‹ Hagiographie du Diocèse d'AmiensChapitre 79 sur 82 · LE V. EN'GUERRAX, ABDK DE SAINT-RIQUIER · texte numérisé non relu

LE V. EN'GUERRAX, ABDK DE SAINT-RIQUIER

donna Gervin pour successeur. Ce pieux moine de Verdun ne voulut y consentir qu'autant qu' il serait appelé à cette dignité par les suffrages des moines. Enguerran entra dans ses vues et s'empressa de faire procéder à cette élection qui devait le décharger du fardeau des affaires. Gervin fut ordonné par Foulque, évêque d'Amiens, le jour de l'Annonciation de l'an 1045*.

Enguerran, malgré ses infirmités, suivait autant que possible tous les exercices de la communauté, et assistait dans un lit portatif aux méditations, aux offices et à la messe solennelle. Il lui arrivait même de chanter les prières du saint sacrifice, comme s'il eût été à l'autel, ce que plusieurs considéraient comme une étrange singularité de la part d'un homme qui était surnommé le Sage. Un jour, qu'il avait chanté la messe de cette façon, il demanda un peu de vin pour apaiser sa soif. Après avoir goûté de celui qu'on lui présenta, et encore d'un autre : — « Ce n'est point de ce vin là que je veux, s'écria-t il, mais de celui que j'ai bu à ma messe ». —On comprit alors qu'un breuvage céleste lui avait été mystérieusement administré, au moment de la communion, alors qu'il semblait célébrer les saints mystères; et on lui répondit": — « Mon père, vous ne pouvez plus avoir de ce vin là, à moins que Celui qui vous en a gratifié ne veuille encore vous en donner » . — Le pieux abbé se montra tout confus d'avoir révélé la faveur miraculeuse dont il était honoré.

Pendant que la maladie d* Enguerran empirait, on reconnut nécessaire d'envoyer un député à la cour

1 Gallia christ., x, col. 4015.

LE V. ENGUERKAN, ABBÉ DE SAINT-RIQL'IEfl. 575

pour affaire importante. L'abbé Geîvin confia ce message à un religieux qui alléguait une foule d'excuses pour s'en exempter, parce qu'il désirait être présenta la mort du saint abbé, qu'on croyait trèsprochaine. Cette désobéissance le fit mander auprès d'Enguerran qui , nprès lui avoir adressé des reproches, ajouta : — « Exécutez les ordres qu'on vous a donnés, et sachez que je ne serai pa's mis en terre avant votre retour » . — C'est ce qui arriva, en effet. Le vénérable abbé rendit son âme à Dieu, le 9 décembre de l'an 1045. Le moine dont nous venons de parler revenait de sa mission et se trouvait à Amiens, quand il apprit cette douloureuse nouvelle. Il partit a cheval pour SaintRiquier, et put encore contempler les restes inanimés du vénérable abbé.

Gervin 1er présida à son inhumation qui eut lieu dans 1 église dédiée à S. Riquier, devant l'autel de S. Laurent. Gui, qui était alors archidiacre de la cathédrale d'Amiens et qui, plus tard, en devint évêque, composa un éloge en vers de son ancien maître et l'épitaphe suivante :

(fiUiftn tcgtt Ijir tumuUi», lecttoeimtto 3(nQflircinmi»

JÉjujuo comobti poetor et Ma fuit.

Dur grrgt» €rdr»ice, monarlulm opr* twlgta piur,

diïit, et in mundo munbue, cl in Domino.

Hariulfe nous raconte qu'un miracle illustra ce tombeau. Une femme de Feuquières * y conduisit sa fille paralytique, et y fit brûler un cierge. La jeune malade s'endormit un instant et se réveilla guérie.

1 Filcharias. Canton de Moyenncville .

LE V. KXr.rKRUAN, ARIiÉ DE SUNT-UIOUIER .

OUVRAGES D'KNGUKKKAN.

Engucrran a été considéré comme un des hommes le? plus savants de son époque. C'est le témoignage que lui rend S. Géraud 1 : qui eo tempore exteris jyhilosophabatur ait tus. Nous ne pouvons guères contrôler ce jugement littéraire parce qu'Enguerran nous a laissé peu d'écrits. Le seul ouvrage important qui nous reste de lui, la Vie envers de S. Riquier, est d'une grande médiocrité poétique. Voici les œuvres qui sont dues à la plume d'Enguerran :

I. — La Vie en vers de S. Riquier, dédiée à Fulbert de Chartres. Le premier livre est une traduction très-littérale de la biographie rédigée par Alcuin. Le deuxième et le troisième livres suivent d'aussi près un récit anonyme de miracles, composé au IXe siècle. Le quatrième livre paraît appartenir en propre à l'auteur et relate ce qui concerne la translation du corps de S. Riquier, en 981. Le premier et le dernier livres ont été seuls publiés parMabillon (Act. S St. u et vu).

II. — Des histoires en vers de S.Vincent, martyr, et de Stc Austrebertc, qui ne nous sont point parvenues \

III. — Un catalogue rimé des abbés de S. Riquier. Hariulfc le considère comme défectueux, parce qu'on n'y voit pas figurer Nithard, Ribbodc, Helgaud et Coschin. Est-ce bien là une omission, et n'est-ce pas plutôt Hariulfe qui

1 S. Géraud ( Miracula Jdalardi ) raconte un miracle accompli du temps d'Enguerran au tombeau de S. Adélard Comme nous lavons dit ailleurs (page 46 de ce volume), l'abbé de Saint-Riquier qui se trouvait alors à Corbie crut qu'en face de ce prodige il n° fallait point interrompre l'office, même pour chanter un Te Dev^ d'action de grâces.

* Jean de la Chapelle (Chron. c. 27) mentionne des Vies en vers de S. Riquier, S. Valéry et S. Vulfran. Il aura sans doute considéré comme- des poèmes historiques les hymnes que nous indiquons plus loin, en nous en tenant aux indications d'Hariulfe.

aurait multiplié à tort le nombre des abbés de Centule ? C'est là une question dont nous laissons l'éclaircissement à M. l'abbé Hénocque, le futur historien de Saint-Riquier.

IV. — Des hymnes en l'honneur de S. Riquier, de S.Valerv et de S. Vulfran. Celle de S. Vulfran est restée en usage, dans la liturgie amiénoise, jusqu'à la réforme de M. de la Motte.

V. — L'épitaphe d'Oger ou Odelgcr, prieur de Saint- Riquier, et probablement celle de Gui, abbé de Forestmontiers, lesquelles nous ont été transmises par Hariulfc.

On voit par le choix de ces sujets qu'Enguerran a été essentiellement un hagiographc diocésain.

