‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 14 sur 78 · S. JUST · texte numérisé non relu

S. JUST

18 Octobre. — + 303.

Les Actes de S. Just ', rédigés vers le VIIT: siecle, paraphrasés au XI* siècle dans les Lectionnaires de Beauvais, ont été faussement appliqués à $. Justin, autre enfant martyr dont on conservait le corps à Louvres en Parisis. Nous réserverons pour un chapitre spécial tout ce qui concerne cette étrange confusion, que favorisait une Vie en vers,

1 Justus;—Juste, J'ût, Jut, Ju —il est appelé Justinus, Justin, par ceux qui l'ont confondu avec S. Justin de Louvres. — On ‘ compte un nombre considérable de saints qui ont porté le nom de Just, lequel n’a été parfois qu’une simple qualification de per. sonnages à peu près inconnus. Pour ne point sortir de la France, nous nous bornerons à citer : un évêque de Vienne (6 mai), un martyr de Lyon (2 juin), un confesseur du Berry (14 juillet), un martyr à Troyes (21 juillet}, un évèque de Lyon (2 septembre), un évèque de Strasbourg (2 septembre), un archidiacre de Saint-Allyre (21 octobre), un disciple de S. Hilaire (27 octobre); et d’autres S. Just, dont la vie est à peu près inconnue, qu'on honore à Clermont d'Amboise (16 février), en Franche-Comté (7 juillet), en Bretagne (25 août), en Poitou (47 novembre), etc.

longtemps attribuée au vénérable Bède, mais qui ne remonte pas au-delà du A V° siècle.

S. Just naquit probablement à Auxerre ; il est certain du moins qu'il habitait cette ville avec son père, nommé Justin, et sa mère, appelée Félicie ". Dès sa plus tendre jeunesse, il pratiqua des vertus qui ne mürissent d'ordinaire qu'à un âge bien plus avancé, et mérita par là un don merveilleux de seconde vue qui devint l'occasion de son martyre et de sa gloire. Ce pieux enfant, âge de neuf ans, partageait la douleur de sa famille au sujet de son oncle Justinien, qui avait été enlevé tout jeune et vendu comme esclave, sans qu’on ait su depuis le sort qui lui était échu. S. Just apprit par une vision que ce parent regretté était au service d'un marchand nommé Loup, qui habitait la ville d'Amiens, et s'empressa de révéler cette bonne nouvelle à sa famille. Justin chercha en vain dans Auxerre quelqu'un qui voulût bien se joindre à lui, à prix d'argent, pour aller délivrer son frère bien-aimé. C'est alors que S. Just s'offrit pour entreprendre ce voyage. Aux objections de sa mère, qui redoutait la fatigue et les perils d’une si longue excursion, l'enfant répondit qu'il s’en remettait complétement à la volonté de Dieu *, et sa détermination parut

1 Grevenus en fait une sainte martyre et l’inscrit au 20 octobre avec son fils S. Just. — Les légendes de Beauvais disent que l'enfant martyr était de bonne naissance, clara salis prosapiæ.

? La Passion en vers de S. Just. tout en donnant à l’enfant . martyr la prescience de l'avenir, lui fait très-maladroitement . tenir ce langage, que devaient démentir les événements :

Nil erit contrarium Quin illæsi ambulemus, Redeamus sospites.

(V. Benz opera, t, 111, p. 268).

si bien inspirée d’en-Haut, qu'on n’y mit plus d'obstacle.

Quelques jours après, le père et le fils, munis d'argent et de provisions, se mirent en route et arrivèrent à Melun vers le soir ‘. Là, un pauvre, tout à la fois aveugle et boiteux, sollicita leur charité, en se plaignant de la faim. $. Just ne se contenta point de lui faire part de ses provisions de voyage, mais se dépouilla de son habit pour le lui donner. Comme son père l'en réprimandait : « N’estil pas écrit, lui dit-il, que bien heureux est celui qui compatit aux souffrances des indigents, parce que le Seigneur à son tour prendra pitié de lui dans les jours d’infortune ».

Le lendemain matin, les voyageurs poursuivirent leur route et rencontrèrent près de Paris un excellent homme, nommé Hippolyte *, qui, les ayant interrogés sur leur pays et le but de leur voyage, leur offrit l'hospitalité. Les deux Auxerrois l’accepterent et allérent chez lui réparer leurs forces, en prenant quelques aliments, du vin et de la bicre.

