‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 48 sur 82 · S. BERNARD I)' AUNE VILLE · texte numérisé non relu

S. BERNARD I)' AUNE VILLE

rendrait volontairement, à lui accorder lu première place à sa droite.

Adèle, comtesse de Blois, avait offert à Bernard un pins vaste et plus riche emplacement : mais le Saint avait refusé, parce que, à un patronage laïque, il préférait celui de la vénérable basilique de Chartres. Le Chapitre, reconnaissant de ce choix, aida h la construction du nouveau monastère, bâti sous Tinvocation du Saint-Sauveur et de la Trinité, et l'entoura de sa protection. • Ce fut, dit Orderic Vital le rendez-vous d'une multitude de fidèles. Chacun exerçait le métier qu'il connaissait; il y avait des charpentiers, des ferronniers, des sculpteurs, des orfèvres, des peintres, des maçons, des vignerons, des laboureurs, des artisans de tout genre. Le produit des travaux était mis en commun pour les besoins de tous. C'est ainsi qu'aux lieux mêmes où auparavant se cachaient des bandes de voleurs pour détrousser les passants, Dieu éleva une citadelle de vertus et de sanctification. »

Eotrou, comte du Perche, l'ami le plus intime de Bernard, gémissait dans les cachots de Robert de Bellesme, duquel Orderic Vital 2 nous a laissé un si sombre portrait: « Ceux qu'il jetait dans ses prisons, nous dit-il, souffraient des tourments inouïs de la part de ce tyran plus cruel que Néron, Dèce et Dioctétien. Le cruel tirait gloire du plaisir qu'il éprouvait a. torturer ses prisonniers et se réjouissait des reproches qu'on lui adressait sur sa barbarie. Il

1 IJist. eccl. iVorm , lib. vin.

• Ibid.

S. BERNARD D A1UIEY1LLE. 295

trouvait plus île satisfaction à tourmenter les malheureux qu'à grossir son trésor par leur rançon. Terrible à tout le monde, tout le monde le faisait trembler; agité par les remords de sa conscience, il se défiait de tous ceux qui l'entouraient et passait ses jours et ses nuits dans les angoisses de l'effroi. »

Rotrou, étroitement enchaîné dans les cachots de ce tyran, subissant tous les raffinements de sa cruauté, et s'attendant à une mort prochaine, fit solliciter les prières de Bernard pour le salut de sou âme. L'homme de Dieu, saisi d'un esprit prophétique, annonça que l'adversité allait bientôt changer de victime et que Robert envierait le sort de Rotrou. Ce revirement de fortune ne tarda point à s'accomplir : Robert, prisonnier de Henri 1er, duc de Normandie, termina ses jours dans une prison d'Angleterre, tandis que Rotrou fut investi du comté de Bcllesme, qu'il devait léguer à ses héritiers.

Rotrou, attribuant sa délivrance aux prières de Bernard, lui témoigna toute la vivacité de sa reconnaissance et lui rendit le domaine d'Arcisses, où devait bientôt s'élever un prieuré; il y ajouta la donation d'étangs, de forêts, de vignes, de moulins, de dîmes, et le don de vases d'or et d'argent pour l'ornement de l'église. Sa mère Béatrix vint fixer sa résidence près du monastère et y fit ériger une vaste basilique.

Malgré tous ces bienfaits, les religieux vivaient dans une grande pauvreté. Le nécessaire leur manquait souvent. Il fallut parfois partager une livre de pain entre deux et même entre quatre religieux. La nécessité, en les réduisant a ne se nourrir que

2\)ii S. BERNARD L) ABBEVILLK.

d'herbes et Je racines, venait encore imposer un surcroît aux exigences de la règle qui leur interdisait le vin et leur prescrivait les plus grandes austérités. On n'accourait pas moins se ranger en foule sous la conduite de Bernard.

11 n'y a point de vertu qu'il n'ait pratiqué dan» degré héroïque. L'hospitalité était à ses yeux un devoir essentiel de la vie monastique : riches, pauvres, impotents, enfants, femmes, malades, lépreux, il admettait à son monastère tous ceux qui s'y présentaient. A défaut de pain, on prenait celui qui était déjà servi sur la table des moines ; pour ferrer les chevaux des étrangers, on déferrait ceux de l'abbaye; pour vêtir les mendiants, on se dépouillait des habits les plus nécessaires.

Saint Bernard poussait si loin l'esprit de mortification qu'on ne le vit jamais s'asseoir près d'un foyer; lorsqu'il était malade, il refusait le soulagement des remèdes, le secours des bains et des saignées. Quand, par la négligence du réfectorier, on n'avait point servi à sa table la ration d'eau accoutumée, il s'abstenait de la réclamer et se réjouissait intérieurement de cette occasion d'abstinence. Il ne permettait point qu'en raison de sa dignité, on lui servît des mets plus recherchés, ne se distinguant jamais des autres que par une plus grande mortification.

Doué du don des larmes, ce n'était point seulement sur ses fautes qu'il pleurait, mais sur celles dont il recevait l'aveu au tribunal de la pénitence. Soupirant après les jours de l'éternité, il ne voyait qu'un sujet de tristesse dans les dissipations de ce monde. C'était surtout lorsqu'il célébrait les saints mystères,

S. BERNARD d'à DDE VILLE. 297

lorsqu'il assistait aux obsèques de l'un de ses moines, ou qu'il voyait partir l'un d'entre eux pour de lointaines contrées, qu'il donnait cours a l'abondance de ses pleurs et à la vivacité de son émotion.

Telle était sa prudence, que toutes ses pensées, toutes ses actions étaient réglées par la raison et par la foi. Le bien était l'unique but de toutes ses entreprises; le ciel, le seul terme de ses aspirations.

Sa force d'âme s'élevait au dessus de toutes les adversités; il ne craignait qu'une seule cbose au monde, la souillure de l'âme. La mort ne lui apparaissait que comme une heureuse délivrance et il l'attendait avec joie, confiant dans l'avenir, inébrau* lable dans son espoir, patient dans ses peines, constant dans sa mâle sécurité. Dans le cours de ses maladies, il ne cherchait point d'allégement à ses souffrances. Un jour qu'il s'était rompu une côte, il ne voulut point recourir aux remèdes, afin de souffrir davantage pour l'amour de Dieu.

Nous grouperons ici quelques anecdotes qui nous montreront traduites en actions les vertus de notre saint Abbé.

Etant un jour entré dans la cuisine, il aperçut une petite portion qui bouillait au feu : ayant appris que c'était un mets spécial qu'on lui préparait, il s'empressa de le mettre dans la marmite commune et adressa de sévères reproches au cuisinier.

Une autre fois, étant entré au réfectoire pour sonner la cloche du repas, il remarqua qu'on avait mis à son couvert un pain plus blanc que celui des autres. Il s'empressa aussitôt de le porter h la place que devait occuper un vieillard de la communauté.

Page 1