CULTE

Mabillon, en reproduisant les passages d' Hariulfc qui concernent Enguerran (Act. SS. B. vin, 495), conjecture, d'après un vieux catalogue, ajouté au texte du chroniqueur par une main différente, mais ancienne, que la fête d'Enguerran fut jadis célébrée à Saint-Riquier. Voici le texte de ce catalogue liturgique : Hxc sunt solemnitates ad Centulam pertinentes V idus decembris depositio sancti Angelranni abbatis nostri. Il n'est point facile d'admettre qu'un tel culte de famille ait pu être abandonné dans le cours du Moyen Age, et nous croyons qu'on peut conserver quelques doutes sur la conjecture de Mabillon. Ni Hariulfc, ni Jean de la Chapelle, pas même Malbrancq, n'ont donné le titre de saint à cet abbé : nous ne l'avons admis dans notre galerie hagiographique que parce que nous y étions autorisé par l'exemple de Mabillon, qui le qualifie de vénérable, et de divers auteurs modernes1 qui l'appellent bienheureux.

Il est vrai que Benoît XIV (De Béatifie, et canonisât. I. i, c. 9) nous dit en parlant d'Urbain II : « Angilramnum

1 Dom Cotron, Cronic. Centul. conlinuatio. — De vérité, Hist. du Ponlh., u, 277. — L'abbé Pktin, Dict. ll'tgiogr., I, 188.

578 LE V. KNGUEItllVN, ABUÉ DE SALNT-IUQL'IER -

abbatem in sanctorum confessorum canonem retulit ». Il renvoie, comme preuve au IV* siècle bénédictin de Ma bi lion, part. i. Dans les deux endroits de ce volume (pages 107 et 129) où se trouve nommé Enguerran, il n'est nullement question de cette prétendue canonisation. Le savant iiturgiste aurait-il confondu Enguerran avec Angilbert, dont les actes sont publiés dans le tome v des Acta sanctorum de Mabillon ? En ce cas, il aurait commis une seconde erreur en attribuant la canonisation très-douteuse d'Angilbert à Urbain II, puisqu'elle n'a été sollicitée qu'auprès do son successeur Pascal II ».

Quand les Bénédictins préparaient l'histoire de S. Riquier, ils écrivirent aux religieux de ce monastère pour avoir des renseignements sur le culte et les tombeaux d'Enguerran, de son prieur Oger et de S. Gervin ; voici leur réponse conservée dans les papiers de Dom Grenier * :« Il n'y a aucun ancien monument pour Angelran ni pour Odelgerus : le plan de l'ancien monastère a trop changé de fois, et le terrain a été trop souvent bouleversé pour en pouvoir rencontrer ; je l'ai fait remuer en plusieurs endroits pour découvrir les sépultures des illustres en question, mais en vain.... Nous faisons la féte de S. Gervin le 3 mars.... Pour ce qui est d'Angelran, nous n'en faisons rien, parce que je ne le trouve qualifié de saint que dans un seul endroit, qu'on a jointdans le manuscrit d'Hariulfe, d'un caractère différent, quoique ancien. 11 commence par ces mots : Hœc sunt....

Frère Claude de Lan... »

M. l'abbé Hénocque nous dit avoir vu une addition manuscrite indiquant la féte de S. Enguerran, au 9 décembre, dans un Propre de Saint-Riquier, appartenant à la bibliothèque communale d'Abbeville. Faut-il en conclure que les moines de Saint-Riquier, se basant sur le sentiment de Mabillon, auraient pris sur eux d'introduire cette innovation liturgique ? En tout cas, elle n'aurait eu lieu que vers la fin

1 Voir notre biographie d'Angilbert, page 166. * Et publiée par M. Prarond, Saint-Riquier et les cantons voisins, i, 22.

du XVIII6 siècle; car les Bénédictins du GalliaChristiana, qui devaient être bien informés, disaient d'Enguerran, en 1771 : Nullo publico cultu hactenus honoratus, necsanctorum albo adscriptus est.

BIBLIOGRAPHIE

Un éloge en vers, attribué sans preuves à Gui, évoque d'Amiens, la Chronica abbreviata de Jean de la Chapelle, la Chronique manuscrite de Dom Cotron et surtout la Chronique d'Hariulfe nous ont fourni les éléments de cette biographie. Les passages du livre iv de la Chronique de Centule, concernant Enguerran, ont été reproduits par Mabillon (Act. SS. Ben. vu, 494) et dans la Patrologie latine (t. cxli, col. 1403).

Nous ne pouvons accorder une confiance absolue au chroniqueur Hariulfe, qui tend visiblement à exagérer le renom de son abbaye et de tous ses personnages. N'at-il pas voulu un peu trop exalter la fermeté de son héros, en lui faisant tenir un langage si menaçant à Henri Ier? D'un autre côté, ne peut-on pas s'étonner de voir le roi Robert venir tout exprès à Saint-Riquier pour assister à la bénédiction d'un abbé ?

Outre les documents que nous venons de citer, nous avons consulté :

Malbrancq, De Morinis, u, 669, 757, 791. — Gallia christiananov.,*, 1248. — Mabillon, Annal, ben., iv, 248.

— flist. litt. de la France, vu, 351. — Devérité, Hi$t. du Pont/lieu, u, 276. — Louandre, Biographie d'Abbeville, 135.

— Biographie du département de la Somme, i, 390. — Gilbert, Descript. de Saint-Riquier, 157. — Prarond, Saint- Riquier et les cantons voisins, i, 230, 233. — Nous devons aussi plusieurs renseignements particuliers à la bienveillance de M. l'abbé Hénocque.

ÉVÊQUE DAMtENS

Quelle que soit l'opinion qu'on embrasse sur Tépoque où vécut le fondateur de l'Église d'Amiens, on est toujours force d'admettre, ou bien une vacance plus ou moins longue entre l'épiscopat de S. Firmin le Martyr et celui de S. Euloge ', ou bien une lacune dans nos anciennes listes épiscopales.

Du Cange, dans un de ses manuscrits conserves h. la Bibliothèque impériale % ne fait apparaître Euloge que vers l'an 350. Mais c'est là évidemment une distraction échappée à la plume de notre immortel compatriote, puisque, quelques lignes plus loin, il constate que ce pontife assista au concile de Sardique, dont il fixe la date à l'an 347.

1 EulogiuSi Euloyus,— Eulogue, Eulogie. — Do grec EuXerpç, éloquent.—- L'Eglise honore plusieurs Saints du même nom, entre autres un diacre martyr de Tarragone (3 juillet), un évêque dÉdcsse (5 mai), un patriarche d'Alexandrie (13 septembre), un prêtre de Cordoue, martyrisé au IXe siècle (11 mars).

