‹ Hagiographie du diocèse d'Amiens. Tome troisièmeChapitre 75 sur 78 · SA · texte numérisé non relu

SA

+ « Le bon Domicese tira versl'oratoire de l’evesque, et se tint si bien à l'endroit qui qu'il) ne povoit passer que contre luy, etquant vint environ le point du Jour, l'évesque aprezses dévotions, yssit hors de son oratoire et rencontra le bon Domice, lequel se agenoulla humblement devant luy et le salua, et l’'évesque le print doulcement par la main et le leva, et luy dict qu'il estoit moult joyeulx de sa venue, et que de (duns) la journée précédente l’avoit voulut envoyer quérir ; mais il avoit différé pourtant qu’il pensoit bien qu’il viendroit aux matines, comme il avoit de coustume. Puis l’évesque et Domice rentrerent en ladicte oratoire, où ilz eurent plusieurs bonnes parolles ensemble, entreslesquelles, quant le bon Domice veist son coup, il s’enhardist de demander à l'évesque pourquoy on avoit faict si grant solennité aux matines, et fuict Le service d’une Vierge, combien que la dernière oraison fut de plusieurs Vierges. À quoy le sainct évesque déclaira et référa au bon Domice tout son faict et les raisons, et luy commença à dire et raconter comment il s'estoit ung petit démenti (lamenté) et esmerveilliés que depuis qu'il avoit esté promust évesque d’Amyens, il n y avoit eut femme quelconque que ce (qui se) fust apparue ne monstrée de vouloir prendre ne recevoir le don de consécration de vierges, et doubtoit que ce ne fut par sa faulte ; par quoy il avoit prié Dieu qu'il y veulsit (voulüt) pourveoir, car il avoit paour (peur) que la consécration des vierges ne faulsist (#anqudt) et venist à nient (ncant) ; et disoit oultre plus ledict évesque que, de ce, Dieu Pavoit voulu révéler et donner

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congnoissance que il y auroit une vierge que en briefs (prochainement) par luy seroit consacrée et béniste; et mesme dict et raconte le bon évesque à icelluy Domice, que le jour de devant, comme il dormist et reposa ung petit sur son lict environ le midi, et que illecques fut agité dudict annuyt (ennui) et qui lui sembloit qu'il aimeroit mieulx mourrir que de vivre en tel desplaisir, il s'endormist en gémissant et priant à Dieu qui (qu'il) le osta de ceste mélencolie. Et lors en son dormant, s’apparut à luy une fille fort belle, palle touteffois, et vestue d'ung groz habitz et de petite valeur, laquelle parle d'ung seur corraige et areste audict évesque et lui dist : « Evesque, soiés réjouyés de coeur et ne vous tourblés plus et ostez de vostre coeùr tout annuyt; car demain vous me bénirés et consacrés en l’estat virginal; car je suis commise et envoié par Dieu nostre Créateur par déchà pour estre nourrie et enseignée par le bon Domice, et béniste et sacrée par vous et vostre auctorité, et pour ce que c’est la voulenté de Dieu, ne differé point à demain. » Et lors quant je.me esveillay, dict le bon évesque à Domice, je me retrouvay fort joyeulx et ne trouvay en moy quelque tristesse; et pourtant, dict icelluy évesque, je espoire aujourdhuy que mon désir sera accomplict et que ceste démonstrance en sera l'exemple proufitable au temps advenir. Et à ceste cause, j'ay célébrer aujourdhuy et faict célébrer l'office et service des Vierges, et principalement en l'honneur et révérence de la benoiïste, sacrée et heureuse Vicrge Marie, Mère de Jésu Christ, et en la fin dudict office a este dict et chanté l’oraison et

La

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collecte de toutes ses Vierges qui perpétuellement vivent et règnent en sa compaignie. » Et lors, ces choses dictes, le bon Domice se commença fort à s'esjouyr, et en sourriant ung petit, commença à demander audict évesque : Sire, si vous veiés Jà celle vierge que vous avés eut en vision, et qu'elle a parlé à vous en vostre dormant, le recongnoisseriés-vous ? À qui respondit que ouy, car la face et semblence d'icelle vierge se affixa en mon cueur dès lors et jamais n’en partist. Et adonc le bon Domice dict audict évesque : Or allons ensemble ung petit en ceste église, et je vous monsteray une bonne, belle et honeste vierge que aujourdhuy dévotement est venue avec moy aux matines. »

