H \ I M D AMOUR
prenant ses mains, qu'il sentit fn traven le
gant. Voyez... C'est vous qui nous s tous... Vous vouliez la justice... Eh bien, elle faite.
— Ah! murmura la jeune fille, <>uvan table! C'est trop épouvanta bi
1:11e fondit en larmes violentes. Ce fut une diversion salutaire. Ses nerfs se détendirent Robert, en la voyant pleur, iva un ment infini. Car il se reprochai:
l'avoir préparée, si peu q pareille. Lui qui connaissait l'état d'Ame entant, son amour, ses angoisse peut-être, n'aurait-il pas dû s'effrayer pour elle d'une épreuve si tragique, ou les plus scer profondeurs de son i >uleversées? Mais ses gros sanglots d'enfant le r i raient. Il lui dit doucement à l'oreille, comme on approchait de la maison :
— Pleure plus, petite sœur. 1 irait que j'ai fait du chagrin à sa Gilberte.
Elle sécha bravement ses yeux. Puis se tournant vers le jeune homme:
— Oh! Robert, dit-elle. Qu'est-ce que nous allons faire?
— Vous? Rien du tout, ma chérie. Vous allez vous calmer, vous tranquilliser, vous reposer entièrement sur moi. Et surtout garder le silence. En aurez-vous la force?
Un cri jaillit de ces douces lèvres discrètes, emporta le secret de ce cœur si chastement fermé :
— Oh! mais elle est en route!... C'est vers lui qu'elle va!... Si elle allait le tuer!...
Il n'avait pas songé à cette affreuse inquiétude qu'elle devait forcément concevoir.
Il la rassura. Il lui jura sur la tête de Lucienne que ce danger-là n'existait plus. Mais il ne pouvait lui peindre l'intimité, la sécurité régnant à Villenoise, ni le triomphe de cette même femme, que Vincent songeait à faire sienne aux yeux de tous pour toujours. Donc il manquait d'arguments devant la réflexion entêtée de la jeune fille:
— Mais puisqu'elle a déjà voulu sa mort!...
— Ne dites pas cela, Gilberte, prononça-t-il enfin. C'est une présomption de notre part... une forte présomption. Mais nous n'avons pas le droit, même vis-à-vis de nous-mêmes, de la changer en certitude. Cette femme est peut-être le personnage que vous avez aperçu...
— Comment! peut-être?
— Oui. Car on a vu des ressemblances aussi extraordinaires. Mais cela même ne prouverait pas qu'elle eût tiré sur M. de Villenoise.
Ils arrivaient au boulevard Malesherbes. Robert prit le général à part et le mit au courant. Mais, tout d'abord, il lui avait demandé sa parole d'honneur de le laisser agir. Le vieillard lui con-
-jyô n \i M [> AMOUft
seilla d'aller trouver le juge d'instruction ci de tout dire à ce magistrat. Puis il ajoura :
— D'ailleurs, faites ce q I le mieux. Après tout, M. de \ il aime cette femme, lui pardonnera peut
pistolet. Il vous saurait mauvais gré de la ! arrêter pour si peu de chose. Entre amoui peccadilles ne font souvent que pimenter la passion.
Et M. Méricourr, avec un sourire sceptique, desintéressa du drame.
Il ne pensait guère que le bonheur et peut-étn vie de sa chère petite Gill trame sanglante. Il in îta pas davantage
soir-là, quand il la vit preil s'asseoir comme d'habitude a u il .
Il remarqua seulement qu'elle était un peu \
— C'est cette sacrée rencontr resmidi, se dit-il. Ça fa remuée, cette fille:
bert aurait bien dû laisser M. de V débrouiller avec sa Dulcinée, sans mêler l mignonne à une pareille I Enfin, elle
oubliera ça. Parlons-lui d'autre chose.
— Tu ne sais pas? dit-il tout haut. v rite Gnbertc est bien sage, je lui ferai monter un cheval... Oh! mais un cheval!... Seulemcrr
ce n'est pas une bete de femme. Il ne faudra pas l'agacer. Tu me promettras de ne rien faire avec lui que ce que je te permettrai.
— Bien sûr, petit père. Et qu'est-ce que c'est que cette merveille de cheval? demanda la jeune fille avec un gentil sourire.
Elle était soulagée que son père n'abordât pas le sujet qui lui subjuguait lame. Pourtant elle aurait encore préféré le silence.
Le lendemain, Robert Dalgrand se rendit à Yillcnoise sans téléphoner comme d'habitude par quel train il arrivait. Il ne voulait pas trouver à la gare une voiture du château. Une fois débarqué, il monta dans un omnibus du pays qui passait devant une des grilles du parc. Puis, à pied, il pénétra dans le bois.