1 Mémoires pour l'hist. des Évoques d'Amiens. Suppl. Fr., n» 1207.

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De Sachy, dans son Histoire des évéques d'Amiens, a commis de plus graves anachronismes en disant que « l'Église d'Amiens n'a pu avoir un évêque que vers l'an 333, où l'empereur Constantin, devenu chrétien, se vit libre possesseur de l'empire, après la mort de Dioclétien, et laissa respirer la religion que celui-ci avait voulu détruire ». Il y a là presqu'autant d'erreurs que de mots. De Sachy, en faisant de Constantin le successeur immédiat de Dioclétien, supprime d'un trait de plume les règnes de Constance Chlore, de Galère et de Maximin. Tout le monde sait, d'ailleurs, que la conversion de Constantin eut lieu en 312 et non en 333, et que c'est fort peu de temps après la mort de Licinius, c'est-à-dire de 324 à 325, qu'une liberté à peu près complète lit fleurir les églises des Gaules. C'est donc vers cette époque qu'il faut probablement fixer l'élévation d'Euloge au siège d'Amiens.

Qu'était-il avant d'avoir été promu à cette dignité par les acclamations du clergé et des fidèles? Etait-ce un disciple de S. Firmin le Martyr, ou un compagnon de S. Rieul, que l'église de Senlis honore comme son premier pontife? On a hasardé ces deux hypothèses, mais ce sont là des conjectures qui ne reposent sur rien de sérieux. Tout ce qu'on sait de S. Euloge, c'est qu'il assista aux conciles de Sardique et de Cologne et qu'il prit part aux délibérations relatives it l'hérésie d'Arius.

M. l'abbé Richard, dans une note de ses Origines chrétiennes de la Gaule \ a tracé une esquisse histo-

582 s. euloge.

rique de S. Euloge, non point h l'aide de documents qui lui soient relatifs, puisqu'il n'en existe pas, mais par l'intelligente compréhension du siècle où il a vécu. Nous citerons ce portrait qui ne manque point de vraisemblance : c Euloge eut le bonheur d'être formé, en son jeune âge, à l'école de ces inébranlables chrétiens, dont les plus sauvages persécuteurs ne surent effrayer le courage ni affaiblir la foi ; puis, il fut témoin de la joie et des triomphes de l'Église, quand retentit l'annonce de sa paix définitive et de sa victoire sur le paganisme et sur ses impitoyables bourreaux. Prédestiné de Dieu, sous le pieux règne de Constantin, pour travailler, avec les illustres pontifes de ce temps, à l'organisation extérieure de nos églises, à l'extirpation de l'idolâtrie mourante, et de toutes sortes de superstitions et d'erreurs, il se signala spécialement par son zèle à poursuivre l'opiniâtre hérésie arienne, à en purger son troupeau, à défendre avec amour la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à lui bâtir et orner des églises, à soutenir et à conserver l'intégrité de sa foi.... Rempli d'une foi vive et d'un ardent amour envers le Sauveur, il sut inspirer, comme les grands évêques d'alors, successeurs des martyrs, ces mômes sentiments à son troupeau, et forma cette forte génération chrétienne, si attachée au divin Maître, qui produisit entre autres l'illustre confesseur S. Firmin.... Après un épiscopat laborieux, durant lequel fleurit de plus en plus le règne de Jésus-Christ, S. Euloge put, en mourant, remercier le Père éternel d'avoir glorifié son Fils consubstantiel et Dieu , Notre- Seigneur, et de lui avoir donné la victoire et l'empire»

s. eu look. 583

Sa mémoire fut gardée précieuse et bénie u travers les siècles, et sa ville natale n'avait cessé d'âge en âge de l'invoquer. C'est, du moins, ce qu'attestent Dcmocharès, Du Saussay et Robert, en parlant d'une chapelle qui, pendant ces derniers siècles, existait encore à son honneur. Du reste, le titre de saint, qui lui est attribué de toute part, dans les ouvrages les plus recommandables, notamment dans ceux des auteurs que nous venons de citer et dans les notes de Baronius au Martyrologe (25 sept.), suffirait seul pour établir qu'il a été honoré d'un culte public par l'Église : il eût également sufû, avec l'indication de son autel, pour obtenir, en faveur d'un si glorieux personnage des premiers siècles chrétiens, la restauration ou plutôt la confirmation de ce culte. — Ce qui précède n'est pas h l'abri de toute difficulté -, qu'il nous suffise d'avoir attiré l'attention sur la gloire et le culte d'un prélat aussi illustre, et qu'on veuille bien nous pardonner, en présence de cette grande figure trop méconnue, d'avoir cédé au plaisir d'en esquisser quelques traits, alors que son intrépidité est plus particulièrement mise en relief par les blasphèmes de nouveaux Ariens. »

Sans prétendre contester la vraisemblance de ce portrait, nous répéterons que tout ce que nous savons de certain sur S. Euloge, se réduit à sa signature apposée aux actes du concile de Cologne. S'ils étaient apocryphes, comme l'ont supposé quelques savants, il ne nous resterait guère de S. Euloge qu'un simple nom légué parla tradition. 11 est donc important pour nous d'examiner l'authenticité du concile de Cologue : or, pour suivre l'ordre chrono-

logique, nous devons dire quelques mots de celui de Sardique, dont les Actes sont signés par un évêque nommé Euloge, sans désignation de siège.

On sait que le concile do Sardique, qu'on peut considérer comme l'appendice de celui de Nicce, fut convoqué par le pape Jules 1er, à la prière de S. A thanase, victime de la persécution des Eusébiens. Trente-quatre évêques des Gaules y figurèrent, parmi les trois cents prélats orthodoxes qui s'élevèrent avec énergie contre les erreurs et les violences des Ariens. Eupbrnte, évêque de Cologne, fut désigné • avec Vincent de Capoue pour se rendre a Antioche, auprès de l'empereur Constance, afin de lui faire agréer les décisions du concile et de l'engager a replacer sur leurs sièges les évêques injustement exilés. La plupart des historiens placent ce concile en 347 ; cette date avait paru fort douteuse a plusieurs savants, et, entre autres, à Du Cange Mansi avait fixé cette assemblée h l'an 544 : toute discussion sur ce point est devenue superflue, depuis que l'érudition moderne a retrouvé les lettres paschales de S. Athanase, qui fixent le concile à Tan 343 s. On verra plus tard les conséquences que nous tirons de cette désignation chronologique.

Au bas de la lettre que les Pères du concile de Sardique adressèrent aux évêques de toute la chrétienté, on voit figurer le nom d'Euloge, au sixième rang, parmi les trente-quatre signatures des pontifes des Gaules. Il est vrai qu'elles ne sont suivies d'aucune désignation de siège : mais, comme nous

1 Op. cil.

9 Héféi.é, Conciliengeschichte, 1. iv, $ 58.

retrouvons quelques-uns des mêmes noms dans les Actes du concile de Cologne, et que là, Euloge est désigné comme évêque d'Amiens, nous avons le droit de présumer que c'est bien le deuxième évêque de notre diocèse dont la signature est apposée dans les actes du concile de Sardique. Ce n'est point, sans doute, une certitude absolue : mais c'est une probabilité tellement forte, qu'il nous paraîtrait difficile d'en infirmer la valeur.