En sortant de l’oratoire, l'évêque rencontra une pieuse femme qui se Jeta à ses genoux en disant : «a Mon père, je vous apporte mon anneau de mariage et un voile que j'ai filé et blanchi de mes mains : veuillez bénir ces deux offrandes, afin qu'elles servent à la consécration des vierges. » Quand cette dame se fut retirée ‘, l’évêque, fort réjoui de ce bon message, fut conduit à l'endroit où Ste Ulphe était restée en prières, et reconnut la vierge de sa vision : « Soyez la bienvenue, chère fille, vous qui, dès votre jeunesse, vous êtes consacrée à Jésus-Christ. Vous réalisez ma vision de cette nuit. Grâce à vous, je pourrai bénir et consacrer une vierge dont l'exemple sera sans doute

1 Le P. Sellier voit un miracle où iln'’y en a pas : « Comme la dame ne reparut plus, dit-il, on crut qu'elle pouvait bien étre

la Reine des anges qui aurait voulu honorer de sa présence cette auguste solennité. »

S' ULPHR ET S. DOMICE. 55 Î

suivi par beaucoup d'autres. » En finissant ces mots, le bon évêque prit Ulphe par la main et doucement la baisa, en disant : « Voici la belle vierge que J'ai vue dans mon songe, que Jésus-Christ a choisie pour son épouse, celle par qui m'est venue la plus grande joie de ma vie. »

Interrogée sur son âge, Ulphe répondit qu'elle avait vingt-huit ans; sondée sur ses désirs, elle dit en versant des larmes de componction : « Révérend père, je ne puis changer la volonté de Dieu qui m'a confiée à mon père Domice : c’est donc à lui que Je dois d’abord obéir et ensuite à vous, comme à mon évêque. Je vous prie humblement de faire tout ce qui peut être profitable à mon âme. » Domice ayant alors sollicité la consécration de sa protégée, l'évêque fit sonner les cloches, assembler le peuple et préparer tout ce qui était nécessaire pour cette solennité. Pendant ce temps-là, Ste Ulphe s'était confessée à Chrétien pour se préparer à dignement recevoir la grâce qui allait lui être conférée.

Le saint évêque, revêtu de ses ornements pontificaux, bénit l'anneau et le voile, et passa ensuite l'anneau au doigt de Ste Ulphe, en chantant avec ses ministres cette antienne : Annulo suo subarravit me Dominus meus Jesus-Christus. Comme on manquait de couronne, l'évêque en fit une en coupant le bas de sa ceinture et couronna la fiancée du Christ en chantant : Tanquam sponsam me rorona sui gralia decoraril. L'assistance, composée de presque tous les habitants d'Amiens, fut témoin de la joie qui rayonnait sur les traits de la religieuse; le

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consécrateur, les prêtres et les clercs ne pouvaient retenir leurs larmes; leur voix, soutenue par la ferveur, était ausei fraîche que s'ils n ‘eussent point chanté de toute la journée.

Quand Ste Ulphe eut terminé son action de grâce de la communion, le bon évêque la prit par la main et la remit à Domice pour qu’elle restât sous sa garde; défense fut faite, sous peine d'excommunication, de nuire à l’un d'eux; grâces et indulgences furent promises à ceux qui les visiteraient et leur prêteraient appui. Des biens de l'évêché furent affectés à l'alimentation de Ste Ulphe et à la construction d'une maisonnette, où elle demeurerait non loin de Domice.

Après l'office de sexte, vers les midi, Chrétien s’en alla diner avec les chanoines, les prêtres et les clercs qu'il avait invités à l'occasion de cette cérémonie. Nobles, bourgeois, marchands, chacun offrait l'hospitalité à Ste Ulphe; mais celle-ciré pondit qu'elle ne pouvait rien faire sans le consentement de ses deux pères spirituels. Tout le monde se décida alors à diner avec elle et fit porter dans la cathédrale bancs, tables, escabelles et tout ce qui était nécessaire pour un grand festin.

