MAINE D A M
i clic est coupable, elle l'est tout à obert, « et elle a tiré elle-même. Cette femme-là ne se donnerait pas de complice. D'ailleurs, dans sa retirée, où donc en aurait-elle pris un? Alors elle se serait déguisée en homme?... La difficulté n'est pas là. Que Vincent ne l'ait pas reconnue, dans une vision rapide, et grimée comme elle dtf l'être, cela n'a rien d'étonnant non plus. Elle est violente et jalouse. Je la crois capable d'une action désespérée. Mais le but?... le but d'un pareil crime?... C'est là ce qui m'échappe, ce qui renverse mon hypothèse. Et une autre chose la réduit à néant : ce n'est pas une comédie de sollicitude que Sabine a jouée près de ce lit; elle a positi-
HAINE D'AMOUR 3 f I
vement arraché Vincent à la mort... Comment croire après cela qu'elle ait jamais voulu le tuer?»
Un premier mode d'investigation s'indiquait. Il fallait faire causer Vincent sur les dernières conversations tenues entre lui et sa maîtresse, avant le crime. Leur bonne intelligence écartait la supposition d'un différend grave. Pourtant quelque chose avait pu se passer entre eux, d'où Robert tirerait un indice.
Mais, pendant plusieurs jours, il ne put rester seul avec M. de Villenoise. Toujours Sabine était présente. Cette obstination lui parut suspecte. Toutefois, pour ne pas trahir ses préoccupations, il s'interdit de solliciter ouvertement le tête-à-tête.
Cependant l'enquête avait minutieusement examiné les roches et les buissons témoins du crime. Rien de particulier ne fut découvert. Les gardes et les portiers du parc, interrogés, ne fournirent aucun renseignement.
Robert en était réduit à épier les moindres gestes, les moindres paroles de Sabine. Il reprit en sa présence, pour les commenter, tous les détails de l'entretien avec le juge. Il ne surprit plus en elle la moindre trace de trouble. Même il crut remarquer qu'à certaines allusions trop nettes, elle lui lançait un regard de triomphe narquois, comme pour lui dire : ce Je te comprends, mon bonhomme... Va toujours. ..Tu perds tes peines. » Était-ce là l'ironie audacieuse d'une criminelle qui
D AMOUR
sait ses précautions bien p [uerie su-
périeure d'une ir : qui méprise le soup^
Un marin, à Billancourt, comme Dalgrand pouillait son courrier d.u ftbinet de travail,
il vit entrer sa belle-sœur. 1 lie était en ai et son joli visage rougi chaleur iou
son air d'animation Cl d'enfance amena une taquinerie sur 1 de l'inventeur.
— Tien?, GilbertcL. De si bon matin' .. On donc les petites filles si II o ?
— Oh! dit-elle, si vous saviez, Robert, comme j'ai fait trotter et galo] uvre papa' vraiment un peu peur qu'il ne prenne du mal
le tond de l'air est trais.
Robert se leva.
— Je vais lui prêter d nents. Il pourra se changer.
— Mais non, reprit la jeune fille. Il doit être maintenant presque à l'kole de Guerre. Il a consenti à me laisser venir toute seule à cheval du Point-du-Jour jusqu'ici. Ali! ça n'a pas été long!
— Il se passe donc quelque chose de grj demanda Robert, qui devint sérieux.
— Jugez-en, dit-elle. Je suis sûre que je peux vous donner une indication sur l'assassin de M. de Villenoise.
HAINE D AMOUR ] f }
— J'en doute, petite sœur, fit-il, avec un sourire de mystère et d'incrédulité.
En même temps il la forçait à s'asseoir, ce Comme vous avez chaud! » disait-il. « Tenez, mettez ceci sur vos épaules. » Et n'ayant rien d'autre sous la main, il l'enveloppait d'un voile de divan en étoffe algérienne, — ce qui fit sourire la jeune fille malgré la gravité de ses préoccupations.
— Robert, dit-elle, écoutez-moi. Vous pensez que s'il s'agissait d'une absurdité, père ne m'eût pas permis d'accourir ici ventre à terre. Mais je l'ai mis au courant, et c'est lui qui m'a conseillé de vous prévenir tout de suite.
— Eh bien, voyons... Qu'est-ce que c'est? demanda l'inventeur.