Pour la dixième fois peut-être, il allait examiner l'endroit d'où l'on avait tiré sur Vincent. Une force l'attirait là. Il ne pouvait pas s'abstenir d'y retourner encore.
Quand il se trouva dans l'allée, il s'arrêta en face du massif que Vincent même lui avait désigné la semaine précédente, lors de sa première sortie en voiture.
Il y pénétra. L'accès en devenait plus facile, car les feuillages s'éclaircissaient sous les coups de vent d'octobre et les piqûres de la gelée blanche. Il examina les moindres rameaux, se pencha vers le sol, souleva les feuilles et les mousses.
Chacun de ses mouvements était presque ma-
chinai. Il n'espérait plus rien trouver. Quand il eut quitté le taillis, Robert escalada les picri remontant, comme avait fait le meurtrier, cime de l'escarpement.
Bientôt il atteignit une roche assez flei séparée d'une autre un peu plus l laquelle seulement il pouvait continuer sion. C'était là que l'homme, en fuyai exécuté ce bond dont l'esprit Je Vincent 1 resté frappé. La distance entre les deux était suffisante pour qu'on ne fu: le la
franchir de sang-froid. Mais, pour continu grimper de ce côté, il fallait absolument faire le saut. Dalgrand, malgré sa force, ou peut-éo cause de cette force, qui ne lui laissait g légèreté ni de souplesse, ne s'y était jamais risq Quand il voulait reprendre, au delà du ravi; trace du meurtrier, il tournait la colline 1 cendait du sommet jusque-là.
Aujourd'hui, son intention n'était pas de prendre cette peine. Que verrait-il là-haut de plus que les autres jours?... En bas, dans les broussailles, il avait conservé l'espoir de découvrir un fragment d'étoffe arraché, un objet tombé, une empreinte restée par hasard ineffacée et inaperçue... Mais, sur les rochers découverts et dans les allées battues, la course du meurtrier n'avait dû laisser aucune trace.
Robert s'arrêta donc au bord de l'excavation,
à mesurer de l'œil ce bond audacieux, qu'il n'eût vraiment pas osé faire. Il en restait plus impressionné, maintenant que les verdures, en se dispersant, dénudaient le roc.
« Une femme... » pensait-il. « Quelle hardiesse! Mais, au fait, il n'y a que les femmes pour avoir de ces résolutions insensées... »
Il distinguait sur l'autre bord l'endroit où elle avait dû reprendre pied... Ce maigre arbuste, poussé dans une fente de la pierre, elle avait dû s'y accrocher pour ne pas chanceler au-dessus du vide...
A ce moment, une brise fit frémir cet arbuste que Robert examinait. Des feuilles s'envolèrent. Un nouveau morceau du rocher se découvrit. Et là, sur cette surface aride...
Le jeune homme se pencha davantage. Ce n'était pas une cassure de pierre qui brillait de cet éclat blanchâtre... On aurait dit une petite médaille d'argent, ou un fragment de porcelaine. Mais il eut beau regarder, à la distance où il était, il ne put saisir la nature de ce minuscule objet qui venait d'attirer son attention.
« Bah ! » se dit-il, « c'est un petit caillou plat, ou quelque débris sans conséquence. Cela ne ressemble guère à une pièce de conviction. Voyons, vais-je remonter la colline pour aller l'examiner de près ? »
Il revint sur ses pas, presque décidé à se diriger
-}8o M UNE D AMOUR
tout droit vers le château. M jà il
en prenait la direction, une de remords
le saisit.
« Je n'ai pas le droit de rien négli t-il.
Il tourna donc dans le Salon de prk le
sentier qui montait le plus directement. Puis, une fois au sommet, il $\
par où le meurtrier, dans sa i lé le
plateau. Il dut al cendre un | fina-
lement, il se trouva sur la roche t celle où il se tenait tout à l'heure.
Mais d'ici, le point de vue étant tout à I différent, il eut du mal à identifier I qui
devait lui servir de repère. Quand il l\ nu,
il lui fallut encore chercher longuement les irrégularités du rocher, l'infime objet qui, l'autre côté, avait attiré son attention I de soleil frappant cet objet quelques minutes auparavant, s'était éloigfl ne brillait plus
sur la surface grisâtre de la pierre.
Dalgrand allait y renoncer, quand tout a son œil se fixa sur ce qui lui parut être un très petit caillou tacheté. Il le ramassa, le posa dans sa paume, le retourna sur ses deux fat coût
à coup, avec la soudaineté de la foudre, 1 1 ■ figure de cet objet éclata dans son cerveau.