Aucun doute ne peut être émis sur la présence d'Euïoge au concile de Cologne, convoqué par Maximin, évêque de Trêves, pour déposer Euphrate, évêque de Cologne, qui propageait dans son diocèse les erreurs de Photin contre la divinité de Jésus- Christ. Quatorze évêques assistèrent à cette assemblée, ainsi que les députés de dix sièges épiscopaux. Ils prirent la parole chacun a leur tour, et l'évêquc d'Amiens s'exprima en ces termes :

« Le démon, qui veut entraîner les hommes dans sa ruine, revit aujourd'hui dans Euphrate, car il a inoculé ses erreurs à beaucoup de ses ouailles. Que ne s'est-il rappelé ces paroles de l'Apôtre : « Quand « bien même ce serait un ange qui descendrait des « cieux pour vous prêcher une autre doctrine que « la nôtre, qu'il soit anathème ! » C'est donc ajuste titre qu'Euphrate, cet apôtre du mensonge, ce contempteur de la loi, a été flétri par la sentence des évêques qui ont pris la parole avant moi : car il a osé nier la divinité deN.-S. Jésus-Christ, auteur de la lumière et de la vie. Mon avis, tout indigne que je suis d'en exprimer un, c'est que l'évêque de Cologne soit frappé de la condamnation qu'il n'a que trop méritée. »

S. ELLOGE.

Tous les autres évêques furent unanimes dans leur jugement, et Euphrate, déposé de son siège, y fut remplacé par S. Séverin, évêque de Sens, qui assistait à ce concile.

Nous avons dit que plusieurs savants avaient con testé l'authenticité de l'assemblée de Cologne. Ses Actes ont été considérés comme apocryphes par Noël Alexandre, Dom Ceillier, le l\ Richard, Tilleinont, et plus récemment par M. Binterim et Mgr de Ram, recteur de l'Université de Louvain 1 ; tandis qu'ils ont été jugés dignes de foi par le P. Petau, de Marcn, Grandidier, Pagi, Sirmond, Mausi, Labbe, Biui, Henschenius, Longueval et le R. P. de Buck. Ceux qui rejettent ces Actes, comme une œuvre apocryphe des Ariens font remarquer que dans le manuscrit piinjitif où on les apaisés, c'est-à-dire dans une Vie de S. Servais, écrite au VIIIe siècle, il est dit que cette assemblée ent lieu après le consulat d'Albinus etd'Amantius, ce qui correspond à l'an 346. Comme ils admettent que le concile de Sardique se tint en 347, ils raisonnent de la manière suivante : 11 est impossible qu'Euphrate, déposé comme hérétique, en 346, ait été député, l'année suivante, par les Pères du concile de Sardique pour aller représenter les intérêts de l'Église catholique, auprès de l'empereur Constance. Quand bien même Euphrate, après avoir erré dans la foi, serait rentré dans le giron de l'orthodoxie, ce n'aurait jamais été sur un prélat, temporairement entaché d'hérésie, que se serait fixé le choix du concile, pour une mission aussi grave et aussi délicate. Ce qui est certain, c'est qu'Euphrate

1 Saint Servais, évêque de Tongrct. Bruxelles, 1847.

S. ELLOGE. 5S7

l'accomplit avec zèle, et Théodoret \ en nous rendant compte des machinations des Eusébiens à son égard, démontre, par là même, combien était grande Tin vulnérabilité de sa réputation. Il est tout aussi invraisemblable de supposer que deux évêques du nom d'Euphratc se soient succédé sur le siège de Cologne, l'un, qui aurait été condamné dans le concile de sa ville épiscopale, l'autre, qui, Tannée suivante, aurait mérité une mission de confiance de la part des Pères du concile de Sardique. Il faut donc considérer comme une fable la prétendue déposition d'Euphrate et la tenue du concile qui l'aurait excommunié.

L'argumentation que nous venons d'exposer était éludée par Mansi, qui plaçait le concile de Sardique, non pas en 347, mais en 344, deux ans avant celui de Cologne. Toutefois, on avait toujours la ressource de lui répondre que c'était de sa part une simple supposition. La découverte des lettres paschales de S. Athanase, publiées par le»M. le docteur Héfélé, lesquelles fixent le concile de Sardique à l'an 343, viennent mettre un terme à ce débat chronologique. Dès lors, on comprend qu'Euphrate ait pu, par son zèle et son orthodoxie, mériter les suffrages de ses collègues de Sardique, qu'il ait accompli dignement son mandat, mais que, trois ans plus tard, il se soit laissé séduire par les erreurs qu'il avait combattues, et que, déchu de sa renommée, il ait encouru alors cette comparaison avec Lucifer, que lui intligea l'évêque d'Amiens.

1 Hist. eecl. 1. II, c. ix.— Voir aussi Athanas. Epist. ad Solit. et Apolog. adv. Arianos.

Cette difficulté capitale étant éclaircie, les autres objections nous paraissent faciles à résoudre. On fait remarquer que, parmi les signataires des actes de Cologne, se trouvent Didier, éveque de Langres, Saintin de Verdun et Dyscole de Reims, qui ont vécu, dit-on, au commencement du Ve siècle, et auxquels il faudrait, par conséquent, attribuer un épiscopat démesurément prolongé. Sans nous arrêter un à vérifier la date mortuaire de ces trois prélats, sans rechercher si, sur quelqu'un de ces trois sièges, on ne peut pas admettre que deux évôques du même nom se soient succédé et aient été plus tard confondus en un seul, nous nous bornerons à faire remarquer que ces trois mêmes noms se trouvent dans les Actes antérieurs du concile œcuménique de Nicée(52o), et qu'on n'a jamais songé à en infirmer la valeur, en raison de cette circonstance inexpliquée. Il nous paraît d'ailleurs très probable que, dans les Actes du concile de Cologne, aussi bien que dans ceux de Sardique, il y a ou des altérations de noms, des substitutions de siège, que l'histoire ne peut pas toujours restituer, et qui doivent rester a la charge de l'unpéritie des copistes.

On s'est armé d'une autre subtilité pour rendre suspecte la rédaction de ces Actes. On a fait remarquer que Dyscole, éveque de Reims, prend la parole après les évoques de Châlons et d'Amiens qui étaient ses suffrngants, et que cette interversion trahit l'œuvre d'un faussaire. On a voulu l'expliquer en répondant que Dyscole pouvait fort bien n'être que chorévêque. Nous pensons qu'il n'est pas besoin de recourira cette hypothèse, et qu'il suffit de se rappeler

qu'il cette époque les évêques prenaient rang selon la date de leur ordination, sans considérer la dignité du siège. Les métropolitains n'avaient pas encore alors le titre d'archevêques, et ne jouissaient pas des prérogatives dont ils furent investis plus tard. Ce que Ton considère comme une singularité, était un usage admis dans les Gaules aux Ve et VIe siècles ; et pour n'en citer que deux exemples, nous rappellerons qu'au concile d'Orléans (51 1 ) et h celui d'Agde (520), on voit les métropolitains souscrire indifféremment avant ou après leurs suffragants.

