RÉFORMATRICE DES TROIS ORDRES DE S. FRANÇOIS
6 Mars. — f 1447.
Ste Colette' naquit à Corbie, le 13 janvier 1581, et mourut a Garni, le 6 mars 1447. Elle a donc traversé tout entière l'époque la plus désastreuse de l'Eglise, et sa vie se détache, pure et lumineuse, de ce fond nébuleux qui en fait ressortir l'incomparable éclat. La mission providentielle de Ste Colette appa-
1 Colèle, Colleté, Collette — Voleta, Coletta, Colleta, Collelta, Nicoleta. — Jean Blancone, le traducteur do Marc de Venise, l'appelle fautivement sœur Collecte. — Colette, abréviation de Ni' coletle y est la féminisation de Nicolas. Les parents de notre Sainte lui donnèrent ce nom parce qu'ils avaient un culte spécial enveiit l'évêquc de Myre,et qu'ils attribuaient à son intercession la naissance de leur enfant. — Le P. Cahier {Caractéristiques des Saints, p. 808), l'ayant trouvée désignée sous le nom de Ste Boylelte, fait avec raison la réflexion suivante: « L'Église ne tient compte que du nom individuel et n'admet pas d'autre désignation des saint* pour Voraison ; mais la coutume populaire déroge parfois à. cette loi de la liturgie, n'employant çà et là pour unique uom que celui dont il n'est fait nulle mention dans l'office •. Ajoutons toutefois, en ce qui concerne Ste Colette, que son nom de baptême est aujourd'hui d'un usage universel.
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mît bien visiblement à quiconque se rappelle l'élut religieux de l'Europe à la fin du XIVe siècle et au commencement du XVe.
Si nous consultons les auteurs contemporains, dont nos historiens modernes ont trop souvent le tort d'affadir l'énergie, nous verrons que l'Église présentait alors un. spectacle bien douloureux. Le grand schisme d'Occident continuait a propager ses ravages. Comme nous l'avons dit ailleurs ', le concile de Pise, tout en voulant rétablir l'unité, n'avait réussi qu'à créer une troisième obédience. Ainsi donc, trois papes se partageaient la carte du monde catholique, et, combattants d'un nouveau genre, se disputaient violemment la souveraineté des âmes a grands renforts d'excommunications. Ces trois pontifes rivaux, pour conserver ou pour augmenter leurs adhérents, prodiguaient les privilèges, exploitaient les choses saintes, fermaient les yeux sur les abus et ne se montraient rigoureux que pour l'obédience de leurs compétiteurs. Par des injures réciproques, ils ébranlaient le respect qui aurait dû faire leur force ; et si, par impossible, Dieu l'avait pu permettre, ils auraient rendu à jamais impuissantes les armes spirituelles de l'Eglise.
De si funestes discordes, où les troubles politiques avaient leur large part, devaient nécessairement détruire la discipline et corrompre les mœurs dans tous les degrés de la hiérarchie catholique. Les cardinaux se faisaient courtiers de privilèges ; des évêques, cumulant les bénéfices, étaient tout à la
1 Compte-rendu des Conférences du diocèse d' Amiens, année I8C5, pago 7.
fois prélats, abbés, prieurs, chanoines réguliers et séculiers; certaius pasteurs nomades ne connaissaient que de nom leur église et n'avaient jamais visité leur troupeau ; des prêtres vendaient leur adhésion au plus offrant des trois papes, quand ils ne lu vendaient pas à tous les trois en même temps. Les prédicateurs, au lieu d'annoncer la parole de Dieu, prêchaient, les uns pour les Armagnacs, les autres pour les Bourguignons, ceux-ci pour Grégoire XII, ceux-là pour Benoît XIII. Les vices des clercs étaient imités et bientôt surpassés par les simples fidèles, et le désordre était si grand, que S. Vincent Ferrier, épouvante de ces dissolutions, crut y voir un signe avant-coureur de la fin des temps *.
Tandis que l'Espagne et l'Italie s'enfonçaient dans la corruption, l'Allemagne restait livrée sans défense aux prédications incendiaires de Jean Huss et de Jérôme de Prague ; et la France, au milieu de rivalités sans frein, de haines sans répression, devenait la proie sanglante de factions de bouchers, en attendant qu'elle tombât sous la griffe du Léopard britannique. Époque lamentable dont Mathieu Rœder, dans un de ses sermons, résumait si bien les fléaux, en disant : Ecclesia turbatur, simonia dominalur, virtus cessât, populus errât, dœmon régnât !
Si l'Eglise n'était qu'une institution humaine, elle aurait assurément sombré dans cette tourmente ; mais Dieu, qui lui a prédit les crises et les épreuves, a placé en même temps l'immortalité de son œuvre sous l'égide de sa puissance. Pour sauver un siècle en
1 Dans son Tr.tilfdc lu fin du monde.
péril, il lui suffira de se choisir quelques apôtres héroïques 1 , et de conserver le feu sacré de la vertu dans un petit nombre d'âmes privilégiées. Colette fut de ce nombre. Aux corruptions de son siècle, à ses convoitises, à ses ambitions, à son amour du lucre, à. ses profanations, à ses révoltes, elle opposera sa chasteté, son mépris des richesses, son humilité, ses renoncements volontaires, les exfcascs de sa ferveur. Mais il ne lui suffira pas d'élever vers le ciel une supplication solitaire. L'ordre de saint François d'Assise était tombé dans le relâchement ; elle le rappellera h la rigoureuse observance de la règle primitive. Ce seront alors des milliers de voix qui jetteront leurs prières au ciel et feront violence à la misécorde divine. Aussi, le jour môme où mourut Ste Colette, l'élection de Nicolas V mettait un terme au grand schisme d'Occident. L'Eglise militante renaissait à une nouvelle vie, tandis que Ste Colette naissait à la gloire des cieux, après avoir accompli sa divine mission.
Une existence si influente et si pleine d'œuvres a bien de quoi tenter une plume catholique; nous n'entreprendrons cependant point cette tâche : un sentiment de délicatesse littéraire nous en empêche. M. l'abbé Douillet, curé-doyen de Corbie, prépare depuis longtemps une Histoire de Ste Colette, et nous ne voudrions pas, même dans une biographie succincte, déflorer la primeur d'intérêt qu'offrira l'œuvre de notre excellent confrère et ami. D'un autre côté, nous ne devions pas retrancher de notre galerie diocésaine
1 Ste Catherine de Sienne, S. Bernardin, S. Jean de Cfli<i»tian, S. Vincent Ferricr, etc.
Su COLETTE.
une de ses plus intéressantes ligures. Pour tout concilier, nous avons pris le parti de publier une œuvre inédite de l'an H48, la Vie de Ste Colette, rédigée par son dernier confesseur, Pierre de Vaux, frère mineur réformé. C'est un document d'autant plus important qu'il a servi de base, soit dans sa langue originale, soit dans la traduction latine qu'en a faite Étienne Juliac à tous ceux qui ont écrit la Vie de Ste Colette 2, ou qui lui ont consacré une place plus ou moins grande dans les recueils hagiographiques * ou dans d'autres ouvrages généraux 4.