— Oh! ce n'est pas une découverte. Seulement un souvenir. Cela m'est revenu cette nuit, et je n'ai pu refermer l'œil. Mais d'abord, ditesmoi? N'est-ce pas dans ses propres bois qu'on a tiré sur M. de Villenoise?
— Oui, dans ses bois. Vous le savez bien.
— Je sais?... Mais non, je ne sais pas!... On Ta blessé pendant une promenade à cheval... Mais où?... Jamais on ne me l'a dit au juste. D'où venait-il? Oii allait-il?
— D'où il venait?... répondit Dalgrand, non sans quelque embarras. Peu importe! Il rentrait chez lui, au château. Et l'assassin le guettait au bord d'une allée sombre, dans une espèce
mou r
d'éboulis de rocs, en< dofl
folle.
— C'est cela, interrompit Gilberte, le Ch
— Ah! vous voyez bien, dit Robert, que vous savez.
ns relever cette interruj me fille
reprit :
— C'est au pied d'une colline rocheu
l'autre côté par ins. Au sommet,
il y a un drôle de trou protond que l'on Appelle le Puits du Diable.
— Tiens! l'écrii BOA beau-frère. Comment connaissez-vous si bien la géographie de Villenoise?
— Vous ne vous rappelez donc pas la proi que j'ai faite avec Lucienne et M. Vincent...
le jour où nous sommes tous al vous avez montré l'usine
— Ah! oui.
Tout de suite Robert se souvint. Mais il n'avait jamais su au juste de quel coté Vincent avait i duitees dames, parce qu'on avait pris le train précipitamment. Puis, en chemin de tir, le général et lui s'étaient entretenus de la fabrique.
— Eh bien, dit Gilberte (et ses grands yeux bruns s'ouvrirent plus grands encore), lorsque M. de Villenoise et moi nous sommes redescendus delà Fontaine aux Pins, j'ai vu un homme... Oui, un homme caché, qui nous épiait. J'ai eu
HAINE D AMOUR "} f f
peur... Il s'est sauvé. Mais deux minutes plus tard, M. de Villenoise l'a distinctement aperçu qui se penchait au sommet du rocher.
— Un homme!... dit Robert.
— Oui, un jeune homme.
— Qu'est-ce qu'il faisait?
— Il guettait. Peut-être que si M. de Villenoise eût été seul, il aurait tiré sur lui ce jour-là.
De rose qu'elle était en évoquant la Fontaine aux Pins,Gilberte maintenant devenait toute pâle. Et, malgré cette pâleur, l'animation non encore apaisée de sa course au grand trot lui marbrait les joues de plaques brûlantes.
— Petite sœur... dit doucement Robert (et toute sa sympathie tendre amollit sa voix), petite sœur, ne vous émotionnez pas ainsi!...
Elle se sentit devinée... La complicité affectueuse de son beau-frère faillit faire éclater son cœur. Deux larmes noyèrent ses yeux... Les sanglots allaient suivre... Mais l'effort désespéré de sa pudeur l'emporta. Elle trouva le courage de sourire.
— C'est bête, n'est-ce pas?... Je suis encore saisie comme lorsque j'ai vu cette mauvaise figure entre les branches. Et quand je pense que c'était sans doute l'assassin!...
Devant ce parti pris de silence, Robert n'insista pas. Il détourna ses propres yeux, qu'il sentait devenir humides aussi, pour ne pas blesser
}f6 H \ OUR
par une affi iblc
fierté de cette enfant. Quand il ne la reg trds p
le sens d< uait lui revi:
— Vousé:
là, ma petite Gillv:
— I Oii.
Puis, comme il réfléchir, dou-
tant un peu de l'importance lier
ir, n'y voyant < quenti le l'imaginai une
nec trouvée après coup et Je bonne Gilbcrtc reprit avec un accent d'horreur :
— Ah! le misérable... Mais si je le rencontrais seulement, je suis si onnaîtrai
— Vous avez vu son visage!... cria Dalgrand avec une impétuosité dont tressaillit Gilberte.
•ivez-le-moi.
