‹ Haïti en 1886Chapitre 10 sur 53 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Le général Salomon. Son œuvre. — L'insurrection de Miragoâno. — Les affaires de Septembre 1883 à Port-au-Prinoe. -- Indemnités auK Étrangers.

Thucydide a dit quelque part : « Ce sont les hommes et non les remparts qui font la force des cités. »

Le précepte du poète grec trouverait dans les affaires d'Haïti son application, avec une légère variante.

J'ai montré dans le chapitre précédent l'union intime des pouvoirs publics. Supposez à la place du chef d'État actuel quelque autre potentat, cantonné dans les mêmes règles constitutionnelles, usant de ces mêmes armes que la confiance du peuple haïtien — j'entends delà masse — et la douceur des mœurs publiques mettent dans les mains du Président de la République, nous aurions peut-être à effacer « l'union intime » pour parler de dictature, de tyran et d'assemblées asservies ou ser viles.

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C'est Tenvers de la médaille du système en cours en Haïti. La démocratie haïtienne parcourt la période heureuse, elle a voulu la prolonger. Il y a quelques mois elle redonnait le pouvoir à son chef, pour sept nouvelles années.

Il me reste donc à montrer rapidement, sans entrer dans des détails trop minutieux, ce que j'appellerai : rœuvre du général Salomon — sa part et celle de ses collaborateurs, Haïtiens ou étrangers.

La première fois que j'eus l'honneur d'approcher S. E. le Président Salomon, ce fut en 1883, quelques jours avant le débarquement dans le port de Miragoéne d'un petit groupe d'insurgés, venus de la Jamaïque. Cent vingt hommes environ, mais des plus déterminés, très braves, décidés à vaincre ou à mourir, sous les ordres du général Boyer-Bazelais — presque tous, m'assure-t-on, appartenant à une sorte d'aristocratie naissante dans la société haïtienne.

Il y avait trois années déjà que le général Salomon détenait régulièrement le pouvoir présidentiel. La nouvelle de ce débarquement le surprit en pleine voie de réformes. Elle éclata sur sa tête, je dois le dire, comme un coup de foudre.

Non pas précisément qu'il n'y fût préparé.

Quelques mois auparavant, déjà mis sur ses gardes, il s'était va dans Tobligation de sévir. Et,

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nécessité ou non — les opinions forent partagées — avait refusé toute grâce et toute pitié à une vingtaine de conspiFateurs convaincus, ou tout au moins fortement soupçonnés d'attentat contre la sûreté de TÉtat. Les décharges des pelotons d'exécution avaient retenti doulocrreusement dans le pays. Le gouvernement crut faire un exemple. Beaucoup pensent qu*il s'était trompé. Quelques mois après, en effet — redoutant de nouvelles exécutions de ses partisans, et encore, assure-t-on, réduit aux expédients pour soutenir sa cause — le chef du parti libéral (1), Boyer- Bazelais, réunissait les derniers débris d'une grande fortune sacrifiée à sa cause, prenait avec lui ses enfants, une centaine de compagnons intrépides, et débarquait un belle nuit à Miragoâne, port de la côte Sud.

Il s'y enfermait, résistait là près d'une année aux troupes du gouvernement qui cernaient la ville. Pas un de ces héros inconnus ne s'échappa, aucun non plus ne voulut tomber vivant entre les mains de Fennemi. Boyer-Bazelais le premier succombait à la fatigue. Les maladies et les privations décimaient bientôt la petite phalange. Ceux que la dysenterie ou la fièvre avaient épargnés tournèrent leur carabine

(i) 11 A6 hvLl pas trop accorder aax qualifications politiques leur sens naturel ; ce sont termes de convention en Haïti : Parti libéral, parti national — voilà tout.

et se firent sauter la cervelle. Les troupes du gouvernement purent alors, mais alors seulement, pénétrer dans Miragoâne. Le premier soldat de Tavant-garde trébucha sur le cadavre encore chaud du dernier insurgé.

Je raconterai un jour en détail ce siège, dont il est peu d'exemples dans les annales contemporaines.

Je Tindique simplement aujourd'hui dans cette première étude générale — renvoyant à une œuvre ultérieure tout ce qui concerne les mœurs et la vie intime de l'Haïtien.