1 Trois heures après avoir quitté Auxerre, ajoute le biographe du VIITe siècle : or, il s'agit d’une distance de vingt lieues. Cette erreur géographique suffirait à prouver, comme le remarquent les Bollandistes. que l’auteur de cette Passion était du Beauvaisis et non pas de l’Auxerrois, où une telle ignorance des lieux n'aurait pas été possible. | ? La Passion en vers laisse entendre qu'Hippolyte était chrétien : :

In pace dimiserat Ut cœptum iter egissent Cum Dei auxilio.

Parvenus aux bords de l'Oise, ils ne trouvérent point d'abord de barque; mais, grâce à Dieu, un batelier qui descenduit la rivière se rendit enfin à leur appel et les transporta à l'autre bord, sans vouloir accepter aucune rémunération. « C'étoit peut-être un ange, dit Giry, que la Providence de Dieu leur envoya pour les secourir dans Île besoin. »

Aussitotqu'ils furentarrivés à Amiens, Justin et Just s'informèrent de la demeure de Loup, ou bien de l'endroit où ils pourraient le trouver: L'ayant rencontré dans la ville, 1ls lui exposerent le but de leur voyage. « Venez chez moi, leur dit 1: marchand, je vous montrerai tous mes esclaves, et si vous reconnaissez votre parent, vous pourrez l'emmener avec vous, après m'avoir remboursé sa valeur, »

Ce soir-là même, tandis que Justin examinait chez Loup ses douze esclaves ", sans pouvoir reconnaitre son frère parmi eux, S. Just s'écria : « Voici celui que nous cherchons, » en désignant un homme qui tenait une lampe allumée. « Comment pourriez-Vous me reconnaitre, remarqua ce dermer, puisque vous nétiez pas né quand J'ai quitté mon pays? » La désiwnation du jeune enfant n'en était pas moins l'expression de la vérite.

Un Jeune soldat du persécuteur Rictiovare avait été témoin de cette reconnaissance. I s'empressa d'aller prévenir son chef: « J'ai découvert, lui

! Simon Martin (Fleurs des vies des Suints, S août) métamorphose Loup en uu gedlier qui garduit seize prisonniers.

dit-il, de ces gens adonnés à la magie qui se proclament chrétiens; que faut-il en faire ? — Amenezles moi bien vite, répondit le tyran ; et, s'ils retusent de venir, qu’on les mette en prison jusqu’à ce que Je les fasse comparaître devant moi. » Les satellites, qui devaient exécuter cet ordre, ne trouvérent plus les chrétiens dans la maison de Loup: car celui-ci, sans accepter leur argent, les avait engagés à repartir aussitot pour échapper aux persécutions du terrible Juge.

Le biographe du VIIT siècle ne nous dit point si Loup était chrétien. On en pourrait douter, en le voyant possesseur de nombreux esclaves, et en remarquant l’empressement qu'il met à réclamer le prix de celui qu'il consent à céder. Mais, d’un autre côté, la générosité dont il fait preuve en dernier lieu, l’avertissement qu'il donne à Justin de fuir les dangers de la persécution, et la qualification de homo bonus, qu’on ne prodigue pas aux paiens, favorisent beaucoup l'opinion contraire. Aussi les Lectionnaires de Beauvais, rédigés un siècle plus tard, ainsi que les Actes de l’abbaye de Malmédy (X'siècle) ", n’hésitent pas à dire que Loup était du nombre de ces chrétiens d'Amiens que la crainte des persécutions empêchait de manifester leurs croyances. Plusieurs écrivains * ont abondé dans ce sens : mais il est Juste de faire remarquer qu'ils s’en rapportaient, sur ce point, à la Passion

* Prædictus negociator, ut erat vere christianus. ? LoisEL, LOUVET, GIRY, SIMON MARTIN, TILLEMONT, etc.

T. Il, 10

146 S. JUST, ENPANT MARTYR.

du XV*siecle ‘, qu'ils croyaient être du V. Bède.

Rictiovare ne pouvait point renoncer si facilement à sa proie. « Que quatre hommes montent à cheval, s'écria-t1l, et forcent ces chrétiens à revenir ici. S'ils refusent d'obéir, qu’on les mette à mort! »

Les trois fugitifs, en suivant la voie romaine qui conduisait d'Amiens à Senlis *, étaient arrivés à Sinamovicus ?, aujourd hui Saint-Just-en-Chaussée, prés de la fontaine Sirique ‘ qui alimente la rivière d'Aire ou Arëé *. Justinien dit à son frère : « Puis-

1 Didicitque quod fuissent Non ficti christicol:æ.

(V. BeDÆ Opera, t. 111, p. 272.) 4 Cette voie traversait Suint-Fuscien, Sains, Estrées-en Chaussée, Chaussoy Epagny, Paillart, Ansauvillers et Saint- Just, pour aller rejoindre, près de Saint-Martin-Longueau, la chaussée de Senlis.