Il se penchait vers elle, empoi^ , la
ration coup
— C'était un tout jeune homme :rès brun, très maigre, sans barbe. Une figure pi efféminée, si ce n'était l'énergie des yeux. Oh! ces yeux méchants! quel regard ils m'ont je: Toute ma vie je le verr
A mesure que Gilberte parlait, Dalgrand se redressait peu à peu, reculait son buste jusqu'au dossier de son fauteuil. Et ses yeux, devenus fixes, exprimaient presque de la terreur. C'est que la
vérité de ses soupçons éclatait trop foudroyante, dans une fulgurance trop tragique !
— Elle vous épiait!... murmura-t-il. Elle vous a vue à côté de lui !... seule avec lui!...
Gilberte eut un cri de saisissement.
— Robert!... Qu'est-ce que vous dites?...
— Rien, mon enfant, rien! Laissez-moi réfléchir.
Il mit sa tête entre ses mains et, durant quelques minutes, resta d'une immobilité de pierre, fasciné par l'idée intérieure.
Gilberte le regardait, tremblante d'anxiété, dévorée du désir de savoir, et soulevée tout à coup par elle ne savait quelle indéfinissable espérance.
A la fin, elle prononça presque tout bas :
— Robert...
Pui?, plus haut:
— Robert, j'ai bien Fait, n'est-ce pas? de vous dire...
Il releva le front, tout étonné. Il avait oublié qu'elle était là. Puis sa physionomie s'adoucit, et il prononça d'un ton presque léger :
— Oui, très bien, petite sœur. Mais ne vous mettez pas martel en tête... Et surtout ne parlez de ceci à personne.
Elle fut désappointée par son accent.
— Papa le sait déjà, dit-elle.
— Oh ! père peut le savoir... Lucienne aussi... Je leur dirai de garder le secret.
•Jf8 MAINE D*AMOUR
Comme Gillv ajouta :
— Vous serez bien gentille d'aller : ant la retrouver, Lucienne. M< Dp à taire, je vous prierai de m'excuser.
Alors elle rassembla son courage et lui dit d'un air bf tigré l'indécision
— Vous savez, R< il faut aller raconter cela au juge d'instnu n'aurai . r. Je
tout ce qu'il faudra pour qu'on retrouve... Il l'interrompit d'un sourire.
— Bravo, lie! Mais je roui le réo
ne vous mettez pas martel en tète... C'est moi qui vous dirai quand il faudra parler au juge d'instruction.
Lorsque, vers la fin de ce même jour, Dalgrand revit Sabine à Villenoise, son imagina s'efforça de la revêtir d'habits d'homme. Dans sa pensée, il relevait les lourds c!k <>irs sous
un feutre à bords étroits; il remplaçait, sur les épaules et autour du cou, le nuage des dentelles par les lignes nettes du veston et du col droit; puis il se répétait le signalement donné par Gilberte : a Un garçon brun, maigre, pâle, au visage efféminé, si ce n'était l'énergie des yeux... ressemblance de ce portrait lui donnait une absolue certitude.
Puis, tout à coup, il tressaillait. Un mot de
HAINE DAMOUR 3f9
douceur adressé par Sabine à M. de Villenoise, une attention délicatement féminine, un geste gracieux, le réveillait de sa méditation comme d'un cauchemar. « Non, décidément, c'est impossible !... »
Alors, tout ce qu'il prenait auparavant pour d'irréfutables preuves s'affaiblissait. Y avait-il rien de plus vague que des termes tels que : a brun, pâle, maigre? »... des mots qui désigneraient huit jeunes hommes sur dix. D'ailleurs, comment Gilberte eût-elle distingué des traits entrevus dans le saisissement d'un instant de frayeur? Et, d'autre part, si Robert se reportait à l'interrogatoire de Vincent par le juge d'instruction, comment s'étonner d'un peu d'émotion chez une femme durant un pareil entretien, ou même d'une défaillance physique, surtout après les extraordinaires fatigues supportées par Mme Marsan? Et c'était de ces riens que lui-même déduisait le plus abominable drame !...
Jamais si tragique problème ne s'était posé devant son esprit. Il ne se rappelait pas avoir moralement souffert à ce point, même dans les plus rudes phases de son entreprenante jeunesse. Parfois, il tâchait de n'y plus songer durant quelques minutes de suite, afin de suspendre par un répit, si court qu'il fût, l'obsession de son cerveau.