1 Cette traduction a été insérée au 6 mars, dans les Acla sanctorum des BollandtHtes.
* Brevis legenda Die virginis sororis Colete reforma/ricis ordinis sanete Clarey impressa Parrhisiis e regione collegii Italorum, per Thomam Kees Wesalten (ouvrage in- 12, composé en 1510, par Josse Ci.ithodI.— La Vie de Sle Colète, Urée et traduicte de Laurent Surius, par D. Michel Notel, religieuxde Femy. Mons, 1 59 f a in-18. — Histoire chronologique de la D. vicre Colette, par le P. S. capucin, Paris, 1019, in-12, et 1628, iu 8° (le P. Claude Sylvèiie, capucin d'Abbevillc, s'appelait Boutahd de son nom de famille). — Histoire abrégée de la D. Colette fioellet, réformatrice de l'ordre de Ste Claire.. ., ouvrage posthume de M. ***, revu, corrigé et mis au jour par M. l'abbé de Montis, Paris, 1771, in- 12. — Yie dê Ste Colette^ fuite sur les manuscrits de l'abbé de Saint-Laurent, Lyon, J835, in-18. — Vie de Ste Colette de Corbie, par M. l'abbé Noaillks, Paris, 1857, in-18. — Vie de Ste Colette, par le R. P. Ski lier, Amiens, 1853, 2 vol. in-12. — Vie de Ste Colette, par M. l'abbé Junel, curé de Bourdon, Paris, 1808. in-12. — Petit abrégé de la Vie de Ste Colette, composé par J. Clithou, traduit par M. Douillet, curé-doyen de Corbie ; etc.
* Sandkkcs, Hagiolog. Flandria. — Barbaza, Vies des Saints du tiers ordre de S. François. — Férot, fies des Saints des trois ordres de S. François. — Vies des Saints de Franche-Comté, par les professeurs du collège de Saint-Fiançois-Xavier de Besançon. — Les petits Hollandistes. — Les fies des Saints de Baili.kt,
Bl.ONDEL, CrOIZKT, GlRY, RlBADKNEIRA, CtC.,CtC.
* Wading, Jnnalcs Minorum, t iv et v. — Gonzaga, Hist.
3G2 S,e COLETTE.
Nous avions à choisir entre deux manuscrits : l'un, qui appartient aux Clarisscs d'Amiens, est une copie, munie d'authentiques, fuite en \A9i par Jean Brondin ; l'autre, postérieur nu moins d'un siècle, est une copie, provenant du monastère de Garni et appartenant à M. Douillet. Nous avons préféré cette dernière version, non-seulement parce que son style un peu modernisé sera plus compréhensible pour un certain nombre de nos lecteurs, mais aussi parce qu'il contient d'assez nombreuses additions empruntées aux récits de la sœur Perrine, dont l'œuvre originale est aujourd'hui perdue1. Cette religieuse, qui vécut trente ans avec Colette, était la nièce du P. Henri de la Ralmc, dont il sera souvent question.
La copiste deGnnd a eu de fréquentes distractions, et nous avons été obligé de restituer souvent son texte à l'aide du manuscrit du XVe siècle. Son orthographe est tellement variable et défectueuse, que nous avons dû la remplacer par l'orthographe moderne, ce qui en rendra d'ailleurs la lecture plus facile. Nous traduirons entre parenthèses les expressions les plus vieillies et nous éclaircirons ou compléterons quelques passages par de courtes notes historiques, dont la
seraphicœ religion, t n. — Fodkhé, Narration hisl. des convens de l'ordre S. François et monastères Sainte-Claire. — La troisième partie des Chroniques des Frères Mineurs, composée par lo révérendissime Makc de Lisbonna, évesque Portucnse et nouvellement traduicte en françois par le R. P. F. Jeau Bunconk, livre m. — HÉLYor, Ilist. des ordres religieux, vu, p. 98. — L. F. CÙKkiN, Y Auréole de Ste Claire. — Le tome 34' des manuscrits de D. Grenier est composé tout entier de documents pour l'histoire de Ste Colette ; il y en a aussi d épars dans les tomes 31 et 32. 1 La traduction latine en a été publiée par les Bollandisles.
substance sera souvent empruntée à l'estimable ouvrage du P. Sellier 1 et aux communications qu'a bien voulu nous faire M. l'abbé Douillet.
Nous ne retrancherons du texte du P. de Vaux que ses exordes de chapitres et quelques autres considérations générales, qui ne sont pas essentielles au récit.
Qu'on ne s'attende pas à trouver dans l'œuvre du P. de Vaux l'appréciation du rôle que joua Ste Colette dans les alïaires politiques et religieuses de son siècle : il reste à peu près muet sur ce point, et il ne nous renseigne guères non plus sur ses dix-sept fondations de couvents et sur les réformes qu'elle introduisit dans les monastères des Frères Mineurs. Ce qu'il a voulu raconter avant tout, ce sont les vertus de sa pénitente, ce sont ses miracles plus nombreux que ceux de laplupart des saints du Moyen Age ; ce qu'il a mis le plus en relief, c'est le côté surnaturel de cette vie, dont le mysticisme peut être comparé à ce que nous offrent de plus extraordinaire les annales hagiologiques de l'Espagne et de l'Italie.
Gomment Dieu* bonna à son anrrllr eonnaioeonce or lui bfe &on âge b'tnnorcnee ou enfance, et bco gràcee qu'il bonna à eon père rt à ta mère.
« Une des grandes grâces que Dieu fait à créature humaine est de lui avoir donné connaissance spécialement de
1 / ie de Sic Colette.