Nous conviendrons volontiers avec les adversaires du concile de Cologne, que le style de ces Actes est passablement barbare, mais nous n'y voyons pas un motif pour en suspecter l'authenticité. Les évêques des Gaules, surtout ceux du Nord, étaient loin de parler la langue de Lactance, h qui son siècle avait décerné le titre de Cicéron chrétien. D'ailleurs, nous serions très-disposé à admettre que les actes de Cologne ne nous sont point parvenus dans leur complète intégrité, et que les copistes du Moyen Age en ont pu altérer la forme, tout en respectant le fond des idées.

M. Binterim,en étudiant cette question a opposé comme principal argument a l'authenticité du concile de Cologne, la mention de sa date : Postconsulatum Amanliiel Albini. Pourquoi, demande-t-il, n'avoir pas désigné Constance et Constant, qui étaient consuls en 346? N'est-ce pas là une ignorance qui dénote la main d'un faussaire? Cette objection s'écroule devant les tables chronologiques et les in-

1 Gcschichte der deustche Concilien, t. i, 364.

scriptions publiées récemment par M. le chevalier de Itossi '.On y voit que l'année 546, dans tous les fustes occidentaux, a toujours été désignée, au moins jusqu'au mois de septembre, par le post-consulat d'Amantius et d'Albinus. ■ Ainsi, dit l'un des nouveaux Bollandistes,leR.P.V.de Buck', la date insolite que porte le concile de Cologne, — date à laquelle un faussaire n'aurait jamais pensé, — loin d'être un argument contre l'authenticité de ce concile, devient, au contraire, une très-forte preuve en faveur de cette même authenticité. »

M. Binterim l'incrimine aussi, sur ce que, dans ces Actes, la Germanie paraît divisée en deux provinces, distribution géographique qui, selon lui, est postérieure au IVe siècle, et le mot castriwi *, employé dans le sens à'oppide, désignation qui n'aurait été d'usage que vers l'an 400. Mais le R. P. V. de Buck, dans son Commentaire de la Vie de S. Arnaud 4, a parfaitement remarqué qu'on retrouve cette même synonymie chez de nombreux écrivains antérieurs au IVe siècle, et notamment dans Quinte Curce, Cornélius Népos, Varron et Tite Live. Quant au partage de la Germanie en deux provinces, le fait est déjà formellement mentionné par Ptolémée 5 et par Jules César 6.

1 Inscriptions chrisïtanas urbis Ronue.

* Article bibliographique sur l'ouvrage précité de M. de Roui, dans \ea Études tel. hist. et litl. 1865, t. vi, p. 139.

* Cumque recita ta fuisset epistola plebis Agrippinensium, sed et omnium castrorum Germanise secundœ

* Act. Sa ne/., 26 oct., t. xi, p. 841.

3 <4p. D. Bouquet, Rec. des I/ist., i, 564. « De Bell, gall , 1. XV, c. xi.

S. EULOtïG. 591

M. Bin te ri m trouve encore un indice de fausseté dans cette circonstance, que lu session de Cologne mirait eu Heu un dimanche, contrairement à la coutume générale, au IVe siècle, de n'ouvrir un concile que le lundi. L'érudition du savant allemand se trouve ici en défaut : la règleqir'il invoque n'était point absolue : car on peut citer, aux IVe et V* siècles, divers conciles d'Italie, d'Afrique, d'Espagne et des Gaules, qui eurent lieu soit le dimanche, soit les autres jours de la semaine \

On comprendra que nous ayons dû insister longuement sur cette question d'authenticité ; car, si elle pouvait être résolue négativement, il ne resterait plus de S. Euloge qu'un souvenir traditionnel, sans racines historiques: et qui sait même si ou ne pourrait pas alors soupçonner que cette tradition a puisé son existence aux sources impures d'une supposition apocryphe ?

En laissant de côté la participation d'Euloge aux conciles de Sardique et de Cologne, il ne nous resterait rien de positif sur le pontificat du successeur de S. Firmiu. 11 est vrai que Mal bran cq 2 nous raconte qu'Euloge évangélisa les bords de la Canche, et paya ainsi la dette de reconnaissance qu'avait contractée son diocèse, ausiècle précédent, en recevant les prédications de S. Victoric, l'apôtre du Boulonnais. Mais nous ne pouvons accorder qu'une confiance bien limitée au crédule historien qui nous donnera si souvent occasion de relever d'évidentes erreurs, et de

1 Voir la liste publiée dans le t. xi d'octobre des Acla Sanc forum, p. 841.

* De 3forinis, t. II, 1. n, c. xvn.p. 146.

corroborer l'opinion qu'a émise M. Prarond sur l'historien de la Morinie *.

Nous devons également ranger parmi les faits douteux l'attribution faite à S. Euloge, de l'un des cinq tombeaux qui ont été découverts, le 10 janvier 1697, sous l'autel de l'église de Saint-Acheul 2. Cette opinion ne s'appuie sur aucune inscription ; mais il est juste de remarquer que c'était jadis Tusage d'enterrer les évêques dans le sanctuaire de leur cathédrale; que l'église de Notre-Dame-des-AIartyrs était alors la basilique épiscopale; et que, par conséquent, il n'est point improbable que le tombeau découvert derrière le sarcophage du martyr S. Firmin, du côté de l'épi tre, ait été celui du second évêque d'Amiens.

Pour en terminer avec les conjectures, nous rappellerons qu'au portail Saint-Firmin, à la cathédrale d'Amiens, on remarque, au premier étage du tympan, six prélats en habits pontificaux : on pense que ce sont les six évoques d'Amiens qui, comme le fondateur de cette église, ont été honorés du titre de saints, et que, par conséquent, Euloge figure parmi eux *. Cette attribution est en harmonie avec la tradition

de notre église qui, chaque année, inscrit en tête de -

* Remarques sur la confiance qu'il faut accorder à Malbrancq; dans le tome vu de la Picardie, p. 29 i.

* Ponssemotte dr l'Estoilk, Lettre à un curieux sur d'anciens tombeaux, p. 8.

8 C'est probablement aussi S. Euloge que représente un tableau de la chapelle de l'Évôché, dépourvu d'inscription, tandis que six autres portent les noms d'évêques d'Amiens qui ont été honorés du culte des Saints.

S. EI'UKiE. 593

son Ordo que « sept de ses évêques sont honorés du culte des saints ».

