‹ Haïti en 1886Chapitre 9 sur 53 · PATRIE · texte numérisé non relu

PATRIE

Eh bien! je suis l'exemple de ceux-là en sacrifiant mon AMOUR-PROPRE RU bonheur de mon pays. Je continuerai donc ma tâche jusqu'au bout, et je la continue avec d'autant |^us de plaisir que je n*ai jamais trahi mon mandat.

Les citations que j*ai faites suffisent pour que l'on ait une idée assez exacte des moeurs parlementaires dô notre satellite, en Tan 1886. Ce dernier extrait du Moniteur me ramène à la note juste et exacte du caractère de la majorité des mandataires de la nation.

Pour la plupart de très braves gens, enlevés pour quelques mois de leurs f^mes ou de leurs habitations de la côte, qui viennent là, persuadés qu'ils vont jouer un rôle historique dans les annales du pays. Ils se déclarent prêts à tous les sacrifices, à l'accomplissement de toutes peines, assurés qu'il» sont que la postérité a déjà l'œil sur eux — sans allusion au journal susvisé bien entendu.

Mais, dès les premières épreuves, quelque bon sens^ leur fait vite comprendre que la tâche est lourde, que certaine compétence reste à acquérir.

Et ils se tournent alors vers le soleil — vers celui que le peuple acclamait en jetant leurs noms dans l'urne.

Us apprennent peu à peu le chemin du palais présidentiel, y trouvent un accueil affable, plein de prévenances; sortent convaincus de la supériorité du Chef, de son entendement, de ses facultés multiples, et y reviennent. Si le Président n'est pas là, il y a toujours ou un ministre, ou un chef de cabinet,.

OU encore un familier subalterne mais autorisé, lequel mâche la besogne, sans ostentation aucune, et leur dicte la solution.

Insensiblement, de même que le pouvoir présidentiel est le seul pouvoir qui rayonne sur le pays, de même se forme une communauté de vues et d'actions entre la présidence et les représentants du peuple.

A ce contact permanent, les idées se modifient, se façonnent. Certaines pratiques de gouvernement changent de direction ; l'exaltation du début, d'autre part, s'évapore en fumée.

Mis au courant de certaines nécessités gouvernementales — que le huis clos même des séances ne permettrait pas d'exposer — le sénateur ou le député refoule parfois tout ce que lui suggérait l'ardeur des conversations d'estaminet, ou les excitations de ces petites intrigues souterraines, dans lesquelles la femme haïtienne, principalement, excelle à plaisir.

Si, de cet ensemble tout nouveau de la forme démocratique, l'autorité présidentielle ressort plus grossie, disons le mot, plus autoritaire, je ne vois pas que la représentation nationale s'en trouve amoindrie.

Qu'en dirait M. de Laveleye, s'il s'était occupé de cette forme nouvelle : Talliance intime du pouvoir

exécutif et de la volonté populaire, soudée pour ainsi dire par les Chambres représentatives?...

Croyez-vous que pour n'être plus que les conseils de l'État, les services que viennent rendre ces assemblées un peu effacées soient moins importants?

Certes elles ne sauraient en tirer une gloire éclatante. Presque inconnus de la foule, on peut le dire, même chez eux, tournés en dérision par l'esprit superficiel qui passe — chacun ne veut connaître de ces représentants patriotes que ces phrases pénibles ou boursouflées que le rédacteur officiel sait à peine remettre sur pied.

Ce qu'il faudrait connaître, c*est la somme de conseils modestes et de renseignements précieux que ceux-là viennent chaque année fournir à la direction pratique du pays.

Et quand le chef de TÉtat sait écouter ces hommes et suivre leurs conseils, parfois naïfs mais toujours sincères '— alors surtout que tout cela cadre avec l'ensemble des affaires publiques à l'extérieur comme à l'intérieur — il doit arriver, ce qui arrive pour le général Salomon, que ce chef parvient à garder le pouvoir sans efforts et évite les bouleversements ; — c'est-à-dire, qu'assurant Tordre, il prépare la prospérité future du pays.

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D'autre part, ces mêmes hommes acquièrent au contact de la pratique gouvernementale des connaissances nouvelles, se rendent un compte plus exact des nécessités de chaque jour; — ils expérimentent par eux-mêmes les bienfaits nouveaux et de tous genres que procurent à une nation la stabilité et Tordre. Puis, entre sessions, revenus dans leurs foyers, ils professent autour d'eux ce même ensdgnement.

Et maintenant, quand il s'agit d'une nation, comme la nation haïtienne, qui marche sur la richesse, non pas seulement celle que recouvre le sol, celle qui nécessite un capital formidable pour la découvrir et l'extraire, mais bien au contraire celle plus puissante encore pour un pays : la fertilité incalculable de la terre, celle qui s'offre à tous et ne demande qu'un peu de volonté et de travail — voyez comme le problème de la prospérité se simphûe en s' élargissant. Donnez à ces législateurs, aujourd'hui inhabiles et novices, un peu de la science économique^ ou, pour mieux dire, la pratique de cette science, non pas celle qu'on enseigne sur la terre lointaine — mais celle que la région commande et façonne selon sa nature et ses moyens. Meitez à côté de ces hommes des praticiens de cette science féconde, expérimentant sous leurs yeux; concur-

remment avec eux, et dont ils accepteraient les préceptes, et dont ils suivraient les exemples...

Je ne veux pas douter dans ces conditions de l'avenir d'Haïti, de son. indépendance et de sa grandeur future.

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