$ Louvet (Hist. du Beauvoisis, p. 500) met l'emplacement de Sinamovic dans le pré d'Orémeaux, entre Saint-Just et Plainval, et se passe deux impayables étymologies. Sinamovic, lieu fort désert, viendrait de sine homo vicus. Quant à Orémeaux, village aujourd'hui détruit, c’est la traduction d’oremus, parce que les deux parents de S. Just, témoins de son martyre, se sont écriés : Prions Dieu !

* La fontaine Sirique se trouve à l'extrémité nord d’une pièce d'eau qui était jadis enclavée dans l’abbaye de Saint-Just. Le nom de Puchot qu'on lui donne aujourd'hui vient de l'usage où étaient les pèlerins d'y pucher (puiser) de l'eau.

S Arugga, Arogu, Aruga, Aruju, Aria, Arrausin, Aresia. L'Aré, alimentée par plusieurs sources, se jette dans la Bresche, près de Clermont. La plus ancienne Passion que nous avons trouvée (n9 12598, fonds Jat. Bibl. nat., manuscrit du Ville siecle) s'exprime ainsi : € Ad fontem Syrica quod etiam rivolus vocatur Arresia. » Les antiques légendes de Besuvais sont plus précises : à Est locns antiqua appellatione Sinamovicus, ubi fons

que voici de l’eau, arrêtons-nous ici pour manger et prendre de nouvelles forces. » Et S. Just de s'écrier : « Hâtez-vous, car voici que Rictiovare a expédié quatre cavaliers pour nous ramener à Amiens et nous mettre à mort; Je veillerai pendant votre repas; s'ils arrivent, Je causerai avec eux, pendant que vous resterez cachés dans cette caverne voisine. » À peine avait-il dit ces mots que S. Just aperçut les satellites; ses deux parents s’empressérent de suivre le conseil qui leur avait éte donné. Nous avouons qu'il nous paraît difficile de comprendre la conduite d’un père et d’un oncle abandonnant ainsi un Jeune enfant aux périls qui le menacent.

Les soldats de Rictiovare demandèrent à $S. Just où étaient les parents qui l’accompagnaient, et à quels dieux ils avaient l'habitude d'offrir leurs sacrifices. Le courageux enfant refusa de trahir les siens et se borna à répondre qu'il était chrétien ‘. L'un des cavaliers lui trancha aussitôt la tête, avec l'intention de la porter à Rictiovare. Mais le corps

dictus Syrica exoritur, cujus decursum Arajæ rivus excepit. » 1l paraît certain, dit M. Graves, que dans des temps reculés, l’Aire ou Aré sortait de terre entre Plainval et la Fosse-Thibault, sous le bois de Conatte, c’est-à-dire à 3,600 mètres au-dessus de sa source actuelle. La tradition locale est unanime sur ce point et elle s'accorde avec les Actes du martyre de S. Just qui attestent que l’Aré recevait les eaux de la fontaine Sirique, tandis que cette fontaine est la source la plus haute du mème ruisseau. Des titres du Moyen-Age font mention d’un moulin à l’eau qui existait entre Saint-Just et Plainval. » Statistique du canton de Saint-Just, page 8.

1 Les Actes de l’abbaye de Malmédy introduisent ici une assez longue discussion religieuse entre S. Just et les satellites.

du saint Enfant se redressa soudain et replaça sa tête sur ses épaules ‘. « Dieu du ciel et de la terre, s'écria-t-il, recevez mon âme, car Je suis innocent! » Les satellites, épouvantés d’un tel prodige, s’enfuirent aussitot et allérent raconter à Rictiovare ce dont ils avaient été témoins.

Justin et Justinien, qui avaient entendu la prière du jeune martyr, sortirent de leur retraite et se demandèrent ce qu'ils allaient faire de ce corps décapité. On raconte que la tête leur dit : « Entrez dans la caverne, vous y trouverez un antique tombeau couvert de lierre : c'est là que vous déposerez mon corps. Quant à ma tête, portez-la à ma mére pour qu'elle l’'embrasse. Si elle désire me revoir, c'est dans le paradis qu’elle devra m'aller chercher?. »

Justin et Justinien, après avoir enseveli le corps de S. Just, se hâtèrent de retourner à Auxerre, où ils arrivèrent au bout de trois jours. Quand Félicie eut appris la mort de son fils, elle bénit Dieu de l'avoir ainsi glorifiée et suspendit dans sa maison la tête du martyr, enveloppée d’un linge. Pendant la nuit, cette précieuse relique inonda de lumière, non seulement le logis, mais la ville tout entière.

t Et accipiens caput in manibus Suis, in humerum posuit. — Plusieurs manuscrits contiennent une variante que nous renonçons à comprendre : et accipiens caput in manibus suis, posuit in atrium suum. Dans d’autres, on lit : in atrium speluncæ.