C'était la miniature qu'il avait vue encb dans la bague de Sabine... cette miniature cas
l'angle, arrachée du chaton par un choc violent... cette miniature dont elle parlait avec tant de trouble, et dont elle expliquait la complète disparition par une histoire si évidemment fausse.
C'était donc ici, en heurtant une aspérité de ces roches, qu'elle l'avait brisée, perdue!... Et cela s'était passé entre la soirée à Dinant, où l'inventeur avait admiré le bijou, et le troisième jour suivant, où il était accouru au chevet de son ami.
Bien plus... L'endroit où Dalgrand retrouvait cette miniature, c'était la place même sur laquelle le meurtrier avait dû retomber en bondissant, et sous l'arbuste où sa main avait dû prendre un point d'appui.
Le jeune homme se répétait toutes ces choses. Non plus qu'il eût besoin d'une preuve, mais parce qu'il voulait savoir s'il tenait vraiment en main de quoi confondre une criminelle. Car il s'était réservé d'agir lorsqu'il pourrait l'écraser d'une certitude et, du même coup, éclairer Vincent par une évidence foudroyante. Jusque-là, tant qu'il resterait à cette femme habile une issue pour s'échapper, il devait craindre son audace et l'aveugle générosité de M. de Villenoise.
Maintenant enfin, il la tenait, la malheureuse!... Il pouvait à peine croire à son sinistre succès. Assis sur une pierre, il contemplait au fond de sa main ce fragment de bijou, cette peinture microscopique, d'une délicatesse délicieuse,
et qui allait devenir une arme effroyable. ( -ov. il arrive dans certaines émotions puissante imprévues, il s'écoutait senti: nement
de ce qui se passait en lui. C'était une sombre joie mêlée d'orgueil, en même temps qu'une indignation et un dégoût indicibles. Il savourait à la lois l'ivresse et l'horreur de son ri Me,
Robert Dalgrand fut surpris dans sa nn tion par les premières ombres du soir. Il se leva. Pendant une minute alors il chercha où il allait placer sur lui la miniature, pour ne courir aucun risque de la briser, de la perdre ni de la montra involontairement. Il tira son porte-monnaie, puis il se ravisa. Et, de son gousset, il sortit sa Cette finclamettc d'ivoire tiendrait certaines dans le boîtier. Il l'essaya sous le boîtier, puis sous le verre du cadran. Elle s'y logeai' ment bien. Mais ici elle arrêtait les aiguilles. Toutefois, après un instant de réflexion, ce tut sous le verre qu'il la laissa.
Au château, on l'attendait avec une impai voisine de l'inquiétude. La veille, il avait téléphoné ses regrets d'avoir manqué le train, et le matin même il avait annoncé qu'il n'était pas sûr de pouvoir venir. M. de Villenoisc, habitué m tenant à ses visites presque journalières, craignait qu'il ne fût survenu quelque accident à L'usine Billancourt.
Quand il vit son ami, Vincent l'accueillit par
un aimable reproche, puis tout de suite, s'accusa d'égoïsme.
— Au fait, dit-il, depuis plus d'un mois tu me consacres à peu près toutes tes journées. Sans compter la fatigue des allées et venues. Pour un homme occupé comme toi, c'est le plus grand sacrifice d'affection, c'est du dévouement « extrasupérieur »! Cher vieux Robert!... Et moi qui le gronde!... Hélas! me voilà guéri maintenant. Il faut renoncer à guetter l'heure des trains, en me réjouissant de voir apparaître ton grand corps de géant et ta bonne figure grave. Ma parole, c'est à se faire flanquer une balle de l'autre côté,
•pour être soigné de nouveau comme je l'ai été par vous deux!
En achevant cette boutade demi-plaisante, demi-émue, M. de Villenoise baisa la main de Sabine.
— Il est vrai, dit Dalgrand, que je vais être plus pris que jamais. Moi aussi je regretterai de ne plus venir... D'ici quelque temps cela me sera bien difficile.
— Tu restes cependant jusqu'à demain matin? demanda Vincent.
— Bien entendu.
Et Robert ajouta :
— Mais toi-même, et Mme Marsan, ne comptezvous pas rentrer bientôt à Paris?
— Non... Pas avant Noël peut-être.
D AMOUR
— Cependant tu n'es pas asseï soli pour chasser?
— Oh! ce n'est pas la cl
retient. C'est une petite formalité qu t'annoncerons bientôt, car nous ai:
de toi.