Par exemple, ce dont je me souviens, comme si c'était d'hier — qui trouve ici sa place — ce fut la première veillée des armes à Port-au-Prince, le soir où la première estafette vint annoncer à la capitale la prise d'armes de Miragoâne.

Nous étions quelques-uns au cercle — car il y avait un cercle à cette époque — où nous avions dîné, ce soir-là. La conversation était même extraordinairement animée et joyeuse. Peu à peu on s'était réuni autour du tapis vert.

Un diplomate étranger avait pris les cartes et la partie menaçait de prendre des proportions inquiétantes.

J'eus à peine le temps d'apercevoir un gros négociant de la ville, ministre depuis cette époque, qui

entra froid et sans émotion apparente, et fît signe à quelques personnes avec lesquelles il s'entretint quelques instants. Figurez-vous une éclipse instantanée dans un ciel bleu.

Avant d'avoir pu même nous rendre compte de la chose — nous, étrangers, qu'on négligeait — tout le monde avait disparu. A l'exception de trois ou quatre enragés qui abattaient huit et neuf devant le banquier ahuri — lequel perdit au même moment un coup formidable.

Le gérant du cercle nous glissa très vite cette phrase terrifiante :

— On a pris les armes !.. .

— Mon Dieu îs'écria le diplomate, qui jeta les cartes. Et le joueur se retrouvant — d'un air très digne

et avec l'accent du reprocha :

— Vous ne pouviez pas m'avertir avant ce coup ! . . . Malgré la gravité de la situation, tous nous éclatâmes de rire.

On ferma à la hâte rétablissement. Nous montions seuls dans une petite charrette volante, mon beaufrère et moi, pour regagner Turgeau, c'est-à-dire traverser la ville d*un bout à l'autre. Il était neuf heures du soir et la nuit était noire. Les autres compagnons se glissèrent le long des galeries pour regagner, à deux pas, leur domicile. Je suis persuadé que

deux minutes après nous étions, dans notre voiture, les deux seuls êtres humains circulant à Tair libre dans Port-au-Prince, en dehors des patrouilles armées et des sentinelles.

Ces nuits de révolution sont sinistres. Dans ces pays détraqués, en ces étroites rues noires, le plus brave aurait frissonné. Nous filions au milieu d'une soldatesque déguenillée qui allait p^e-mèle dans le noir — probablement sans ordre et sans direction précise; parfois quelque baïonnette nous frôlait cyniquement. Je crois bien qu'on nous intima vingt fois Tordre de nous arrêter, mais nous marchions bon train, ne nous retournante chaque interpellation que pour crier avec force : Étranger! Français! Au détour d'une rue, une sentinelle, que nous avions manqué renverser, épaula son fusil. Il n'y avait pas cela à craindre, les cartouches étaient encore au poste, un seul coup de fusil eût fait sauter la ville. Un coup de fouet, et au galop!...

Mais il fallut bien nous arrêter. Près du Champ de Mars, le poney se cabra avec un hennissement de douleur. Dix baïonnettes lui piquaient le nez et le poitrail. Cent hommes vociféraient avec de grands gestes, qui gardaient les abords du palais présidentiel. Nous étions heureusement près de la demeure d'un ministre, notre ami et un peu notre parent. Le

temps de nous faire conduire jusqtie-Ià en faisant briller quelques piastres sous le nez du chef de poste, ou du moins de celui qui paraissait tel. Dix minutes après un officier d'ordonnance, galopant à nos côtés et donnant le mot d'ordre, allait nous déposer sur la route de Turgeau, loin des soldats et de leurs baïonnettes. Nous n'avions plus qu'un poste de police à franchir — où il suffit cette fois de nous faire reconnaître — et nous pûmes enfin souffler et rire de la mésaventure. Quelques voisins au bruit des roues étaient accourus aux renseignements, voulant connaître la cause de la grande rumeur qui montait de la ville. Mais eux aussi, dès les premiers mots, de s'éloigner, de rentrer à la hâte et de se barricader.

Le lendemain, au réveil, chaque villa s'abritait sous un drapeau. Depuis les drapeaux français et allemands jusqu'à l'étendard de la plus infime république des deux mondes, la colline de Turgeau était pavoisée du haut en bas. Je ne compte pas les consulats, dans la ville même, couverts de leurs couleurs. Je n'aurais jamais cru qu'une ville comme Port-au-Prince pût contenir tant de consuls. C'est une petite monomanie que les commerçants de Port-au-Prince feront bien de soigner, s'ils veulent que l'institution ne perde pas de sa gravité.