? Le miracle de cette tête coupée qui parle disparait des bréviaires de Paris, à partir de 1736. Le Propre actuel de Beauvais se contente de dire que $S. Just porta sa tête dans ses mains. Sur les saints céphallophores, voir ce que nous avons dit au sujet de S, FUsCIEN, page 314 du volume précédent.

L'évêque d'Auxerre (que toutes les légendes désignent à tort sous le nom de $. Amateur) venait de se lever pour réciter les laudes. « J’ai vu, dit-il à son clergé, une grande lueur qui, partant de la maison de Justin, enveloppait toute la cité. Allez vite vous enquérir des causes de ce phénomène. » Trois prêtres qui allèrent aux informations revinrent bientôt raconter les détails du martyre qui s'était accompli dans le Beauvaisis. Le peuple, après avoir rendu grâces à Dieu, fit préparer une châsse, pour qu'on allât chercher solennellement, avec la croix, les luminaires et les encensoirs, la tête de S. Just, et qu on la déposät dans l’église cathédrale, à l'endroit même qu'il avait choisi pour sépulture.

Une jeune fille, âgée de seize ans, aveugle de

naissance, invoqua la relique dont venait de s’enrichir l’église d'Auxerre, et recouvra soudain la vue, ce qui donna lieu aux actions de grâces des fidèles et du clergé.

Le nom de $. Just étant inscrit dans les anciens martyrologes au 18 octobre, on pourrait croire que c'est à cette date qu'eut lieu son martyre : cependant le biographe du VIIT* siécle le place au deuxième Jour des nones de septembre, c’est-à-dire le 4 de ce mois.

CHRONOLOGIE

Les anciennes Passions de S. Just commettent un grave anachronisme en plaçant tout à la fois son martyre du temps de Rictiovare, qui exerça ses fureurs dans nos contrées sous le règne de Dioclétien, et du temps de S. Ama-

teur ou Amäâtre qui occupa le siége d'Auxerre de l’an 388 à 418. Obligés de choisir entre deux indications contradictoires, les historiens et les hagiographes se sont partagés d'opinion : les uns ont placé ce martyre sous le règne de Dioclétien ! ; les autres ? sous Honorius, de l'an 406 à 416, à l'époque où les Vandales, les Suèves et les Alains, après avoir franchi le Rhin, vinrent réduire en cendre Amiens,

Beauvais, Reims, ainsi qu'un grand nombre d'autres villes

de la Gaule Belgique.

Les partisans de cette dernière opinion sont obligés de supposer que le nom de Rictiovare a été donné au chef des envahisseurs qui occupaient alors Amiens, pour indiquer que sa cruauté égalait celle du Préfet de Dioclétien. Baillet affirme que l'histoire de S. Just scrait insoutenable si on la plaçait au III: siècle : mais il ne donne aucune preuve de son assertion. Tillemont en produit une quiest sans valeur : il prétend que a la croix, l'encens, les cierges », toute cette pompe déployée pour recevoir le chef de S. Just, n'ont aucun rapport avec le temps de Dioclétien. Nous pourrions discuter ce point archéologique ; mais autant couper court en répondant qu'il est présumable que le biographe se sera trompé sur le nom de l'évêque d'Auxerre; son erreur est facile à expliquer par la confusion qu'il aura faite entre la réception du chef de S. Just et la translation qui en aurait eu lieu, un siècle plus tard, sous l’épiscopat de S. Amateur.

Notons une bévue assez curieuse. Le Propre de Saint- Florent de Roye (1764) fait vivre S. Just au VIIT° siècle : cirea octavum sæculum. Il a évidemment copié cette indication sur le calendrier du bréviaire d'Amiens qui l'applique à un autre S. Just, martyrisé à Monchel. Voilà une preuve de la légèreté avec laquelle on composait, au XVIITe

‘ Le Martyrologe romain, le Propre de Beauvais, le Bréviaire de Paris, Giry, Simon Martin, les nouveaux Bollandistes, l'abbé Sabatier.

? Dom Grenier, Tillemont, Baillet, le Bréviaire de Rouen(1728), M. Delettre, M. l'abbé Barraud, etc.

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