Enfin, cependant, il eut la bonne fortune de se
trouver seul avec ?<>n ami. Pour a isiotl
tant cherchée, Robert avait préparé un conversation. Il n'eu: mal à taire intervenir
le nom de Sabine. Ce fut menu ai qui le
prononça le premier.
— Mai?, dit Robert d'un ton de plaisant.
je ne vois pas trace en elle diffi-
cile dont tu me parlais. n'ai
recueilli de que sur ta propre
nie.
— Moi, un tyran! s'exclama Je Yillenoise,qui se mit à rire.
— Certes... Ne lui as-tu pas interdit to sortes de choses?... Attends que je me rappelle... Ali! oui... par exemple, de tirer au pistolet
— Oh ! entendons-nous, répliqua Vincent. Ce n'est pas contre le pistol |ue j objectais. Figure-toi qu'à un moment Sabine s'amusait à me contrarier en se donnant des allures masculines, — ce que je déteste le plus chez une femme! I lie s'habillait en homme dans
lier, recevait ses modèles, er nia-
listes, dans ce costume... Elle fumait comme un petit volcan... Et, par-dessus le marché, en effet, elle avait installé un tir dans son jardin. Puis, brusquement, un beau jour, elle a fait disparaître tout cela, dans un de ses accès de soumission passionnée qui parfois suivaient ses révoltes les plus violentes. Mais, ajouta Vincent, qui s'inter-
rompit en remarquant une expression singulière sur le visage de l'inventeur, qu'est-ce que tu as donc? Tu trouves, n'est-ce pas, qu'il fait trop chaud ici? Ouvre donc une fenêtre. Tu sais, je ne crains pas l'air.
— C'est vrai, j'étouffe ! dit Robert en se dirigeant vers la croisée.
— Va donc faire un tour, mon pauvre vieux. Ce n'est pas une atmosphère pour toi, cet intérieur de malade.
Dalgrand protesta contre le dernier mot. Il affirma que Vincent n'était plus malade.
M. de Villenoise, en effet, avait quitté le lit. Assis dans son fauteuil, les jambes soulevées sur un pouf et couvertes par une courte-pointe en satin, les cheveux et la barbe sortant pour la première fois des mains du coiffeur, il était bien près de redevenir le beau garçon de naguère. Mais ses yeux encore un peu rentrés dans leurs orbites, son teint trop blanc, la maigreur de ses joues et de ses doigts, témoignaient encore de la rude épreuve qu'il venait de traverser.
— Toi, malade ! répétait Robert. Allons donc ! Tu as plutôt l'air... eh! parbleu... d'un fiancé. Voyons, sois franc! A quand la noce?
Un nuage passa sur le front pâle de M. de Villenoise. Il ne répondit pas tout de suite.
— Je te demande pardon, murmura son ami. Je croyais que c'était décidé.
— Oui, soupira \rinccnt. Apr fait pour ; voir.
— Mais c'est un devoir qui, j'ai lieu Je le supposer, ne te
Vincent lui lança un regard de tc\
— Crois-tu, lui dit-il, que j'aie deux caurs, ou que le mien puisse oublier si vin
— Cependant
— Ne revenons pas là lit avec fera
M. de Villcnoise. Je n'en ai pas le droit. Nous ne pourrions dire que des paroles dai s et
inutiles. J'ai pour Sabine la plus infini naissance. Je l'aime tendrement. Pourtant... (il :a), pourtant, lorsque je l'épouserai, je ne ferai pas un mariage d'amour.
Là-dessus, il détourna la tetc et ferma les yeux. Car il n'avait pas encore la vigueur suffisante pour dominer son «.'motion.
Dalgrand, que poussait le sentiment d'une effrayante responsabilité, eut le courage de ne pas respecter cette faiblesse qui se dissimulait. I n point très important devait être éclairci.
— Voyons, dit-il, je ne t'accuse pas d'avoir deux cœurs, — comme tu le disais à l'instant, — mais je présume que cet organe, unique chez toi, ne s'est jamais guéri tout à fait de l'ancienne affection. La reconnaissance décide le triomphe de cette affection-là. Mais est-ce bien la reconnaissance toute seule? Avant ton accident, ne te
souviens- tu pas de certaine soirée en Belgique, où j'ai pu me figurer que je dînais avec le couple le plus uni et le plus légitime de la terre?... La reconnaissance, pourtant, n'était pas encore née..
