‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 5 sur 78 · S. HONORÉ · texte numérisé non relu

S. HONORÉ

16 Mai. — + 600.

S. Honoré! naquit à Port-le-Grand, en Ponthieu, dans la première moitié du VI siècle.

D'après une ancienne tradition, il serait issu des comtes de Ponthieu *. Malbrancq veut préciser davantage en disant qu'il recut le jour d’Aiïmeric, comte de Ponthieu et de Boulogne, et qu'il aurait été proche parent de $. Riquier, par la ligne mater-

‘ Honoratus, Honorat, Honerëé, Honnouré, Honnoré, Honoire. Les auteurs du Moyen-Age n’ont pas manqué de faire allusion au double sens que présentait son nom : nobililate et nomine honoratus, dit Vincent de Beauvais. Divers saints ont porté le même nom, entre autres un martyr de Potenza (Ille siècle), un évèque de Toulouse (IITe siècle), un évèque de Verceil (IVe siècle), un évêque d'Arles (Ve siècle), un évèque de Brescia (VII: siècle), un archevêque de Contorbéry (VILe siècle), un Martyr du Poitou (XIII: siècle), un commerçant du Berry (XVe siècle), etc.

* De nobili ejus prosapia hoc unum fatur quod ortus fuerit e patreoppidi Portus dynasta, eodemque totius Pontivensis regionis comite. (Ancien ms. des Chartreux d’Abbeville, cité par M. Prarond, Saint Riquier et les cantons voisins, II. 125.)

nelle ‘. Selon une autre version ?, il serait au contraire issu de parents pauvres. Nerlande, qui nous a laissé une longue et diffuse dissertation manuscrite sur le temps de la vie, de l’épiscopat el de la mort de S. Honoré *, n'admet point qu'il y ait déjà eu un comte de Ponthieu au temps de notre saint évêque, et produit à ce sujet des arguments qui nous paraissent peu décisifs. C’est faire une objection futile que de voir une contradiction historique entre le titre que la tradition donne au père d'Honoré et la résidence qu'elle lui assigne. Les gouverneurs de comte ne demeuraient pas toujours dans la localité la plus importante de leur territoire; et d’ailleurs, suivant la remarque d'un manuscrit de Rumet *, Port était Jadis une des principales villes du Ponthieu. Nous reconnaîtrons volontiers que cette partie de la Picardie n’était

! Voici d’après Malbrancq la généalogie de S. Honoré :

Regnachaire Aimeric 4er mari de Maurienne second mari de Maurienne ———— Alchaire S. Honoré S. Riquicr

Il est facile de voir combien cela est invraisemblable, Honoré siége pendant 46 ans, ce qui doit lui faire donner au moins 71 ans à sa mort, et le faire naïtre vers l’an 529.$. Riquier, né d’un précédent mariage, mourut en 645 et aurait eu alors de 115 à 120 ans.

% La Vie de S. Honoré, Ms. du XVIs siecle, des Archives de Loir-et-Cher, publié par M. Dupré, dans le tome VIII des Bulletins de la Soc. des Ant. de Pic. p. 363.

# Ms. 466 de la Biblioth. d'Amiens.

* Cité par D. Grenier, t. 90, f° 181.

pas encore au VI° siècle un comté organisé dans le sens qu'on a donné plus tard à cette dénomination; mais rien n'empêche d admettre que le père de S. Honoré ait été l'un de ces chefs sicambres de race royale qui furent convertis par S. Remi, et auxquels la libéralité de Clovis et de Childebert accorda de vastes domaines dans le pays nouvellement conquis.

Nous ne nous sentons point davantage convaincu par cet autre argument de Nerlande, qui nie l’ancienne existence d'un chäteau à Port, par cette raison que s'il y en avait eu un, on n'aurait pas été obligé de transférer à Amiens les reliques de S. Honoré au moment de l’invasion des Normands. Le château de Port n’a-t-1l pas pu être démantele antérieurement à cette translation? Ou, s'il n'en a pas été ainsi, ne pouvait-il pas être du nombre de ces résidences qui ne présentaient pas d'assez sérieuses garanties contre les invasions des barbares ? Toujours est-il que la tradition actuelle désigne l'endroit où s'élevait jadis le château du père de $. Honoré, et que, d'après le témoignage du P. Ignace ", on en voyait encore subsister quelques ruines au XVII: siècle.