Il souriait. Sabine se détourna d'un air qui voulait être embarrassé. Alors Dalgrand comprit que le mariag
« Comment,» u -btenir de
me trouver seul avec cette femme, sans éveiller de surprise chez Vincent
Avant la fin du dîner, il avait trouvé un i texte. «
Durant ! entes ca: parlé
peinture. Robert avait poliment exprimé de voir les œuvres de Mmc iMarsan. Celi l'avait invité n atelier de la rue d
Pompe.
Mais Vincent s :é:
— Sans attendre que vous s< ur.
vous devriez bien, ma chère amie, montn Robert le tableau que vous ver ici, à la campagne. Vous n'avez jamais été mieux inspirée. Oui... vraiment, cela me ferait plaisir qu'il le v
— C'est bien facile, avait dit Sabine. Si m sieur Robert veut venir jusqu'à ma maisonn un jour, avant d'aller prendre son train... La
HAINE D'AMOUR ]8f
ture le mettrait ensuite à la gare. Il en aurait pour une heure et demie en tout.
C'est ce projet que Dalgrand proposa de réaliser le lendemain. Il était sûr que Vincent ne viendrait pas avec eux : une heure et demie de voiture, sans même compter le retour de la gare à Villenoise, étant encore trop pour lui.
Sabine — bien qu'elle-même en eût naguère donné l'idée — montra peu d'empressement. Elle sembla précisément redouter ce que Dalgrrand désirait : un tête-à-tête. Peut-être y avait-il ce soir, dans les façons de l'inventeur, et malgré tous les efforts de celui-ci, quelque chose qui inquiétait Mme Marsan.
— Voyons, dit M. de Villenoise, il faut décider cela pourtant, puisque Robert ne reviendra pas de sitôt.
Mise au pied du mur, Sabine déclara qu'elle pouvait s'arranger. On partirait à huit heures et demie du matin, et M. Robert pourrait prendre le train de dix heures quinze. Puis, dans l'aprèsmidi, Vincent viendrait la chercher, tout doucement, dans la victoria, qui ne le secouait pas trop.
Dès que cette décision fut prise, on se retira dans les chambres à coucher. Robert ne dormit pas de la nuit. Sa principale crainte était que la mauvaise volonté évidente de Sabine ne fit manquer un plan si bien combiné. Elle avait trop deviné son désir. D'instinct elle s'en méfiait et
f86 HAINE î/aMOUR
clic voulait le déjouer. l irrait-il lui dire
en présence d rit pour] -uter
seule à seul sortait .
main matin, il faudrait partir sans lui parler. Il : trop dit, pour miei. ;u'il
: absolu dre ce :
Toute l'habileté de Robert se nant difficulté
Le lendemain, des sept heures, il était d hambre de son ami. Tous deu On leur apporta le café au 1 Iule
sonna huit heures et der raissait p
— Le phaéton estatte!
i ambre.
— M il dire qu'el
tard, qu'elle n'est pas habillée, fut la ;
Une rage froide saisit Dalgrand.
« Ah! tu te crois plus forte qi. . »
dit-il en lui-même, a Eh allons \
ma belle! »
A neuf heures moins cinq, Sabine parut, i pandit en excuse
— Oh! ne vous désolez pas, rr. dit Robert. Nous avons encore pleinement 1
de passer chez vous, puis daller à la gar
— Pour le train de dix heures auin/
— Mais oui !
— Cela me paraît difficile, observa M. de Villenoise en regardant la pendule.
Sabine éclata de rire.
— Mais, monsieur Robert, vous ne connaissez pas le pays!...
Et comme on entendait le déclanchement de la sonnerie :
— Tenez, dit-elle, voilà neuf heures!
— Cette pendule ne va pas, dit Robert.
Il tourna le dos à Vincent, et, fixant sur Sabine un regard d'une saisissante intensité:
— C'est ma montre qui va bien, ajouta-t-il. Regardez- la!...
Elle frémit à son accent. Et elle le contemplait, toute blanche, comme fascinée. Sur un geste qu'il fit, elle abaissa les yeux vers le cadran de la montre...
La miniature était là, sous le verre, avec son petit sujet microscopique et pimpant, sa forme spéciale, son angle brisé...
Ce fut un coup de foudre.
Sabine glissa d'abord sur les genoux. Elle leva les mains comme pour une supplication... Puis elle s'abattit en arrière, les membres raidis, les yeux révulsés, la gorge secouée par un hoquet nerveux.
M. de Villenoise, encore couché, sauta du lit, se précipita.
— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'a-t-ell -t-iL
— Ce n'est rien, dit Dal de nerfs.