— Ah ! cette soirée... cria Vincent.
Et il se redressa sur ses coussins avec des yeux de feu dans son visage tout blanc.
Robert eut le remords du mal qu'il faisait à ce convalescent. Mais il touchait peut-être au fond de la vérité. ïl fallait qu'il sût.
— Eh bien, quoi, cette soirée?... Elle était charmante. J'en ai gardé le meilleur souvenir.
Il parlait d'un air presque léger. Toutefois, en ce moment, il n'était pas moins pâle que son ami.
— Mais tu ne sais rien, mon pauvre garçon ! dit Vincent. Tu es là qui juges au hasard... Je te dis que tu ne sais rien!... ni de mes sentiments, ni de ce qui se passait alors entre nous. Parbleu!... Elle t'a joué la plus merveilleuse comédie !...
Il s'interrompit. Puis, se reprenant avec une espèce de violence :
— C'est trop fort ! Est-ce que je vais dire du mal de cette pauvre femme à présent?...
Il ferma les lèvres avec une expression si résolue que Dalgrand n'espéra plus lui en faire avouer davantage.
— Voyons, reprit l'inventeur d'un ton bon
364 u'amour
enfant, quelle id tu dans '.
non, tu n'en dis pas du n Le silence de Vincent se pi .:. Dalgrand
reprit :
— Bah! Elle t'avait t'ait quelqi Ce : pas dire du mal d'une femme que
ter cela... surtout à un vieux fin oamc
moi.
M. de VilL 11.
— Non, mon ami
parler jamais... i 1 ouf moi
autant et plus qu'un Mais Sa! ma
me... Si elle a eu quelque 1 oublie.
Quant aux mici ont
les moindres. J'ai agi brutalement, cruellement...
C'était U que Vincent s'.
de cet acte cruel, qui devait rester un pour Dalgrand. Mais celui-ci se trouvait sulli ment éclairé, surtout par le dernier mot. Car la seule cruauté que peut montrer un amair une femme aussi passionnément éprise que bine, c'est de lui laisses entrevoir qu'il en peut aimer une autre. M. de Vilicnoise n'était pas un homme à injurier sa maîtresse, ci tins à la
frapper. Et il aurait battu Sabine qu'il n'eût pas gardé plus de remords que Robert n'en avait entrevu dans ses yeux à deux repri
Avec les données que possédait l'inventeur, on
IIAINL D'AMOUR }6f
pouvait reconstituer la scène de Dinant. S'il admettait que le personnage dont l'apparition avait effrayé Gilbcrte était Sabine, travestie et cachée pour épier M. de Villenoise, quelle n'avait pas dû être la rage de cette créature violente en apercevant l'homme qu'elle aimait, seul dans les bois, avec une jeune fille aussi jolie que Mllc Méricourt ! Elle avait dû en arriver, tôt ou tard, à quelque terrible explosion de jalousie. Et alors le pauvre Vincent, doublement torturé, poussé à bout, avait laissé échapper quelque parole irréparable — l'aveu peut-être de son amour sacrifié — ou, pire encore, la phrase de rupture, l'intention exprimée d'épouser la rivale.
Alors s'expliquait l'affolement de la maîtresse jalouse, menacée d'abandon.
Et pourtant... quelque chose échappait à Robert... Non, ses déductions n'étaient pas exactes. Car, au lendemain du crime, quand Vincent avait repris connaissance, le blessé et Sabine ne s'étaient pas regardés comme des adversaires de la veille. Ils s'étaient tout de suite témoigné trop de tendresse, de confiance. Puis, encore un coup, de quelle manière interpréter les soins ardemment dévoués de Sabine ? Comment admettre que cette amante exaspérée jusqu'au meurtre voulût ensuite sauver pour une autre celui dont elle préférait la mort à l'infidélité?
Ainsi, la situation restait la même. Des indices*
j66 HAINE D'AMOUR
oui... Des indices de plus en plus clairs et significatifs. Mais pas une preuve' ... nn une preuve morale !.. aucune certitude absolue ! Impossible, dans un pareil doute, de se risquer à agir! Et pourtant les jours passaient. Vincent
presque guéri. Bientôt il allait m officiellement son mariage a\ conclure. Ht Dalgrand, avec le tragique souj qui lui dévorait le cœur, assisterait à la < moni
C'était à perdre le sang-froid et n.