Les biographes modernesdenotre Saintese gardent bien de parler de ce dîner dans une cathédrale, curieux épisode des mœurs du moyen-âge. Nous allons voir que l’évêque n’en fut nullement scandalisé :

«a Quant le bon évesque fust assis à table en son hostel, il luy souvint qu’il avoit laissée Ulphe en l'église sans avoir ordonné où elle disneroit et prendreroit sa réfection, et de ce fut ung petit tourblé,

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et pensoit où elle pouroit disner pour le mieulx. Le bon évesque estant en ceste pensée, vindrent deux jeusvenceaulx qui apportoient pain et vin, et saluërent réveramment ledict évesque et sa compaignie, et luv présentèrent ce pain et ce vin pour présent par ladicte Ulphe et tout le peuple qui estoit assemblé avec elle au disner; lesquelz deux jeusvenceaulx racontérent audict évesque et aux assistens comment tout le peuple de la ville avoit prié ladicte Ulphe de disner en leurs maisons, mais 1lz n'en sceurent finer, et pourtant 112 estoient venusdisner avecques elle au lieu où elle estoit ; et illecques racontèrent la Joye et liesse que le peuple avoit de ceste vierge et comment honestement elle se conduissoit, et puis s'en retournèrent lesdictz deux jeusvenceaulx au lieu là où ladicte Ulphe disnoit avec le peuple de la ville. Et ces parolles ouÿes, le bon évesque et Domice et les assistens furent moult esbahis et se donnèrent grantz merveilles de ces nouvelles, et pourtant se despeschèrent de disner. Et tantost vindrent voir Ulphe et sa compaignie qu'ilz trouvèrent tout ainsy que leurs avoit esté dict par les deux jeusvenceaulx, dont incontinent commença ledict évesque à rendre grâces à Dieu ; et la saige Ulphe en aprez remerchia Dieu et ce peuple de tous leurs biens faictz ; et se (si) icelluy peuple avoit eut grant joye de disner avec icelle Ulphe, encore eurent-ils plus grant Joye quant ilz veirent venir l'évesque et Domice accompaigniés de plusieurs gens de biens. Et graces dictes tant à Dieu comme au peuple, Ulphe demanda congiet (permission) et licence à son évesque de retourner

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à son hermitaige; et à son partement supplia humblement à l’évesque qui (qu’il) lui donna sa bénédiction, et lors le bon évesque aymant icelle vierge par grant charité luy donna sa bénédiction en disant : La bénédiction de Dieu, sainct Pierre et sainct Paul, et la miesne puissés-vous recevoir! vostre vie puist estre exemple de bonnes meurs! vivre puissés-vous sans péchez! remplie soiés-vous de vertus! amye de Dieu puissés-vous demouré ! avec plusieurs aultres dons et grâces du sainct Esperit que pour elle à Dieu veult demander. Et ceste bénédictionreceupte, humblement delaterreseleva et l’évesque doulcement remerchia; puis regarda le bon Domice et honestement luy pria qu'ilz se retournassent en leur hermitaige, là où nous viverons solitairement et servirons Dieu dévotement; il n’est chose que je désire le plus que de retourner au lieu qui m'est député et donné pour user mes jours en Dieu servant. »

Ste Ulphe demeura avec le bon vieillard‘ jusqu’à ce que le charpentier de l'évêque eut bâti un ermitage près de la fontaine. Ce fut pendant ce temps un mutuel échange de services. Domice, entouré de soins délicats, récompensaitsa fille dévouée en lui expliquant l’Ecriture-Sainte.

1 Pierre de Saint-Quentin, accommodant l'antiquité à nos délicatesses modernes, dit que Domice conduisit Ulphe « dans une maison voisine, la recommandant à une honnête femme dévote, pour peu de jours, et cela était plus séant que de la retenir avec luy, comme quelques-uns pensent. » (P. 163) La Biographie du Département de la Somme (11, 348) commetune erreur bien plus grande en disant que peu de temps après avoir reçu le voile « elle quittala maison paternelle pour se retirer à quatre milles d'Amiens ».