Sle COLETTE.
lui. Monseigneur S. Augustin, en parlant seul à Dieu, humblement requérait icelle grâce en disant : — « Sire, veuillez moi donner grâce de vous connaître. » Laquelle grâce voulut Dieu, par sa souveraine bonté, donner a sa glorieuse ancelle \ en l'état de son enfance. Elle n'avait pas plus de quatre ans *, qui n'est pas âge auquel naturellement ou communément les enfans aient connaissance spécialement de Dieu, quand elle commença avoir connaissance grande de lui, (ce) qui fut mieux grâce divine et supernaturelle que humaine ou naturelle.
« Et comme nous lisons du glorieux S. Jean-Baptiste qui, après plusieurs connaissances qu'il eut de Dieu en son enfance, fuyait le monde et le despiuiit (le méprisait), et s'en alla au désert et en solitude, pareillement, quant à ce, la glorieuse ancelle de Notre-Seigneur, quand Dieu par sa grâce lui 'eut donné connaissance de lui en son enfance, commença à fuir les jeunesses et enfances mignottes [flatteuses) et dissolues, et à despiter (mépriser) le monde et les vanités ou plaisances mondaines ; et, si elle n'alla point au désert personnellement car elle était fille, par quoi à elle ne compétait point y aller), néanmoins fut-elle solitaire et personnellement au propre hôtel de son père et de sa mère, auquel secrètement et solitairement elle se tenait en un petit lieu séquestré et séparé des autres, et qui était disposé comme un petit oratoire où elle s'occupait à penser à Dieu, à l'aimer et redouter, à le servir humblement et le prier dévotement. Duquel lieu peu souvent se partait, et, quand faire lui convenait [lui arrivait), le faisait bien envie (à regret), et était honteuse et étrange entre les mondains. •
« Et cette condition vertueuse d'être honteuse, que Dieu loi avait donnée, ne fut 'dura) pas seulement le temps de son
1 C'est presque toujours pur cette qualification à'ancelle de Notrc-Seitjneur, et non point par son non» que Picrrede Vaux désigne Ste Colette.
» Ste Colette naquit k Cmbie le 13 janvier 1381, ou 1380 - si on fuit commencer l'année a Pâques.
S,r COLETTE. 30 j
enfance, mais par tout le temps de sa vie. en telle sorte que toutes les fois qu'elle issait (sortait) hors de cla usure (#•/<£ture) pour les choses nécessaires de la religion ou hors de ces petits oratoires, en présence de quelconque personne que ce fut, tant lui fut privée ou familière, elle était honteuse et vergogneuse (timide). Nioncques, selon son estimation, elle ne dit ni fit chose en public où elle profitât tant comme elle faisait devant Dieu en secret et en solitude. Aucunes fois les jeunes filles la venaient visiter et faisaient grande diligence de la mener aux jeux et esbastemens du monde ; mais oneques ne s'y voulut consentir ; et aucunes fois, quand elle sentait en son esprit qu'elles la viendraient quérir, elle s'absentait ou muschait (se cachait) en quelque lieu secret, comme dessous un lit ou autre part jusques à tant qu'elles étaient départies.
« Elle était petite de corps et jeune d'Age, mais elle était grande et fervente en désir de Dieu parfaitement aimer et de le servir, craindre et redouter, et que de tous il fût connu, craint et aimé. Elle était jeune, mais elle avait conditions anciennes en bonnes moeurs, en honnête conversation et en mortification. Ses sens n'étaient pas ouverts, ni abandonnés par dehors à chose qui puisse blesser sa conscience. Sa conversation se démontrait mieux célestielle que terrienne (terrestre), et angélique que humaine. Tant était bien composée et ordonnée, que en tout son maintien on ne pouvait apercevoir légèreté ni vanité ; et toutes ses pensées, ses dicts et faits étaient en pureté et loyauté de conscience faits, et non pour autre intention que pour plaire à Dieu et pour autrui édifier. Il semblait proprement aux personnes qui aimaient et redoutaient Dieu que ce fût un nouveau trésor' de grâces et vertus que Dieu, pour certaines causes qu'ilsignoraient, eût nouvellement transmis au monde. Selon l'estimation de certaines dévotes personnes, ainsi que le glorieux saint Jean- Baptiste prévint le premier avènement de Notre-Scigneur pour l'annoncer et prêcher pénitence, pareillement l ancelle de Notre-Seigneur fut de Dieu envoyée devantle second avènement, pour les créatures exhorter et admonester a disposer les cœurs, pour plus
sûrement comparoir à l étroit jugement de Dieu. qui est le second avènement; et si, comme nous savons, le glorieux saint Jean-Baptiste, en son jeune âge, faisait pénitence et abstinence au désert, ainsi, selon sa petite capacité et son petit lieu solitaire, elle macérait et mortifiait son jeune et petit corpselet, en le nourrissant sobrement et étroitement, et en le couchant durement et àprement sur asselles de bois (cchalas), et le couvrant de nattes, et en portant près de sa tendre chair cordes rudes et pleines de nœuds.
0 Et avec ce que Dieu lui avait donné d'abondance de grâces et de vertus au pardedans, il lui plut de lui donner des grâces au pardehors, comme de beauté corporelle, de graciosité et amiableté. Elle était de face et de corps une très-belle fille et plaisante, nonobstant que, par tout le temps de sa vie, elle s'est réputée une très-laide créature et au pardehors et au pardedans. Elle était de couleur blanche et vermeille. Et la couleur blanche pouvait bien signifier la pureté et netteté de conscience ; et la couleur vermeille, le parfait amour qu elle avait à Dieu dont son cœur était tout enflammé. Cette beauté corporelle par longtemps ignorantement elle eut, car nullement ne la cuidait avoir. Il lui fut une fois manifesté à certes {évidemment) et en fut moult triste et dolente ; et retourna à Dieu pour avoir remède convenable et lui pria humblement qu'il lui voulut ôter cette beauté, et incontinent la couleur vermeille lui fut ôtée entièrement, par telle manière qu'elle demeura d'une seule couleur par la face et les mains et par tout le corps ; et ainsi a été tout le temps de sa vie.
u Elle était aussi tant gracieuse que chacun la désirait. à voir et ouïr, et tant amiable qu'elle était aux bons et aux mauvais agréable. Plusieurs notables personnes eurent une grande admiration de voir la grâce de Dieu et la vie vertueuse qui était si grande en si jeune et petite fille. Et par spécial son père et sa mère 1 qui étaient personnes hon-
1 Marguerite Moyon, nouvelle Sarah, était sexagénaire quand elle devint mère de Ste Colette. Elle était mariée en secondes noces a Robert Buellet, charpentier de Corbie.