Je vis le général Salomon, ce jour4à même, à

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neuf heures du soir, introduit que je fus par un de ses familiers. l\ me parut très abattu et inquiet. Non pas qu'il ne fût décidé à tenir tète à l'orage. Sa résolution était prise, les ordres donnés. Mais seraientils exécutés, ces ordres?

— Partout où je porte la main, me disait-il — et sa physionomie, d'ordinaire douce et bienveillante, se contractait douloureusement — je ne trouve que pourriture ou désordre.

Il se multiplia et ne laissa à personne le soin de le remplacer.

Un jour qu'il avait été jeté par la fatigue sur un lit de camp dressé dans son cabinet, une estafette vint le prévenir que l'équipage d'un navire affrété, des Haïtiens cependant, refusait le travail — le mécanicien, un étranger, réclamait le payement de son salaire avant de prendre la mer. Le bateau devait transporter troupes, canons, vivres et munitions. Le commandant de l'expédition, laquelle cernait Miragoâne, réclamait cet envoi dans les vingt-quatre heures. Le président se dresse, en un tour de main il est habillé, et dix minutes après, sans s'occuper si son escoite le suit ou non, arrive au grand galop au bureau du port. 11 fallait voir alors ce grand vieillard, que rindignation secouait, la canne à la main, tout d'abord seul et sans aide, refouler jusque sur le

pont du bateau tous ces mutins, qui ricanaient quelques instants auparavant, et puis, debout sur la passerelle — après avoir tiré de sa poche Targent que réclamait le mécanicien — commander la manœuvre, mettre même la main à l'embarquement et au hissage de deux canons qui gisaient là sur le warfy parquer le bataillon que Ton transportait, le haranguer, et finalement se faire acclamer.

Deux heures après, le bateau levait Tancre — le lendemain les canons étaient en place et les premiers obus tombaient sur Miragoâne.

Le dimanche suivant, il y avait foule au palais, à la réception présidentielle. Ce sont les véritables assises du président. C'est là que la foule des représentants, des fonctionnaires et les simples bourgeois viennent prendre le mot d'ordre, pénétrer la pensée intime du chef de TÉtat.

Cette audience fut particulièrement émouvante.

Le président se montra là tout entier, — tel qu'il était et tel qu'il est resté — pathétique et violent, insinuant et doucereux, déployant une habileté extrême d'un bout à l'autre de sa harangue. Éloquent, cela va sans dire, mais de cette éloquence familière et incisive — dont je donnerai quelques modèles originaux dans un des chapitres suivants — laquelle déroute les forts et sait enflammer les simples.

Il parla deux heures, sans pFesque s*interrompre — malgré la fatigue, que dénonçait de loin sa grande taille tout à coup courbée, qu'on lisait surtout dans ses yeux injectés de sang.

Il adjura tour à tour amis et ennemis de l'écouter et de le comprendre.

A ses ennemis il disait : « Pourquoi prenez-vous les armes si votre cause est bonne, si vos griefs sont légitimes?... Venez les énumérer, vos griefs, venez les discuter publiquement avec moi. Que si je suis véritablement la cause inconsciente de tant de bouleversement, si je suis la cause des ruines qui vont s'accumuler sur notre malheureux pays, je n'attends de vous que la preuve péremptoire — mais que vous êtes tenus de me fournir — pour me retirer, pour laisser la place à de meilleurs que moi !.. »

Puis, s'adressant à ses amis :

< Ai-je refusé à ces insensés toute discussion de mes actes? Me suis-je soustrait à aucun parallèle entre leur programme et le mien. Je ne dois mon pouvoir qu'à la volonté du peuple ; ils ne trouvent, eux, de meilleure voie pour s'en emparer que de prendre les armes, de semer le désordre dans la nation. Vous, mes fidèles, rassurez-vous : avec votre appui et votre aide, je remettrai à la raison cette poignée de factieux !... »

Et alors, se redressant tout à coup comme s'il Yonlait se faire entendre de tout Haïti, il s'écriait arec force :

