MONUMENTS POÉTIQUES
Dès la seconde partie du XIV® siècle, on représentait entre la messe et les vépres, dans l'enceinte de l’église collégiale de Saint-Quentin, un mystère dont le manuscrit original est conservé à la bibliothèque communale de Saint-Quentin ‘. C'est une triologie comprenant 24,116 vers et ainsi divisée : {° la passion de S. Quentin ; 2 l’Invention de son corps par Eusébie ; 3° la seconde Invention par S. Eloy. M. Edouard Fleury a publié dans les Annales archéologiques (t. xv) une série d'articles sur ces jeux de Dieu : c'est à cet mtéressant travail que nous emprunterons ce que nous allons dire à ce sujet.
La Passior de S. Quentin contient 18,846 vers et se partage en quatre actes. Nous assistons d'abord au conseil que tient à Rome l'empereur Dioclétien avec Constance Chlore, Galerius et les officiers du palais ; en second lieu, à la naissance de Quentin ; puis, à une réunion du Sénat où Maximien est associé à la pourpre impériale. Nous revenons ensuite dans la chambre du nouveau-né, à qui on donne le nom de Quintinus, diminutif de celui de Qurntus, que porte un ami de la maison.
1 D'après CI. HÉMÉRÉ (Augusta, p. 340) on aurait joué des mystères de S. Quentin dès le XIIIe siècle. M. Louandre nous apprend qu’on en représenta un à Abbeville en 1452. D. Grenier nous signale une autre représentation qui eut lieu dans la même ville le 28 juin 1541. Un jeu de monsieur Sainct Quentin fut donné en 14501 dans les carrefours de la capitale du Vermandois en l'honneur de l’entrée de Philippe, archiduc d'Autriche,
Après avoir suivi Quentin sur les bancs de l'école, on le voit, converti par le Pape, pénétrer dans les Gaules avec onze compagnons, et nous arrivons ainsi au second acte, dont plusieurs scènes se passent à Amiens. Rictiovaire, informé des prédications de Quentin, accourt dans la cité
picarde, interroge le courageux chrétien et le fait tourmenter par ses sicaires :
QUENTIN : Je suis serviteur Du grand plasmateur Qui forma le monde,
RicTIOVvaiRE : Ceux de mes escolles Perdent leurs parolles Par ta faulce envie.
QUENTIN : Prie donc les ydolles Que souvent accoles Que leur rendent vie.
L'auteur, après nous avoir conduit à Rome et à Soissons, nous ramène dans Amiens et fait prononcer à S. Quentin un discours plein d’afféterie, de recherche et de jeux de mots, dont nous citerons quelques passages :
Amiens, Amiens, peuple d'Amiens, + Amiens, quand seras-tu des miens.
Ton droit nom est amy et ens ; Mais ton vray amy n’est mie ens.
Tu hais ses amoureux maintiens, Amour plein d’amers entretiens, Amis sans amistié soutiens, Quant pour amy anemys liens
De toutes parts.
Vous êtes les gentilz piquars
Venus de Picquigny par quars,
Par le monde en ses quatre quars; Doubtés et tremblés trop plus, quars Les diables fins espluquars, Poindans, malicieux, souquars, Vous veuillent porter pour esquars En cafer pour être pis que ars
| En puant ficns.
Que je vous plains, à bons soudars, Qui tant avez de sens et d’ars, Tant de dardeurs et tant de dars, Kt tant d'arcs et tant d’estandars ; Vous servés Mars ct Dieux vieillars Qu'on fait de marcs d'argent, gaillars Qui furent gars, robars, pillars, Musars, soulars, raillars, paillars
Et raffiens,
Laissez le diable en basse nasse
Qui touste humaine casse casse
Qui tousiours nous pourchasse chasse
Qui de péchiés amasse masse
Qui amène en sa tasse tasse
Et chaqung par follasse lasse,
Très cil qui ne dépasse passe
Dieu, qui touste oultrepasse passe Et°qui passa.
Ce singulier sermon ne paraît pas trop de nature à opérer des conversions : c’est cependant ce qui arriva :
Quentin : Borgeois et citoiens d'Amiens Estes-vous miens?
Le Maïeur : | Nous sommes vostres,
QUENTIN : Estes-vous maintenant des miens Borgeois et citoiens d'Amiens ?
GaRIN. : Oy, Quentin, tu nous soutiens | Et nous apprens nos pastenostres.
QcEnTiN : Borgeois et citoiens d'Amiens Estes-vous miens ?
LE MaIEUR : Nous sommes vostres Et retournons en hostels nostres Très-joieulx de ces entretiens.
Le quatrième acte renferme la mise en scène de la lé-
gende de la chemise de Bayon. Les chambrières Sophie et Baiette, en allant étendre sur les haies le linge nouvellement lessivé de leur seigneur Bayon, rencontrent S. Quentin que l’on conduit d'Amiens à Auguste de Vermandois. L'uned'’elles prête au Saintune chemise de Bayon pours’essuyer le visage ruisselant de sueur. Quand les lavandières rapportèrent la chemise dont Quentin s'était épongé, elles s'aperçurent d'un fait extraordinaire :
SoPp&iE: Vois, elle est embalsmée Tant est doulce et souef flairant.