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nétes et de belle et bonne vie, gardant les eommandemens de Dieu, selon leur possibilité, et exereitant ès œuvres piteuses (de pitié) et miséricordieuses, quand ils virent et aperçurent leur seul enfant, que plus n'en avaient, commencer et continuer une vie de si grande excellence et perfection, avec admiration ils eurent joie et consolation, et ne furent pas ingrats ni déconnaissans de cette spéciale grâce que Dieu leur avait faite de leur avoir donné un si noble trésor ; mais très-humblement le reconnurent en lui en rendant grâce plusieurs fois, et prirent en la sainte vie de l'enfant et en toutes ses paroles et bonnes œuvres trèsgrand plaisir, et avaient ferme espérance que par son moyen et mérite ils pourraient acquérir la grâce de Dieu.
« Et de fait, par les beaux enseignemens qu'elle leur montra et les belles exhortations que très-souvent elle leur faisait, ils se disposèrent de mieux faire que oneques; ils se gardèrent diligemment d'ofFenser Dieu, en conservant leur âme et conscience purement et nettement, en continuant et persévérant toujours de vertu en vertu. Et ne furent pas défraudés de leur bonne espérance ; car Dieu leur montra signe d'amour et fit à tous deux plusieurs grâces spéciales : entre lesquelles, au père qui était douce personne, paisible et amiable, il lui donna la grâce de pacifier ceux qui étaient en division et discorde, laquelle grâce il mit diligemment à exécution. Car tantôt qu'il venait â sa connaissance qu'il y avait entre aucunes personnes discorde et noise ou division, en quelque lieu qu'ils fussent, toutes œuvres laissées incontinent, il y allait et ne cessait de travailler jusques à tant qu'il les avait mis en bonne paix. Et avec ce, il lui donna • grâce d'avoir pitié et compassion des pauvres membres de Jésus-Christ et d'aider et conforter les pauvres femmes dissolues ou qui s'étaient forfaites ; pour lesquelles, quand par les admonitions de la petite ancelle de Notre-Seigneur elles étaient retraitées (retirées) et converties avec les pauvres membres de Jésus-Christ, il avait disposé et abandonné l'une de ses maisons, pour les recevoii» et conforter, et pour les pourvoir de leurs nécessités.
« Plusieurs grâces spéciales aussi, par son moyen, voulut
Dieu faire à la mère (de Colette), laquelle était femme de dévotion, aimant et redoutant Dieu, vivant âprement et sobrement, et s'exerçant en plusieurs pénitences ; et ne failla.it (manquait) point que toutes les semaines elle ne fût confessée au moins une fois et qu elle ne reçût le trèsprécieux corps de Notre-Seigneur. Et tous deux ensemble doucement souffraient et permettaient que la petite ancelle fit tout ce que Dieu mettait en sa volonté de faire. Pour laquelle chose plusieurs personnes déconnaissantes de la volonté de Dieu, par l'instinction (l'instigation) de l'ennemi d'enfer, en parlant sinistrement (gauchement) disaient que, vu la jeunesse et petitesse de l'enfant, ce nétait pas chose à eux souffrir à faire. Auxquels le père constamment répondit par plusieurs fois : « Je suis certain que notre fille ne fera que bien 1 ».
« L'enfant considérant les paroles désolables qu'on disait à son père pour l'occasion de sa petitesse, en fut dolente ; et, une fois, comme elle était allée par dévotion en pèlerinage, en l'église de quelque saint*, en faisant son oraison devant Notre-Seigneur, il lui souvint des paroles dites à son père. Adonc elle commença à dire humblement et dévotement : « Hélas, sire, vous plait-il que je demeure ainsi petite! » Et incontinent l'oraison terminée, elle trouva qu'elle était creuhc (accrue) et qu elle était plus grande au retourner qu'elle n'avait été au venir *. Et assez tôt après,
1 Robert BorlUt, influfiicé auparavant par les observations de ses voisins et craignant pour la santé de sa fille, lui avait défendu de se rendre aux offices nocturnes de l'abbaye. Cette prescription fut éludée, et plu6 t«rd Colette put suivre ses inclinations, avec le consentement de son père, qui lui construisit un petit oratoire dans sa maison.
1 D'après une tradition, ce serait l'église d'Albert, célèbre par son pèlerinage de Notre Daine de Brebières.
5 CoU-tte avait alors quatorze ans. Cet accroissement subit a donné lieu au dicton que répètent les potites filles de Picardie :
Sainle Colette, Tire-moi les jamheltcs, IkixU-mni ?a?o et parfaite.
Stl COI.KTTP. 3G'J
quand elle aperçut véritablement que Dieu l'avait agrandie, elle fut animée et prit courage de plus hardiment mettre à exécution la grâce et connaissance que Dieu lui avait donnée; en tant que plusieurs bonnes filles et notables femmes, par son consentement, la commencèrent à visiter et fréquenter. Avec lesquelles elle conférait non pas de fables ni de truffes mais d'enseignements bons et salutaires : c'est à savoir du parfait amour de Dieu, de la très-profonde humilité de notre Sauveur Jésus, de sa très angoisseuse mort et passion, de le servir diligemment et dévotement, de garder loyalement ses dignes commandements, de se garder de l'offenser mortellement, de fuir la joie mondaine, de haïr les délices charnelles, d'abominer les délectations corporelles ; desquels plusieurs y profitèrent grandement, comme aucunes qui n'étaient pas loyées (liées) ni obligées délaissèrent tout ce qu'elles possédaient, et se donnèrent à Dieu en l'état de religion ; et les autres gardèrent et observèrent loyalement et salutairement l'état où elles étaient obligées V
Dr en profonde humilité.
« Nonobstant qu'elle ait toujours eu, dès l état d'innocence, une merveilleuse pureté et netteté de conscience, néanmoins, par tout le temps de sa vie, elle a eu grand
1 Le mot truffes signifie tout à la fois contes en l'air et parures de femmes, toilette. Le» deux sens conviennent également bien à ce récit. Étienne Juliac traduit par stulliloquiis.
* Ces conférences spirituelles faites par une jeune fille de dixsept ans ne parurent point convenables à divers membres du clergé. Ils en référèrent à l'évêque d'Amiens, Jean de Boissy, qui manda Colette auprès de lui. Tout en comprenant la pureté de ses intentions et de ses doctrines, il fit suspendre ces prédications intimes par mesure dn prudence et dans l'intérêt de la paix.