« Haïtiens, on veut votre ruine dernière. Je sois au pouvoir par la seule manifestation de votre volonté, librement exprimée par vos mandataires. Je ne m*y suis maintenu, pendant ces trois années, qu'en restant en communion d'idées avec vous* Pour arriver à ce pouvoir qui me parait si convoité, pour m'y maintenir, je n'ai eu aucun engagement à prendre, aucune parcelle du patrimoine national à aliéner. Cependant vous savez — comme moi — dans quels embarras pécuniaires nous nous trouvons, au milieu de quelles difficultés budgétaires nous nous débattons. Et ceux que vous voyez entreprendre une guerre fratricide, pour arriver à leur but et se procurer des moyens, n'ont pas craint de prendre des engagements onéreux — par conséquent, en cas de réussite, d'engager à l'avance les ressources du pays. S'ils triomphaient, ce qu'à Dieu ne plaise! c'est sur vous, sur le pécule national, que doivent être prélevés les moyens de tenir les promesses faites. Ajoutez donc aux charges présentes celles qu'ils y apporteraient eux-mêmes — c'est la ruine compte et définitive de la nation. Ou encore, faisant table rase de la dette publique, prétendront-

ils ne reconnaître que la dette honteuse cachée sous la tunique du révolté — alors, Haïtiens, c'est le déshonneur pour vous, c'est la banqueroute pour le pays. Dans les deux hypothèses, c'est la disparition de la nation haïtienne. Quelle est la nation, même la plus barbare, qui voudrait reconnaître comme telle^ comme digne de son indépendance et de son intégrité territoriale, le peuple qui sciemment préparerait, de sa propre main, sa ruine — qui accepterait son déshonneur, de propos délibéré?

« Et voilà pourquoi, mes chers compatriotes, je reste à votre tête, voilà pourquoi je résisterai à ces égarés — leur offrant même la vie sauve s'ils veulent comprendre dans quelle voie funeste pour le pays ils se sont follement engagés.

« Si le pouvoir a des charmes pour eux, il n'en a plus pour moi. Je le leur disputerai cependant parce que j'ai à faire respecter votre volonté, et qu'ayant foi en votre loyalisme et en votre honneur, j'ai le devoir de vous garder contre vos propres entraînements... »

Tel fut le thème sur lequel, dès le premier jour, le général Salomon étaya sa résistance. Il le développa, le tourna et le retourna dans tous les sens, par la suite, dans toutes les audiences publiques, les dimanches suivants, se prodiguant — se livrant

presque à son peuple, en ces causeries familières, lui confiant sa personne et sa vie.

Entre temps, comprenant, mais trop tard, que la sévérité première n'était peut-être pas étrangère à "ce cataclysme imprévu, il voulut éviter toute nouvelle effusion du sang. Certain du résultat, il ordonna alors à ses troupes d'enserrer le siège de Tinsurrection, de réduire les insurgés par la famine. Sur ce point encore il réussit pleinement. La ville se rendit, faute de combattants. Le peloton d'exécution n'eut pas à fonctionner.

Le malheureux Boyer-Bazelais, se voyant abandonné de tous, avait menacé, dit-on, les affiliés qui lui avaient promis, sur les autres points de l'île, un concours actif et simultané, do les dénoncer à la vindicte publique. L'aurait-il fait, je l'ignore; mais ceux-là méritaient certainement la réprobation de tous, qui, après avoir incité ces malheureux à mettre le feu aux poudres, puis voyant la partie mal engagée, se tenaient prudemment cois. Comme je parle ici sans parti pris, je puis dire toute mon opinion — aussi vive que je l'exprimai jadis à Port-au-Prince — devant une pareille débandade. Cependant quelques émissaires purent aller dans le Nord et le Sud relever le courage des hésitants. Ces derniers, effrayés de la responsabilité morale qu'ils encouraient, et se

croyant perdus — à quelque parti qu'ils s'arrêtassent — prirent les armes, mais mollement et sans grande conviction. Sur tous les points, la répression fut immédiate et prompte. Les harangues présidentielles, Tassurance avec laquelle elles furent débitées imposaient à tous.

Dans Taffolement général, le parti national dépassa cependant les sages instructions du général Salomon — quelques lieutenants voulurent faire du zèle. Ils accumulèrent des maladresses. La partie était d'ores el déjà gagnée, que ceux-ci étaient encore un peu partout à terroriser. La grande portée morale qui devait résulter de cette importante victoire da parti national fut un instant perdue par des exactions inutiles. C'est une triste période dans cette campagne de temporisation, si habilement menée par le Président.