Dès son enfance, le jeune Honoré fit pressentir les hautes destinées que lui réservait la Providence. Dieu l'avait prévenu de ces grâces de prédilection qui font mûrir les vertus avant l’âge, en sorte qu'on pouvait lui appliquer ce que la sainte Écriture dit de Tobie: « Étant encore enfant, il

! Histoire ecclésiastique d'Abbeville, p, 192.

mm

n'avait rien de. l'enfance. » Éloigné de toutes les dissipations, il partageait son temps entre l'étude et La prière. Il fit de si rapides progrès dans la science et dans la vertu qu’il mérite bientôt d'être promu au sacerdoce par Béat, septième évêque d'Amiens. Sous la conduite de cet éminent prélat, que quelques écrivains ont qualifié de Bienheureux, Honoré devint un parfait modèle de Ia vie ecclésiastique. Il était l’âme de toutes les bonnes œuvres. La charité qui respirait dans ses actions, son dévouement pour les pauvres, l’austérité qui lui faisait crucifier sa chair et ses passions, exerçaient une si salutaire influence sur ceux qui le voyaient que les pécheuis les plus endurcis ne pouvaient résister à ses exhortations. Lorsque Béat mourut, vers l’an 554, S. Honoré fut désigné pour lui succéder par les acclamations du peuple et du clergé. Son humilité s’opposa en vain aux vœux du diocèse : une effusion d’huile sainte desceñdit du ciel sur son front et le consacra miraculeusement *. On apprit bientôt à Port qu'Honoré était promu à l'épiscopat ; sa nourrice accueillit cette nouvelle par une complète incrédulité et s’écria qu'elle croirat plus volontiers que le fourgon ardent qu'elle tenait entre les mains prendrait racine et se changerait en arbre. Joignant l'acte aux paroles, elle planta dans la cour où elle se trouvait, sa pelle embrasée, emmanchée d'un bâton, qui se métamorphosa soudain en mûrier et qui, bientôt après, produisit des fleurs et des fruits *.

1 On attribue la même faveur à S. Remi, évêque de Reims. V.

SUYSKEN, Act. SS. t. 4 oct. p. 59.

3 Au XVIle siècle, on montrait encore ce mürier dans l’an-

Cet arbre miraculeux ! fut considéré comme un emblème prophétique des fruits de salut que devait porter l’épiscopat d'Honoré. En effet, le saint évêque se dépensa tout entier dans le gouvernement des âmes ; souvent il allait visiter les villes et les bourgades de son diocèse, et s'efforcçait de déraciner les restes de superstitions païennes qui avaient résisté, surtout dans le Ponthieu, au zèle de ses prédécesseurs. Prêchant par ses exemples, encore plus que par ses paroles, il fit fleurir le dévouement chez le clergé et la régularité dans les cloîtres.

Devenu libre de la disposition de ses biens, par la mort de scs parents, il fit don du domaine de Port à l'Église d'Amiens, qui en jouit jusqu’en 1301 *.

La dévotion que $S. Honoré portait à la Passion de Notre-Seigneur fut un Jour récompensée par un miracle, qu est ainsi raconté par nos bréviaires :

« Le jour de Pâques, alors qu'il célébrait les divins mystères au grand autel de Notre-Dame, et qu'il venait de consacrer les saintes espèces, il vit sor-

cienne maison de S. Honoré : « Dans la cour de cette maison, dit le père Ignace, on voit le meurier miraculeux, provenant d'un fourgon à demi-brûlé qu’on tient par tradition avoir été planté en cette place par la nourrice de ce Saint, quand on vint lui dire qu’il estoit évesque d'Amiens » Hist. eccles. d'Abberille, p. 492.

? Sur les bâtons qui se changent en arbre, voir la note 1, page 584, du volume précédent.

? À cette époque, l'évêque Guillaume de Mâcon transféra cette propriété à la Chartreuse qu'il venait de fonder à Abbeville, sous le patronage de S. Honoré ; mais il dédommagea largement l'Église d'Amiens en lui donnant la terre et seigneurie de Bouvresse, située dans le doyenné de Poix, qu’il avait achetée en 1299, LL ses deniers personnels, à l’abbaye de Charroux.