:J70 Ste COLETTH.
méprisemcnt de sa personne, en soi réputant vile et orde {souillée) et abominable devant Dieu, affirmant quelle était pire que tous les mauvais pécheurs du monde. Et quand on lui récitait les grandes offenses d' aucuns pécheurs qui par ce temps étaient par eux perpétrées, elle répondait que leurs défauts étaient nuls au regard des siens, et que l'enfer n'était pas assez grand pour la suffisamment punir. Pour laquelle occasion, oneques ne se réputa vraie religieuse, ni digne d'être en religion ; mais, pour l'amour de Notre-Seigneur qui par sa grande humilité se fit notre servant en ce présent exil, désirait ferventement d'être serviteresse d'aucunes bonnes et dévotes religieuses. Et de fait, pour ce désir accomplir, étant encore en habit du siècle, elle s'en alla humblement présenter en certain monastère de dames de religion, lequel elle estimait être, devant Dieu, selon son saint désir *. Mais Notre-Seigncur qui l avait préordonnée à un état de plus grande perfection, incontinent montra que ce n'était point son plaisir que audit monastère elle fit résidence ; et la fit issir moult hâtivement, sans y plus retourner. Et non pourtant encore cet humble désir d'être servante ne fut point en son esprit éteint ni amoindri ; mais crut et augmenta si grandement que, nonobstant qu'elle avait été du glorieux père S. François requise et demandée à Dieu et octroyée et concédée, pour réformer ces trois ordres et pour être mère et principale d'icelle, réformation, comme il sera déclaré cy-après plus complètement, néanmoins elle jugea en son cœur que pour l'insuffisance et indignité qu'elle réputait en elle, nullement ne s'y consentirait. Et proposa qu'elle serait prête d'aller jusques en la présence du saint Père le Pape, pour lui humblement requérir qu'il voulût entendre ù la réformation de ces ordres ; et afin aussi qu'elle pût demander audit saint Père d'être
1 Chez les Clarissea de Pont Sainte-Maxenee (Oise). Colette avait alors perdu ses parents Elle avait pour tuteur Raoul de Roy**, abbé de Corbie. Sa vocation pour la vie religieuse avait été encouragée par son directeur, le P. Jean de Bassand, prieur des Cé- Jestins d'Amiens, qui, à cotte époque, avait quitté notre cité.
S1' COLKTTR.
serviteresse des religieuses réformées de l'ordre de madame sainte Claire, qui est le second ordre de saint François. Et pour ce faire plus convenablement, de la licence du Père saint, elle put avoir une petite chambrette près du monastère réformé, pour faire diligemment aux dites religieuses, les services convenables et appartenants. Et finalement, quant à ce, la volonté de Dieu fut accomplie ; car devant lui elle fut de nom et de fait dame, mère et abbesse, de toute la dite réformation, et pour telle fut-elle par le Saint Père instituée et ordonnée, sans qu'elle en eût connaissance. Et néanmoins elle ne fut pas défraudée de la première impression de son saint et humble désir. Car, par tout le temps de sa vie, elle s'est réfutée, dite, nommée, et par œuvre manifestée serviteresse et ancelle, fille et sujette dudit ordre, comme il appert en plusieurs et diverses manières ci-après exprimées.
« Et premièrement, en toutes lettres qu'elle écrivait, elle s'intitulait et nommait indigne serviteresse et inutile orateresse (priante) . Nous avons ès saintes ordonnances quelle fit, pour les sœurs plus sûrement garder leur sainte règle, comment elle se nomme sœur Colette, petite et humble ancelle, et indigne serviteresse de Notrc-Seigneur, pauvre et inutile religieuse de l'ordre de madame sainte Claire.
« Oncques jour de sa vie ne voulut souffrir qu'on dît ou écrivit chose qui fût à son honneur ou louange. Au commencement de la réformation des ordres dessusdits, les frères et les sœurs l'appelaient par nom de mère, comme ils le pouvaient faire ; et mémement, en certaine oraison qu'ils avaient appropriée à prier pour elle, ainsi la nommaient ; mais nullement elle ne le pouvait souffrir, et se fit nommer et appeler humblement et simplement par nom de sœur.
« Elle avait entre les autres un révérend père et notable, dès le commencement de la dite réformatipn, homme de moult religieuse et sainte vie, nommé frère Henri de La Balmc, qui eut une grande connaissance des spéciales grâces que Dieu lui avait données, lequel afin qu'elles ne fussent mises en oubli et qu'elles fussent en mémoire per- •
372 ' S'e COLETTE.
pétuelle, (si; secrètement que nul ne le savait fors que Dieu et lui, il composa un livre desdites grâces spéciales, auquel moult de merveilleuses choses et non autrefois ouïes étaient contenues. Elle le sut et appela le père révérend 1 et lui dit assez âprement et déclara tout ce qu'il avait écrit à sa louange et recommandation audit livre, et le reprit de ce qu'il avait écrit, disant qu'elle était une grande pécheresse et toute défectueuse, digne de tout reproche et confusion. Lui fit apporter le dit livre, et incontinent elle le jeta au feu et le brûla, afin que la mémoire en fût perdue. Moult de grandes connaissances Dieu lui présentait à donner ; mais elle refusait pleinement, en disant : « Sire, je ne veux (rien) fors que vous connaître simplement et mes défauts et péchés ; et s'il vous plaît me faire quelque grâce, que vous me donniez pardon et rémission d'iceux. »
« Le révérend père général qui est chef de tout l'ordre *, une fois à la requête d'elle, fit aucunes bonnes et belles ordonnances pour toute la religion, ès quelles, afin que au temps à venir elles fussent mieux gardées et tenues, il y écrivit quelque petite chose qui était à la recommandation d'elle. Mais, nonobstant qu'elles soient encore moult nécessaires pour le bien de ladite religion, oneques n'y prit plaisir, ni jamais de par elle ne les voulait ouïr ; et quand, pour l'occasion des autres sœurs, il les convenait lire en sa présence, quand on venait au pas (passage) de ce
1 Henri de La Balme ou de La Baulmc, gentilhomme savoisien, avait fait profession chez les Cordeliers de Chambéry, qui suivaient l'étroite observance. Il fut direcleur spirituel de Ste Colette pendant trente-quatre ans, de 1405 à 1430, époque où il mourut à Besançon. Il était originaire de La Balme, canton de Poncin (Ain), localité qui faisait partie du pays Génevois et où sa famille tièsconstdérée possédait plusieurs châteaux. Le manuscrit des Clarisses d'Amiens fait un très-grand éloge du P. H. de La Balme, et lui attribue divers miracles * • Homme de grande perfection, aymant Dieu et le doutant dès son enfance, ignorant et non challant des choses transitoires et corporelles, mais sage et prudent ès choses spirituelles, piteux et misericors par devers les pauvres pécheurs «>.