A Port-au-Prince, notamment, une bande d'adolescents ayant pris la rue et ayant fait un tapage de gavroches, ce fut un déchaînement de populace. La ville fut en partie saccagée et brûlée.

En Haïti, on appelle cela les massacres de Sep* tembre» comme nous disons, nous, la « Saint-Barthélémy » ou la c Semaine sanglante », C'est exagérer quelqae peu.

Une trentaine de personnes en tout furent vio*

times de cette troupe hurlante qui s'abattit pendant deux longs jours sur la cité — se précipitant des faubourgs et du haut des mornes. Il y eut sur ces trente viclimes une douzaine de morts. C'est beaucoup, c'est même trop. Mais si encore on élaguait — de ce nombre de douze morts — ceux qui tombèrent sous le coup de vengeances particulières, toujours promptes à profiter du désordre, les victimes véritables de l'émeute ne seraient point nombreuses.

Il est vrai que les témoins de ce bouleversement assurent que, sans la présence de trois bateaux de guerre, anglais, espagnol et français, qui se trouvaient en rade, lesquels firent le simulacre de bombarder la ville si le gouvernement ne parvenait pas à rétablir Tordre — deux heures après la remise d'un ultimatum s'gné collectivement par les représentants des grandes puissances — de plus grands malheurs eussent pu arriver. D'aucuns ajoutent que le gouvernement était secrètement complice de ce déchaînement de toutes les passions : que s'il ne l'ordonna pas, il ne fit rien pour l'empêcher, et qu'il le pouvait — à preuve la cessation du pillage et de l'incendie, quelques heures après l'intervention du corps consulaire étranger.

Ce dernier point est à élucider.

L'accusation est tellement grave qu'elle appelle

immédiatement des preuves formelles, lesquelles, jusqu'à présent, personne n'a apportées.

Elle cadre si peu avec le caractère du Président, la correction de son attitude avant et après ces tristes journées, que — pour prêter le moindre crédit à semblable allégation — il faudrait d'abord considérer comme une comédie indigne cette scène émouvante qui se passait au palais entre quelques-uns, dans laquelle le Chef de l'État montrait tour à tour la plus vive émotion et la plus ardente colère, suppliait ses intimes, ses aides de camp, ses généraux : de tout faire, de tout tenter pour arrêter de nouveaux malheurs ; il les menaçait ensuite de tout le poids de sa colère s'ils parlaient d'impuissance ou alléguaient une impossibilité absolue.

S'il m'était permis, à moi, d'apporter ici un témoignage désintéressé, je n'aurais qu'à me souvenir d'une conversation que j*eus personnellement avec un député quelques semaines auparavant — la veille de mon retour en Europe.

Le député dont il s'agit se montrait violemment irrité de la prise d'armes de Miragoâne; il accusait des personnages assez considérables de Port-au- Prince d'être du complot, de n'attendre que la minute favorable pour prendre les armes à leur tour, dans la capitale même. Des noms d'étrangers venaient sou-

vent sur ses lèvres. Et je me souviens encore de cette phrase, du moins de son sens exact :

^ € Voyez-vous, monsieur, il nous suffirait de faire un signe, un seul, pour débarrasser notre chef de toutes ces inquiétudes, de toutes ces préoccupations. Notre armée de noirs — il employa l'expression — marchera sur la ville à la moindre alerte. Au lieu de nous laisser agir, le Président nous retient, nous défend même toute initiative. Il fait mieux. Vous avez vu renvoyer, il y a quelques jours, des compagnies de paysans des mornes, tous gens très dévoués. Nous avions obtenu leur mise en garnison à Port-au-Prince. Avec ses idées de prudence et de temporisation, le général Salomon, vous le verrez, sera la première victime de ce que, moi, j'appelle de la faiblesse. Mais, vienne le moment, nous saurons bien marcher sans demander son avis, nous le sauverons malgré lui peut-être. Et tenez, ce jour-là,

vous qui êtes cependant en dehors de nos luttes politiques, je ne voudrais pas répondre de votre tête blonde. Endigue-t-on un fleuve débordé! !... »

Je parlai de celte conversation au Président luimême, le lendemain, en prenant congé de Son Excellence.