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Quand la maisonnette fut bâtie, Ste Ulphe y vécut dans la solitude" ; mais, chaque nuit, Domice se rendant aux matines de Notre-Dame, appelait Ste Ulphe en passant, et tous ceux qui les rencontraient cheminantles saluaient avec vénération.

L'ermitage de notre solitaire étaitsitué au milieu de marécages peuplés de grenouilles *. Par une nuit fort chaude de l'été, elles avaient tellement redoublé leurs coassements que Ste Ulphe ne put s’endormir que vers les minuit. Cette fois là, ce fut en vain que Domice heurta au logis et appela sa compagne. Supposant qu'elle avait pris les devants, le vieillardinquiethâtasa marche, mais il netrouva point dans la cathédrale celle qu'il cherchait avec tant d’angoisses. « Hélas, se disait-il, mes derniers jours sont attristés par un bien grand malheur. Puisque Je devais perdre ma fille adoptive, plût à Dieu que je ne l’eusse jamaïs connue !»

Quelle ne fut pas la Joie du bon chanoine quand, en revenant chez lui, il rencontra Ste Ulphe sur le

! Parmiles saintes qui ont ainsi vécu dans la solitude, on peut citer Ste Thècle, au Ier siècle ; Ste Hermelinde, au Vile; Ste Rosalie, au XIIe; la vénérable Catherine de Cordoue, au XVIe. On se rappelle peut-être que dans notre biographie de S. Anschaire (t. 1. p.212 } nous avons parlé de femmes qui menaient, en Norwége, la vie añachorétique.

3 Le texte latin ms. n’a que 26 chapitres dans lesquels il n'est point question du miracle des grenouilles. Jl est raconté dans un chapitre additionnel qui pourrait bien être postérieur à ce qui précède. Quoi qu’il en soit, il ne date pas d’une époque plus récente que le XIIIe siècle, puisqu’au commencement de ce récit il est fait allusion à la fondation du Paraclet de Boves. Le traducteur a transporté ce chapitre inmmédiatement avant le récitde la mort de Domice.

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seuil de sa porte. « Mon père, lui dit-elle, ne soyez point attristé d’avoir oublié de m'appeler pour aller aux matines : je vous le pardonne de tout cœur: » Une prompteexplication éclaircit bientôt la vérité de part et d’autres. « Quant Domiceeut tout raconté à la bonne amye de Dieu Ulphe, elle congneust et percheut que ce avoit este par le bruyt et noises et crisdes raines {grenouilles) estans autours de son logis, et que par les crys et chantement des raines elle avoit estée empeschce de aller aux matines et servir Dieu. Et alors se mist à deux genoulx sus la terre et joindictz ses mains en regardant le ciel, puis dévotement commença à dire : Mon Dieu, mon Rédempteur qui créa le cielet la terre, et qui es maître et seigneur de toutes créatures, soient rasonnables ou irrasonnables, je te prie et requiers que tu veulle estaindre (apaiser) et retraire le chant, le cry et le tumulte des raines qui sont en ce pourpris (enclos) et à l'environ, tellement que celles qui y sont présent et celles qui seront cy après n’ayent jamais le povoir de cryer, chanter et mener tel tumulte, telle noise et tel empeschement. Et incontinent son oraison finée, elle se retourna vers les dictes raines et commenca à dire : Pour ce que vous, villez et ordes (sales) vermines et bestes, maulvaises raines, m'avés ceste nuyt fraudée et privée de ma dévotion matutinalle et empescher d'aller aux matines et au service divin, moy confiant en la vertu et puissance de Dieu, mon Père Créateur, Je vous impose etindictz (ordonne) perpetuelle silence et taciturnité, et non pas vous tant seulement, mais toutes aultres qui viendront en ce lieu icy doresnavant, Je les sumectz