« Guillaume de Casai, mort en 1442.
petit écrit qui était seulement de l'appeler ou nommer mère des autres, elle était grandement désolée et affligée.
« Comme nous lisons de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui, par sa douceur et humilité, était privé et familier aux pauvres pécheurs et souvent les aidait et confortait, pareillement, nonobstant quelle haït les péchés et qu'elle etft grande déplaisance des offenses commises contre Dieu, néanmoins oncques n'eut horreur ni abomination des personnes pécheresses, de quelquonque état qu'ils fussent, ou de religion ou autres. Et récitait piteusement comment notre glorieux Seigneur Jésus-Christ était descendu des cieux pour les pécheurs, et qu'elle se tenait de leur partie et que telle elle était ; et souvent les comblait moult humblement et charitablement. Et pour cette cause, plusieurs pauvres pécheurs confidentement venaient par devers elle et lui découvraient leurs grands et énormes péchés, qu'ils n'avaient oncques osé dire à bouche {oreille?) de prêtre ; et trèshumblement les écoutait, et si bénignement les admonestait et exhortait qu'elle les faisait venir à la connaissance de Dieu et de l'offense commise contre lui, et ne cessait de labourer (travailler) jusques à tant que les pauvres âmes étaient hors des liens des ennemis d'enfer et mises en la grâce de Dieu.
« Quand il plut au Saint- Père le Pape qu'elle exerçât l'office d'abbesse, comme il l'avait instituée moult diligemment et saintement, elle le fit à l'honneur de Dieu, du salut des âmes et au profit de la religion ; et encore que primitivement elle n'avait point de couvent, et, quand elle en eut, n'y avait-il point de clôture, et moult d'autres occasions qu'elles trouvèrent au commencement de submerger en la transgression, néanmoins, par la bonté de Dieu et par son bon régime, tout se comporta si bien et si sûrement que oncques n'y eut désordonnance ni confusion. Et toutefois disait-elle et a toujours dit depuis que oncques bien n'y avait fait, et qu'elle avait tout gâté et détruit le bien de la religion. Ès lieux où elle devait présider, comme en chapitre, au réfectoire et autre part, elle y avait une si grande crainte qu'il semblait qu'elle eut visiblement devant ses
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yeux son juge souverain, par quoi elle ne se réputait pas digne d'être en la présence de son Seigneur, ni non plus ès lieux d'honneur et révérence. Mais en quelque lieu qu'elle fût, ou en communauté avec les autres ou en particulier, toujours elle voulait avoir les plus bas lieux et les plus humbles. Et quand elle était toute seule, comme communément, elle était agenouillée ou assise à bas sur la terre, et peu souvent, si elle n'était contrainte de ce faire, elle se chéait (s'asseyait) en haut. Quand aucune fois on lui faisait prendre sa petite et pauvre réfection, si elle était seulette, le plus de fois elle la prenait, assise sur la terre, en pleurant et gémissant si abondamment et piteusement que elle et la viande étaient tout arrosées de larmes.
« Quelquefois pour la débilité et infirmité qui lui survenait, elle prenait aide de quelque sœur pour dire le divin office ou ses autres oraisons. Pour l'indignité qu'elle réputait en elle, plus volontiers les novices que les professes elle prenait. Et jamais ne se réputait digne de commencer l'office et de dire les oraisons, mais par humilité elle disait les versets et les leçons à matines ; et la religieuse qui l'aidait, fût-ce la plus simple novice du couvent, elle lui faisait commencer et terminer l'office comme à la principale.
« Par sa grande humilité, avant quelle fût religieuse, aux pauvres ladres et meseaux (lépreux) elle faisait moult volontiers aide et confort, et était diligente de leur bien faire et de leur porter et donner de ses propres mains l'aumône. Et quand avec son père et sa mère était assise à table et que elle les oyait sonner, elle se levait pour leur porter à manger, et du plus beau et du meilleur qu'elle pouvait avoir elle leur administrait. Et souventes fois, quand elle les pouvait trouver secrètement (les ladres), humblement les servait, et sans point d'horreur buvait et mangeait avec eux et aucunes fois doucement et charitablement les baignait et lavait leurs pieds, et leurs plaies très-humainement elle nettoyait et mondifiait.
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« L« vénérable père frère Jean Pinet *, voyant les
œuvres merveilleuses de Dieu en elle, et que ce n'était point sa volonté qu'elle fût en nulle des religions où elle avait été pour le servir *, par inspiration divine, lui conseilla qu'elle se mît en une réclusion. Au conseil duquel elle consentit moult volontiers, car son esprit y était fort enclin. Et par plusieurs fois en requit Monseigneur l'abbé de Corbie 1 ; mais nullement ne s'y voulait accorder et lui résistait très-fort. Et quand elle vit ceci, elle se advisa de lui prier de faire un grand et solennel dîner et proposa d'y aller, et ainsi le fit, pensant que, pour la révérence de la compagnie, il ne l'éconduirait point. Elle se mit à genoux moult humblement devant lui et toute la compagnie, lui requérant très-affectueusement qu'il lui voulût accorder, pour l'amour de Dieu et de son père, lequel il avait tant et si chèrement aimé, et qui la lui avait recommandée, et auquel il avait promis de faire comme à sa propre enfant , et pour l'honneur aussi de la vénérable compagnie, une requête qu'elle lui voulait faire. Et plusieurs fois lui pria ; mais nullement ne lui voulait accorder, car il savait bien quelle serait sa pétition et requête. Pourquoi il fut repris et fort
' Le P. Jean Pinet était gardien des Cordeliers d'Hesdin et eustode de Picardie. Wadino [Annal, mi».t îv, 251) en fait ainsi l'étoge : « Vir bonus et piœelai e eruditus, regutœ monasticœ stt enuus cultor, qualis tune aut nulii aut rari erant illis in locis ».
* Chez les Clarisscs Urbanistes de Pont-Sainte-Maxence, chez les Béguines de Corbie, et enfin dans une maison de Bénédictines (probablement celles qui desservaient l'hospice de Coi bie).
* Raoul de Roye, qui avait été précédemment abbé de Saint- Lucien de Beau vais.
