pendant son sommeil, et l'engagea à s'adresser à Rotrou, comte de Mortagne Celuici leur donna, en effet, le territoire d'Àrcisses, situé près de Nogent-le-Rotrou, favorable à la culture de la vigne et à l'élève du bétail. Mais le comte se rétracta bientôt, sur les observations que lui fit sa mère Béatrix, au sujet des dangers de discorde que pourrait faire naître le voisinage de ces nouveaux religieux avec les Clunistes de Nogent. 11 offrit en échange la terre de Brunelles 2, dans la foret de Tiron, dont le sol ingrat exigeait les plus rudes travaux. Bernard accepta ce désavantageux échange, et s'empressa d'appeler a lui ceux de ses disciples qui étaient restés en Bretagne et en Normandie.
En se rendant de Nogent à Mortagne-sur-Huine s, il fut rencontré avec ses deux compagnons par un chevalier nommé Payen du Teil, qui leur offrit de les accompagner jusqu'à Mortagne, où il leur offrirait un gîte dans sa demeure. Les trois voyageurs s'empressèrent d'accepter. Pendant la nuit qu'ils passèrent sous ce toit hospitalier l'écnyer de Payen se sauva avec un cheval de selle qu'il déroba à sou maître et se dirigea vers Bcllesme, ville du Terche,
* Il ne prit le titre de comte du Perche que lorsqu'il fut entré en possession de Bellesme.
' A 5 kilom. de Nogent-lc- Rotrou.
• Ancienne capitale du Perche, aujourd'hui sous- préfecture de rÔrne.
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qui était alors eu' guerre avec Mortagnc. Bernard, qui comprit toute la douleur que tâchait en vain de dissimuler son hôte, eut recours à la prière. Dieu alors obscurcit la vue du voleur fugitif qui, après de nombreux détours, revint dans la maison de son maître, croyant faire son entrée a Bellesme. Ses yeux se dessillèrent alors, et il comprit que c'étaient les prières de Bernard qui avaient amené sa restitution forcée.
La Chronique de Saint-Aubin d'Angers fixe la date de la fondation de Tiron, qui devait donner son nom a cette importante réforme bénédictine, à l'an H 07. Mais le monastère qu'il construisit ne devint habitable qu'en 1 109. C'est alors qu'il fut bénit par Yves de Chartres qui y célébra la messe le jour de Pâques, dans une chapelle construite en bois, et procéda ensuite à la bénédiction du cimetière des moines.
L'année suivante une a ffreuse disette désola ces contrées et mit en péril la vie des religieux de Tiron . Guillaume, comte de Nevers, qui ne les connaissait pourtant que de réputation, leur envoya un pesant vase d'or. La vente de ce présent mit les religieux en mesure d'acheter des provisions, de soulager la détresse des pauvres et de continuer les constructions de l'abbaye.
Les peaux de brebis dont ces religieux étaient revêtus leur donnaient un singulier aspect. Les naïfs habitants des campagnes voisine* les prenaient pour des Sarrasins, arrivés par des cavernes souterraines afin de ravager les bourgs et les cités; ils envoyè-
1 En 1111, selon Matthieu Paris.
'2\)'2 S. HEUNWRD l) ABLEVILLE.
rent des espions pour surveiller leurs allures. Grand fut leur étonnement en voyant des hommes inoflensifs, bâtissant non pas des camps et des tours, mais de modestes cellules; ne se disposant point à lu guerre, mais chantant des psaumes. La foule alors accourut sans crainte pour considérer de près ces hommes étranges. S. Bernard profita de cette nflluence pour prêcher le mépris du monde, les joies du sacrifice et les mystères do l'éternité. Beaucoup de ses auditeurs furent touchés par son éloquente parole et embrassèrent la vie monastique.
Le biographe de Bernard, Geoffroy le Gros, nous raconte que le berger de la communauté laissa égarer un de ses veaux dans la forêt. Deux jours après, un loup ramenait l'animal, en remplissant à son égard les fonctions d'un zélé bouvier; il le conduisit jusqu'aux pieds de Bernard, sans paraître intimidé par la présence des moines, et retourna paisiblement dans la forêt, après avoir rempli sa charitable mission .
La renommée de Bernard attirait auprès de lui une grande multitude de disciples : c'étaient des religieux de divers monastères qui venaient sous la direction de ce nouvel Antoine embrasser une vie plus parfaite; c'étaient des gentilshommes qui, pour pratiquer avec lui une austère pauvreté, renonçaient h leurs domaines ; c'étaient des jeunes gens que lui confiaient leurs parents, pour être consacrés au service de Dieu. Tiron devint ainsi une pépinière de
1 II est question de loups apprivoises ou domptes dans les Légendes de S. Hervé, S Malo, S. Renan, S. Théognnncc, etc.
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suints, où beaucoup de monastères choisirent plus tard leurs abbés.
Dieu se plaisait, dit Geoffroy, à signaler par des prodiges la vertu de son serviteur. Un jour, c'était une pluie de roses qui l'enveloppait de ses parfums, tandis qu'il bénissait la communauté ; une autre fois, c'était une blanche rosée qui embaumait les airs, tandis qu'il célébrait les mystères sacrés; plus tard, ce fut un incendie, venu de la forêt et menaçant de dévorer les cellules, qu'il éteignit soudain de sa voix suppliante.
Ces faveurs étaient mêlées de tribulations. Les moines de la congrégation de Cluny, résidant à Nogent, prétendirent recevoir la dîme de Tiron et avoir droit sur les mortuaires de la paroisse de Bnnielles. Bernard, qui voulait vivre dans un esprit de paix et de douceur, n'essaya point de lutter contre de si puissants adversaires; il aima mieux leur céder la place. Il sollicita d'Yves, évôque de Chartres, et de son Chapitre le don d'un territoire, situé près de Sarcy *, non loin de la source de la rivière de Tiron. La charte de donation fut expédiée en 1113, selon Souchet a, en 1114, selon Henschenius \
Le Chapitre consentit à ce que la nouvelle fondation ne dépendît que del'éveque de Chartres; celui-ci, de son côté, s'engagea à ne point exiger que l'abbé de Tiron vînt à ses synodes, et, dans le cas où il s'y
1 Commune de Boutigny (Scinc-ct-Oisc) . Tiron était jadis du diocèse de Chartres.
* B. Dernardi VUtx.
* 14 april., p. 241. Voir cette charte de donation dans l'appcndico du t. v des Annales benedicl., p. 680.