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sus périlz et semblable entredict (interdit). Et ce faict, le bon Domice et Ulphe se retirèrent chascum à son logis ; et depuis ce temps etjusques auJourdhuy nulles raines ne furent, ne sont ouyes cryer, chanter, ne faire quelque bruyt en ce lieu, comme est souffisamment apparut et appert notoirement au- Jourdhuy. ! :

« O vierge aymée de Dieu ! 6 vertueuse pucelle ! 6 dévote créature ! quant à ta dévote prière et à ta simple parolle, telles bestes, qui sont partout l’universel monde, font si grant bruit et si grant eryctz et si grant noises là où elle repertent (demeurent) et se tiennent en esté ; et en ce lieu icy où vous demouriés, telz cris ilz cessent, telz bruictz ilz défaultz (manquent), et telz noises n’y sont point. Par quels signes et plusieurs aultres, faictz par icelle Ulphe en sa vie et aprez sa mort, appert bien clèrement qu'elle estoit bien amye et servante à Jésu Christ?. » Tous les biographes de Ste Ulphe constatent le mutisme des grenouilles qui se trouvent dans la vallée du Paraclet. Ce fait a paru assez important au jésuite G. Fournier pour qu'il l’ait consigné dans

1 Le miracle des raines est le sujet d’une pièce de vere due à M. Alfred Pourchel; elle est insérée dansle Franc picard et dans les Lettres de M. Dusevel, sur le dépurlement de lu Somme, p. 321.

3? L'auteur du texte latin manuscrit s'étend plus longuement sur la réalité de ce prodige. Il invoque le témoignage de trois moines de l’abbaye du Gard, ce qui pourrait faire supposer qu'il appartenait lui-même à ce monastère. Ces trois religieux, dont deux furent successivement prieurs, lui affirmèrent que, pendant un séjour qu'ils firent au Paraclet de Boves, ils constatérent soigneusement le mutisme des grenouilles,

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sa Geographia : « In vicinia ad abbatiam monialium Paracleli, pratum esl juxta amniculum in quo ranæ conticescunt nec fiunt garrulæ nisë hinc efferantur. » On trouve les vers suivants dans le Parallela Geographiæ (1642' du P. Briet :

Mira Picardiæ !

Haud procul Ambiano, Abbatia est monialium Paracleli dicta cujus

Prata hoc habent singulare Ut in iis ranæ taceant

Quæ si alio efferantur Fiunt vocales et aliunde Huc importatæ silent,

Nous avons nous-même constaté ce bizarre silence, et des habitants voisins de la chapelle de Ste Ulphe, tout à fait dignes de foi, nous ont affirmé que ces mêmes grenouilles, transportées ailleurs, retrouvaient bientôt la voix. Ce serait aux naturalistes à nous expliquer ce phénomène qui pourrait être causé par la nourriture spéciale que les batraciens prennent en ces parages. Pline rapporte un fait analogue ‘ et cite les grenouilles de l'île de Serphus, dans la mer Egcée, qui restaient toujours muettes à moins qu'on ne les transportât ailleurs.

« Il est reconnu, dit M. le docteur Goze, qu'à Bettencourt-Rivière, canton de Molliens-Vidame, les grenouilles se taisent dans les parties de marais appelées les Allées et les Douz*, de sorte qu’on

1 JHist. nat , ch. 58.

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dit par plaisanterie que les filles de Rivière ne parlent pas aussi bien que celles de Bettencourt '. »

Nous avons trouvé quelques légendes qui se rapprochent de celle qui nous occupe.

S. Jacques de la Marche, religieux franciscain (XV° siècle), disant son bréviaire, près du lac de Bosnie, se trouvait gêné par les cris des grenouilles; il leur imposa silence. Plus tard, il en prit pitié et envoya un de ses compagnons pour lever l’interdit. Celui-ci eut la maladresse de s'adresser, ausingulier, à la population du lac : « Rana, s'écria-t-il, tibi permillo coaxalionem. » Sa parole fut interprétée à la lettre, et depuis lors, dit la légende, une seule grenouille fait un solo perpétuel ?.