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blâmé de toute la compagnie, disant que ce lui était grande rudesse de lui refuser ce qu'elle lui voulait demander, et qu'ils croyaient qu'elle ne lui demanderait chose qui ne fût raisonnable. Adonc il lui octroya et promit qu'il accorderait sa requête, et lui dit qu'elle demanderait ce qu'elle voudrait. Et adonc elle commença à dire en grande humilité et révérence : Monseigneur, je vous prie que, pour l'amour de Dieu et de sa benoîte passion et en la révérence de toute la Cour céleste et aussi pour l'amour de mon feu père, il vous plaise m'octroyer que je sois recluse ; à cette fin que je puisse servir Notre-Seigneur toute ma vie, selon que toujours l'ai désiré ; et serai tenue et obligée, et aussi le veux faire, de prier Dieu pour vous tant que je vivrai. Adonc lui octroya l'abbé et promit d'accomplir son bon et saint désir, combien que ce fût contre sa volonté *.
« Toutefois en brief temps il lui fit faire une petite réclusion la plus consolable qu'il pût, où elle pouvait ouïr tout le divin office de l'église de Saint- Pierre de Corbie * et aussi toutes les saintes messes, et voir et recevoir le précieux corps de Notre-Seigneur. Quand cette réclusion fut parfaite, le vénérable père frère Jean Pinet fit un beau sermon du contempnement (mépris) du monde. Et adonc elle prit le tiersordre de Monseigneur Saint-François, en vouant obédience,
1 Tout ce qui concerne l'opposition de l'abbé de Corbie est une addition faite au manuscrit primitif des Clarisses d'Amiens.
! C'est là une faute de copiste. La réclusion, vulgairement nommée recluserie ou renclusage, était adossée à l'église Saint-Etienne. Le P. Sellier {Fie de Sle Colette, i, 60) a publié un plan trèsdéfectueux des emplacements qu'occupaient les trois églises de Corbie et la réclusion deSte Colette. Cet ermitage n'était pas situé au nord-est, mais au sud-est, entre les cimetières de Saint-Jean et de Saint-Etienne La tradition locale ne laisse aucun doute à ce sujet, et se trouve confirmée par une peinture, antérieure à 1736, qui forme imposte dans l'ancien presbytère de Saint - Etienne. M. l'abbé Douillet en a fait graver une réduction que nous reproduisons page 377. On remarquera que l'église Saint-Etienne avait un transsept qu'on ne retrouve plus dans l'édifice rendu récemment au culte : les deux croisillons ont été démolis en 1756.
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pauvreté et chasteté et clôture perpétuelle. Lesquels vœux moult solennellement elle voua et promit. Adonc Monseigneur l'abbé et son -vénérable couvent, avec le bon frère Jean Pinet et un grand nombre de notables gens (la mirent) solennellement et dévotement en sa réclusion, en l'âge de dix-huit ans Laquelle y étant enfermée fut moult diligente et soigneuse d'accomplir les trois conseils évangéliques, lesquels elle avait voués, en donnant son tendre corps à dure et austère vie, en continuelle pénitence, couchant sur dures asselles (échalas) ; sous son chef, une pièce de bois. Et autour de son corps avait ceint un très-rude cercle de fer qui l'étreignait si fort qu'il entrait en sa digne chair, et si avant qu'elle croissait par dessus. Elle avait encore deux grosses chaînes de fer, lesquelles elle croisait par devant sa poitrine, qui moult blessaient son innocente chair ; sans (compter) les autres pénitences, comme jeûnes, veilles et oraisons qu'elle faisait continuellement, qui était vie plus angélique que humaine *.
« Son père confesseur frère Jean Pinet lui faisait moult de confort et lui donnait de beaux enseignements, lesquels elle eut en spéciale mémoire, tout le temps de sa vie. Au quel religieux, Dieu par sa grâce voulut manifester par quelque spéciale vision les grièves peines et excessives douleurs que son ancelle aurait à souffrir pour l'amour de lui et le salut des Ames, en lui démontrant une belle jeune vierge moult plaisante, laquelle fort péniblement et douloureusement s'occupait à labourer et cultiver une vigne, en extirpant les choses superflues et indécentes
1 La sœur Pei rine se trompe : Colette avait vingt deux ans.
2 C'est ce que l'on appelait Y habit de pénitence. M. l'abbé Fromentin, dans son intéressante Histoire d'Hesdin, p. 209, s'est trompé en croyant que c'est dans ectte ville que Colette prit l'habit du tiers-ordre, et en concluant qu'Hcsdin fut le berceau de la réforme des Clarisses. C'est là une gloire qui ne peut pas être ravie à Corbie. Si les Pauvres-Clarisses de Gand portaient encore, en 1789, le surnom de religieuses de Vieil~Hesdint c'est que le monastère flamand avait été primitivement peuplé par des sujets venus du monastère d'Hesdin, l'un des derniers que fonda Sic Colette.
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(nuisibles) et réparant les choses convenables et appartenantes. Laquelle vigne, comme il lui fut manifeste, signifiait l'état de sainte religion, pour lequel réparer elle s'est efficacement et vertueusement tout le temps de sa vie exercée et occupée, comme ses œuvres le montrent et certifient. Comme ledit religieux allait de ville en ville, prêchant et annonçant la parole de Dieu, la maladie de la mort le prit (1405), laquelle la petite aneelle préconnut. Et quand il fut un petit peu mieux disposé qu'il n'avait été, il alla vers elle à sa réclusion : car il désirait fort de mourir auprès d'elle. Mais elle connut en son esprit qu'il n'était point sûr pour lui de mourir hors de son couvent ; et pour cette raison elle fit qu'il eût une charrette, et le fit coucher dessus le plus humainement que faire se pouvait. Et en moult grande tristesse et douleur de cœur le fit mener en son couvent où il demeurait, à savoir au couvent des Frères de Saint- François situé en la ville de Hesdin. Et h\ trépassa
de cette même maladie moult saintement
« A la propre heure qu'il trépassa, la petite ancelle de Notre-Seigneur en eut claire connaissance et dit à aucunes dévotes femmes qui demeuraient auprès de sa réclusion : « Hélas ! mon père, frère Jean Pinet, est à cette heure trépassé : car je vois son àme moult glorieusement en paradis ». Et tous les ans après son trépas, une fois du moins , par la grâce de Dieu, en quelque lieu qu'elle fût, il la visitait et se manifestait moult beau et glorieux, dont elle était après moult joyeuse en Notre-Seigneur et grandement consolée ; car il la conseillait et confortait en ses affaires qu'elle avait pour la religion.