II serait plus exact de dire « ont été honorés », puisque'S. Euloge ne figure pas dans notre liturgie. Il nous paraît même difficile de préciser 1 époque où il aurait été l'objet d'un culte quelconque. Nous avons en vain cherché son nom dans nos anciens calendriers manuscrits du Moyen Age ; il n'est point inscrit dans le catalogue des évêques d'Amiens, rédigé à Corbie, au XIIe siècle1, et nous croyons qu'il apparaît pour la première fois dans ha liste épiscopale qu'a donnée, au XVIe siècle, de Mouchy, plus connu sous le nom de Démocharès 3. On peut supposer qu'il aura retrouvé le nomd'Eulogc, soit dans des litanies, soit dans des Martyrologes du Moyen Age, que nous ne possédons plus, ou dont nous ignorons l'existence. C'est sur son témoignage que l'ancien Gallia Christiana et Du Saussay, dans son Martyrologe gallican* y nous disent qu'une église d'Amiens fut consacrée à sa mémoire. Aucune tradition, aucun document ne viennent confirmer cette assertion. Si elle est exacte, il faut tout au moins convenir que le culte de S. Euloge a disparu depuis un temps immémorial, et ne pas croire, comme M. l'abbé Richard, que la chapelle qui lui aurait été dédiée

1 Comme l'a remarqué M. Tabbé Roze (Congrèi scientifique d'Amiens, p. 480), son nom est absent du dyptique de la cathédrale, dont les noms épiscopaux ont été reproduits dans un manuscrit de l'an 1120, que possédait le doyen Le Scellicr du Riencourt.

* De sacrificio Missœ.

3 S. Eulogius, epUcopus Ambiancnsis, confebsor, < ujus memoriœ vencrandre sacrata est ibidem ecclesia.

5 il i S. EULOGE.

« existait encore à son honneur, pendant ces der- « niers siècles 1 ».

Quoiqu'il en soit, la qualification île suint a or donnée à Euloge par Déinocharès, Ghinius Cl. K"bert, Baronius 3, le P. Daire et Du Saussav. chanoine de La Morliôre et le nouveau Ga/iia cUnsliana s'abstiennent de lui conférer ce titre.

Euloge mourut probablement vers Tan 567. Quelques-uns de nos historiens locaux fixent sa mort à l'an 350; elle est rejetée à 380 par le jésuite Malbrancq,dont J.-B. de Sachy 4 a si singulièrement métamorphosé le nom, en l'appelant le t cardinal Mallabranca, dominicain «•.

Le Martyrologe gallican a rangé Euloge parmi les Aémères. On ignore, en effet, le jour de sa mort : ceux qui l'ont placé au M mars ont confondu notre éveque avec un autre S. Euloge, décapité en 829 par les musulmans de Conloue.

Manuscrits : Du Cange, Mêm. pour l'hist. des Êvcquts d'Amiens, n° 1207, suppl. Fr. de la Bibl. imp. — DeCoikt. Mém. chronol., t. i, p. 95.

Imprimés : Ladbe et Cossart, Saerosaneta concilia, t. u. — Sirmond, Concilia antiqva Galliœ, t. i, p. 12. — Baronius, Annal, eccl. ad ann. 340, not 7 f/ 8; 3*7 n* II. —

1 Origines chrétiennes de la Gavle, p. 00 * Cattonic. sanct. natales.

' .-innotat. ad Marlyrol. Rom., 25 sept. 4 llist. des éviques d'Amiens, p. 30.

s. nu LOGE.

Gai lia christ inna, t. x, col. 1151. — Longueval, Hist.de V Église gallicane y t. i, p. 199. — D. Rivet, Hist. lift, de la Kranre, t. i, part. 2, p. 108. — La Morlière, Antiquités d'Amiens, p. 18i. — Daire, Hist. d'Amiens, t. h, 1. 2, ch. ii. — Mioland, Actes de l'Église d* Amiens, t. i, p. 20. — Gilles Doucher, Disputatio hist. de primis Tungrorum episcopis. — Et les ouvrages de Binterim, V. de Blck, Du Cange, Héfélé, Malbrancq, Mansi, l'abbé Richard, de Rossi, de Sachy, etc., cités dans le cours de cette dissertation.

S. ÉVROLS

AnnK DE SAlNT-FrSCIEN-Al'-BOIS.

26 Juillet. — f 600.

Une femme de Beauvais, aussi distinguée par sa piété que par sa naissance, fréquentait depuis longtemps les pèlerinages, s'adonnait aux jeûnes et a l'oraison, dans l'espoir que Dieu, touché de ses prières, mettrait un terme à sa stérilité. Un ange lui apparut, pour lui annoncer qu'elle aurait un fils qu'elle devrait appeler Evrols et dont la vie serait sanctifiée par des vertus ém inentes.

Cette prédiction se réalisa bientôt. Le jeune Évrols, des sa plus tendre enfance, laissa entrevoir les qualités que devait bientôt développer la maturité de l'âge. Enclin à l'obéissance, instinctivement éloigné du mal, porté à la réflexion, il sut préserver sa jeunesse non seulement des attaches criminelles, mais môme de cette légèreté qu'on pardonne si vo-

1 Ebrulfiis t Ebrufphus , Ebernffus — Ebrulphe , Evrovel, Eerouil, Evrouls. Eornul, Eeronlt , Esroust. Eorost, Eurosl, Eoraû, Eorau, Eoraud, Ecroux , F.vrou. C'est sous ce dernier nom qu'il est désigné dans le diocèse, de Benuvais. — Un abbé d'Ouche, au diocèse de Lisieux, mort le 29 décembre 596, porte le même nom (S. Evroul). — Le villnge de Vrocourt, près de Songeons, s'appelait jadis Ebrulfi curtis, d'où l'on pourrait peut-être conjecturer que c'était là une propriété patrimoniale de S. Evrols.

s. îivitOLs. 597

Ion tiers à l'efilorescence de lu vie. 11 concentrait tellement ses affections en Dieu, qu'il résolut d'ubandonner ses parents et de se priver de ces affections de famille, qui peuvent parfois amollir l'âme, afin de vivre uniquement dans la charité de Jésus-Christ.

Evrols confia son âme et son intelligence a un pieux serviteur de Dieu qui lui fit accomplir de rapides progrès dans la science et la vertu. On oubliait la beauté de ses traits et l'élégance de ses manières pour admirer l'affabilité de ses rapports, l'éloquence de ses discours et son infatigable ardeur a l'étude des Livres saints. Jamais oisif un seul instant, tantôt il lisait, tantôt il méditait, tantôt il se livrait au salutaire travail des mains, n'interrompant ses occupations que pour prendre, vers le soir, un modeste et unique repas.