On raconte à peu près le même fait de S. Rieul, avec cette différence que ce fût volontairement que l’évêque de Senlis rendit la voix à cette seule grenouille et que la scène eut pour théâtre la mare de Rully, dans le canton de Pont-Sainte- Maxence. Carlier * prétend que cette légende est fondée sur ce fait assez bizarre que, pendant plusieurs siècles, on n'entendit qu’une voix solitaire sortir de la mare de Rully.

Ne serait-ce point à ce prodige que ferait allusion un passage du Trailé de la Virginité, de S. Ambroise, dont le père avait été préfet dans le Nord des Gaules : « Tout le monde raconte, nous dit-il, qu'un Jour, alors que les cris de nombreuses grenouilles étourdissaient les oreilles d'une religieuse

‘ Mémorial du 26 mars 1862.

3 Pita S. Jucobi de Marchia, 28 nov.

3 Histoire du Valris, t. 1, p. 28.

3OU s® ULPHE ET S. DOMICE.

population, le ministre de Dieu leur commanda de se taire et de respecter la parole sainte. Alors, toutà-coup et de tous côtés, cessa le bruit *.

Albert le Grand ? nous raconte que S. Hervé étant logé dans un manoir qu'importunaient les coassements des grenouilles, il leur imposa silence à perpétuité. « Et tout incontinent, ajoute-t-il, ces bestioles se turent aussi court que si on leur eût coupé la gorge. »

S. Gond, neveu de S. Vandrille, et religieux de

Fontenelle, fonda un monastère dans une vallée voi-

sine de Sézanne, ville de l’ancien diocèse de Troyes. Il rendit muettes les grenouilles qui troublaient le silence de cette solitude *.

On trouve dans les environs de Reggino, dans la Calabre, une vaste prairie dont les grenouilles et les cigales sont complétement muettes, ce qu'on explique en alléguantque l'ordre leur enfutdonné, dit-on, par S* Paul d'Arezzo, archevêque de Naples.

S. Frédéric, célébrant sa première messe, à Alost, en Flandre, imposa également silence aux grenouilles qui troublaient alors son recueillement *.

Reprenons maintenant le cours interrompu de notre biographie.

Domice sentant approcher sa fin, se rendit à

1 De virgin. lib. in, c. 3, n° 14.

2 Vie des saints de Bretagne, p. 318.

3 Vita S. Godonis, apud BoLLanp., 26 mai.

» MoLanus, Nat. sanct. Belgit, 13 sept, — Au sujet de l’empire surnaturel des saints sur les animaux, on trouve desfaits fort curieux dans les légendes de S. Benoît, S. Corbinien, Ste Colette, S. Eloi, S. François d'Assise, S. Gérasime, S. Guthac, S. Léonor, S. Malo, S. Martin, S. Pol de Léon, S. Vaast, etc.

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Notre-Dame avec Ulphe, et reçut avec elle la sainte communion des mains d'un prêtre qui venait de chanter la messe ‘; 11lui fallut préparer sa compagne à la perte qu'elle allait éprouver et sécher ses lurmes par des considérations religieuses. Rentré dans sa cellule, sous la conduite de sainte Ulphe, le bon chanoine recut l'extrémc-onction des mains d'un prêtre qui avait eu, pendant la nuit, révélation de cette fin prochaine. 11 recommanda sa fille à tous ceux qui avaient assisté à cette cérémonie suprême, et rendit sa belle âme à Dieu le 23 octobre ?. Saint Domice, dont la fille éplorée avait baise les pieds et les mains, fut enseveli dans son oratoire ?, où son corps exhala un parfum délicieux *. C’est là

1 Le P. Daire est inexact en disant (Hist. litt. d'Amiens, p. 5) que Domice rapporta une hostie consacrée et alla donner la communion à Ulphe dans sa cellule. Pierre de Saint-Quentin s'éloigne également de la vérité en avançant que « Domice vint à l'autel où, de sa main, il donna Ja sainte communion à sa fille, après s'être communié auparavant soi-même » (p. 492).