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S. HONORÉ, ÉVÊQUE D ANIENS. 43

tir d'une nuée lumineuse une main marquée des stigmates de la Passion : c'était celle de Notre- Seigneur qui, en lui administrant la sainte communion, voulait faire Jouir le pieux évêque de la faveur qu'il avait jadis accordée à ses apôtres. S. Salve, qui devait succéder à Honoré sur le siége d'Amiens, futtémoin de ce miracle, ainsi qu'un grand : nombre d’assistants. À partir de ce Jour, ajoute la légende, l'évêque d'Amiens fut exempt de ces révoltes de la chair qui sont l’inévitable condition : de notre humanité déchue. C'est à ce prodige, qu'on attribue également à S. Firmin-le-Confesseur, que faisaient allusion les armoiries sculptées de l’église Saint-Acheul représentant une main sortant d’une nuée ‘.p

La première année de l’épiscopat de S. Honoré (555) fut encore illustrée par un autre miracle, qui enrichit l'Église d'Amiens des reliques des trois illustres martyrs Fuscien, Victoric et Gentien, inhumés à Sains vers l’an 303. Lupicin, prêtre d’'Amiens, apprit par la révélation d'un ange l'endroit où reposait ce précieux dépôt ; 1l s'empressa de déblayer la crypte qui lui avait été indiquée, et quand il eut aperçu les ossements des saints martyrs, 1l entonna une hymne d'allégresse dont les accents parvinrent, à deux lieues de là, jusqu'aux oreilles

t « Cette main estoit représentée ouverte et nue dans une sculpture en bosse de 3 à 400 ans. à la clef du ceintre de l’ancienne porte pour entrer du chœur de l’église dans le clocher de l’abbaye, qu'on a détruite en l’an 4673 » Mémoires sur la collégiale de Saint-Achoul, publiés par M. DE BEAUVILLÉ, dans ses Documents inédits, t. 1, p. 361.

de S. Honoré, qui célébrait alors les saints mystères ‘. Quand il eut terminé d'accomplir les rites sacrés, il s'informa du lieu où pouvait résider celui dont il avait entendu retentir la voix lointaine; il Je vit bientôt accourir vers lui et recueillit de sa bouche le récit de l'invention qu'il venait de faire. L'évêque se prosterna à terre, rendit grâces à Dieu et se dirigea avec un grand concours de fidèles vers l'endroit où les corps saints, rendus à la lumiere du jour, exhalaïent un si savoureux parfum qu'on aurait pu les croire embaumés d’arômes.

Childebert I", roi de France, ayant eu conhaïssance de cet événement, députa à Sains quelques chapelains de sa cour pour en rapporter ce précieux trésor qu’il destinait, dit-on, à l'abbaye de Saint-Vincent de Laon. Mais les ordres du roi rencontrèrent un obstacle imprévu dans l'allourdissement miraculeux ces cercueils, que ne purent faire mouvoir les plus puissants efforts. Quand Childebert eut connu ce prodige, il abandonna ses premiers desseins qui avaient contristé S. Honoré, et fit don à la cathédrale d'Amiens du village du Mesge, situé dans l’Amiénois, pour que les revenus de cette terre fussent employés à enrichir le culte des trois saints et à entretenir les clercs qui veilleraient à sa garde. Il envoya à Amiens d’habiles orfévres chargés de ciseler une châsse en argent, et donna à l’église Notre-Dame de nombreux orne-

1 D’après une autre version, S. Honoré aurait été averti par un ange. PETR. VENET, De natalib. SS. c. 87. Suivant Malbrancq, Honoré était à ce moment, non point dans sa cathédrale, mais dans son palais épiscopal.

ments en soie pour la décoration des autels et les tentures des jours de fête ‘.

S. Honoré mourut le 16 mai de l’an 600 *, après quarante-six ans d’épiscopat, dans le cours de ses visites pastorales, au château de Port, où il avait pris naissance. Les écrivains du Moyen-Age, amis des jeux de mots, ont fait remarquer à ce sujet que : le village de Port avait été pour lui le port où il avait abordé l'existence et le port d'où il s’est em- | barqué pour l'éternité ‘. Il fut imhumé dans l’église paroissiale, qui était alors consacrée à saint Pierre et qui devait bientôt se placer sous son invocation.

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