Le fervent disciple ne quitta son maître que pour revêtir l'habit monastique. Il se construisit, non loin de Beauvais, une cellule et une petite chapelle, désignée longtemps sous le nom iYOratorium que le temps a modifié en celui d'Orocr â. Il n'y fut pas

1 C'est, du moins, l'opinion la plus accréditée. Oroer est situé à deux lieues de Beauvais, dans le canton de Nivillcrs. Quelques écrivains, se basant sur ces expressions un peu élastiques prope muros bellovacenses, ont pensé qu'il s'agissait du MontCapron. Les découvertes de substructions, faites à Oroer au XVIIe siècle, la tradition locale, l'autorité des principaux historiens du Beauvoisis, tout nous semble se prononcer en faveur d'Orocr. C'est sur remplacement de l'oratoire d'Evrols» que fut érigé le monastère dont Stc Angadrème fut la première supérieure. Cette abbaye, détruite par les Normands en 851, fut reconstruite en 1036, à un autre endroit, et prit le nom de Saint-Paul. Voir Y/Jist. de l'abbaye de Saint-Paul de Beauvais, par M. Deladkkuk, dans le tome vi de» Mêm. de la Soc. académ de l'Oise.

508 s. êvhols.

longtemps seul; île nombreuses cellules vinrent se grouper autour de la sienne, et la retraite du reclus se changea en une espèce de monastère.

Kavigue ou Radingue, éveque de Beau vais, appréciant les vertus d'Évrols, lui conféra le diaconat et, bientôt après, le sacerdoce, malgré les résistances de sa modestie. Les malades, les aveugles, les possédés, les lépreux éprouvaient souvent les niiracu leux effets de ses intercessions ; la guérison de plusieurs grands personnages attira sur lui la vénération du roi et de ses leudes.

Une nuit qu'il dormait, il vit en songe un troupeau de brebis égarées et sans pasteur, et il entendit ces paroles i ^- « Homme de Dieu, pourquoi laisses-tu ainsi se disperser tes ouailles? » — Le sens de cette vision lui fut bientôt expliqué D'après les conseils de Frédégondis qui vénérait profondément notre Saint, les grands du palais le choisirent pour gouverner l'abbaye de Saint-Fuscien-au-Bois, près d'Amiens, dont les moines étaient privés de pasteur1.

1 Lc8 songes sont très-fréquent» dans les légendes : i Kci turc sainte nous en offre aussi de nombreux exemples ( Abimélecb, Jacob, Laban, Joseph, Salomon, Daniel, Judas Mâcha bée, S Joseph, etc.). « Il n'est permis à personne dit le cardinal Bons Discernement des esprits, ch. xxi) de douter que Dieu n'envoyé des songes aux hommes, quelquefois intelligibles et clairs, quelquefois obscurs et remplis d'énigmes, mais toujours vrais. Ou DK'U élève l'âme par ses songes à quelque connaissance surnaturelle, ou il instruit de ce qu'il doit faire, en imprimant dans l'imagination les formes et les ressemblances des choses, soit immédiatement par luimême, soit par le ministère de ses anges. •

* Palalii proceres hune Dei famulum monaehis pâtre suo destituas abbalcm prœficcre decreverunt. — Ces expressions sembleraient prouver que les moines de Saint- Fu6cien venaient de perdre

S. KVKOLS. .VJ'J

E viols, obligé de céder îilu contrainte, se laissa conduire dans la contrée que S. Fuscien et S. Victoric avaient arrosée de leur sang 1 . Tout eu regrettant les lieux où il avait goûté si longtemps la paix du Seigneur, il s'occupa activement de régler la vie et les usages des moines. Se considérant comme le moindre d'entre eux, il aimait à remplir les plus humbles fonctions et réalisait littéralement cette parole du divin Maître : « Quiconque voudra être le premier d'outre vous, doit se faire votre serviteur *. (Mat th. X, 4fy

Un jour, qu'il se promenait avec les moines de Saint-Fuscien, et que, selon sa coutume, il s'entretenait d'un passage de la sainte Écriture, un homme du nom de Darius % aveugle et possédé du démon, se précipita à sa rencontre, en grinçant des dents et eu poussant d'horribles rugissements. L'homme de Dieu , touché de compassion , fit aussitôt cette prière : — « Seigneur Jésus-Christ, ô lumière éternelle, devant qui tous les genoux fléchissent, ô vous qui, par l'efficacité de votre mort, avez dompté l'ennemi du genre humain, dissipez les ténèbres qui enveloppent ce malheureux et chassez l'usurpateur qui s'est emparé de son esprit». — X l'instant môme, l'aveugle recouvra la vue et fut délivré de ses obsessions.

leur abbé. D'un autre côté, il est dit plus loin qu'Évrols leur donna un règlement, d'où on pourrait conclure qu'il fut leur premier abbé ; entre les deux inductions contradictoires qu'on peut tirer de ces passages, le doute nous paraît permis : aussi n'avons nous point quulifié S. Êvrols de premier abbé de Saint-Fuscicn.

1 À Saint-Fuscien, dans le cauton de Sains.

* Les anciens bréviuircs de Bcuuvuis l'appellent Claiius.

S. KV110LS.

C'est sur l'autorité des passages que nous venons d'emprunter au biographe anonyme de S. Evrols, que se sont fondés les historiens 1 qui font remonter au VI' siècle l'origine de l'abbaye de Saint-Fuscien-au- Bois. D'autres écrivains3, n'ayant aucune confiance dans cette légende du XIIe siècle, ne croient pas que notre abbaye picarde puisse revendiquer une date plus ancienne que celle de 1 105, époque fixée par la charte de fondation d'Enguerrand de Boves 3. Enfin, d'autres historiens ont cru que l'érection primitive remontait a Tan 880 \ M. Charles Salmon, à l'occasion de ces divergences chronologiques, fait une supposition qui nous paraît acceptable : « Ne pourrait-on pas dire que l'abbaye fondée à Saint-Fuscien, à la fin du VI' siècle, par Chilpéric ou Frédégonde, aurait été dévastée par les Normands en 860f réédifiée en 880, puis ruinée une seconde fois en 925, époque à laquelle elle resta détruite jusqu'à Enguerrand de Boves, en 1 105 5 ? »

S. Lucien, premier éveque de Beauvais, apparut à S. Évrols pour lui ordonner de lever le corps de son ancien compagnon de supplice, S. Maxien, qui gisait ignoré a Montmille 6, là où il avait reçu la

1 Mabillon, le chanoine Vii.lemam, le P. Daire, M. Charles Salmon, etc.

* LK CoiNTE, LONGCKVAL, BaH.LET, GnnESCAR]), CtC.

■ L'original est conservé aux Archives du département. Ce texte a été publié dans les Instrumenta du Gallia christ. , x, <ol. 299. Il est à remarquer que cette charte ne fuit aucune allusion à unéta. blissement antérieur.

* D. Bkaumku et Lengi.et Difresnoy.

* Notice historique sur l'ancienne abbaye de Saint Fuscien,y.4. 0 Le pèlerinage de Montmille, près de lieauvais, interrompu

par la Révolution, a été rétabli, eu 1801. par Mgr Gignoux.

s. ÊvitOLs. G01

gloire du martyre, et de réunir ses restes aux siens. Après s'être mis en prière, Evrols se rendit à Montmille avec ses moines, creusa la terre, trouva un sépulcre d'où émanèrent de divines odeurs, et exécuta Tordre qui lui avait été prescrit Cette invention fut accompagnée de plusieurs guérisons miraculeuses.