« Et à la réclusion où il l'avait mise, elle demeura l'espace de quatre ans { 1 4(32- 1 406), auquel espace moult vertueusement elle profita et fructifia, en nourrissant son corps de très-pauvre viande [nourriture). Et de si grande austérité et pénitence elle était, qu'il semblait que toutes concupiscences vicieuses et inclinations mauvaises fussent en elle mortifiées et éteintes : car le corps et tous les sens étaient prêts et appareillés, sans nulle rébellion, d'obéir à l'esprit, et l'esprit à Dieu, non pas seulement ès commandements
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qui lui étaient manifestés et démontrés par dehors, mais aussi aux connaissances et inspirations que Dieu lui mettait en son cœur et en sa pensée. Elle était prompte à les faire et accomplir ; et certaines heures après ces oraisons et méditations, volontiers elle s'occupait vers les pauvres défaillants qui avaient indigence de conseil et aide, et travaillait efficacement par exhortations et admonitions salutaires à les mettre hors de péché et lacs {filets) des ennemis d'enfer , et les faire venir à la connaissance de Dieu et à le parfaitement aimer. Et leur montrait qu'il n'est chose, tant soit-elle digne ou précieuse au monde, qui doive être comparée à son très-parfait amour, et que le monde et toutes ses appartenances sont choses transitoires et de petite durée et ne sont que vanité et affliction d'esprit. Dans toutes ses admonitions, elle préférait que les commandements de Dieu et de sa sainte Eglise fussent par humble obédience diligemment gardés ; la garde desquels lui fut, dès son jeune Age, si fermement imprimée en son cœur, que tout le temps de sa vie, en paroles et en œuvres, elle les eut en spéciale souvenance ; et aussi les commandements de son prélat et de ses souverains, devant qu elle fût en religion. Et aussi après qu'elle fut religieuse, devant toutes autres occupations, elle proposait qu'ils fussent gardés étroitement, et qu'on obéît à eux en toutes choses licites, commé aux lieutenants de Dieu.....
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« Devant toutes sciences, elle voulait que celles qui venaient nouvellement en religion fussent apprises et endoctrinées ès commandements de Dieu, pour tant qu'ils sont de très-grande obligation et nécessaires pour le salut des âmes, et afin que, sans nulle transgression, ils fussent
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loyalement gardés. Entre lesquels elle fut moult désirant que les fêtes et solennités fussent bien et dévotement gardées, non pas tant seulement par ses religieuses, mais aussi par tous les vrais catholiques. Quant à ses couvents, oncques de son temps pour la vie et sustentation de ses frères et des sœurs, elle ne voulut consentir que viandes fussent achetées en jours de féte. Et nonobstant qu'il lui plût bien que l'aumône pour l'amour de Dieu fût demandée es jours de féte, néanmoins oncques ne voulut souffrir que quelconque aumône ou bienfaits demandés ou libéralement donnés fussent amenés ou apportés en chars ou sur chevaux ou Anes, ni à elle ni à ses sœurs. Et combien que, selon les droits, il soit licite ès fêtes qui ne sont pas de grande solennité d'amener en chars ou sur chevaux pierres ou bois pour les pauvres églises des hôpitaux ou pauvres mendiants, néanmoins oncques ne voulut souffrir ni permettre pour quelconque édifice ou nécessité que ce fût, que tels aménagements ou portages se fissent en nuls de ses couvents. Et une fois il advint, par inadvertance et ignorance de ceux qui avaient le régime du couvent, que, pour la réparation du dit couvent, on fit pour Dieu un tel aménagement ; dont elle conçut une si grande tristesse et douleur que plusieurs redoutaient que le couvent ne dût être détruit, pour le grand désir qu elle avait que les fêtes fussent bien gardées. Et eût-elle bien voulu que le samedi, on eût préparé la viande pour le dimanche, et pareillement les veilles pour les solennités. Et tous ceux qui avaient la grâce de prêcher ou proférer la parole de Dieu, fussent-ils séculiers ou religieux, très-humblement leur requérait et priait de vouloir prêcher au peuple les commandements de Dieu, et montrer les grandes offenses qu'ils commettaient contre lui et ses commandements.
« En plusieurs cités et bonnes villes situées en diverses régions, on avait accoutumé de tenir les foires ou marchés au jour du dimanche et même ès solennités de la glorieuse Vierge Marie ou des Apôtres : ce dont elle portait grande douleur en son cœur. Elle travailla si efficacement, tant par notables prédications qu'elle fit faire que par humbles
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requêtes et supplications quelle fit en propre personne aux seigneurs et recteurs desdites villes et cités, que les dites foires furent transmises en autres jours fériaux dans la semaine. Et par devers grands marchands riches et puissants, fit-elle tant pareillement qu'ils envoyèrent leurs serviteurs ou facteurs (représentants) à grandes foires qu'on tenait en diverses régions ; et cela, par salutaires exhortations que les dimanches et fêtes ils s'arrêtaient en leurs chemins entrepris, s'il en survenait aucunes, et les honoraient et célébraient, eux et leurs bêtes et toute leur famille.
« Elle même, en sa propre personne, quand elle menait ses sœurs aux couvents nouvellement construits ou qu'elle allait visiter ceux qui de piècha (autrefois) avaient été édifiés, en quelque pays que ce fût, ou romans ou allemands *, quelconque saison que ce fût, ou hiver ou été, quelque temps qu'il fît, ou paix ou guerre, si en la voie lui survenait ou dimanche ou fête, fût la ville petite ou grande, elle s'y arrêtait et demeurait, pour plus dévotement honorer et célébrer la fête. Et le plus de fois avait en sa présence trois ou quatre messes qu'elle faisait chanter solennellement ; et plusieurs fois elle et toute sa compagnie recevaient N.-S. ès dites messes. Une fois entre les autres, comme elle revenait de visiter aucuns de ses plus lointains couvents, elle arriva un samedi en une petite villette, où il n'y avait point plus de douze maisons, en laquelle lui convint de demeurer deux jours, le premier pour l'occasion du dimanche, le second pour l'occasion d'une fête gardable (chômée) qui venait le lundi ensuivant. Tout le pays était plein de gens d'armes, et tous les jours étaient en ladite villette ; mais par l'espace de ces deux jours qu'elle se tint, oneques, par la grâce de Dieu, n'y entra un seul homme d'iccux, nonobstant qu'on les vît par ces deux jours aller et circuler alentour de la ville.
« Aucuns notables marchands avaient proposé que tout
1 En 1443, Ste Colette fonda un monastère à Heidelberg, avec l'aide du comte palatin. Isabeau de Bavière, sœur du romte, fut la première abbesse de cette maison, qui eut peu de durée.
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