- « C'est vrai, me dit-il, chaque jour quelques fous

in*assiègent de propositions insensées — réminiscences d'un autre âge. Et quand je vois les provocaK tions incessantes auxquelles ceux-là sont en butte de la part de gens qui se croient déjà forts et triomphants, je ne puis me défendre d'un sentiment de pitié à regard de ces derniers — moi qui sais de quels moyens mes amis disposent, quels efforts je dois déployer pour les maintenir dans le droit chemin des moyens légaux et de la prudence. Mais croyez bien que de tels excès, moi présent, ne se commettront pas. Je mettrai plutôt mon corps en travers s'il faut arrêter le flot, si les précautions que je prends ne parvenaient pas à l'endiguer avant Theure. Je n'aî pas que le souci de mon pouvoir personnel, j'ai à conserver l'indépendance nationale, laquelle sombrerait certainement sous des actes de vandalisme..... »

Le président, ce jour-là, me parlait avec sincérité et, j'ajouterai, avec une émotion communicative qui n'est pas son fait dans le tète-à-tète.

Donc, pour ma part, j'ai quelques raisons d'estimer, jusqu'à preuve contraire, que les 22 et 23 septembre, le gouvernement fut débordé.

Maintenant, que l'intervention des consuls — intervention légitime dont nous voyons chaque jour des exemples répétés sur tous les points du globe — que la menace d'un bombardement^ que la vue inat-

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tendue, sur le port, des compagnies de débarque* ment, soient venues prêter au général Salomon un secours, — qu'il n'avait pu ni espérer, ni solliciter — la chose ne fait pas Tombre d'un doute.

Que, grâce à cet appoint, le président ait pu ressaisir aussitôt les rênes du pouvoir, échappées un instant de ses mains, et serrer immédiatement le frein — il ne peut sur ce point y avoir aucune contestation.

Il demeure certain jusqu'à l'évidence — en tout état de cause — que l'intervention énergique des frégates étrangères a sauvé Port-au-Prince ce jour-là d'une ruine presque certaine.

Quand les étrangers établis à Port-au-Prince évaluèrent les désastres de ces deux journées, le gouvernement s'inclina et s'exécuta. Et, avec un grand sens politique, le général Salomon, bravant l'impopularité possible, accepta et fit accepter par les Chambres le principe d'une indemnité à accorder aux étrangers lésés dans leurs intérêts.

Des jurys mixtes furent nommés — concurremment avec le gouvernement et les légations étrangères — lesquels examinèrent les réclamations sur pièces justificatives et fixèrent sans appel le chiffre équitable auquel ils durent ramener chacune d'elles.

Une somme de près de Irois millions et demi de

francs fut ainsi attribuée aux commerçants et particuliers étrangers qui avaient eu à souffrir du pillage ou de rincendie. Et par annuités cette dette est depuis lors exactement payée. Le gouvernement avait réclamé six ans pour s*acquitt^r.

La nation haïtienne n'a pas à regretter d'avoir cette fois suivi aveuglément son chef dans une voie de réparations pécuniaires — quelque excessives qu'elles aient paru ou qu'elles puissent paraître encore à quelques ardents.

C'est en reconnaissant loyalement ses torts, quand ils existent, en supportant délibérément les conséquences, qu'on acquiert le droit de relever ceux . d'autrui.

Et certains, qui se croient érudits, auront beau tordre le Droit des gens, le dénaturer quelquefois, prendre chez certains des théories vagues pour la pratique habituelle, ils ne feront jamais que les nations, quelles qu'elles soient — pas plus que l'individu dans l'État — puissent avoir des droits sans rester soumises à des obligations.

- Votre droit à vous, nation, est de me frapper de toutes les patentes, de toutes les charges pécuniaires ou autres que vous attachez à la résidence du sol, mais votre devoir est de me protéger contre les exactions de vos sujets, contre vos propres folies. Si

VOUS ne le faites pas, vous êtes coupable à mon égard, et je me réclame de ma nationalité. Les ambassadeurs, ministres plénipotentiaires et consuls ne sont pas faits pour autre chose — je ne vois guère le plus souvent Tutilité de la fonction s'il en était autrement. Ou alors sortez des limites du droit international, construisez votre muraille de Chine, et, si vous n'êtes pas assez forte, supportez tout, pirates, flibustiers, écumeurs de mers, bandits de toutes sortes — il y en a encore suffisamment dans le monde pour lesquels vous serez une proie appréciable. Mais ne dites pas alors que vous voulez rester dans le cycle des nations. On ne peut avoir les avantages d'une situation, sans, je le répète, en supporter les obligations.