3 Cette date liturgique n’a jamais été contestée : c'est par distraction que le P. Sellier fait mourir Domice le 20 octobre ; il ajoute que ce fut en 768; Pierre de Saint-Quentin avait dit en l'an 775. En réalité, la date précise ne nous est point connue. Le Dictionnaire hayiographique, publié dans l'Encyclopédie de l'abbé Migne, commet une erreur en plaçant la mort du saint vieillard au commencement du VIIT siècle.

3 L’excellent P. Scllier, ici comme ailleurs, brode quelques détails sur le fond de la légende : « Les bons habitants des campagnes, dit-il, étaient accourus au bruit de sa mort; ils se partagèrent ses vêtements et jusqu'à la paille de sa pauvre coùehe., . Ulphe ne revendiqua que son cilice. » P. 74.

* Cette circonstance d’une odeur suave s’exhalant du corps d’un saint, soit immédiatement après sa mort ou au moment de l'élévation des reliques, se reproduit dans les vies de S. Firmin martyr, S. Friard, S. Marc, S. Eloi, Ste Colctte, ct dans une

T. Il 36

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que fut érigée une chapelle ‘, où s’accomplirent de nombreux miracles. Plus tard, les reliques du Saint furent mises en châsse et déposées à la cathédrale d'Amiens.

Ste Ulphe, retirée dans sa cellule, pleurait la mort de son protecteur et redoublait d'austérités. «a Mais advint une fois que, comme elle fut toute seullette et qu’elle se fust jettée ung petit sus son lict pour reposer environ ung heure ou deux, devant le temps d'aller aux matines, l'Ennemy de nature qui luy avoit faict plusieurs assaulx, lesquelz elle avoit tousjours vaincus, luy en feist ung bien grant ; car 1l le cuidoit destourné du tout de sa bonne et seure voulenté de aimer Dieu et le servir et de garder l’estat de religion ; et pour ce faire, icheluy ennemy, aucteur de toutes malices et empescheur de tous biens, congnoissant la saincteté et dévotion d'icelle vierge dont il luy desplaisoit, s'approche d’icelle vierge Ulphe et le incite de délaissier toute sa saincte vie et de retourner au monde. Et pour ce faire, luy ramentoit (rappelait) et reduissoit (ramrnail) à mémoire comme elle perdoit sa belle face, laquelle estoit si belle et siclère, mais elle estoit toute effacie par ses abstinences; luy démonstroit les richesses de sesparens qu'elle avoit laissée,

foule d’autres légendes. C’est de là sans doute qu'est venue l'expression mourir en odeur de sainteté. Selon M. Maury (Essai sur les légendes, p. 92), les hagiographes auraient matérialisé l’idée figurée d’odeur suave qui doit s’exhaler vers Dieu, d’une âme pure, après une vie sans tache.

1 La chapelle de Saint-Domice, dont nous avons parlé à l’article S. Douice, dans letome 1, p 555 de cette Hagioyraphie. On peut voir dans les Actes de S. Amand{(BoLL. 16 oct., p. 887). que les ermites étaient ordinairement inhumés dans leur cellule.

ste ULPUE ET S DOMICE. oÙS

l'amour de père et de mere, et le labeur de sa vie, et

en ces choses icy luy feist l'Ennemy grant traveil par temptation. Néantmoins la très-dévote Ulphe, * congnoissant que telles temptations et avertissemens procédoient de l'Ennemy d'enfer, incontinent et sans délay, aprez qu’elle eut faict le seigne de la croix et soy recommandée à Dieu, elle se jetta jus (& bas) de sa couchette où elle se reposoit et, toute effréez (effrayée) et espouvantée de telles temptations, elle s'en vint légièrement aux matines à la grant église, devant quelle fusist ouverte. Et lors arriva une noble damoiselle fort honeste, nommée Aurée ', laquelle avoit moult grant désir de veoir la bonne vierge Ulphe pour ce qu’elle en avoit ouyt dire tant de biens et de vertus que à merveilles. Et avoit icelle Aurée sa voulenté de soy soubmettre du tout à l'instruction et obéissance d'icelle Ulphe pour le grant bien qu’elle en avoit ouyt dire, et avoit prins icelle heure de venir si matin, affin qu'elle peusist mieulx à son aise veoir ladicte Ulphe et deviser plus longuement avec elle sans estre empeschié d’aultruy. Et sitost que icelle Aurce percheut Ulphe venir, combien que à ceste heure là il fut nuyt et feist fort noir et ne veist-on point du jour, elle s'approcha ung petit près d'elle, mais si grant clareté et lumière sallit (jatliti et apparust de la face de Ulphe que icelle Aurée fust tout esbahie et par ceste clareté notoirement elle congneust et veist (4j la face que c’estoit Ulphe; et allors icelle Aurée humblement se Jetta à genoulx devant Ulphe et luy prin que par sa bénivolence