— Mais comment ça l'a-t-il pn
— Eh ! je n'en sais pas plus q i
la d'abord. Laisse-moi la porter sur ton lit.
Dalgrand prit i comme il eût taie d'un enfant, c douceur. Puis il arrêta son ami, qui courait le timbre jue.
— N'appelle pas! dit-il. Voyons, tu i vêtu. Veux-tu que t de chai ainsi entre nous deux?
Vincent dit
— Tu as raison.
Et il commença de s'habiller. Son pr^ sissement se dissipait. La pitié s'en ail temps. Il gromrm
— Allons, voilà que ç que c'était fini, ces crises-là.
— Elle y est sujette? demanda hy| Robert, qui passait un flacon sou Sabine.
— Mais oui... Je te l'ai dit... Qu'est-ce cji^ lui fais respirer 1
— Je ne sais pas. Et Dalgrand regarda 1 quette collée sur la petite bouteille.
Il lut avec gravité : a Potion selon la formule », et un nombre de sept chiffres.
— Mais c'est une de mes drogues! s'écria Vincent. Qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse? Attends, j'ai des sels anglais dans mon cabinet de toilette.
Sabine gémissait d'une façon continue. Ses prunelles, remontées à demi sous la paupière supérieure, semblaient baignées d'une vapeur blanche. Ses doigts se refermaient avec tant de force que les ongles paraissaient s'incruster dans les paumes, et que toute la vigueur de Robert ne parvenait pas à lui ouvrir les mains. Quand Vincent approcha les sels de son visage, elle fit un léger mouvement comme pour s'en détourner, mais la crise parut plutôt redoubler de violence :
— C'est de l'éther qu'il faudrait, opina Dalgrand.
— J'en ai, dit Vincent, je vais en chercher. Il y a une pharmacie dans le château.
Un moment après, il revint. Les deux amis rirent respirer de l'éther à la malade, puis ils en mirent un peu dans de l'eau sucrée et lui en coulèrent une petite cuillerée entre les lèvres.
Peu à peu, les phénomènes nerveux s'atténuèrent. Les gémissements saccadés s'espacèrent et se turent. Les doigts se détendirent. Les prunelles reprirent leur éclat.
— C'est fini, murmura Vincent.
Malheureusement, ce qui frappa les yeux de
Sabine, lorsqu'elle reprit connaissance, ce fut le
visage de Robert. Aussitôt elle retoml 1ère
avec un véritable hurlement hystérique reprit avec une nouvelle i;
— On dirait vraiment que c'est d là... hasarda Yinc
— Évidemment... Dans son et
la gêne, dit Robert. Je vais me retirer. Tu \ dras me dire quand elle sera :
— Mais ton tra :
— Je ne le prendrai pas.
Robert se retira dans sa chambre.
« La a >uée, » pensa-t-ii
si elle m'en sert d'autres de ce genre.. Si elle ne veut pas disparaître sans bruit de 1 Vincent, comme je le lui demander tant pis! je la livre au juge d'instruction. »
Une heure après, il admirait l'énergie d volontaire créature. L'effrayante cor sée, elle était redevenue elle-même, elle sour elle s'excusait de ce qu'elle appelait a ses stup nerfs », et elle déclarait ne pas compi ment cela avait pu arriver.
— Et M. Dalgrand a eu la bonté de manquer son train à cause de moi! disait-elle. Alors, a sieur, j'espère que vous serez aimable tout à fait. Vous viendrez jusqu'à mon cottage comme vous me l'aviez promis, avant de vous rein:
la gare ?
— Certainement, madame, avec le plus grand plaisir, dit Robert en s'inclinant.
— Pas avant de déjeuner, j'espère, s'écria M. de Villenoise.
A table, Dalgrand observa Sabine. Elle parut d'une gaieté charmante et d'un calme parfait. Il ne surprit dans ses yeux qu'une seule lueur d'angoisse. Ce fut à un moment où, par un geste machinal, il faillit tirer sa montre. Sauf cet éclair tragique, elle ne laissa rien soupçonner de ce qui se passait en elle.
« Quelle organisation merveilleuse et redoutable que celle des femmes! » pensa Dalgrand. « Ou du moins d'une femme comme celle-ci. »
Peu après le déjeuner, Mme Marsan et Robert montaient sur le phaéton. Le jeune homme conduisait. Un domestique se plaça derrière eux.
La première partie de la course fut silencieuse. L'homme en livrée empêchait les paroles graves. Quant aux banalités, comment fussent-elles venues à ces lèvres serrées par la résolution ou par l'angoisse?
