LE Y. EXGUERRAN, ADDL DE SA1NT-RIQUIER
il voyait approcher un indigent, il laissait tomber Quelques pièces d'argent et arrêtait le passant pour les lui faire remarquer : — « Prenez pour vous, lui disait-il, ce que la Providence semble vous avoir destiné *.
Malhntncq 1 nous raconte qu'Engucrran envoya, un jour, deux de ses religieux remplir une mission importante et leur donna, suivant l'usage, la bénédiction monastique. Sur la route, des voleurs s'emparèrent des montures des deux bénédictins; mais ce fut en vain qu'ils essayèrent de s'en servir : ni fc fouet, ni l'éperon ne pouvaient les faire marcher. Les larrons se repentirent, et rendirent les chevaux à leurs propriétaires.
Une dernière épreuve devait mettre en relief et la patience et la sainteté d'Enguerran. 11 fut atteint d'une paralysie si complète, qu'il ne pouvait plus porter la main à la bouche ni se mouvoir dans sou lit. Le pauvre malade considérait cet état douloureux comme un juste châtiment de ses péchés et s estimait heureux de racheter ainsi ses fautes. Comme il passait souvent de la tristesse à la joie, et qu'on l'interrogeait sur ces variations d'humeur, il répondait que tantôt il songeait aux peines éternelles qu'il avait méritées, et tantôt au bonheur que les anges et les saints goûtent dans les Cieux.
Beaucoup d'entre les moines pensaient, qu'en raison de cette impotence, il fallait remplacer Enguerrau. Profitant de ces dispositions, l'un d'eux, Foulques, fils d'Angelrau, comte de Ponthicu, voulut usurper 1rs fonctions d'abbé. Grâce au crédit de son
1 De Moiinis, \\, 707.
LE V. ENC.UKURAN, AlinÊ DE SAINT-RIQUEll. Ô73
père, il obtint cette nomination de Henri lrp qui, Ton ne sait pour quelle cause, se trouvait alors dans nos contrées. Foulques, afin de faire reconnaître ses prétendus droits, donna un somptueux festin aux chevaliers ' du Ponthieu, dans le réfectoire de l'abbaye. Quand Enguerran, qui avait ignoré jusque là ces audacieuses machinations, fut averti de ce qui se passait, il se fit transporter jusqu'à la porte du réfectoire, et là il prononça l'anathème sur ceux qui voulaient violer les droits de la justice. L'assemblée ayant pris la fuite; il déclara à Foulques, devenu muet de confusion, qu'il ne serait jamais abbé, de son vivant a. Cette prédiction ne fut point démentie par les événements : car Foulques ne fut nommé abbé de Forestmon tiers que le lendemain du jour où . fut inhumé Enguerran.
Tout paralytique qu'il était, le courageux moine se fit transporter en voiture devant le roi, lui reprocha énergiquement sa faiblesse et le menaça des châtiments éternels, s'il persévérait dans sa pensée d'injustice. Henri 1er manifesta un repentir que l'avenir prouva ôtre sincère : car, quelques années plus tard, sur la demande d'Enguerran, qui se sentait incapable de continuer ses fonctions, le roi lui
1 Noua croyons qu'il fout entendre dans le sens de Milites, chevaliers, le mot MllUarfis dont se sert Hariulfe. Ces chevaliers et officiers étaient à la fois nobles et serfs, en ce sens qu'ils devaient des offices plutôt que des services, cl qu'ils étaient placés sous la dépendance personnelle d'un seigneur. ^Gcérard, Car lui. de S, Père de Chartres, proleg. XXXII.)
1 Malbrancq complète un peu trop la prédiction, en ajoutant : lnfula, me mortuo, tegeris, non tamen Centulensi. (De Morinis, h, 759.)