Oncques nul jour de mon vivant Je ne senty si bonne odeur.
BAIETTE : Touste joye m'est ravivant Tant sent fort et de grant ardure C'est grant bonté.
SOPHIE : C'est grant valeur.
BaigTre : C'est fin balsme (baume) ; c'est fine espice Oneque ne senty fleur de cesse (cerise Plus douce ne plus odorant.
Le seigneur de Vilic:s. :} 11 était lépreux, revêtit cette chemise et fut aussitôt ici. Plein de reconnaissance, il court rejoindre Quentin :‘1r la route, offre vamement un prix considérable pour sa rançon et, touché des exhortations « du chef des chrétiens d'Amiens, » se convertit à la foi.
La scène nous transporte successivement à Soissons, à Marteville, où l’on forge des chaînes pour le soldat du Christ, à Rome, où Zénon supplie en vain Dioclétien d'épargner la vie de son fils, enfin à Auguste de Vermandois, où se termine la vie du glorieux missionnaire.
a Telest ce mystère, dit M. Edouard Fleury, tel est ce grand poème plein d'intentions dramatiques, de contrastes cherchés et souvent de grands effets, d'émotions douces ou semées de sang ct de carnage. Les détails sont pleins de naïveté souvent, tandis que l'ensemble en est très tra-
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vaillé, C'est le produit hybride d'une langue &t1 débute et de l’art antique, dont les traditions récen:nert relrouvées ont été parfois trop servilement suivies. On dirait d'un enfant qui ne sait de la vie que ce qu'il en a appris dans des livres imprudemment prêtés ; son expérience précoce, sa science trop hâtive, n'ont pu lui faire complétement dé- : pouiller ces allures juvéniles et gauches qui trahissent à chaque pas son peu de savoir-faire et de pratique des hommes et des choses de la vie réelle. Mais, pour avoir conservé dans la forme l'empreinte profonde des souvenirs de l'étude de l'antiquité païenne, le mystère de la Passion de Monsieur Sainct Quentin n'en est pas moins marqué au coin d'une véritable originalité littéraire de pensées, d'expressions et de sentiments. L'idiome picard donne à sa poésie une physionomie personnelle ‘toute particulière, une étrangeté, un inattendu qui surprennent, font chercher et sourire. La langue mère n'y est point assez défigurée pour rester méconnaissable ; elle a pris, dans sa fréquentation du patois, un accent qui prête au comique, le comique si désiré, si constamment suivi par le poète et si nécessaire pour arrêter l'ennui qu'apporterait une œuvre aussi volumineuse et parfois un peu simple dans sa marche. »
La liturgie a aussi fourni son contingent de poésies à la gloire de S. Quentin. Sans parler ici des hymnes composées par Sebastien Rouillard, par Le Vasseur, par Santeul ‘, nous nous bornerons à dire qu’on en trouve un grand nombre dans les anciens bréviaires de Noyon et de Saint-Quentin. Voici une prose déjà indiquée dans l'Ordinaire de la cathédrale d'Amiens, lequel date de 1291, et que nous copions dans un missel amiénois du XV° siècle, conservé à la Bibliothèque communale sous le n° 163 :
1 Hymmes et proses de S. Quentin, martyr et patron du Vermandois, par M. de Santeul, traduites en français et paraphrasées pour l'édification des fidèles qui n'entendent pas le latin. Mons, 1742, in-12.
SEQUENTIA.
Per unius casum grani, De valle Gethsemani Grana surgunt plurima.
Orbem terre celi gyrum Ornat rosis martyrum Una Christi victima.
Prestat vires quibus freti Cuncta possunt perpeti Tormentorum genera.
Nec formidant poni cibus Celi volatilibus, Suspensi per aera,
His indigaus erat mundus, Dum diei portant pondus Et estus incommoda.
Fracti corpus, corde recti, Mori possunl, sed non flecti Sub strage multimoda.
Hi certamen certant bonum, Qui ut Christi passionum Suppleant residua,
In melotis circuire Casum omnem sortis dire Mente ferunt strenua.
Sed hanc sortem nemo minus
Declinavit quam Quintinus
Quem produxit stirps venusta.
Gloriosum in Romanis, Fatigavit Ambianis Ut quiescat in Augusta.
Propter Christi jugum leve Premunt compes et catene Carcerali clausum cella.
Sed triumphat bonus bene Universum genus pene, Fame, frigus et flagella.
Rogo tetro, haustu plumbi, Concremantur ejus lumbi, Os detestans idola.
Neque plumbi, neque rogi, Potu flamma potest cogi Ut fiant Jovicola.
Inter ungues, lapsu gravi, Defiguntur decem clavi, Cuspide quadrangula.
Sudes ferrisumit dorsum, Descendentes in deorsum, Ab utraque scapula.
Rastris demum preacutis Exaratur ejus cutis, Propter verbi semina.
Lacerantur et lacerti Dunm jubentur circumverti Trochleari machina.
De presciso vertice Subvolat mirifice Ut columba nivea,
Sublatum ab area, Sic fertur ad horrea Granum sine palea.
Cujus contumelia Gloriam ex gloria Parturivit alleluya.