Robert, à un moment, fit tourner les chevaux dans une allée de traverse.
— Pas par là ! s'écria Sabine avec une expression de terreur.
— Mais si ! dit Robert avec calme. Je sais bien qu'on ne peut pas continuer en voiture. Mais nous
ferons le tour de la colline à phaéton ira
nous attendre de l'autre curé du Cha.
— Ah! murmura-t-elle, ï que ?< voulez me condu
— C'est là, répliqua-t-il.
Et il ajouta d'un ton dégêg
— Je voudrais, ch trer iroit où j'ai trouvé ce petit objet...
Elle l'interrompit, d'ut e, «nais
avec une fera linaire :
— N'essayez pas de coup de théâtre. C inutile. Je m'expliquerai aussi franchement i moi. Mais, pour Die ns nom rêter.
Il la regarda. Elle mais parlait avec les
pour échapper autant que p i la curi<
du domestique.
Elle prononça enco
— Je vous jure de vous répondre sincèrement. Mais pas là!... Non!. . Jamais là !... Marchons!
Dalgrand songea à la crise nerveuse du matin. Il renonça à son idée première de traîner cette malheureuse femme sur le lieu de son crime pour l'y foudroyer plus sûrement. D'ailleurs sa promesse de franchise équivalait à un aveu. Avaitelle donc résolu de dire la vérité?
Il regagna l'allée principale, effleura du fouet les épaules de son attelage, et le grand trot
cadencé des chevaux rythma de nouveau le silence.
Lorsqu'on eut franchi la grille de la propriété, Sabine indiqua le chemin à Robert. Et bientôt on se trouva chez elle.
A peine descendue de voiture, Mme Marsan dit à sa femme de chambre :
— Ma fille, je vais à Paris. Préparez-vous, et partez par l'omnibus. Vous avez le temps pour le prochain train. Et vous gagnerez ensuite la rue de la Pompe par le chemin de fer de ceinture.
Quand Estelle eut disparu, Dalgrand s'écria :
— Comment! vous partez?...
— Mon cher monsieur, nous avons à causer, n'est-ce pas?
Il inclina la tête.
— Notre conversation sera peut-être longue, reprit-elle. Si nous la tenions ici, vous manqueriez votre train. Vincent arriverait, vous trouverait encore chez moi... Nous ne serions sans doute pas maîtres de lui cacher... Or, ajouta-t-elle avec force, je ne veux pas qu'il sache!
— Pardon, dit Dalgrand, il saura.
Sabine blêmit.
— Oui, fit-elle les dents serrées d'impuissante fureur, il saura... Mais non pas vos calomnies, monsieur ! Il saura la vérité, que je lui dirai moimême... Et il l'apprendra quand je voudrai la lui dire... Ce ne sera pas par accident, ni par sur-
prise... Et je ne veux pas que urd'huî !
— Madame, dit l'inventeur, La vent, connais tout entière, ap| if les pre plus irréfutables. Ce
lais vous sou M vous :
les porterai à qui de dr<
— Mais ji se pas i limier de police! dit-elle avec un sup^
Et ses yeux, chargés d'une indu eurent la satisfaction de voir Dalgra
— Seulement, ajouca-c-elle, on moins à une femme le droit de fixer l'heure lieu d'un ren Je/vous.
— rt.
— A Paris, chez moi, d
— Je suis à vos ordre
ne devait-il pas vous rejoindr
— Cela me regarde.
L'inventeur s'inclir
— Eh bien, dit-elle, nous pouvons repartir. Puis, lui lançant, comme elle pa
lui, un coup d'œil par-dessus l'épaule, ell en ricanant :
— A moins que vous ne teniez toi:, monter voir mon tableau
— Mais... ce serait avec pta:
grand, non sans une égak
Sabine haussa les épaules, : le jardin et
monta sur le phaéton.
HAINE D AMOUR 39f
— Quand vous nous aurez mis à la gare, ditelle au domestique, vous retournerez au château le plus vite possible, et vous ferez dire à monsieur que j'ai été forcée de partir pour Paris.
— Bien, madame.
— N'est-ce pas? vous le ferez dire tout de suite, pour que monsieur ne se dérange pas. Vous ajouterez que c'est une lettre trouvée chez moi qui m'a obligée à partir immédiatement, mais que je reviendrai demain de bonne heure. Vous avez bien compris ?
— Oui, madame.
Un quart d'heure après, Robert et Sabine étaient sur le quai de la gare. Le train arrivait. Quand il eut stoppé, Dalgrand ouvrit un compartiment de premières, et s'effaça pour laisser monter la jeune femme.