Et, durant tout ce temps, l'enquête oflici n'avait point avancé d'un pas. Déj 'g*s"
trats énervés souhaitaient de ne plus entendre parler de ce malheureux attentat de Villenoise, qui les mettait en défaut. L'affaire allait dass4
ne après-midi, Robert Dalgrand arri- ■ ivv vait à l'improviste chez son beau-père, £^f^^ boulevard Malesherbes.
C'était presque tout de suite après le déjeuner. Le général et sa fille se trouvaient à la maison.
— Père, dit Dalgrand, voulez-vous me confier Gilberte ?
— Tant que vous voudrez, mon ami. Qu'est-ce que vous voulez en faire, de cette petite personne?
— J'ai besoin d'elle.
Il dit cela d'un ton qui fit pâlir la jeune fille. Elle pensa qu'il l'emmenait chez le juge d'instruc-
tion. M. Méricoun lui tac impressionné par
la gravité do son gendre.
— Si c'est à | tte cris:
ViUenoise, observa le vieillard, ne serait moi plutôt de raccompagner]
— Av. mènerai ,
.'clic allât sans vous. Elle ne se trouvera av «nne
:rcqucn je ne puis faire sans elle. Et il m vous dire maintenant Je quoi il s'agit.
— Va Rhabiller, migi» lit le gér ne rais pas attendre Robert.
La recommandation était inutile. I\ tains battements de cœur provoques pat une inexplicable appréhension, U jeune fille eut b tôt mis son chapeau, sa j te, ses gants.
— Me voici, dit-elle.
En bas, sur le bouk atten-
dait.
— levoil que Lucienne a pris le coupé, remarqua Gilk
— Non, mademoiselle, dit Robert pi ment. Votre sœur n'est pas .-ulement j'ai mes raisons pour ne pas me montrer aujourd'hui avec vous dans ma propre voiture.
Cette précaution acheva de communiquer à Gilberte le sentiment qu'elle voyageait dans le romanesque et le mystère»
— Remontez par le parc Monceau, dit Dalgrand au cocher. Vous irez jusqu'à l'Étoile, puis vous reviendrez par les Champs-Elysées à la gare Saint-Lazare.
— C'est donc une promenade hygiénique?
sourit Gilberte.
— Vous l'avez dit, petite sœur.
Une fois dans la voiture, il expliqua :
— Notre but est la gare. Seulement nous arriverions trop tôt. Je m'y suis pris d'avance, craignant ne pas vous rencontrer après deux heures.
Le cocher ne poussait pas son cheval. Malgré cela, Robert lui fit encore faire un détour.
— Et nous aurons tout de même à attendre, dit-il à sa belle-sœur.
— Est-ce que nous prendrons le train? demanda celle-ci.
— Non, avant cinq heures je vous aurai ramenée à papa.
Ils arrivaient à la gare Saint-Lazare. Dalgrand fit entrer la voiture dans la cour du Havre. Et il voulut la garder sur place en face de l'escalier des grandes lignes.
— Il nous est défendu de stationner ici, dit le cocher.
— Où se mettent les voitures qui viennent attendre les voyageurs?
— Là, fit le cocher, lui montrant une victoria postée perpendiculairement au trottoir du café.
— Fh bicn,mcttez-voi:
possible de U gaie, ordonna DalgranJ.
Le cocher prie l'air désobligeant qu'adoptent ses pareils pour se conformer à une indication dont ils ne comprennent pas le but. Mais il ol DalgranJ remonta dans la voiture à i Gilbcrte.
— Ne bougez pas, dit-il. 1
dans votre coin. la'... Voill n'ava; que lorsque je vous le d
Puis, soulevant le petit volet de drap sur le carreau derrière lui, Robert se mit àgue: une attention profonde.
L'inventei:: om-
biner la rencontre qu'il espérait obtenir aujourd'hui. Plusieurs fois ses plans avaient manqué. Puis, enfin, il I Sabine non seule-
ment à faire le voyage de IV venir
d'avance avec lui du train qu'elle reprendrait. Depuis quelque temps il avait reconquis la < fiance de Mme Marsan. Elle voyait en lui presque un allié. En tout cas, elle le ménageait < flattait, à cause de l'influence qu'il avait sur Vincent. Aussi lorsque, la veille, il lui avait proposé un rendez-vous à la gare pour retourner ensemble à Villenoise, elle avait tout de suite accepté.