M. Richard 7 émet l'hypothèse que S. Kvrols pourrait être l'auteur de la plus ancienne Vie de S. Lucien, remaniée plus tard par Odon, évêque de Beauvais; mais il ruine lui-même sa conjecture, en disant plus loin (page 667), que les Actes primitifs de S. Lucien remontent a l'an 431. S'il en est ainsi, ce document ne saurait être attribué a S. Évrols qui vivait a la fin du VIe siècle.

Une charte de Chilpéric I" nous apprend que c'est h cette époque que remonte la fondation de l'abbaye de Saint-Lucien, et la tradition ajoute que S. Évrols en aurait été le premier supérieur, tout en conservant le gouvernement des monastères de l'Oratoire et de Saint-Fuscien-au-Bois. Voici le passage le plus important du diplôme royal. « ... Dodon, vénérable éveque de Beauvais, et notre cher Évrols abbé, ainsi qu'un grand nombre de nos fidèles sujets, ont supplié notre sérénité de réédifier à nos frais

1 Bien que notre légendaire n'en dise rien, on doit supposer que le corps de S. Julien qui se trouvait avec celui de S. Maxien fut également transféré prèa de la sépulture du premier évêque de Beauvais, et que cette translation ne fut faite pat Evrols qu'avec le consentement et la participation de Dodon. M. Dclettrc suppose même que cet évêque de Beauvais était en relation d'intimité avec Kvrols.

* Oriffincs chrétiennes de la Gaule, p. 312.

002 S. ÈVKOLS.

une église qui avait été jadis construite près îles murs de Beauvais, en l'honneur de S. Pierre et de S. Lucien, martyrs, laquelle a été pillée et détruite parles païens : ce qui nous fait d'autant plus volontiers accéder à cette requête, c'est le récit qui nous a été fait que le glorieux martyr S. Lucien est apparu à Évrols et l'a pressé de retirer de Montmille, où il gisait ignoré, le corps de S. Maxien, qui avait partagé la gloire de sou martyre, et de le déposer à côté de lui dans la même église ; et que, depuis l'exécution de cet ordre, beaucoup de miracles éclatants se , sont opérés par l'intercession de ces saints martyrs. C'est pourquoi, nous ordonnons que ladite église soit réédifiée par la munificence de notre libéralité, appropriée au service divin et qu'une communauté de cénobites y soit établie *. *

1 » Cette charte, dit M. Delettre {Uist. du diocèse de Beauvais* i, 220) a beaucoup occupé les savants. Ceux qui en ont vu l'original ont reconnu dans te fonds et dans la forme les caractères d'une incontestable authenticité ; mais la comparaison des dates entre elles leur a rendu cette authenticité suspecte. D'abord cet écrit marque les années à partir de l'Incarnation, ce que ne faisaient point les rois de cette époque, qui ne marquaient les 'dates que par les années de leur règne : ensuite, il marque l'an 6('(>, indiction 9°, comme étant le 22* du règne de Chilpéiic : or, Chilpéiic ayant commencé à régner en 561, la 22° année de son règne concordait avec l'un 583, indiction lro, et non avec l'anCOO ; d'ailleurs Chilpéiic étant mort en 584, il ne pouvait plus délivrer de diplôme en C'06. Cependant cette difficulté s'évanouit devant un examen plus attentif ; l'encre évidemment moins ancienne avec laquelle avait été écrite la date DCVI indict. IX fit reconnaître qu'une main plus récente avait mal à propos fait cette incohérente addition ; dès lors, il ne reste plus de doute sur l'authenticité de cette charte ». Voyez sur cette question les Annales de Lk Cointe, q<ii rejette à tort cette charte à l'an 7H>, sous le règne do Chil-

S. ÉVROLS. 60 J

Si l'on admet l'authenticité de cette charte et la véracité de la tradition qui s'y rattache, il faut eu conclure que l'église de Saint-Lucien fut dédiée par Dodon, vers Tan 585, et que la direction du monastère fut confiée à Evrols

Le saint abbé avait coutume de rendre le bien pour le mal. Il apprit, un jour, par ses moines qu'un larron s'était introduit nuitamment dans sa cellule ', et avait dérobé tout ce qu'elle contenait. Bien loin de s'affliger, il consola les religieux attristés, en leur rappelant qu'il faut toujours prier pour ses ennemis. Quelque temps après, le voleur, possédé du démon, rapporta ce qu'il avait pris. S. Évrols rendit grâces à Dieu et, par ses prières, délivra ce pécheur de ses obsessions \ Il opéra encore le même prodige en se rendant au pèlerinage de Saint-Martin de Tours.

Le vénérable vieillard, se trouvant à Oroer et sentant approcher sa fin, réunit ses religieux autour de lui et leur annonça qu'il allait les quitter pour un monde meilleur. Quelle ne fut point leur douleur, lorsqu'ils virent se réaliser la prédiction qui les avait tant affligés! S. Évrols mourut le 25 juillet,

péric III; Simon Correct, page 2; les Annales bénédictines , t. i, p. 189 î et surtout les observation» de Guillaume Cuper dans les Acla sanctorum, 25 Juillet.

» Était-ce à Saint-Fuscicn, à Oroer ou a Saint- Lucien? Le texte

n'en dit rien.

1 Les hagiographos modernes, comme ceux du Moyen -Age, ont parfois la mauvaise habitude de broder des détails d'imaginations sur le texte primitif. Ainsi l'auteur du Martyrologe gallican nous dit au sujet de ce vol : « Immemorque injurite cum paris osculodivU/tens, admonuciit ut ab iofausto vitiorum trainitc ad viam justitiœ et sslutis quantocius se converterct ».

GOt S. ÉVROLS.

vers l'un G00. Do suaves odeurs s'exhalèrent de son corps, qui fut inhumé dans l'oratoire qu'il avait fondé et qui devait plus tard porter son nom.

« Sa puissante influence, dit M. l'abbé Sabatier *, n'a pas été restreinte aux abbayes qu'il dirigeait* Elle s'est fait sentir au dehors de ces établissements religieux Son langage, puisé à la divine source du Christianisme, jeta une vive lumière sur les notions du droit et du devoir, obscurcies par l'effet d'une conquête encore récente et de plusieurs invasions successives. L'exemple de sa vie humble, chaste, mortifiée, charitable, ne put manquer de toucher les cœurs des barbares, et d'adoucir leurs mœurs aussi dissolues que sanguinaires. On sait que la reine Frédégonde elle-même le vénérait comme un saint. Evrou n'a donc pas seulement initié d'humbles religieux a la pratique de la vie et des conseils évangéliques, il a préparé à nos pères les bienfaits de la civilisation chrétienne. »

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