— Je n'ai pas besoin de garde du corps, ditelle. Vous trouverez de la place ailleurs.
Et elle escalada le marchepied.
Il n'insista pas pour lui imposer sa présence, mais monta dans le compartiment contigu. Seulement, de temps à autre, il regarda par le petit carreau mitoyen, et, à chaque station, il guetta la portière voisine, prêt à s'élancer s'il voyait descendre Mme Marsan.
A Paris cependant elle accepta une place dans son fiacre.
Leur arrivée rue de la Pompe eut quelque chose
de lugubre. Ni l'un ni l'autre ne p quand ils pénétrèrent dans l'appartement inha- . le demi-jour, b tir et le
•nt le cadre morne pré l'horrible secret qu'ils apportaient.
La femme de chambre n'arriva qu'api Ce fut Mme Marsan qui d ouvrit le lova le
serre. Alors le jardinet apparut, — un triste, déjà d ir le précoce au
sien, et au fond duquel, sur un mur feuilles de la vigne viergi des taches de sang.
Sabine ch< ces enveloppés de 1
housses à rayures.
— Je vous écoute, dit-elle, physionomie, crispée d'inquiétude, ai
i de son aud
— Madame, dit Robert, c'est vous qui avez tiré sur M. de Villem
File eut un rire étrange.
— Ah! dit-cl. ela que j tendais.
la conviction de Robert eût pu être ébl elle l'aurait été parle sondece rire et le ton de t marion. Il eut même un ins' :upeur.
Elle ajouta d'une voix- trèi cala
— Prouvez- le.
— Vous vous êtes habillée en hon
vous êtes cachée pour assassiner mon ami, reprit l'inventeur, comme vous vous étiez déguisée et cachée pour l'épier un jour qu'il se promenait avec deux dames...
Ce rapprochement, auquel Sabine était loin de s'attendre, la troubla d'une façon visible. Pourtant elle s'écria :
— Quelle jolie invention !
— Ne niez pas, dit-il, j'ai des témoins.
Il reprit alors toute l'histoire du crime, telle qu'il l'avait reconstituée, faisant des allusions à la scène de Belgique entre les deux amants, comme s'il en eût connu les moindres détails, peignant la fuite furieuse de Sabine, le guet-apens, la tentative de meurtre, et, finalement, ce bond hardi sur les rochers, terminé par une demi-chute et le bris de la bague.
— Vous auriez mieux fait de laisser la miniature où vous prétendez l'avoir trouvée, dit Mme Marsan. Quelle valeur cette découverte a-t-elle maintenant pour un magistrat, ou même pour M. de Villenoise? On verra trop les fils blancs dont est cousue votre anecdote. Croyezvous qu'on ne devinera pas vos motifs?... qu'on ne comprendra pas que vous voulez détacher de moi mon amant pour lui faire épouser votre belle-sœur?... Un mari vingt fois millionnaire!... Cela n'irait pas mal à cette petite fille d'officier pauvre!...
Roberc pâlit, avec une flamme ai.
effrayante que Sabine se leva, prête à fuir... à cette minute, un souvenir revint à celui d'un incident remarqué dura; avec le jug tout hasard, il lai
phrase, dont il ne pouvait lui-même de\ portée :
— Vous oubliez, madame suis me nirien, et que j'ai des m< 1
le Puits du Diable, pour permetn daller voir ce qui se trouve au tond.
Sabine retomba sur son siège, écrasée, : les mains et les lèvres tremb!
Dalgrand profita de ce moment de faiblesse, fune voix subitement ad
— Vous voyez, madame, qu'il vaut mieux : me dire. Ce misérable secret restera entre r.
— Entre vous
ce cri involontaire.
— Non, dit Robert, Vincent le sau:
— Il me pardonnera! s'éc
ne. Car j'ai agi par amour... Et témoin que je ne voulais pas le tuer!
— Que vouliez-vous donc? demanda Dalgrand.
Elle reprit son air le plus froidement haut
— De quel droit me le demandez-vou
le dirai qu'à lui-même. Et je vous le répète : il pardonnera.
Robert secoua lentement la tête.
— Il vous pardonnerait s'il vous aimait, dit-il. Cette phrase fit l'effet d'un coup de massue.
Les yeux altiers de Sabine se noyèrent, s'effarèrent comme ceux d'une bête blessée à mort.
— Oh ! gémit-elle, si vous me percez faussement d'un tel doute, vous êtes plus criminel que moi!... Non, quoi que j'aie fait, on n'a pas le droit de frapper ainsi une pauvre femme !