— Seulement, avait-il dit, si vous ne me voyez pas dans la salle d'attente quand on ouvrira les
portes, ne m'attendez pas. C'est que je me trouverai retenu par quelque affaire.
— Parfaitement, avait-elle dit. Tâchez d'être exact. Moi je n'y manquerai pas.
C'était la première fois qu'elle quittait Vincent pour une aussi longue absence. Le jeune homme était maintenant guéri. Cependant Dalgrand connaissait trop Sabine pour penser qu'elle laisserait désormais M. de Villenoise s'habituer à ne plus la voir autour de lui, et qu'elle l'abandonnerait à lui-même plus de quelques heures à la fois. Il était donc bien sûr qu'elle ne manquerait pas son train.
Cependant l'instant du départ approchait. Robert, en proie à cet énervement spécial que cause l'attente, regardait tantôt l'aiguille du gros cadran, là-haut en l'air, tantôt les fiacres entrant dans la cour. Il guettait surtout ceux qui venaient par la rue de Rome, car c'était le chemin de Sabine en arrivant de Passy. Le plus grand nombre étaient découverts, ce qui favorisait son examen. En effet, on n'était pas encore à la mi-octobre, le temps restait beau, et très peu de voitures fermées circulaient. Quand les fiacres dépassaient la grille de la gare, ils se mettaient au pas, suivant le règlement. Et Dalgrand dévisageait à loisir les voyageurs qui s'approchaient.
Toutefois nul visage ne ressemblait à ce beau visage impérieux dont il attendait l'apparition.
■J72 HAtNE D AMOUR
Contrario, il h IDC fois !
l'horloge quand, tout à coup, il sentit t< de Gilbertc se crisper sur son bras. M. l'anxiété de son
Ce fut pour constater la pâleur et l effroi ré| dus sur la figure de sa belle-sœur. Le* trait la jeune fille dtaien:
— Oh ! murmura-t-clle. Thon Puis tout de su
— C'est une dame!... Oh!... Mon Diei; Dalgrand comprit en un éclair. 11 suivit le
regard de Gillv dans un
au ras du trottoir, il reconnut
Mme Marsan portait un petit feutre orné d'une simple aigrette, — presque un cha| d'homme. Une \ ni tissu :
cachait en rien ses traits. 1 1 sa j contribuait encore à lui donner une apparence rement masculi;
— Re; Regardez, Gill irmura Dalgrand.
Il ne put pas dire autre chose. Il tremblait autant que la jeune fille. Pourtant il eut le sangfroid de se dire : a Mon expérience réussit mieux encorequesi je lui avais : cette
femme. »
Sabine attendait que son cocher eût fini compter sa monnaie. Elle se tenait debout, le visage un peu relevé, directement en face de
Robert et de Gilberte. Les gens ralentissaient le pas en approchant d'elle. Quelques-uns se retournèrent. On voulait voir plus longtemps cette taille élégante, cette physionomie originale, ce beau profil.
Enfin elle remit quelques pièces dans sa bourse en or, prit son en-cas et un petit paquet sur les coussins du fiacre, se détourna et disparut sous la voûte — lentement, la tête droite, sans aucune attention apparente à l'admiration des passants.
Dalgrand regarda Gilberte.
Il rencontra deux yeux chargés de stupeur, qui ne l'interrogèrent même pas, car ils percevaient sa propre certitude. Et ces deux grands yeux épouvantés, dans ce pâle et muet visage d'enfant, lui firent peur. N'avait-il pas imposé à cette pauvre petite un excessif saisissement?
— Eh bien, petite sœur, dit-il gravement, vous êtes donc tout à fait sûre?
Elle répondit d'une voix de somnambule :
— Tout à fait... tout à fait sûre.
— Rentrons, fit-il.
Et se penchant à la portière, il donna au cocher l'adresse du boulevard Malesherbes.
Quand il se renfonça dans son coin, Gilberte n'avait pas bougé. La fixité, l'effarement de ses yeux, restaient les mêmes. Rien n'était plus sinistre que son silence et son immobilité.
— Mignonne... dit câlincment son beau-frère,