1 Nous lui avons consacré un article spécial dans le premier volune de cette Hagioyraphie, page 225.

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(bienveillance) elle prinst d'elle pitié. Et alone doulcement Ulphe demanda qui elle estoit; à quoy la damoiselle respondit que Aurée à nom elle avoit, qui piècha (depuis longtemps) a désiré à vous veoir et de fuir le monde et choisir lieu solitaire pour servir mon Dieu omnipotent; et pour ce faire je me viens rendre vostre servante, vous priant qu'il vous plaise moy recepvoir et me mener en vostre hermitaige et petite maison, et qu'il vous plaise me traictier et introduire comme vostre fille, ct je vous serviray comme ma mère. »

Nous avons raconté, dans la vie de Ste Aurée, la fondation que fit Ste Ulphe d'un couvent de vierges, d'abord dans son crmitage, et ensuite à Amiens, dans un verger situé près du Castillon !. Quand notre Sainte eut organisé cett: maison, elle en laissa la direction à Aurée, et re‘ourna dans sa solitude. Chaque jour elle allait vis ter et instruire la communauté naissante, d'où elle ramenait quelques religieuses pour les reconduire, le lendemain, après les avoir confirmées dans leurs pieuses dispositions.

Ste Ulphe, devenue âgée, et sachant que sa fin était proche, voulut communier à Amiens ; là, elle donna ses dernières instructions à ses religieuses, revint avec deux d'entre elles, et se jeta aussitôt sur son lit d'où elle ne devait plus se relever.

«a Advint que la seconde nuyt, la dévote dame Ulphe sentit sa fin fort approcher et que l'heure de

‘Rue actuelle des Vergeaux. Voir notre tome 1, page 296, note 2.

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sa mort estoit venue; elle commença à joindre et eslever ses mains en hault et d’ung courraige dévot et ardant de charité, alla prier Dieu et dire : O mon Saulveur et Rédempteur de l'humain lignaïige, qui pour nous souffris mort et passion, Je vous prie et supplie tant humblement que je puis, que auJourd'huy vous soiés à mon aide et mon encontre, et que mes jours en ce monde finés, vous mettez et recepvés mon âme en la gloire dez cieulx. Et adonc les deux belles vierges qui estoient auprès d'elle fort plourant et desconfortées respondirent doulcement : Amen; et, après ce, la prudente Ulphe leur dict : Mes filles, je congnoy et sçay bien que vos yeulx sont fort traveillés tant de tristesse, pleurs et gémissemens que vous faictes pour moy, pour ce que vous avés Ja perdu le dormir pour ma maladie ; et pourtant je vous enjoïinctz et commande par vostre obédience que vous voz reposés ung petit et relevés vos corps de sigranttraveil, et que vous voz couchiés et dormiés jusques à ce quenature sera contente. A laquelle jussion (ordre) ne auquel commandement les deux petites vierges qui là estoient ne ausèrent désobéir; mais tantost s’en allèrent mettre et recliner (reposer) leur chief sus une petite couchette, et illecques s'endormirent jusques au point du jour. Mais durant le temps que ces deux belles vierges se reposolent et prendoient leurs repos en dormant, elles eurent chascunne une vision à part. Et leur sembloit qu’elle veoient en leur dormant une grande compaignie de vierges qui estoient venues et descendues en la petite maison de Ulphe, dont les unes despouloient (dépouillaient) et dévestoient

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