A cet accent de douleur, une pitié traversa le cœur de Robert. Cependant il devait aller jusqu'au bout. Se rappelant cette « cruauté » ignorée dont s'était accusé Vincent, il reprit :
— Ne vous a-t-il donc jamais avoué le véritable état de son cœur?
Sabine murmura :
— Il est revenu à moi depuis.
— Depuis?... répéta Robert. Puis sur une autre intonation, il ajouta : — Depuis... l'accident?...
Une lumière éclatait dans sa tête. Il comprenait maintenant le plan désespéré conçu par Sabine pour reconquérir M. de Villenoise. Non, elle n'avait pas voulu le tuer, pas même le blesser aussi grièvement, sans doute... La malheureuse femme lui fit moins horreur. Ce fut avec un imperceptible attendrissement dans la voix qu'il reprit :
— Voyons, réfléchissez... Maintenant que Vin-
400 AMOUR
cent croit vous devoir la vie, quel qu'il vous exprime? Prononce~t-il ou celui de reconnaissant
— Il veut m'épouser, d
Ma réponse indirecte montrait
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— Vous n it bien du m ous hais. Cependant j'estime q
un honnête homme, et d'honneur. Park Il répondit :
— Madame, je vous jure
\ meent m'a confié qu'il vous épousai
Sabine porta les deux mains m cœur
et ferma les yeux, avec un long frémissement de tout le corps. Quand cet éclair de souffrance affreuse eut cessé de lui tordre les nerfs, elle regarda son bourreau, et reprit très bas :
— En àime-t-il une autre?
— Là-dessus, madame, dit Dalgrand, permettez-moi de ne pas vous répondre.
Elle eut un rire déchirant, atroce.
— En effet, reprit-elle, vous aviez raison : il ne me pardonnera pas !...
Un silence tragique tomba dans le grand atelier à demi vide, sans tentures, sans tapis, où de larges toiles grises, jetées sur des amas de choses, semblaient des linceuls ensevelissant les heures mortes, les heures de joie vécues là, et qui ne reviendraient jamais.
A la fin, Sabine parla :
— Je sais quelle promesse vous me demanderez, monsieur, pour ne pas me livrer à la justice.
Il l'interrogea du regard.
— C'est, n'est-ce pas? reprit-elle, de m'exiier, de partir, peut-être même de ne pas revoir une dernière fois Vincent.
Étonné de son calme, il répondit simplement, comme pour un projet ordinaire :
— Je crois que cela vaudrait mieux.
— Je le crois aussi, dit-elle du même ton. Je vous en fais volontiers le serment. Mais, en retour, je vous demande une grâce.
— Laquell
— Ne retournez pas à Ville;
main dans L'après-midi L)Vi la, Vincent : une lettre d< l je lui aurai roui
qu'il apprenne par m Elle s'interrompit devant le regai l de Roh
— Quel senru
Pi; un sourire de surhumaine tn
— Les sentiments de votre ami ne vous s ils pas garants que je ne pourrai ni k venir, ni fléchir son cœur, ni lui ai
parJ<
Comme Dalgrand réfléchis? ajou:
— Voulez-vous que j'écrive crin, iu juge d'instrue
ai trompé, si j'ai revu Vincent lorsque vous
Villenoise, vou cette lettre.
Elle se levait déjà pour chercher du une plume. Mais la sin, i dignité
accent avaient persuadé l'inventeur. Il fit un g de la main.
— Inutile, madame.
Il s'était levé à son tour, et restait debout. barrasse de quelque chose qu'il avait encore a dire.
— N'avons-nous pas fini, monsieu
— Madame, dit-il, s'il vous convenait de voyager en Amérique, vous seriez peut-être assez bonne pour accepter la commande de certains travaux de peinture pour lesquels votre talent me serait bien utile. Je voudrais connaître, au point de vue pittoresque, les grandes constructions métalliques...
Elle comprit son intention généreuse, et, l'interrompant avec ironie :
— Vous pourriez aussi peut-être m'obtenir la clientèle de M. de Villenoise?
— Je vous assure, madame...
Elle eut un tel mouvement de tête et un si vif regard qu'il n'osa pas insister.
— Adieu donc, madame, dit-il.
Dans la lenteur de son salut, l'inclinaison profonde de sa tête, il mit toute la respectueuse politesse de l'homme du monde.
Elle ne lui répondit pas, mais le regarda partir, toute droite, les prunelles fixes, les bras tombés, dans une immobilité de statue.
Et, du seuil, il la vit encore, silhouette fatale et fière, qu'il ne devait plus oublier.