Vous ne ferez jamais penser à personne, dans <5ette ordre d'idées, qu'il faut absoudre une nation dont les indigènes brûlent ma maison, et condamner le malfaiteur coupable du même crime. Et c'est folie que de déclarer publiquement, comme le font certains publicistes haïtiens, qu'un pays livré à tous les excès peut, le lendemain, se croiser les bras dans l'impunité. Ce serait justifier le crime sur un point quelconque de la terre. J'ai quelque compétence pour affirmer que le Droit des gens — quelque large que soit la doctrine professée — n'a jamais été conduit jusque-là dans aucun écrit. Je ne pense pas que les

gouvernants bâitieDS mêmes aient jamais eu cette pensée. S'il fallait écouter ces publicistes, il faudrait faire une croix sur Haïti, livrer cette lie à son sort — ce ne serait pas long.

Non, je le répète, j'estime que ce jour-là le gouvernement d'Haïti a agi en gouvernement digne de ce nom — que du même coup, relevant l'honneur de la nation, il frappait mortellement une prétendue industrie de réclamations dont se plaignent les Haïtiens, laquelle, si elle existe, ne peut plus exister désormais.

Je doute fort cependant qu'elle existe, car elle ne pourrait s'abriter que sous l'égide d'un représentant étranger. J'entends d'un représentant d'une grande puissance — dire que cette industrie chercherait l'appui du consul de quelque État infime, ce serait se moquer du public. Il faut donc penser qu'en parlant d'une industrie qui consisterait à faire payer des réclamations injustes, certains Haïtiens ne craignent pas de mettre en suspicion la bonne foi et l'honorabilité du ministre plénipotentiaire de France, des consuls généraux de l'Allemagne, de l'Angleterre, des États-Unis et de TEspagne, seuls diplomates étrangers — do la carrière — accrédités en Haïti, seuls capables de faire respecter pratiquement les réclamations de leurs nationaux. Je n'insiste pas.,««.

Mais enfin je veux bien admetoe, un instant, que la religion de ces hommes au-dessus de tout soup* çon soit surprise par leurs propres nationaux — c*est encore ce que Ton peut dire.

ïlst-ce que je n'ai pas raison de prétendre encore^ que cette industrie, considérée ainsi, a été frappée mortellement de par le règlement des affaires de 1883?

D'abord, le fonctionnement des commissionsmixtes sous la surveillance et du gouvernement et des légations... Iriez-vous jusqu'à soupçonner de fraude ou de complaisance vos propres délégués?...

£a second lieu, plus d'intervention coercitive possible devant cette preuve de bonne volonté politique. Haïti, pour la première fois depuis son indépendance, a acquis le droit réel de repousser à l'avance toutes prétentions excessives ou encore non justifiées.

Du moment que ces prétentions sont discutées librement et librement appréciées par des arbitres désignés, dont les décisions sont souveraines, où donc vont trouver accès les moyens coercitifs?...

U me paraît que certains Haïtiens n'ont pas encore bien examiné ce côté intéressant de la question — si j'en juge par certaine publication récente dans laquelle un jeune diplomate s'écriait :

■ Nous n'avons eu que des empiriques à courtes

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vues, des secrétaires d'État de carton, approuvant tout, acceptant tout, dans la crainte de perdre leur portefeuille... »

J'estime que ce jeune homme aurait dû retourner plusieurs fois sa plume dans l'encrier avant que de tracer une énormité sous la forme d'une phrase sonore et à effet.

C'est malheureusement avec ces phrases, et en oubliant la pratique réelle du gouvernement, que Ton conduit souvent le peuple haïtien. C'est ainsi que celui-ci est amené, tout en voulant marcher de Tavant, à faire quelque faux pas qui le retient en arrière.

C'est précisément l'honneur du gouvernement actuel, dans cette circonstance mémorable, d'avoir bravement sauté le fossé.

Il paraîtrait que, même en Haïti, certains auraient voulu voir la culbute. ♦

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